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ATELIER 5



La radio et le français au Québec

Conférenciers : Édith BÉDARD, Direction des études et recherches, Conseil de la langue française
Claude ROCHETTE, professeur, Département de linguistique, Université Laval
Raymond LAPLANTE, animateur-conseil, Radio-Canada
Lisette MORIN, animatrice, Radio-Canada et CJBR

Animatrice :

Hélène BIRON, journaliste


La langue des médias inquiète de nombreux chroniqueurs de langue. Les animateurs de la radio sont souvent pointés du doigt. Mais en fait, connaît-on les caractéristiques de la langue des animateurs de la radio québécoise? Ces animateurs perçoivent-ils l'importance de leur rôle et l'influence qu'ils peuvent avoir en matière de qualité de la langue? La radio influence-t-elle encore les usages linguistiques des Québécois?







La langue des animateurs de la radio et
de la télévision : quelques résultats de
recherches

Édith BÉDARD et Claude ROCHETTE



Introduction

De nombreuses recherches en sociolinguistique ont confirmé l'importance des variables phonétiques dans le discours. Ces variables, qui sont liées aux variables articulatoires et prosodiques, jouent un très grand rôle dans l'évaluation spontanée que l'on fait de la langue d'un individu, au même titre que les variables lexicales (le vocabulaire). Nous nous sommes intéressés à la langue des animateurs de la radio et de la télévision francophones parce que ces animateurs sont des diffuseurs privilégiés de ce que l'on pourrait appeler le français québécois standard. Pourtant, nous connaissons peu ceux qui animent nos médias. Nous ne possédons pas de données sur leurs usages, leurs conditions de travail, leurs opinions. Les deux études que nous avons menées, et dont nous livrerons ici quelques résultats, ont pour objectif de combler ces lacunes. Les deux recherches sont à l'étape de la publication et seront disponibles, chez l'Éditeur officiel du Québec, au début de l'année 1983 et seront diffusées auprès des gens des médias parce que l'un des buts du Conseil de la langue française est de rendre publics les résultats des recherches qu'il mène.

La première étude

Sous l'égide du C.L.F., une première étude a été faite par une équipe de phonéticiens de l'Université Laval en vue de dresser un panorama de la qualité de l'expression orale en français des animateurs de la radio et de la télévision de la région métropolitaine de Montréal. Cet objectif de recherche comportait, bien entendu, des limites et commande donc de signaler que, d'une part, l'analyse a porté sur le français langue spontanée en situation d'improvisation et que, d'autre part, il ne couvre pas les aspects lexical, morphologique et syntaxique du discours des locuteurs retenus. En conséquence, les résultats d'analyse ne permettent pas d'être étendus à la « totalité des aspects linguistiques » de nos informateurs.

Avant de donner un aperçu des observations dégagées des résultats d'analyse, il convient de fournir quelques précisions caractérisant notre échantillon : a) le groupe de locuteurs était composé de 65 personnes dont 47 hommes et 19 femmes sur une population identifiée d'environ 110 individus; b) ce groupe témoin était réparti entre 14 stations de radio et de télévision, à savoir 10 stations de radio et quatre de télévision; c) nous disposions de 37 personnes enregistrées à la radio et 28 à la télévision; d) 39 de nos locuteurs travaillaient dans les réseaux privés et 26 dans les réseaux d'État; e) les émissions ayant servi de sources d'enregistrement ont été divisées de façon aléatoire en cinq catégories; f) l'âge de ces professionnels s'étalait inégalement de 24 à 65 ans; g) la durée moyenne d'enregistrement pour chaque informateur a été d'un peu plus de 27 minutes totalisant 29 heures d'enregistrement.

Sur le plan méthodologique, nous voudrions signaler, sans toutefois entrer dans les détails, quelques éléments du déroulement de cette recherche : a) 12 personnes ont contribué à l'analyse phonétique de ce corpus oral de façon à atteindre la plus grande rigueur possible dans l'évaluation; b) à cet effet, une grille d'analyse de 56 paramètres phonétiques a guidé la démarche d'analyse; c) une étude statistique a été entreprise à l'aide de l'ordinateur pour répondre à un certain nombre de questions clefs issues de l'objectif envisagé : d) des considérations d'ordre strictement phonétique ont été faites en plus des observations extraites de la réalité statistique.

Sans vouloir présenter toutes les conclusions avec tous les commentaires nuancés nécessaires, il nous apparaît intéressant, pour les fins de la discussion, de révéler quelques-unes des tendances dégagées.

  1. L'analyse statistique démontre que les animateurs et les animatrices constituaient un groupe homogène; en d'autres mots, leur performance orale est la même prise globalement et nos locuteurs ne se distinguaient les uns des autres que par quelques éléments phonétiques (une dizaine environ sur 56).

  2. Même si l'hypothèse de départ qui est habituellement véhiculée dans nos milieux était la nôtre, nous constatons que les femmes ont autant de succès phonétique que les hommes.

  3. Comparés entre eux selon leur appartenance aux réseaux privé ou d'État, les statistiques font voir que nos locuteurs se comportent sensiblement de la même manière : les différences relevées ne sont pas significatives d'un strict point de vue statistique.

  4. Examinées selon que nos locuteurs exercent leur métier à la radio ou à la télévision les données statistiques ne confirment pas d'écarts valables, même si les critères phonétiques de différenciation sont un peu plus nombreux que dans les autres comparaisons.

  5. Tout en admettant que la catégorisation de nos types d'émissions reposait sur des critères arbitraires, toutefois considérée satisfaisante par les spécialistes du milieu, les écarts phonétiques sont plus marqués pour les animateurs « disc jockey », puis ensuite pour les « animateurs vedettes des émissions du matin ». Les autres catégories classées sous « personnalités » et « lignes ouvertes » sont animées par des locuteurs attestant de meilleures performances que les deux groupes précédents et que ceux de la catégorie intermédiaire baptisée « émissions de variétés ». Les exigences statistiques tant positives que négatives appuient ces observations sur une vingtaine de paramètres phonétiques seulement.

  6. Les groupes d'âge de nos informateurs n'étaient pas équilibrés comme il aurait été souhaitable pour des fins de comparaisons, vu que d'autres critères de sélection de l'échantillon avaient préséance. Toutefois, nous avons tenté de sonder les résultats sous cet angle : ainsi, la moyenne des erreurs notées décroît chez les hommes à partir des 30-34 ans jusqu'aux 45-49 ans; le nombre moyen de fautes phonétiques pondérées statistiquement est moindre pour les femmes que pour les hommes des mêmes groupes d'âge; par contre, le nombre moyen de critères phonétiques causes de difficultés est légèrement supérieur chez les femmes que chez les hommes.

  7. Des 14 stations de radio et de télévision, une tentative de classement montre qu'une station de radio privée affiche une moins bonne performance que toutes les autres; quatre autres (toutes du réseau privé de radio) apparaissent en position intermédiaire; les neuf autres, qui sont meilleures que les précédentes, s'équivalent entre elles au niveau des résultats statistiques.

  8. Au strict point de vue phonétique, tous les animateurs maîtrisent en général du tiers à près de la moitié des aspects oraux du français en situation d'improvisation, du moins ceux qui étaient contenus dans notre grille d'analyse (en moyenne 22 paramètres phonétiques sur 56). Il est bien important de souligner que nos animateurs montrent certaines grandes qualités d'élocution.

  9. De plus, la performance phonétique est somme toute relativement bonne lorsque l'on considère que, sur 27 minutes d'expression orale, 16 critères phonétiques en moyenne ne font pas l'objet de plus de 10 fautes par nos locuteurs.

  10. Environ un tiers des éléments phonétiques de la grille semblent causer des difficultés à nos animateurs qui se permettent des écarts de 10 à 100 erreurs et plus! Notre meilleur animateur, si l'on peut s'exprimer ainsi, n'a péché qu'une vingtaine de fois en 27 minutes et notre dernier a accumulé près de 3 900 erreurs (il s'agit d'appréciation pondérée des erreurs selon la durée d'intervention enregistrée). Il convient de signaler que, même pour ce dernier, cela représente grosso modo 33 % des unités phonétiques articulées qui ont été massacrées! ...

  11. Si nous généralisons, les aspects oraux de la langue qui manifestement constituaient le plus aisément des pierres d'achoppement ou, si l'on préfère, pour lesquels il y a eu des insuccès évidents sont principalement liés aux points suivants : a) le nombre phénoménal d'hésitations ou de reprises de phrases ou de parties de phrases (corrections, abandons d'énoncés, etc.); b) la place et la longueur des pauses dans l'articulation des structures qui ont des conséquences à rattacher au rythme et à la facilité de parole; c) l'articulation des voyelles qui sont trop ouvertes ou trop fermées ou plus rarement diphtonguées; d) la prononciation des constrictives qui subissent toutes sortes d'accidents (escamotées, supprimées, etc.); e) la netteté des occlusives; f) les phénomènes d'intonation tout particulièrement ceux des phrases énonciatives.

Les succès sont mitigés sur les points suivants : a) la vitesse de débit souvent trop rapide; b) les voyelles en hiatus; c) le maintien ou la chute du « e » muet et d) l'hypercorrection manifestée par la prononciation indue du « e » muet tout particulièrement en position finale.

Voilà un bref aperçu des caractéristiques du discours oral de nos animateurs et animatrices de la radio et de la télévision de la région métropolitaine de Montréal. Chacune de ces conclusions présentées sous forme condensée doit être toutefois placée dans le cadre de cette étude et mériterait soit des considérations additionnelles ou des commentaires plus élaborés, soit des analyses plus poussées pour la contrevérifier. En outre, nous ne voudrions pas que vous oubliiez — ce que ce court exposé ne nous a pas permis de faire — tous les côtés positifs qu'une telle étude recèle ... et que nous pourrions résumer en disant que nos animateurs possèdent pour la plupart une meilleure qualité phonétique d'élocution que celle que l'on voudrait bien leur reconnaitre. Bref, il ne fait aucun doute que nous avons des animateurs qui, sans avoir une élocution recherchée ou artificielle, sans se « dépersonnaliser » au point d'emprunter leurs habitudes articulatoires aux Français de France par exemple, démontrent des capacités d'expression orale des plus recommandables pour ne pas dire prestigieuses pour certains d'entre eux. Nous sommes certains que proposer ces derniers comme modèles ferait l'unanimité, ou au moins attirerait un très large consensus des professionnels de la communication parlée, langue publique.

La deuxième étude

Une deuxième étude, de type sondage, a été menée par Sorécom auprès des animateurs de la radio et de la télévision francophones de Montréal et de Québec. Le sondage a été mené non pas auprès d'un échantillon de la population, mais auprès de tous les animateurs, étant donné leur nombre relativement peu élevé, et visait à explorer les questions suivantes : Quelle est la formation des animateurs? Quel cheminement de carrière ont-ils suivi? Quelles sont leurs conditions de travail? Quelles sont les politiques des stations en matière de langue? L'enquête avait également pour but de sonder les animateurs sur des questions de nature linguistique. On voulait notamment connaître leurs opinions à l'égard de l'action linguistique du Québec et déterminer leur degré de sensibilisation aux faits de langue. L'étude a également sondé dans quelle mesure les animateurs se percevaient comme des modèles de langue.

Nous présenterons ici les résultats globaux qui abordent surtout l'aspect linguistique.

La majorité des animateurs se déclarent conscients de leur rôle de modèles auprès de leurs publics. 89 % d'entre eux partagent l'opinion qu'il faut être plus exigeant en ce qui a trait à la qualité de la langue dans le milieu de la radio, de la télévision et du journalisme que dans un autre milieu de travail et que la maîtrise de la langue est une condition indispensable pour quiconque veut faire carrière en animation (66 % des répondants sont complètement d'accord avec cette affirmation et 23 % sont plutôt d'accord). Les deux tiers des animateurs estiment avoir « senti » qu'au cours des dernières années le public devenait plus exigeant vis-à-vis de la langue parlée sur les ondes.

Croient-ils avoir plus d'influence sur la langue des jeunes que les enseignants? Les avis sont partagés à ce sujet : 26 % sont complètement d'accord pour dire que leur ascendant est plus fort; 46 % sont plutôt d'accord et 23 % ne partagent pas cet avis.

La majorité (68 %) des animateurs considère qu'il existe un type d'animation typiquement québécois, où le naturel et la facilité de communiquer jouent pour beaucoup. Quelles sont les caractéristiques d'un bon animateur ou d'une bonne animatrice? Justement la facilité à communiquer, la clarté du discours. Les animateurs mentionnent le choix des mots justes comme l'aspect de leur travail le plus difficile à maitriser et soulignent qu'ils disposent de peu de supports linguistiques pour exercer adéquatement leur métier.

Plusieurs des questions du sondage visent à évaluer non pas la performance objective des animateurs, mais à recueillir plutôt les opinions de ces derniers sur des éléments de leur performance. Il importe de ne pas confondre les deux démarches. Ainsi, nos répondants estiment, à 52 %, parler un français « standard », et qualifient à 49 % leur prononciation de « standard » et à 45 % de « soignée ». De plus, 41 % d'entre eux jugent qu'ils utilisent un niveau de langue au-dessus de la moyenne.

L'importance d'avoir une vision globale de l'animation se dégage des réponses obtenues dans le sondage. Ainsi, si les animateurs considèrent à 85 % qu'il est important de parler un français impeccable, le style de l'émission à animer apparaît à une majorité d'entre eux (73 %) comme une raison majeure d'adapter leur façon de parler. Les animateurs veulent atteindre leur public et 48 % d'entre eux jugent qu'ils doivent adapter leur façon de parler à celle de leur auditoire alors que 51 % pensent que cela n'est pas nécessaire. De toute façon, 71 % des animateurs trouvent acceptable de faire des compromis, notamment pour être bien compris, ce qui n'annule en rien les résultats que nous avons livrés ici.

Nous espérons, en terminant, que les résultats de ces deux études donneront aux animateurs le goût de nous parler encore davantage et, qui sait, de nous parler encore mieux.







La langue de la radio

Raymond LAPLANTE



En nous invitant à participer à cet atelier sur la radio et le français au Québec, on nous a proposé un sujet de discussion et d'échanges qui se ramène à trois questions posées.

La première : Quelles sont les caractéristiques de la langue des animateurs de radio au Québec? C'est une question d'ordre très général à laquelle sont plus en mesure de répondre que nous, les linguistes et les spécialistes de ce genre d'analyse, qu'il s'agisse des aspects phonétiques, grammaticaux, syntaxiques et stylistiques de notre langage. D'ailleurs, le Conseil de la langue s'apprête à publier prochainement les résultats d'une recherche sur l'aspect phonétique de la qualité de l'expression orale des animateurs et animatrices de la radio et de la télévision montréalaises, en situation d'improvisation. Le Conseil publiera aussi les résultats d'un sondage auprès de plus de 200 animateurs de radio et de télévision des régions de Québec et de Montréal, afin de vérifier et de décrire leurs attitudes et leurs opinions à l'égard de la langue parlée lorsqu'ils sont en ondes, de même que leur cheminement de carrière, leur encadrement, les ressources dont ils disposent pour améliorer la langue, leur degré de sensibilisation à la qualité de leur langue de communication, etc.

Il ne fait aucun doute que ces deux recherches seront révélatrices et qu'elles constitueront de précieux stimulants pour les animateurs et des outils utiles au Conseil de la langue. Nous nous devons de voir la situation telle qu'elle est dans l'ensemble de la question linguistique au Québec. Nous devons la regarder avec un optimisme sain, tempéré d'un réalisme objectif. Il ne faut pas nous faire d'illusion, sur le plan de la qualité de la langue au Québec, que ce soit à la radio, à la télé ou ailleurs, notre situation sera pour longtemps encore, sinon pour toujours, celle d'un groupe forcé de marcher à contre-courant sur un trottoir mobile. Pour arriver quelque part, nous ne pouvons nous arrêter un seul instant sans avoir à reculer, à perdre du terrain dans notre progression, qui s'en verra retardée d'autant.

Ceci dit, pour tenter de répondre à la deuxième question : Quelle perception ont les animateurs de leur rôle et de leur influence en matière de langue?

Je crois pouvoir affirmer que pour la plupart d'entre nous, à des degrés divers évidemment, nous sommes très conscients de nos responsabilités en cette matière. Je crois que mes consœurs et confrères qui exercent le métier de communicateur-radio, s'efforcent de respecter la langue dans la mesure du possible, tout en devant assumer les contingences du métier : le stress de l'heure de tombée, la multiplicité des sujets traités et qui ne peuvent tous nous être familiers, les longues heures d'antenne dans certains cas, la fatigue, les exigences des patrons, l'obligation d'être intéressant, vivant, spirituel à l'occasion, comique si possible, noblesse commerciale des cotes d'écoute oblige! Tout cela pour dire que notre métier, qui a ses côtés reluisants, n'est pas sans comporter des zones d'ombre, dont les dégradés vont des gris pâles au noir obscur.

Pour la plupart d'entre nous, la langue française possède des valeurs affectives et culturelles indéniables, qui ne sont pas sans rapport d'ailleurs avec le choix que nous avons fait du métier de la communication. Nous sommes avant tout des parleurs par choix et par goût et ce ne serait pas sans danger si nous allions succomber à la tentation de parler pour ne rien dire. Chez nous, la forme et le fond se confondent au point qu'il est souvent difficile de les démarquer. Heureusement que les beaux parleurs qui n'ont rien à dire, même s'ils le disent bien, ont de moins en moins de place à l'antenne. Pour les autres, il reste que la langue est le principal outil de la communication. Or, les bons artisans, soucieux de la belle ouvrage, respectent d'instinct leurs outils. Patiemment, progressivement, ils en apprennent l'usage, ils les raffinent, les perfectionnent, les tiennent en bon état de fonctionnement, les affûtent, bref ils en viennent à leur vouer une sorte d'affection et à leur accorder un soin jaloux qui me rappelle mon père, lorsqu'il me voyait approcher de son établi. Il me disait sur un ton sans réplique : « Touche pas à mes outils, tu vas les gâter ... » Ça explique partiellement pourquoi je suis toujours resté un bricoleur médiocre.

Fort heureusement, la langue est un outil qui appartient à tout le monde et son apprentissage peut et doit se faire progressivement. La langue, c'est un outil qu'on forge soi-même, qu'on trempe par le travail, l'usage, la consultation des dictionnaires et des lexiques, l'expérience, des fiches, la lecture, l'écoute et même la connaissance des langues secondes.

Le bon usage de la langue, c'est une question de fierté personnelle de la part de l'artisan qui, sur ce point, est en état d'éducation permanente. C'est aussi une question de respect de l'auditeur. Nous devons lui faire confiance et personnellement je me sens blessé chaque fois que j'entends des animateurs par ailleurs bons communicateurs-instruits faire des concessions inadmissibles à certains niveaux de langage qui frisent la démagogie. Le fait que certains d'entre eux sont liés au monde politique est peut-être une explication de leur attitude, mais ça ne peut la justifier ni à mes yeux ni à mes oreilles.

Je m'empresse d'ajouter que je n'ai rien du puriste et que je suis partisan d'une langue de communication simple, plus soucieuse d'informer efficacement que d'éblouir par des mots savants, dont le sens échappe souvent à ceux qui s'en servent et qui ont le don de dérouter l'auditeur. J'ai beaucoup de respect pour mes confrères et consœurs animateurs animatrices qui doivent improviser en ondes, souvent pendant de longues heures d'antenne et je leur concède volontiers le droit à l'erreur langagière, il m'arrive fort heureusement d'en commettre moi-même à l'occasion. Si mon rôle d'animateur-conseil m'amène à leur souligner certains écarts, je le fais le plus discrètement possible. Il ne faudrait pas oublier que, dans une certaine mesure, nos animateurs de la radio sont un des reflets de la société québécoise.

Ils sont le produit d'un système d'enseignement de la langue que nous n'avons pas à juger ici, d'autant plus qu'il n'hésite pas à se remettre en question, Ie présent congrès en est la preuve. Comme tout le monde, les animateurs vivent dans un environnement linguistique fortement américanisé. Tout comme les autres, ils ont eu à subir les assauts des joualisants et québécisants à outrance.

Fort heureusement, la grande majorité des animateurs a su résister à leurs arguments fallacieux présentés habituellement dans un excellent français, tant il est vrai qu'on ne peut promouvoir ses idées sans une langue qui sorte d'une certaine communication purement affective, qui n'est souvent qu'un patois anglicisant ... Que l'on fasse place dans notre communication orale aux canadianismes de bon aloi, aux expressions populaires parfois si riches de sens et si fortes en couleur, cela va de soi, pourvu que le contexte le justifie et qu'on ne s'y cantonne pas.

Quant à la troisième question, l'influence réelle de la radio sur les usages linguistiques des Québécois, on peut répondre sans se tromper qu'en effet les médias exercent une influence sur la langue des auditeurs, mais dans quelle mesure? Il est certain en tout cas que cette influence peut jouer dans les deux sens. Si les antennes de nos stations de radio diffusent du meilleur au pire, sous prétexte de faire fi d'une norme minimale, lequel du pire ou du meilleur l'emportera? Toute langue de communication qui prétend se passer d'une norme raisonnable se place dans une situation anormale, quant à son propre avenir. C'est Confucius qui disait qu'avant de mettre de l'ordre dans le royaume, il fallait en mettre dans les mots ...

Et cela m'amène à déborder un peu du cadre que les organisateurs ont voulu donner à cet atelier et je vous prie de m'en excuser. S'il est vrai que la radio et les médias en général influent sur le comportement linguistique des Québécois dans un sens ou dans l'autre, il ne faudrait pas faire porter la responsabilité de la qualité de la langue utilisée en ondes uniquement sur le dos des animateurs, même s'ils occupent la majorité des heures d'antenne. Depuis 25 ans, la radio s'est fortement démocratisée chez nous. Elle est devenue une tribune accessible au plus grand nombre. Et c'est heureux dans le sens où l'on peut constater une amélioration sensible de la qualité de la langue dans toutes les classes de la société québécoise, même les plus modestes.

J'ai entendu à maintes reprises de simples ouvriers et des femmes au foyer exprimer à la radio avec un rare bonheur des idées qui leur étaient chères et qui ne manquaient pas de profondeur et d'originalité ... Et cela dans une langue très bien structurée et sans fautes. Par contre, bien des intervenants à plus d'un titre nous présentent une image peu reluisante de la langue parlée québécoise. Même, plusieurs de nos hommes politiques font preuve d'un laxisme langagier qui étonne dans la bouche de ceux qui ont voté la Loi 101. Que dans une seule phrase à la radio, un ministre enchaîne des anglicismes du genre : « Jusqu'à date, j'ai initié deux programmes », c'est peut-être rassurant pour la condition féminine, mais ça ne l'est guère sur la condition de la langue de nos hommes et de nos femmes politiques. Pour eux aussi, la langue est le principal outil de communication à travers les médias, et s'il faut leur fournir un service de conseillers linguistiques pour les rendre conscients de leur responsabilité de législateurs quant au respect qu'ils doivent à l'esprit de la loi, personne ne s'en plaindra ...

En terminant, je voudrais vous faire part d'une petite expérience radiophonique que j'ai faite dimanche dernier et que vous pouvez tenter à votre tour, si vous habitez la région de Montréal. Pendant près d'une heure, j'ai promené lentement le curseur de ma radio sur la bande AM, m'arrêtant quelques secondes à chaque station, sans chercher à l'identifier. C'était en plein cœur de l'après-midi, donc à une heure où seules les stations de la région peuvent être captées. J'entendais tantôt la voix des animateurs, tantôt la musique ou des chansons ...

Sur les 23 stations captées, 12 stations seulement sur 23 auraient permis à un francophone étranger de passage chez nous de se croire dans une province française ... Pour les 11 autres, c'était de l'anglais parlé, ou encore des chansons et de la musique américaines ... Si nos concitoyens anglophones croient leur entité et leur culture menacées au Québec, ce n'est certainement pas la radio, la nôtre et la leur, que plus de 50 % des Québécois francophones écoutent, qui sera responsable d'un tel génocide culturel.







Le français de la radio : un outil de
racolage

Lisette MORIN



« Au Village des Hauteurs, près de Rimouski, la radio était en 1945 un médium encore nouveau, mais qui comptait. On pourrait en citer pour preuve l'amélioration, au plan du vocabulaire, dans le langage parlé des gens : dès que la radio s'est popularisée, la langue « radio-canadienne » — correcte sans exagération — a commencé d'influencer le parler des gens d'ici... »

Cette observation d'un instituteur, vétéran de l'enseignement élémentaire dans l'est du Québec, je l'avais reçue avec surprise et même quelque incrédulité lors d'une entrevue qu'Aurèle Laplante m'accordait, en 1979, pour le magazine aujourd'hui disparu : Éducation-Québec. Il faut préciser que l'année 1945 se situe à l'époque des « enfances » de la radio au Bas-Saint-Laurent. Et que les premiers annonceurs de la station locale CJBR (affiliée de la Société Radio-Canada) s'appelèrent Miville Couture, puis Raymond Laplante et, au fil des ans, Pierre Nadeau, Bernard Derome, Michel Garneau, Jacques Houde, Michel Pelland et combien d'autres ténors actuels des ondes radio-canadiennes. Ils étaient jeunes ... ils faisaient leurs gammes en région ... mais ils possédaient déjà le souci d'une langue très exacte et faisaient peu de concessions à la langue populaire ou patoisante.

Il y a gros à parier que ce directeur de l'enseignement, à la commission scolaire de Rimouski, dont je citais en commençant l'un des propos, ne pourrait encore considérer la radio comme il le faisait à l'époque, c'est-à-dire comme « un agent de changement plus spectaculaire que l'instruction gratuite et obligatoire ... »

Faut-il parler comme le monde ordinaire?

Saturées comme elles le sont, en 1982, les ondes radiophoniques servent de plus en plus de véhicule au bavardage d'innombrables animateurs, commentateurs et interviewers de non moins innombrables stations AM et FM privées, commerciales ou communautaires. Leur souci premier dont ils ne font d'ailleurs pas mystère (ils auraient plutôt tendance à s'en vanter ... ) est de rejoindre « le monde ordinaire » dans ce qu'il a, précisément, de plus ordinaire : son langage de tous les jours.

De six heures jusqu'à une heure le lendemain, pour les radios qui pratiquent encore la modération, 24 heures sur 24 pour plusieurs autres, c'est l'ahurissante succession, entre deux succès populaires ou deux messages publicitaires, des palabres de l'animateur de service ... Flirter avec l'auditeur, tenter de le séduire de toutes les façons, mais d'abord parler « son langage », farci de toutes les expressions fautives, souvent empruntées au jargon de la publicité ou copiées sur les tics de la jeunesse étudiante. Une radio commerciale de la région de Matane n'a-t-elle pas longtemps proclamé, en s'identifiant, qu'elle « faisait l'amour à nos oreilles » ...

De l'homme du matin jusqu'à l'oiseau de nuit :
bonne humeur et décontraction

Le maître mot en matière de langage radiophonique, c'est évidemment le style « cool » ... Ne jamais ennuyer l'auditeur, le retenir, sans douleur, lui dire ce qu'il attend qu'on lui dise ... étant bien entendu que tout est permis pourvu que l'on se comprenne « entre nous » ... Et tant pis pour les auditeurs qui expriment (c'est de plus en plus rare, le découragement les a gagnés) un certain mécontentement, qui souhaiteraient un peu plus de respect, de professionnalisme. À ces empêcheurs du racolage au micro, on conseillera, souvent d'un ton sarcastique, de se « brancher » sur le FM ... Celui de Radio-Canada. Le chroniqueur des médias, dans un hebdo de la région de Rimouski, s'est même étonné, un jour, que l'on continuât d'écouter ces « emmerdeurs du FM de Radio-Canada qui vont jusqu'à discourir pendant des heures sur le pénis de Mozart » (je cite textuellement en priant qu'on me pardonne la trivialité de ce folliculaire).

Descendre de plus en plus vite ...
afin de remonter la cote d'écoute

On aura compris qu'animatrice et commentatrice à la radio depuis 10 ans, mais éloignée du micro depuis quelques mois, j'ai voulu redevenir l'auditrice ordinaire que tentent, quelquefois désespérément, de rejoindre, les animateurs des radios dites populaires. Ou plutôt d'emprunter les oreilles de cette Madame Tout-le-Monde dont certains animateurs prétendent qu'elles sont imperméables aux phrases trop bien construites, aux propos sérieux ou plus simplement au français châtié, lui préférant ce que Gilles Vigneault appelait un jour « notre français puni » ... J'en sors les oreilles déjà bien malades et, comme les animaux de la fable de Jean de La Fontaine, j'en arrive à croire que tout auditeur et toute auditrice sont désormais touchés — s'ils n'en meurent pas — par cette étrange maladie devenue endémique sur les ondes : la médiocrisation du langage. Un dernier réflexe d'auditrice consciente : j'aurais le goût de citer, à ces obsédés du micro racoleur, du micro raccrocheur, l'axiome célèbre d'André Gide : « Il faut toujours suivre sa pente pourvu que ce soit en montant ... » Ne serait-ce que pour les retenir, un tout petit moment, sur la pente qu'ils dévalent à triple vitesse, entraînant ou s'efforçant d'entraîner avec eux des milliers d'auditeurs, ceux qui doivent faire nombre s'ils veulent augmenter ou tout au moins maintenir ce qu'on appelle ailleurs, en francophonie, l'indice de popularité des émissions, mais chez nous, « la cote d'écoute ».

Comment normaliser le français des entrevues?

Il n'a été question jusqu'ici, dans cette intervention que je veux brève, que d'animer une émission, que « d'occuper » le micro pendant de longues heures. C'est un métier de solitaire, pour le tâcheron des radios privées. Mais pour d'autres médias, dont les budgets sont plus importants, les stations régionales de Radio-Canada, entre autres, la contribution des invités ou de collaborateurs d'occasion est requise. Aux tribunes radiophoniques, aux magazines d'actualités comme à ceux du simple divertissement. Cela pose un autre dilemme pour celui ou celle qui mène les entrevues. Pour se sentir de plain-pied avec son invité, doit-il ou doit-elle changer de niveau de langage? Mettre à l'aise cet interlocuteur souvent timide en réduisant au plus juste son vocabulaire, en utilisant même, si besoin en est, le style télégraphique?

Même s'il y consent, l'interviewer recevra bien souvent des réponses qui lui paraîtront bien indigentes ... Si l'émission est diffusée en différé, il peut toujours éliminer au montage le plus de « euh ... » ou de bredouillements possible. Mais comment faire si l'entrevue est en « direct »?

Les infirmes du langage que nous sommes tous, peu ou prou au Québec, suppléent la pauvreté de leur vocabulaire, à la télévision, par le geste, souvent plus éloquent que la parole, par le sourire, le rire franc ou complice, ou même l'onomatopée ... Mais à la radio? Devant le micro qu'on lui tend, comment réagit le coach du club local de hockey, le conseiller municipal sur la sellette à la suite d'un conflit d'intérêts, la conseillère en planning familial? C'est imprévisible ... et souvent presque cauchemardesque pour l'interviewer. Qui n'arrive pas à oublier, lui, l'auditeur. Sans la possibilité, trop souvent, de rattraper la bavure ou de l'atténuer.

La solution à ce problème est bien connue. Elle réside dans l'engagement d'un ou d'une recherchiste. À la condition que les budgets de la station qui vous emploie soient suffisants. Et que le réalisateur consente à utiliser cette ressource très efficace, qui permet de procéder à un tamisage des invités, quitte à sacrifier la sacro-sainte spontanéité, si chère aux radios privées, au profit de la clarté et de la correction du langage.

Mais si l'on revenait aux trois questions thèmes de l'atelier?

Quelles sont les caractéristiques de la langue des animateurs de la radio au Québec? Réponse : le débraillé, la familiarité pour les radios privées; un certain laisser-aller, une propension (nouvelle?) à la facilité pour la radio d'État.

Quelle perception ont les animateurs de leur rôle et de leur influence en matière de langue? Celle que leur permet d'avoir ou de pratiquer leur employeur : presque nulle quand il s'agit des radios commerciales, limitée au cadre souvent rigide de certaines émissions dites « de divertissement » à la radio d'État : une « glorieuse » exception, « À toi Jean-Maurice », avec l'inimitable et irremplaçable Jean-Maurice Bailly.

Quelle est l'influence réelle de la radio sur les usages linguistiques des Québécois? Autrefois considérable, quand les stations étaient peu nombreuses et presque toutes affiliées, dans les régions, à la Société d'État. Aujourd'hui en déperdition de qualité, en totale régression quand on sacrifie allégrement la correction et l'élégance du langage aux modes langagières du moment, bien souvent copiées de l'américain.

Le tableau vous paraît sinistre? Il vient d'être noirci par deux mois d'écoute soutenue des radios régionales, et même de Radio-Canada AM dans ma région, celle du Bas-Saint-Laurent—Gaspésie.