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ATELIER 7



Le sport professionnel et le français
au Québec

Conférenciers : Pierre PROULX, directeur, Service du sport, Télé-Métropole
Roger BOILEAU, professeur, Département d'éducation physique, Université Laval
Serge AMYOT, journaliste, Journal de Montréal
Réjean TREMBLAY, journaliste, La Presse

Animateur :

Gérard POTVIN, journaliste à Radio-Canada — Québec


Peut-on faire du sport professionnel en français au Québec? Les Québécois francophones font-ils face au même problème que les Noirs américains lorsqu'ils font partie d'équipes professionnelles? Pourquoi si peu de Québécois font-ils partie des équipes nationales canadiennes (hockey junior, Team Canada)? Les administrateurs de sport professionnel (soccer, baseball, football, hockey) respectent-ils, en matière linguistique, leur public? L'image française projetée par les Nordiques peut-elle et devrait-elle être suivie par les autres équipes professionnelles du Québec?







L'état de la question

Pierre PROULX



Difficile d'œuvrer en français dans le monde du sport professionnel ... ce ne peut être plus vrai! Difficile avant tout puisque dans la très grande majorité des cas, nous sommes appelés à aborder à peu près toutes les personnalités responsables du grand sport dans la langue de Shakespeare.

Difficile également du fait qu'il s'agit constamment pour nous, tant au journalisme écrit que parlé, d'une traduction des propos d'un athlète et d'un dirigeant.

Le Québec me fait un peu penser à ce contraste que forment la France et le Liechtenstein. Le géant tricolore dévore facilement son voisin minuscule. Le Québec, lui, doit survivre face au gigantisme anglo-saxon formé par le bloc américain, l'Ouest canadien et cette association des pays du Commonwealth.

Dans le domaine du sport professionnel, l'athlète, le gérant, l'instructeur ou entraineur et les membres de la direction sont en très forte majorité de langue anglaise. Si l'on fait exception de quelques « braves », ils ne se préoccupent pas le moindrement du fait français. Ignorant cette langue « étrangère » pour eux, ils sont constamment portés vers le journal, le poste de radio ou de télévision qui relatera leurs exploits dans leur propre langue.

Que l'athlète de chez nous soit traité à un palier moindre du fait qu'il est francophone, je n'y crois pas! Qu'il fasse preuve de talent et peu importe le nom ou la descendance, il connaîtra le succès et la renommée. Le contraire est aussi vrai dans le cas des frères Statsny avec les Nordiques de Québec. Voici trois athlètes qui pouvaient à peine saluer un ami en français ou en anglais et qui, pourtant, jouissent d'une étincelante carrière au sein d'une formation bien de chez nous.

J'ai à la mémoire également le cas de cet artilleur des Cardinaux de Saint-Louis, Joachim Andujar ou encore de ce lanceur Fernando Valenzuela, des Dodgers de Los Angeles, qui tout en ignorant entièrement la langue anglaise sont vite devenus des super-vedettes chez nos voisins du Sud.

Non, la langue maternelle n'est pas un facteur d'importance quant à la réussite réelle d'un athlète au sein du grand sport organisé. La carrière universitaire américaine d'un Gérald Desprez au poste de quart à l'Université Boisé State ou encore tout récemment celle d'un Luc Tousignant à Fairmount State en sont une preuve réelle et surtout d'actualité. Par contre, avouons qu'une maîtrise de la langue anglaise permettra une réputation et une renommée plus enviables à ces athlètes qui devront se produire à l'extérieur du Québec.

C'est surtout au niveau des médias d'information que les difficultés se présentent constamment. Dans le cas du journalisme écrit, il s'agit purement et simplement d'une traduction la plus fidèle possible de l'anglais au français. À la radio, on doit se borner à répéter, tout en traduisant encore, la déclaration faite dans l'autre langue.

Quant à la télévision, porteuse d'images par excellence, voilà que toute cette gamme d'entrevues est du même coup virtuellement éliminée ... si l'on fait exception de quelques bribes risquées dans la langue anglaise avec ou sans sous-titres. Tous ces grands reportages en provenance des États-Unis ou encore de l'Ouest canadien sont toujours porteurs de nombreuses surimpressions anglaises, ce qui nous laisse constamment au crochet de cette langue. Tous les communiqués ou les bulletins de nouvelles émanant des grandes organisations professionnelles sont rédigés uniquement en anglais sauf dans le cas d'équipes pratiquant leur discipline ici même au Québec.

Et là encore, les dirigeants de clubs sont en très forte majorité anglophones, tant du Canada que des États-Unis. Chez les Concordes, Sam Etcheverry et Joe Galat, et à la barre de la direction du Canadien, Irving Grundman et Bob Berry alors que chez les Expos, on retrouve John McHale et maintenant Bill Virdon. Si le Manic fait voir un Roger Samson à la haute direction, son instructeur était nul autre qu'Eddie Firmani, qui ignorait tout de la langue française. Les Nordiques de Québec demeurent donc la seule formation de grand calibre reflétant totalement la francophonie.

Il n'en demeure pas moins que nous sommes également « coupables », jusqu'à un certain point de nombreuses lacunes quant à la fierté et à la recherche du fait français. Certains confrères ont même adopté officiellement un surnom anglais sans même sourciller pour autant. On retrouve ainsi aux chroniques sportives, les Jerry, Rocky, Andy et autres qui signent ainsi leur article, leur émission et surtout leur présence de cette façon.

Que l'anglicisme trouve place et se glisse dans le « jargon du sport », voilà qui demeure facile à comprendre et même à pardonner puisque nous y sommes exposés continuellement. Fait à souligner, nos confrères de France n'ont certainement pas aidé la cause des cousins éloignés des pays francophones par leur utilisation à outrance des termes anglophones lors de leur description d'événements dans le monde du sport.

Si j'accepte volontiers un « slalom » ou encore un « drive », je me révolte de façon incroyable face à nos frères d'outre-mer qui, par malin plaisir ou encore par snobisme, vont chercher à nous faire avaler que « le challenger, accompagné de son manager, a quitté son hôtel Grand Standing pour enfiler le lift, traverser le hall et se rendre au Parking y cueillir son car pour filer vers un weekend d'un match où le goaler n'aura pas à subir le penalty d'un shoot de français ».

Il est virtuellement incroyable de penser que pendant de nombreuses années, au cœur du Québec, les défunts Alouettes de Montréal de la Ligue canadienne de football ont pu œuvrer au sein de la communauté francophone sans même y compter un seul porte-parole d'importance.

Je me souviens avoir déclaré à l'ancien propriétaire de l'équipe, monsieur Sam Burger, qu'il m'aurait été impossible, voire absurde, même de penser établir une franchise sportive à Pékin sans au préalable m'assurer la présence à la haute direction d'un dirigeant dont la langue serait le chinois. D'ailleurs, quelle perte de communications et de publicité pour une organisation où personne ne parle la langue du pays. Il s'agit d'un non-sens pourtant bel et bien vécu chez nous... et qui se poursuit toujours.

Il est certain que de grands pas ont été franchis, mais nous sommes encore loin d'une situation où, du moins chez nous, les dirigeants du grand sport professionnel pourraient s'exprimer de façon adéquate et « professionnelle » en français.

S'éveillant de plus en plus et à un rythme accéléré à la gestion, aux communications, à la publicité et au monde incroyable de la promotion, les Québécois de langue française pourront ainsi de plus en plus occuper les postes responsables qui leur reviennent de droit tant sur le plan national qu'international. Devant cette nouvelle prise de position aux postes de commande, il va de soi que nos athlètes viendront à leur tour prendre place au sein des formations représentant le pays sur la grande scène du sport mondial.

Fait à noter, les athlètes de cette relève moderne s'expriment de mieux en mieux et font preuve de beaucoup plus de maturité et de précision à l'occasion de déclarations faites dans un langage plus châtié. Il va de soi que les porte-parole du sport à la radio et à la télévision demeurent les chefs de file d'un renouveau exceptionnel dans le domaine de la langue et surtout de la fierté de bien la maîtriser.

Alors qu'on peut constater une lourde et triste perte de vitesse du français dans certains coins du globe, surtout au Moyen-Orient et en Afrique, on ne peut que s'enorgueillir de ce nouveau tremplin et de cette prise de conscience au sein du peuple québécois.

Les athlètes demeurent, sans le moindre doute, les ambassadeurs les plus efficaces, tant sur le plan amateur que sur le plan professionnel. Si ces derniers continuent d'améliorer leur façon de s'exprimer au même rythme qu'ils le font présentement, la francophonie tout entière et le Québec en particulier en retireront des avantages dépassant de beaucoup cet ancien statu quo d'une simple présence vétuste du fait français en Amérique du Nord.

J'ajouterai, en terminant, que lorsque j'étais étudiant à l'Université d'Ottawa, nous étudiions le latin dans un manuel intitulé Latin Jor today. Je suis ravi de constater aujourd'hui l'énorme progrès accompli dans la francisation, véritable lutte de tous les instants.

Je vous remercie bien sincèrement de m'avoir invité à vous rencontrer.







Les Canadiens français et le hockey
professionnel

Roger BOILEAU



Le traitement inégal est un thème de recherche que l'on retrouve dès le début de la sociologie américaine du sport. Alimentés essentiellement par le cas des athlètes noirs, ces écrits cherchent à mettre en évidence les conditions d'exercice de leur métier d'athlète : engagements, conditions de vie au sein des équipes, salaires, durée de carrière, rendement, positions de jeu, etc. Le concept qui décrit la dynamique sociale sous-jacente à ces écrits est certes celui de la « discrimination ».

Au Canada, les francophones constituent un groupe ethnique minoritaire dont la participation sportive est demeurée longtemps sans analyse, même si les allusions aux pratiques discriminatoires ont souvent été évoquées.

En ce qui concerne le sport amateur, nous avons déjà décrit la faible participation des Canadiens français aux délégations canadiennes des grands jeux internationaux.1 Ce texte ne visait pas à cerner directement les contours de pratiques discriminatoires, mais ne fermait pas complètement la porte à la plausibilité d'une telle hypothèse. Ce sont surtout les journalistes, par leurs contacts étroits avec les athlètes et les organismes sportifs, qui mettent en évidence certaines pratiques. Le plus éloquent fut certes l'article sous-titré « Au panthéon canadien du sport, n'est national que ce qui parle anglais » où le journaliste François Huot2 nous renseigne sur cet aspect peu connu du sport amateur canadien à l'aube des Jeux olympiques de 1976. Il y dénonce, par entrefilets, les abus des dirigeants canadiens qui ralentissent sinon freinent l'émergence sportive de l'élite francophone : abus d'entraîneur en haltérophilie, abus de réglementation en judo, abus de représentation nationale en ski de fond, abus d'allocation budgétaire au handball, etc. Même si ces pratiques ne sont pas particulières aux athlètes canadiens-français, il demeure possible que ces derniers y soient davantage exposés à cause de leur ethnicité.

Les Canadiens français sont certes actifs dans divers sports professionnels, mais nous ne connaissons pas de document qui circonscrive cette implication. Le hockey, à cause de son impact culturel, économique et symbolique, constitue le sport-type.

 

1 R. BOILEAU, F. LANDRY, Y. TREMPE. Les Canadiens français et les grands Jeux internationaux (1908-1974). R.S. Gruneau, J.G. Albinson (éd.) Canadian Sport : Sociological Perspectives, Don Mills, Addison-Wesley, 1976. [retour au texte]

2 François HUOT, « La grande tricherie », dans Actualité, mai 1978, pp. 41-45. [retour au texte]




Depuis l'émeute du Forum, provoquée en 1955 par la suspension de Maurice Richard, on ne compte plus les allusions et incidents à l'égard des joueurs francophones qui relèvent du privé ou du public.

Ces faits journalistiques peuvent être vus comme de simples anecdotes lucratives de journalistes connaissant bien leur public, mais aussi comme point de départ et sollicitation, pour le chercheur, à mieux connaître la dynamique des relations ethniques dans cette sphère du monde agonistique.

La question que posent ces allusions journalistiques est de savoir s'il y a un traitement inégal pour les joueurs francophones du hockey professionnel, compte tenu des performances produites. Autrement dit, y a-t-il discrimination à leur égard? La question est de taille, on s'en doute, puisque de telles actions ne sont pas affichées et que les joueurs ne verbalisent guère cet aspect de leur condition de vie. De plus, les salaires ne sont pas publiés et malgré le fait que le hockey professionnel soit inondé de statistiques, la subjectivité demeure une variable importante dans le choix des joueurs et leur utilisation.

Paradoxalement, c'est un sociologue américain, David Marple3 qui, en 1975, ouvre au Québec ce champ d'investigation par une étude aux conclusions surprenantes. Après avoir examiné la situation des Noirs américains au basketball, il s'interroge sur les analogies possibles avec les joueurs de hockey francophones. Il analyse pour la première fois la représentativité et la productivité des joueurs de la Ligue nationale de hockey (LNH) et de la Ligue mondiale de hockey (LMH) en rapport avec leur ethnicité. Pour Marple, il y a discrimination envers les joueurs francophones puisque, à l'image des Noirs américains, ils sont plus productifs tout en jouant moins de matchs. Mais ses conclusions sont fragiles, ses résultats ne reposant que sur les données d'une seule saison de jeu (1972-1973).

Cette étude constitue malgré tout un point de départ. Si les tendances observées se vérifiaient sur plusieurs années, nous serions alors en présence d'un fait sociologique suffisamment marqué pour en poursuivre l'étude4.

La discrimination

Psychologues et sociologues n'analysent pas ce concept de la même façon. Pour Martens5, psychologue, la discrimination s'identifie à l'actualisation d'un préjugé, c. à d. une attitude prématurée envers ... ou un jugement de valeur précipité et fondé sur des informations déformées ou exagérées envers l'autre. Ainsi un trait culturel (par exemple la langue) ou une caractéristique physique particulière (la couleur de la peau) donnent lieu à une qualification négative sur un autre plan comme l'intelligence, ou le sens des affaires ou encore l'agressivité, aux termes de laquelle la condition d'infériorité économique du sujet est maintenue.

 

3 David MARPLE, « Analyse de la discrimination que subissent les Canadiens français au hockey professionnel », dans Mouvement, mars 1975, pp. 7-13. [retour au texte]

4 MARPLE fera d'autres études sur le sujet, mais l'utilisation de nouvelles variables et un traitement méthodologique différent en ont réduit la valeur comparative avec son premier travail.

David MARPLE, « Further evidence against French Canadians in professional Ice Hockey », Loyola University, Los Angeles, August 1978 (non publié), et

David MARPLE, « Selected Career Mobility Patterns among French Canadians in Professional Ice Hockey », Paper presented at the Annual Meeting of the Canadian Anthropology and Sociology Association, Saskatoon, June 1979. [retour au texte]

5 Rainer MARTENS, Social Psychology and Physical Activity, New York, Harper and Row, 1975, p. 142. [retour au texte]




Cette démarche individualiste peut se résumer ainsi :

Loy, McPherson et Kenyon6, traitent de la discrimination envers les groupes ethniques en l'associant à l'ensemble de la dynamique institutionnelle. Pour eux, il y a discrimination institutionnalisée à l'égard d'une minorité lorsque cette dernière vit une accessibilité inégale pour une compétence équivalente. Cette approche se distingue de la précédente par le fait que le phénomène est susceptible de se retrouver, selon différentes modalités, à tous les niveaux d'un système social; qu'il s'agisse du sous-système « normatif » où certaines valeurs, normes et sanctions sont privilégiées, ou encore du sous-système « structurel » dans lequel s'élaborent des modèles d'interactions conduisant à la détermination de rôles, de rangs et forcément de statuts. Il se retrouve finalement auprès du sous-système « comportemental » où certaines caractéristiques physiques, sociales et psychologiques des sujets seront privilégiées, favorisant un certain type de joueur7.

Nous n'avons pas l'intention dans cette réplique de la première étude de Marple (celle de 1975) d'analyser le phénomène à tous les échelons du hockey professionnel. On s'en doute, l'étude empirique de la discrimination pose des problèmes méthodologiques importants : personne ne s'en vante et les actions mêmes ne sont souvent pas conscientisées ni chez leurs auteurs ni chez leurs obligés, entourés qu'ils sont d'un réseau complexe de justifications techniques et de rationalités de différents ordres. Mais il demeure que la discrimination est une action et que pareille action laisse nécessairement des traces qui, elles, sont plus facilement observables et quantifiables.

Bref, ces traces observables témoignent de la discrimination à la condition :

  1. qu'elles expriment une accessibilité inégale pour une compétence égale;
  2. que ce traitement factuel résulte d'un préjugé;
  3. que cette discrimination soit vécue à différents niveaux du système social concerné; on dira alors qu'elle est institutionnalisée.
 

6 John W. LOY, Barry D. MCPHERSON and Gerald S. KENYON, Sport and Social Systems, Reading, Mass., Addison-Wesley, 1978, p. 335. [retour au texte]

7 LOY. MCPHERSON, KENYON, op. cit. pp. 29-34. [retour au texte]




Méthodologie

Notre étude reproduit le travail de Marple et cherche à vérifier par l'addition des données d'une autre saison de hockey si les observations initiales de ce chercheur demeurent valables. Nous nous en sommes donc tenu le plus près possible à sa méthodologie.

  • Marple s'est inspiré des travaux de McPherson8, Blalock9 et Vallée-Schulman10 qui ont abordé, sous un aspect particulier, les rapports entre groupes ethniques. Il élaborera sept hypothèses que nous réduisons à trois dans notre étude.

  • Marple utilise les données de la saison de 1972-197311 puisées dans le NHL Guide, nous, celles de la saison 1979-1980.

  • Dans les deux cas, les joueurs considérés ont joué dix matchs ou plus pour un même club.

  • L'ethnicité fut établie selon la consonance des noms.

  • La variable indépendante est représentée par l'ethnicité des joueurs alors que la variable dépendante demeure la productivité des joueurs mesurée par les indicateurs de buts et de passes et par le rang moyen au sein de chaque équipe.

  • La catégorie des « autres joueurs » tient compte à la fois des joueurs anglophones et allophones.

L'hypothèse de la socialisation

La première hypothèse de Marple vérifie l'énoncé de la théorie de la socialisation de McPherson. Un sport, dira-t-il, sera populaire chez une minorité s'il existe une « visibilité » de ses membres qui serviront de modèle.

Marple constate que jusqu'en 1973, 11 % des membres du Temple de la renommée, 21 % des meilleurs compteurs et 22 % des récipiendaires des six trophées connus sont francophones alors qu'en moyenne 21,9 % des membres des deux équipes d'étoiles (1970-1973) sont francophones.

Du tableau I qui réunit nos données à celle de Marple, on constate qu'en 70 années d'activité au sein de la LNH, la présence des joueurs francophones a oscillé entre 14 et 21 %. Donc une visibilité relativement importante et amplifiée par la couverture des mass media capables d'attirer les joueurs de la minorité francophone.

 

8 Barry MCPHERSON, « Minority Group Socialization : An alternative explanation for the segregation by Playing Position Hypothesis », paper presented at the third International Symposium on the Sociology of Sport, Waterloo, Ontario, August 22-28, 1971. [retour au texte]

9 Hubert BLALOCK. Toward a Theory of Minority Group Relation New York : Wiley, 1967. [retour au texte]

10 Frank VALLÉE and Norman SCHULMAN, « The viability of French Groupings outside Quebec » Mason Wade (éd), Regionalism in the Canadian Community, Toronto, University of Toronto Press, 1969. [retour au texte]

11 Les données de l'année 1972-1973 tiennent compte des joueurs de la Ligue mondiale de hockey. [retour au texte]




 
Tableau I
Répartition des joueurs francophones dans la Ligue nationale de hockey et démographie canadienne


Si on soustrait la représentation des joueurs francophones à leur représentation canadienne, on obtient un déficit variant entre 10 à 15 points de pourcentage, mais jamais de surreprésentation. Ce déficit paraît léger, mais il est considérable. Par exemple, pour la période de 1910-1939, il y a une représentation de joueurs francophones de 14,1 % pour une représentation canadienne-française de 28,2 % au Canada, indiquant une différence déficitaire de 14,1 % égale à la représentation francophone à l'intérieur de la Ligue.

Les joueurs francophones n'étaient donc employés qu'à environ 50 % de potentiel si leur présence dans le hockey professionnel avait égalé leur poids démographique.

Si les données de la dernière saison (1979-1980) sont représentatives d'une tendance, la représentation des francophones (15,9 %) serait en perte de vitesse par rapport à la période 1950-1972. La multiplication des clubs n'aura donc pas été particulièrement bénéfique aux joueurs francophones.

L'hypothèse des ressources compensatoires

Cette deuxième hypothèse de Marple repose sur la théorie compensatoire de Blalock et comporte deux parties. Dans un premier temps Blalock indique qu'une minorité doit, pour s'affirmer, disposer d'une ressource compensatoire de compétition afin de pallier aux carences associées à son statut de minorité. Il s'agit donc ici de vérifier la capacité des francophones à produire des joueurs compétents, c.-à-d. « productifs ».

Le tableau II reprend de deux façons différentes les données de productivité des joueurs, et, dans les deux cas, la productivité offensive des joueurs francophones dépasse celle des autres joueurs pour les buts marqués, les passes complétées et le rang moyen au sein de chaque équipe, même s'ils jouent en moyenne moins de matchs que les autres joueurs.

 
Tableau II
Ethnicité et indicateurs de performance


Dans une autre étude, Marple a retenu certaines de ces variables avec des joueurs ayant participé à 40 matchs et plus et pour une saison mitoyenne, 1975-1976 (partie inférieure du tableau II). Nous avons donc ajusté nos données de 1979-1980 en conséquence pour les comparer à nouveau. Les résultats indiquent une tendance similaire, mais avec un écart encore plus prononcé; c.-à-d. que même en jouant moins de matches, la performance des joueurs francophones qui jouent 40 matchs et plus se démarque davantage.

La seconde partie de la théorie de Blalock veut que pour s'affirmer une minorité doive disposer de ressources compensatoires de pression. Il s'agit ici de la capacité pour une population francophone métropolitaine ou régionale d'influencer les clubs situés dans ou près de son territoire afin qu'ils emploient un nombre critique de francophones.

Les deux dernières colonnes du tableau III indiquent un parallèle décroissant entre la tendance de la représentation métropolitaine et celle de la représentation des francophones dans les clubs canadiens de la Ligue nationale de hockey.

 
Tableau III
Ressource de pression démographique et proportion de joueurs francophones auprès des clubs canadiens


 
Tableau IV
Ressource de pression démographique et indicateurs de performance selon les groupes ethniques


L'hypothèse de la pression culturelle sur la performance

Cette troisième hypothèse est liée à la précédente. Elle s'inspire de Vallée et Schulman. Selon eux, un individu privé des ressources de son groupe culturel originaire doit miser davantage sur ses ressources personnelles et s'adapter aux normes culturelles de son milieu d'emprunt en essayant de s'y identifier davantage. Autrement dit, le joueur francophone évoluant en dehors du milieu francophone doit délaisser certaines valeurs, certaines normes de comportement au profit d'autres afin de s'intégrer davantage à son nouvel environnement.

Le tableau IV replace les joueurs francophones dans trois environnements différents. Pour chacune des saisons, nous avons regroupé toutes les équipes selon qu'elles ont un pied-à-terre à l'intérieur ou à l'extérieur de la ceinture francophone canadienne. Les équipes dans l'aire francophone avaient toutes une représentation francophone moyenne au-dessus de celle de la ligue (21,4 % en 1972-1973 et 15,9 % en 1979-1980) : voilà un premier type d'environnement. Parmi les équipes en dehors de l'aire francophone, les unes ont une représentation francophone moyenne au-dessus de celle de la ligue; c'est le deuxième type d'environnement. Et les autres, au-dessous de celle de la ligue, constituent le troisième type d'environnement.

Pour comprendre le tableau, il faut se rappeler que le rang de chaque joueur s'établit au sein de son équipe à partir des points totaux accumulés au cours de la saison : tout but et toute passe lui valant 1 point. À la dernière colonne, la différentielle de rang s'obtient en soustrayant le rang moyen des joueurs francophones du rang des autres joueurs. Par exemple, la différentielle de 3,1 (première rangée) est le reste de la soustraction du rang moyen des autres joueurs des joueurs francophones (11,6 — 8,5). Nous comprenons ainsi que la différentielle de rang sert d'indicateur privilégié pour montrer l'écart de performance entre les joueurs francophones et leurs pairs.

Comparant cette différentielle de rang en 1972 1973, Marple constatait qu'elle décroissait de 3,1 (premier type d'environnement) à 2,1 (2e type) à 1,8 (3e type). Cette décroissance indique qu'un joueur francophone jouant dans son milieu culturel d'origine, c.-à-d. intégré et rapproché (1er type d'environnement), réussit une meilleure performance que ses pairs et se distingue davantage d'eux que s'il joue dans un milieu culturel d'emprunt, c.-à-d. plus éloigné et plus isolé, auquel il doit s'assimiler.

Cette constatation demeure valable avec les données supplémentaires de la saison 1979-1980 où la différentielle de rang passe tour à tour de 2,3 à 1,2 à 0,8 au fur et à mesure que les joueurs francophones évoluent dans un environnement plus éloigné et isolé de leur bassin culturel.

Cette courbe ne veut pas dire que les joueurs francophones deviennent moins productifs que leurs pairs anglophones et allophones, mais que leur performance, tout en demeurant supérieure, se rapproche de celle de ces derniers. Autrement dit, ils deviennent moins exceptionnels. Or ce que l'étude de Marple indiquait et ce que la nôtre confirme, c'est que les joueurs issus de groupes minoritaires doivent représenter des valeurs sûres pour pouvoir intégrer le circuit; le groupe majoritaire ayant alors ses étoiles mais, pouvant fournir les joueurs moyens, il n'a pas à les choisir dans l'autre groupe. Cette dynamique entraîne son lot de conséquences qui se manifestent par leur nombre limité de joueurs et par une pénurie encore plus marquée de francophones à tous les autres postes de l'administration du hockey professionnel. À l'image de l'univers industriel que les francophones ont bien connu, ils sont tolérés sur le terrain de l'action immédiate à condition d'être dociles et productifs, mais cela ne leur ouvre pas davantage les postes intermédiaires et de direction, même si entre temps, ils sont devenus bilingues.

À titre indicatif

Notre étude est limitée aux performances des joueurs et ne peut donc rendre compte, à elle seule, du concept de discrimination institutionnalisée que nous avons esquissé au début. Toutefois, lorsqu'on met en relief les données de différentes études qui retiennent aussi la variable de l'ethnicité, nous décelons une constante désarmante qui se manifeste en différents lieux du système de hockey professionnel.

  1. Pour entrer dans la carrière :

    Blanchet12 a indiqué qu'en dépit d'une production numérique de joueurs sensiblement équivalente dans les trois ligues junior majeures, et ce de 1969-1970 à 1979-1980, la LNH a repêché en moyenne 3,3 % (16 sur 481) de ses hockeyeurs au Québec contre 9,4 % dans l'Ouest et 14,3 % en Ontario, les autres provenant surtout des circuits dits « semi-professionnels ».

  2. En cours de carrière :

    Marple et la présente étude confirment que les performances offensives des joueurs francophones dépassent, en moyenne, celles de leurs pairs.

  3. En cours de carrière :

    Marple et la présente étude confirment que malgré leur performance supérieure, les joueurs francophones jouent moins de matchs que leurs pairs.

  4. En cours de carrière :

    Marple (1979) indique que de 1949 à 1972, la longévité de carrière des joueurs francophones est plus courte que celle de leurs pairs.

  5. En fin de carrière :

    Roy13 révèle que bien qu'occupant des positions centrales équivalentes aux anglophones durant leur carrière de joueur et ayant une scolarité similaire, les francophones accusent une accessibilité inégale aux postes d'entraîneurs ou aux postes administratifs.

 

12 Richard BLANCHET, « La ligue de hockey junior majeur du Québec est-elle une ligue de développement? » Travail remis à Gaston Marcotte du Département d'éducation physique, Université Laval, mai 1980. [retour au texte]

13 Gilles ROY, « The relationship between centrality and mobility : the case of the National Hockey League », M. Sc. thesis, Department of Kinesiology, University of Waterloo, Waterloo, Ontario, 1 974. [retour au texte]




Un cas : le football canadien

Serge AMYOT



« Le football est un sport pour les Anglais. » Combien de fois n'avons nous pas entendu cette phrase? D'une certaine façon, il n'y a rien de plus vrai, mais d'un autre côté, le football est probablement le sport dans lequel les luttes les plus épiques d'identification en qualité de Québécois ont lieu. Dans cette jungle qu'est le football, il faut se battre sans relâche si on veut subsister. Ce n'est toutefois pas facile d'autant que les défaites sont beaucoup plus nombreuses que les victoires. Ce n'est rien de facile parce que « plus ça change, plus c'est pareil ». Et c'est encore plus difficile parce que la politique y met malheureusement trop souvent son grand nez.

Pour vraiment comprendre la situation qui subsiste dans le football, il faut scinder le problème. Il faut étudier le cas de la Ligue canadienne; celui de l'équipe de Montréal; celui des joueurs francophones, des entraîneurs et des arbitres professionnels; celui des francophones qui aspirent à faire carrière chez les professionnels et celui des journalistes francophones. Tout un travail, veuillez me croire!

Il y a probablement toujours eu un peu de politique au football, mais ce n'est qu'en 1974 que celle-ci a émergé au grand jour. En 1974, Marc Lalonde, alors ministre du Bien-être social et du Sport amateur, prépare un projet de loi afin « d'empêcher l'avènement du football américain au Canada ». Cette loi C-73 est heureusement demeurée à l'état de projet puisqu'à la suite de la deuxième lecture, des élections fédérales hâtives étaient déclenchées. Cependant, les pressions de Lalonde et de ses acolytes ont porté fruit puisque l'équipe de la défunte Ligue mondiale de football que voulait installer John Bassett à Toronto a vu plutôt le jour à Memphis au Tennessee. La Ligue canadienne, qui avait et a encore très peur de la compétition, était sauvée. Depuis ce temps, il y a toujours un ministre ou un député qui, à peu près régulièrement, y va de sa petite déclaration : « Nous devons préserver la Ligue canadienne parce qu'elle contribue à l'unité du Canada ». « La Ligue canadienne de football est le seul circuit vraiment identifié aux Canadiens. Il faut la protéger ». Voilà les deux déclarations les plus populaires chez les politiciens d'Ottawa. Pourtant, plus on suit les activités de la Ligue canadienne, plus on doit se rendre compte que si le Canada c'est cela ...

L'ancien commissaire de la LCF est un conseiller du premier ministre Trudeau. Un ex-président de la division Est et ancien vice-président d'une équipe fut élu député fédéral et il a naturellement attendu que son mandat de président dans l'Est soit terminé avant de démissionner de son autre poste. Et la drôle de mascotte des Stampeders de Calgary, Ralph, a participé à la campagne électorale de Peter Lougheed en Alberta. C'est comme si Youppi faisait de la politique.

On devrait prendre ces événements politiques avec un grain de sel, mais lorsque cela se répercute à Montréal, c'est une autre histoire. Ainsi, depuis quelques années, le gouvernement fédéral, par l'entremise de Sports-Canada, défraie les coûts des spectacles de pré-rencontre et de mi-temps lors du match de la coupe Grey. Une affaire de quelques centaines de milliers de dollars annuellement. À l'issue du match de la coupe Grey de 1977 au stade olympique, le capitaine canadien des Alouettes, l'équipe victorieuse, a pris possession du trophée, devant les caméras, avec son drapeau canadien, comme si on était aux Jeux olympiques. Depuis lors, plusieurs Canadiens jouant à Montréal ont collé un petit drapeau unifolié sur leur casque; ce qui est pourtant interdit par les règlements du circuit; interdit, mais toléré. Cependant, les Québécois francophones n'oseraient jamais faire pareille chose puisqu'ils seraient rapidement mis à l'amende par le commissaire et sévèrement réprimandés par la direction anglophone de l'équipe montréalaise. Ainsi, on se venge un tant soit peu en plaçant bien en vue le fleurdelisé sur son casier.

À Montréal, faut-il préciser que pour jouer au football les francophones se doivent de parler anglais alors que les anglophones montréalais ne disent pas un seul mot de français. Mais pourquoi s'offusquer puisque le président de l'équipe, pourtant établi à Montréal depuis une trentaine d'années, ne parle pas français; sa secrétaire non plus d'ailleurs.

Auparavant, les Alouettes embauchaient des employés à patronyme français pour l'image de l'équipe même si, souvent, ce personnel était assimilé à l'élément anglophone. La nouvelle organisation, plus près des Québécois disait-on, ne voulait pas faire la même erreur. Ainsi en juin 1982, on convoque les journalistes à une rencontre amicale qui s'est transformée en réunion où nous, oui, les journalistes, devions conseiller les dirigeants sur la façon de vendre le football aux Montréalais et aux Québécois francophones. Bien sûr, la réunion s'est tenue en anglais puisque ceux qui veulent vendre le football aux francophones ne parlent pas français. « Good idea », lançaient-ils lorsque quelqu'un disait qu'il fallait se rapprocher des francophones.

Mais ces dirigeants anglophones ne veulent rien comprendre quand on tente de leur expliquer que le nom de l'équipe « Les Concordes » est une insulte à la langue française. Concorde est un nom féminin singulier et non pas masculin pluriel comme on l'utilise. Que les journalistes francophones se plaignent ouvertement, que l'Office de la langue française prévienne la direction que le nom de l'équipe est inacceptable, ce n'est pas tellement grave. Que voulez-vous, « Concords » cela sonne bien en anglais. N'est-ce pas le plus important? Et au diable la langue française!

Ce sont ces mêmes dirigeants qui permettent et admettent depuis des années la vente, lors des matchs au stade olympique, d'un programme écrit par des anglophones pour des anglophones et traduit en français par ... on ne sait presque jamais qui. Ce sont ces mêmes dirigeants qui font toujours écrire leurs communiqués en anglais pour ensuite les faire traduire en français; jamais le contraire. Au niveau de la Ligue, c'est la même chose. Ainsi, très souvent, on obtient une information en anglais et une autre en français ... erreur d'impression donne-t-on comme excuse. Naturellement, c'est toujours la version anglaise qui est la bonne.

À l'intérieur de ce micmac incroyable, les joueurs francophones tentent de se trouver une identité. Ils sont à l'intérieur d'un groupe d'Américains (15 par équipe selon les règlements de la Ligue) et de Canadiens (19). Ces francophones, en plus de jouer au football comme les autres, doivent travailler plus que quiconque à faire miroiter l'image française de l'équipe. On leur demande de jouer au footbal1, de vendre le football, de promouvoir le football et tout cela, pour un salaire égal sinon moindre que celui des autres. Cette année, il y a même eu une innovation; un entraîneur francophone ... Incroyable l'exploitation éhontée que l'on a faite de ce bonhomme! Lui dire que son salaire est bas parce qu'il fera beaucoup d'émissions de radio et de télévision, le laisser sans voiture alors que tous les autres entraîneurs ont une voiture fournie par l'équipe ne sont que deux exemples du traitement qu'il a accepté sans mot dire. Pourquoi? Parce qu'il veut faire carrière au football comme entraîneur et qu'il doit briser une barrière jamais ébranlée auparavant.

C'est d'ailleurs la situation de tous les francophones puisqu'après le cégep, il est impossible de poursuivre une carrière de footballeur en français. Il faut opter pour les universités McGill, Concordia ou Bishop's depuis que l'Université du Québec à Trois-Rivières (l'UQTR) a abandonné son programme de football. Ou alors, on fait comme plusieurs; on s'exile aux États-Unis. Si on laisse tomber les études, on peut toujours jouer au football pour l'unique équipe de calibre junior au Québec. Mais là encore, les dirigeants sont totalement anglophones comme le prouve presque sans faille le simple fait de préciser que l'équipe évolue à Pierrefonds, dans le West Island.

Les francophones ne sont pas nécessairement intéressés à fréquenter une université anglophone ou à jouer aux États-Unis; voilà pourquoi joueurs ou entraîneurs francophones se font si rares et se sentent si frustrés lorsqu'ils arrivent chez les professionnels. Et cette frustration augmente lorsqu'on constate que le camp d'entraînement a lieu dans un bastion anglophone du West Island, que les patrons montréalais ne parlent pas français et que l'on se fait traiter de « frog » sur le terrain.

Il y a aussi le problème des arbitres francophones dans la LCF et au football mineur. Dans la LCF, seul Jacques Décarie officie aux matchs. C'est d'ailleurs en raison de l'absence de francophones que Montréal est la seule ville où les spectateurs ne peuvent entendre les officiels signaler les pénalités. Ce serait, dit-on, trop compliqué d'avoir un traducteur. Donc à Montréal on ne sait pas ce qui se passe. Décarie est le seul arbitre francophone au football professionnel et il pourrait bien être le seul durant de nombreuses années puisque les arbitres anglophones sont en grande majorité au football mineur; et ce même au niveau des cégeps où, pourtant, les joueurs sont à 80 % francophones.

Si les joueurs, les entraîneurs, les arbitres et les amateurs francophones ont toutes les raisons du monde de se plaindre du traitement qu'ils reçoivent de la part des dirigeants du football, les journalistes, eux, n'ont rien à dire parce que... ils n'existent pas pour eux. Le 6 novembre dernier, le président des Concordes (!!!) est tout étonné d'apprendre que le Journal de Montréal publie le dimanche. Pourtant, le Journal de Montréal publie sept jours sur sept depuis 1970. Cela vous montre combien nous sommes importants pour ces dirigeants anglophones.

À Montréal, l'équipe a des ententes de radiodiffusion avec deux stations, l'une anglophone et l'autre francophone. Alors que CJAD a toujours le meilleur studio partout dans le circuit, CKVL, auparavant CJMS et CKAC, a toujours le pire emplacement. Année après année, des demandes sont faites afin d'améliorer l'emplacement de la station française, mais année après année, on nous répond que ce sont les dirigeants des autres équipes qui assignent les positions dans la galerie de presse. Ainsi, les gars ont déjà travaillé dans un « stand à hot dog » à Ottawa, sur le toit de la galerie de presse à Edmonton et partout ailleurs, depuis la zone des buts. Dans la LCF, la station radiophonique du football à Montréal est CJAD alors que la station francophone est tout simplement tolérée. Il ne faudrait pas oublier la fois où l'équipe de télédiffusion de Radio-Canada a fait le reportage d'un match à Winnipeg depuis un studio de 39 pouces de largeur, 39 pouces pour trois hommes cela fait « maigrichon » sur les bords.

La radio française, c'est vraiment ce qu'il y a de moins important. Depuis le mois de mai dernier, je fais régulièrement des interventions sur les ondes de CKVL sans recevoir de commentaires de la part de la direction des Concordes (!!!). En août dernier, je fais les mêmes commentaires en tant qu'invité à une émission de la station CJAD : mais là, ce fut une tout autre histoire. Même si j'ai dit exactement la même chose qu'en français, le président de l'équipe n'a pas digéré mes commentaires. Comme résultat, le directeur général de CJAD a reçu un appel téléphonique d'un Sam Etcheverry en colère et l'annonceur qui m'avait invité à son émission s'est trouvé, probablement par pur hasard direz-vous, un emploi dans une autre station de radio. Pourtant, je le répète, je disais la même chose en français, mais en anglais c'était intolérable.

Comme suite à la réunion du mois de juin 1982 dont je vous entretenais plus tôt, j'ai écrit une chronique virulente dans le Journal de Montréal où je mentionnais surtout le fait que cette réunion s'était déroulée strictement en anglais. J'ai osé écrire que le président de l'équipe, pourtant établi à Montréal depuis plus de 30 ans, ne comprend ni ne parle notre langue. Dès le lendemain, je suis invité à passer au bureau du président qui, pour une rare fois, avait pris connaissance de mon texte. « Est-ce que tu aimes ton travail, me demande-t-il? Alors, tu devrais être plus gentil avec nous ». On me menace si j'ai bien compris. Mais pourquoi m'en faire, ce n'est pas la première fois que des menaces semblables me sont lancées après avoir écrit des textes sur le comportement de l'équipe face à l'élément francophone.

Aimeriez-vous vous faire dire « the frogs in the back of the press box »? C'est pourtant ce que l'on a déjà dit aux journalistes francophones de Montréal lors d'un match qui se déroulait à Winnipeg. Lors de cet incident, il y avait quatre places pour les journalistes de l'étranger; deux dans la première rangée et deux dans la seconde où l'on ne voyait pas le terrain. Naturellement, les deux anglophones ont eu les meilleures places dans la première rangée et les francophones se sont retrouvés en arrière. On n'a jamais vu le match. L'ancien propriétaire des Argonauts de Toronto, à la suite de l'élection du gouvernement péquiste en 1976, avait promis, et il a tenu promesse, de maltraiter les journalistes francophones à l'occasion de leurs visites à Toronto.

Suivre les activités de la Ligue canadienne de football, c'est s'habituer à être un citoyen de deuxième classe, s'habituer au racisme, s'habituer à être traité par les dirigeants de la Ligue canadienne qui savent que vous êtes là, mais ne savent pas pourquoi. Sauf qu'ils savent que vous êtes toujours dans leurs jambes. Peu importe ce que vous pouvez écrire ou dire, ça ne les intéresse pas. De toute façon qui pourrait être intéressé au football. Quand vous avez une nouvelle en primeur, on s'étonne, on ne comprend pas qu'un francophone ait «scoopé» un anglophone. En qualité de journaliste francophone suivant les activités de la Ligue canadienne, je me dois de protéger les intérêts de mes concitoyens. Pour ce faire, je me dois de parler politique comme, pour souligner l'absurde, je mentionnerai encore le « toast to the Queen » lors des réceptions durant la semaine de la coupe Grey. Quand le match de la coupe Grey se déroule à Montréal, on fait un « toast to Canada » à la place; c'est plus poli.

C'est bizarre, mais je suis beaucoup plus à l'aise à l'occasion du Super Bowl, le match de championnat du football américain, qu'au match de la coupe Grey. Au match du Super Bowl, je suis un journaliste parmi d'autres, alors qu'à celui de la coupe Grey, je suis le dangereux frog de Montréal. Dans la LCF, il faut malheureusement être craint pour être respecté. Je me sens beaucoup plus accepté au Super Bowl mais le gouvernement fédéral ne veut pas entendre parler du football américain à Montréal; parce que ce serait dangereux pour la Ligue canadienne et pour l'unité canadienne. C'est un peu cela le football au Canada!







Un témoignage1

Réjean TREMBLAY



Le texte que j'avais préparé a été publié dans La Presse le 9 novembre 1982. Je vais donc être très bref.

Le français est considéré dans le sport professionnel, dans le hockey, dans le baseball en particulier, comme une anomalie. Le Québec, pour les Américains et les Canadians, est une anomalie qui ne devrait pas exister; son existence provoque continuellement une foule d'emmerdements; je suis même persuadé qu'au moins 80 pour cent des Américains sont tout à fait sûrs que les Chinois parlent anglais. Dans l'exercice de mon métier, on me demande la plupart du temps si le français est ma langue maternelle!

Dans notre milieu à nous, le français est perçu comme une anomalie qui provoque des frais supplémentaires. C'est le fait français qui oblige, par exemple, les dirigeants du Forum de Montréal à préparer un programme bilingue, afin de satisfaire les détenteurs de billets de saison les plus payants, de la même façon qu'il force les propriétaires des Expos de Montréal à engager des responsables francophones pour leur mise en marché, afin de réaliser plus de profits.

Cependant, le reste des activités se déroule uniquement en anglais. Les seules choses qu'on puisse obtenir en français, ce sont de mauvaises traductions des communiqués et des statistiques. Il n'est pas exagéré de dire que notre situation est typiquement coloniale. Malheureusement, un trop grand nombre d'entre nous ne s'en rendent pas compte. Cette situation de lutte pour le respect est quasi quotidienne, même ici à Montréal. Combien de fois, lorsque nous demandons d'avoir un texte en français, entend-on : « Ah! mais Réjean, ça fait un bout de temps que tu parles anglais, on a seulement la version en anglais »? C'est l'éternelle remise en question. C'est un combat qui devient fatigant, épuisant, parce qu'on lutte pour des symboles; on ne se bat pas pour des droits, car quant à moi, obtenir les statistiques du hockey ou celles du baseball en anglais ou en français ne me dérange pas du tout. Je préfère même les recevoir en anglais, parce qu'elles sont mieux écrites; très souvent la traduction française est mauvaise.

 

1 Texte remanié à la suite de la transcription de l'enregistrement. [retour au texte]




Par conséquent, on défend des symboles lorsqu'on croit en une cause importante. Pour nous qui sommes sur la ligne de front, ces symboles ont pris, notamment depuis le référendum de 1980, beaucoup d'importance. Les conférences de presse qui ont lieu au Stade olympique se tiennent en anglais : on nous concède bien du français, mais c'est « achalant », et cela semble l'être davantage depuis 1980 ...

La période actuelle ne peut être comparée à celle du milieu des années 70, alors qu'on percevait le progrès du fait français. Lorsqu'à Vancouver, au cours d'un match de hockey, le couplet français de l'hymne national était hué, les journalistes de tout le pays s'émouvaient. Les ministres fédéraux réagissaient, de même que le président de la Ligue nationale de hockey. Des situations semblables, on en a aussi connues lors d'une partie de la coupe Grey à Toronto, en 1976. C'était, il ne faut pas l'oublier, peu de temps avant la victoire électorale du Parti québécois, au moment où tous les sondages laissaient voir la force de ce parti. En fait, ce qui pour nous chroniqueurs sportifs est important, c'est de sentir que l'ensemble des francophones du Québec appuie la législation linguistique et, par le fait même, nous appuie dans nos revendications.

La présence des francophones dans le hockey professionnel, ainsi que l'a fait ressortir l'exposé de Roger Boileau, est connue depuis longtemps par les journalistes sportifs. Si l'on prend la liste des 20 premiers compteurs de la Ligue nationale, nous comptons sept ou huit francophones; si nous consultons le reste de cette liste, soit de 20 à 200, nous n'en retrouvons presque plus. Leur proportion n'est plus que de 7 ou 8 pour cent. En fait, seuls les francophones excellents peuvent évoluer dans la Ligue nationale comme un excellent nègre. Si l'on n'est qu'un bon nègre et qu'un bon Blanc soit aussi bon joueur, on prendra le Blanc, sauf, bien sûr, dans certaines villes à majorité noire comme Washington, où l'équipe de basket-ball engage des Noirs.

C'est exactement ce qui se passe au Québec en matière de hockey. À talent égal, on préférera un francophone. Ailleurs dans la Ligue nationale, à talent égal on engagera un anglophone, car il est plus facile de communiquer avec lui. Cette discrimination s'applique à tous les niveaux; on la vit aussi avec les Européens, c'est tout à fait normal. Prenez la liste des 5 premiers compteurs de la Ligue nationale de ce matin et vous y retrouverez deux Tchèques et un Suédois. Il est évident que les dirigeants du hockey n'iront pas chercher des Suédois « ordinaires ». Des « bûcheux de puck », ils en trouvent déjà en quantité dans la Ligue nationale.

En définitive, mon message est simple : il y a une importante démobilisation au sein de la population. Ceux qui luttaient pour le fait français avant 1980 semblent s'être tus. Ce qui nous reste actuellement pour enrayer un retour en arrière, c'est une législation votée par un gouvernement démocratiquement élu. La Loi 101 est plus qu'un texte; c'est une mentalité qui a imprégné toute notre vie. Cet acquis, nous devons le préserver à tout prix.