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ATELIER 9



La télévision et le français au Québec :
aspect linguistique

Conférenciers : Henri BERGERON, Radio-Canada
Denis DUMAS, Département de linguistique, Université du Québec à Montréal

Animateur :

Mathias RIOUX, animateur C.K.V.L.


Il y a trente ans la télévision française prenait son essor en Amérique. Une nouvelle ère de la communication débutait, notre façon de vivre allait être modifiée. La qualité de la langue diffusée par ce médium a souventes fois été contestée. Quel souci de la langue a-t-on à la télévision? Désire-t-on être le reflet des usages québécois ou pratique-t-on certains modèles prédéterminés? Quelle influence a la télévision sur la langue des jeunes?

M. Jacques Laurin, professeur à la C.E.C.M. et animateur au réseau T.V.A., a aussi participé à cet atelier. Il ne nous a cependant pas remis de texte.







La télévision et le français : après 30 ans

Henri BERGERON



Quatre questions nous sont posées au cours de cette séance du congrès Langue et Société. Quatre questions auxquelles je vais tenter de répondre le plus succinctement possible en faisant appel aux souvenirs et aux impressions que me laissent les trente années vécues en plein cœur de ce médium.

Il y a trente ans, en effet, quelque trois cents femmes et hommes, venant de tous les métiers et professions de notre société, réunissaient leurs efforts pour constituer ce qui devait devenir le plus puissant médium de communication de notre milieu. La télévision prenait son essor chez nous le 6 septembre 1952. Gens de la radio, du théâtre, du cinéma, artistes-peintres, décorateurs, éclairagistes, maquilleurs, etc., se rencontraient pour mettre sur pied l'agent de mutation par excellence de notre collectivité. Ces artisans de la première heure étaient pour la plupart issus de notre milieu et étaient bien déterminés à faire du nouveau médium un outil culturel de bonne trempe, capable d'assurer l'émancipation de notre peuple dans les divers domaines de son activité. À relire les discours de ceux qui devaient assurer la direction de la télévision naissante, durant la période préparatoire à son avènement, on se rend bien compte qu'ils prévoyaient, jusqu'à un certain point, l'impact qu'elle exercerait sur notre groupe humain encore passablement refermé sur lui même. Huit ans plus tard commençait ce qu'on a appelé la Révolution tranquille, qui ne fut pas aussi tranquille qu'on le laisse croire et qui fut déterminante dans l'orientation que devait se donner le Québec.

Il est très évident que le souci de la langue fut très grand au début de la télévision; à ce point qu'on osait à peine y jouer des œuvres de chez nous, les classiques répondant mieux aux aspirations de notre mentalité élitiste de l'époque. Il faut dire que ce nouvel outil de communication de masse était largement tributaire de ce qui se faisait au théâtre et à la radio. Les radio-romans et les émissions de variétés étaient à peu près les seules à permettre l'utilisation du langage québécois authentique, car en tout autre domaine l'épuration était de rigueur et n'étaient admis au sacro-saint de la communication que ceux qui parvenaient à maîtriser une certaine façon de dire qui n'a d'ailleurs jamais été très bien précisée.

Mais les contrôles qu'on exerçait sur ce qui passait à l'antenne de la radio, avant la télévision, ne répondaient pas qu'à des soucis de langage. Les règlements du bureau des gouverneurs de Radio-Canada exigeaient que même les interviews soient écrites et approuvées avant de passer à l'antenne. En passant, le mot interview était au masculin à l'époque. Il s'est féminisé plus tard à la faveur du mot « entrevue » ! On peut donc dire que le langage spontané, l'improvisation véritable, était peu ou pas pratiqué avant l'avènement de la télévision. Nous en étions d'ailleurs à l'ère de la magistralité où il était défendu de parler à peu près partout, sauf à la maison, et encore là, le « tais-toi-mange-ta-soupe » était grandement utilisé.

La langue de la radio, aux tout débuts, fut proclamatoire et pompeuse; c'est la technique qui lui imposait de l'être, en grande partie à cause de ses lacunes. Plus les microphones et la transmission se perfectionnèrent, plus la parole familière et intime put s'installer. Avec la télévision, une ère nouvelle commençait donc, puisque l'image suggérait une approche plus près de la réalité quotidienne. Le communicateur professionnel devait assouplir sa projection et son débit et était plus souvent appelé à improviser.

Le premier téléjournal que j'ai donné, pendant les deux premières années de la télévision, en voix hors-champ, tenait davantage des actualités françaises du cinéma et du radiojournal que de la formule plus familière et plus chaleureuse que nous retrouvons aujourd'hui. La langue était donc plus rigoureuse, plus littéraire, plus près de la norme. Tous ceux qui travaillaient dans le milieu n'avaient vraiment pas le choix; ils devaient se soucier de leur langage. Cela donnait souvent des scènes cocasses où, le microphone à peine fermé, le joual le plus pur revenait au galop. La dualité langagière était monnaie courante.

Qu'en est-il aujourd'hui? Je serais porté à croire qu'un tel souci de bon langage et surtout de langage efficace existe chez les communicateurs de notre télévision, tant à Radio-Canada qu'ailleurs. Je serais porté à croire que c'est plutôt par défaillance personnelle, par un manque de préparation adéquate que certains annonceurs, animateurs, interviewers ou journalistes commettent des erreurs de langage grossières et agaçantes à la longue. Par contre, dans d'autres domaines, certains ont fait de leurs lacunes le principal outil de leur personnalité et exploitent en quelque sorte un langage populaire à outrance. Il faut préciser que des fantaisistes du genre existent dans tous les pays du monde et contribuent principalement à souligner les travers langagiers de leur milieu. Chez nous, leur altération de la langue est prise au sérieux et imitée. Une trop grande utilisation de leurs services pourrait à la longue nuire à l'efficacité d'expression de notre collectivité.

Le souci de la langue, d'un langage efficace, préoccupe certes nos gens de communication à la télévision comme à la radio, mais un manque déplorable de formation en ce sens est évident. J'en prends à témoin les nombreuses demandes qui me sont personnellement formulées pour suivre des cours en communication orale. C'est peut-être grâce à ce mot magique « COMMUNICATION » que nous en arrivons d'ailleurs à faire la preuve, pour les esprits les plus réfractaires, que la langue demeure le premier outil de la communication et que si l'on veut posséder cet outil, posséder en somme sa langue, il faut la prendre en l'apprenant.

La deuxième question qu'on nous pose ce matin est un piège. Certains croient, et ils sont peut-être moins nombreux qu'on le pense, que pour vivre pleinement la réalité québécoise il faille nécessairement s'exprimer en utilisant le langage du terroir avec sa phonétique propre et ses expressions savoureuses. Nombre de téléromans les font revivre avec tant d'ardeur que nous finirions par croire que ce devrait être là notre façon de parler partout au Québec. Ces fresques anciennes ou même actuelles, se déroulant loin des grands centres ou dans des milieux très particuliers, ont le mérite de permettre un rafraîchissant retour aux sources de la vie de nos ancêtres ou de la vie à la campagne. Néanmoins, elles entretiennent dans les esprits une sorte d'exclusion du monde qui nous entoure, avec son dynamisme de la fin du XXe siècle, et éloignent de notre pensée la précarité de notre existence de francophones en Amérique du Nord. Les gens d'expression que sont les romanciers, les poètes, les auteurs de téléromans auront toujours le loisir de puiser dans notre folklore, mais les gens de communication que sont les animateurs, interviewers, présentateurs, journalistes, nouvellistes et chroniqueurs s'en tiennent en général à l'expression des réalités anciennes et nouvelles dans une langue très actuelle et teintée du dynamisme de l'âge des ordinateurs. Nous n'en sommes plus à labourer les champs avec des socs de bois. Le souci des animateurs, d'après les nombreux témoignages que je reçois de plusieurs d'entre eux, c'est d'exprimer nos réalités avec efficacité, avec les nuances qui s'imposent, dans un langage qui respecte le plus possible les mécanismes de notre langue. Si les Américains se sont donné un langage bien à eux, efficace, nuancé et précis en utilisant l'anglais, il n'y a aucun doute que nous pouvons faire de même avec le français.

La troisième question : pratique-t-on certains modèles prédéterminés? Ici, un petit historique serait bien utile pour nous remettre en tête, et surtout dans l'oreille les sonorités d'autrefois. Il suffit d'écouter de vieux enregistrements pour nous rendre compte que nous sommes tributaires non pas d'une seule façon de parler le français, mais de plusieurs. Il n'y a pas que mes ancêtres québécois de vieille souche qui ont influencé ma façon de dire, de m'exprimer. Il y a aussi mes ancêtres auvergnats venus beaucoup plus récemment au pays. De nombreux animateurs, comme moi, doivent leur carrière, en bonne partie, à leur ascendance européenne relativement proche, à des parents québécois vigilants en matière de langue, à des éducateurs qui avaient le constant souci d'utiliser le terme juste, de donner à la génération suivante un vocabulaire qui dépasse le petit quotidien. Les plus grands projets se formulent en paroles, les plus grandes réalisations aussi. Pour vanter les mérites de la télévision à ses débuts, on répétait qu'une image vaut dix mille mots (comme les Chinois se sont plus à le dire bien avant nous). Mais aujourd'hui, après trente ans de télévision, nous pouvons dire qu'il faut souvent dix mille mots pour expliquer certaines images, que l'image n'a pas tué la parole et que l'ordinateur parlera la langue que nous lui apprendrons.

Quant à la quatrième question, je crois y avoir à peu près répondu tout du long de cet exposé. La télévision exerce effectivement une très grande influence sur les jeunes et je souhaiterais qu'ils prennent l'exemple sur les dizaines et centaines de jeunes et de moins jeunes animateurs, journalistes, interviewers, présentateurs, etc., qui se découvrent un peu plus chaque jour des moyens nouveaux de se libérer dans leur expression en approfondissant la technologie de la parole.







Les fonctions linguistiques de la télévision

Denis DUMAS



Pour parler des fonctions linguistiques générales de la télévision, j'aimerais rappeler au départ une distinction qui devrait s'imposer par son évidence même.

Premièrement, le langage est déjà — par définition — un ensemble complexe de conventions de contenu et de forme qui portent, dans chaque langue en particulier, sur les mots réels ou seulement possibles, sur les constructions de phrase, sur les sens des mots et des phrases, et sur les prononciations que ces mots et ces phrases sont susceptibles de recevoir.

Deuxièmement — et c'est au fond tout ce qui nous intéresse directement ici —, l'exercice du langage dans la vie réelle est soumis en outre à toute une série de conventions tout aussi complexes, mais qui elles, au contraire des premières qui sont proprement linguistiques, sont par nature des conventions d'origine sociale.

Ces conventions ont pour fonction essentielle d'instaurer une hiérarchie entre les différents usages de la langue et font que ces usages, au même titre que les autres produits de la culture (que ce soit le vêtement ou la coiffure, les manières à table, la posture corporelle, la démarche ou la gestuelle, et le comportement en général), prennent valeur de symbole et se trouvent de ce fait soumis au jugement social quant à leur conformité relative par rapport à ces conventions: on peut, on doit ou on s'abstient de dire telle ou telle chose de telle ou telle façon selon les circonstances , exactement de la même manière que quelque chose « se fait » ou « ne se fait pas » selon les circonstances.

Les critères qui appuient de tels jugements de valeur ont beau être entièrement arbitraires, ils ont valeur de fait plus ou moins accompli, et il faut bien les prendre globalement comme un état de fait, sous peine de remettre globalement en question la structure de la société.

Mais quelle est au juste la portée de ces constatations sur l'usage de la langue que fait la télévision? Elle touche à mon sens aux trois points suivants : la vocation linguistique de la télévision, la place qu'elle fait à l'ensemble des variétés de la langue, et finalement sa valeur d'exemple.

***

À cause de sa fonction d'instrument de diffusion de masse, et à cause de la place privilégiée qu'elle occupe en tant qu'institution politique, économique et culturelle, la télévision a parmi ses mandats implicites autant qu'explicites de véhiculer de façon exemplaire la langue normative, cette variété officielle et prestigieuse de la langue qui est imposée à tous les locuteurs par l'ensemble des institutions.

Ce n'est donc pas un hasard si on en donne toujours comme modèle « le style Radio-Canada », c'est-à-dire le type de langue d'exposition caractéristique de la lecture des informations et des présentations formelles.

Sommairement, on peut donner à cette variété officielle de la langue les principaux caractères suivants; elle vise à être

  • descriptive : en écartant non seulement toute manifestation d'expressivité, mais jusqu'à toute intervention quelle qu'elle soit de la part du sujet. Par exemple, elle utilise presque exclusivement la troisième personne grammaticale, beaucoup de tournures dites impersonnelles, et évite de manière impérative tout effet de connotation dans le choix des mots et des constructions de phrases. Paradoxalement, d'ailleurs, elle est ainsi entraînée à favoriser parfois des euphémismes dont la valeur descriptive n'est pas toujours évidente, par exemple « centre carcéral » ou « établissement de détention » pour dire simplement prison, ou encore « site d'enfouissement sanitaire » pour dire simplement dépotoir.

  • univoque : un mot et un seul, toujours le même, pour tel fait ou situation, exploitation systématique de la phrase déclarative avec l'ordre sujet, verbe, complément, et prononciation uniforme sans variations dues au contexte.

  • exhaustive : elle a pour objectif de délivrer un message explicite en tout, sans laisser au contexte ni à la situation la responsabilité de fournir certains éléments d'information nécessaires à l'interprétation, mais qui pourraient rester sous-entendus s'ils sont effectivement partagés. C'est une exigence comme celle-là qui peut donner naissance à des mythes aussi vivaces que le mythe de la « phrase complète » « Dans l'armoire. » est pourtant bien une phrase parfaitement « complète » quand on sait qu'en tant que réponse, elle reprend justement, mais de façon implicite, sous-entendue, les termes mêmes de la question.

  • non redondante : elle tolère mal la redondance, surtout quand celle-ci se manifeste par la répétition exacte de la forme. « Les libéraux conservent leur avance ... » passe très bien l'épreuve, mais on préférera nettement « Les conservateurs gardent leur avance » à « Les conservateurs conservent ... »,

  • uniforme : au point de vue stylistique, elle n'admet pas le mélange des genres; au point de vue phonétique, par exemple, elle se démarque par la régularité presque métronomique du débit, et la faible étendue du registre mélodique de l'intonation. En un mot, elle est pour ainsi dire «d'humeur égale ».

Par opposition aux autres usages de la langue, il s'agit donc comme on le voit bien d'une variété relativement savante et relativement artificielle, à tendance fortement fixiste, un peu comme les mathématiques où deux et deux font toujours et invariablement quatre, sans égard aux réalités changeantes de la vie.

Mais c'est surtout un ensemble d'accidents historiques qui font qu'on parle du « style Radio-Canada » parce que sous ce rapport, les trois réseaux québécois s'acquittent de leur mandat sans différence essentielle, ce qui n'a rien de trop surprenant étant donné leur rôle commun, et accessoirement leur position respective de concurrence. En cela, la télévision présente avec l'école une analogie fondamentale: toutes les deux sont des instruments de propagation de la langue normative. Des instruments obligés par fonction, et privilégiés de fait, ne serait-ce que parce que tout le monde est obligé en droit ou moralement poussé à passer par là un certain temps de sa vie ... Mais si la télévision peut se contenter de l'imposer, d'en affirmer et d'en renforcer le prestige, l'école a au surplus la vocation déclarée de devoir en inculquer la connaissance, et en principe la maîtrise, à tout le monde.

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Par ailleurs, au-delà de ce rôle d'imposition, la télévision comme l'école ne peut éviter de refléter jusqu'à un certain point l'éventail des usages sociaux et géographiques de la langue. Encore que tout est dans la manière ...

Dans les autres émissions que celles qui représentent la voix officielle des réseaux (par exemple les émissions à portée communautaire, les sports, variétés, téléromans, jeux de société), et surtout celles qui nécessitent la participation directe du public ou des entrevues avec M. Tout-le-Monde ou Mme Chose, la télévision montre bien un certain échantillon de toutes ces autres variétés, mais en prenant une attitude qui objectivement balance entre la folklorisation plus ou moins condescendante et, dans le meilleur des cas, la reconnaissance respectueuse de la diversité linguistique aussi bien que culturelle.

Aucune raison fondée en principe ne justifie la première attitude, qui a pour effet de renforcer tous les clichés courants à coloration raciste, sexiste, âgiste, classiste, etc., sans compter qu'elle finit du même coup par entamer la crédibilité même de la télévision en tant que porte-parole officiel. Il est donc très souhaitable qu'elle disparaisse.

Comme il faut que disparaisse aussi le sentiment de supériorité, diffus mais assez omniprésent, qui vient de la centralisation des réseaux à Montréal, et qui manifeste par là une sorte d'impérialisme culturel assez détestable contre lequel pourtant devrait nous garder la leçon de notre expérience collective en tant que minorité à plus d'un niveau.

***

Il est difficile sinon impossible d'évaluer l'influence réelle de ces pratiques sur la langue du public auditeur autrement que pour ses aspects les plus superficiels, par exemple certains éléments de vocabulaire.

Tout le monde reconnait à raison que Radio-Canada a exercé une action déterminante sur la fixation du vocabulaire sportif en français; ou encore, on peut raisonnablement faire l'hypothèse que c'est par un certain cinéma français présenté à la télévision que se sont introduits et ensuite répandus dans certains milieux des mots de parisien populaire comme fric, flic, bouffe, con; ou encore, on sait très exactement d'où vient la popularité passagère d'expressions passe-partout reprises de la bouche de personnages des téléromans ou de la publicité : Tabarouette!, Lui, i connaît ça!, Ben, voyons donc! selon l'époque.

Mais on ne peut ni établir de façon certaine, ni dénier de façon convaincante que la télévision ait exercé ou exerce encore une influence spécifique sur des aspects plus profonds du langage qui touchent à sa structure même, et qui en tant que tels, sont de toute façon moins facilement accessibles à la conscience des locuteurs. Par exemple, une étude sociolinguistique de ma collègue Henrietta Cedergren a montré que chez les jeunes de Montréal, la prononciation roulée (antérieure) du /r/ est en régression au profit d'une variante grasseyée (postérieure) plus proche de la norme. Pour quelle part y est la télévision? La réponse ne peut relever que de la plus pure spéculation.

Mais si on reconnaît à la télévision une valeur exemplaire même sans pouvoir en évaluer l'impact à court et encore moins à long terme, il y a de toute manière beaucoup à dire — et beaucoup à redire — sur certaines utilisations linguistiques que j'estime particulièrement dévoyées, et potentiellement nocives.

Premièrement, l'hypercorrection ou au contraire le débraillé présentés comme modèles : il s'agit là de deux extrêmes qui manifestent à l'endroit de l'auditeur et du public en général un profond mépris, à la seule différence qu'il est élitiste dans un cas, et démagogique dans l'autre. Parler tout le temps comme un grand livre, ou au contraire prétendre parler tout le temps à la bonne franquette, supposément « comme tout le monde », sont des comportements l'un et l'autre aussi inappropriés qu'irréalistes.

Deuxièmement, le caractère souvent très artificiel et très décroché de la réalité de la langue du doublage. C'est normal et souhaitable de prendre connaissance de productions télévisuelles faites ailleurs et dans d'autres langues. Mais indépendamment des contraintes techniques particulières au doublage (contrairement à la simple traduction), et indépendamment que le doublage soit fait en Europe ou au Québec, on a souvent des résultats complètement déphasés par rapport à la situation illustrée; par exemple, pour une situation de dialogue entre gens ordinaires, on peut avoir l'impression, à cause de l'effet détonant de certains mots, à cause de la construction torturée des phrases et du dialogue en général, d'un débat de théologiens en plein Concile ou d'une querelle de spécialistes de l'écologie.

Le mauvais doublage risque de fausser le rapport aux points de référence linguistiques, alors qu'une émission doublée avec soin, même dans une autre variété de la langue que la variété habituelle de l'auditoire, passera très bien la rampe si la transposition est vraisemblable et cohérente au point de vue linguistique comme au point de vue culturel au sens large.

Bien entendu, il ne faut pas perdre de vue qu'il est difficile de détacher absolument, à propos d'une émission ou d'une série, les considérations de nature linguistique des considérations plus générales qui font porter sur elle un jugement de qualité global visant tous ses aspects de contenu et de forme. L'enveloppe linguistique prise en elle-même aura beau présenter toutes les qualités qu'on veut, d'autres critères (politiques, idéologiques, esthétiques, moraux, etc.) pourraient amener à un jugement très différent sur la signifiance ou l'opportunité d'une telle émission ou série.

Troisièmement, certaines formes de fétichisme associées aux émissions à contenu premièrement ou accessoirement linguistiques. Je ne pense pas ici aux concours où on force les participants à jouer aux chiens savants à propos de connaissances de pure érudition, parce que l'objet interrogé est rarement le langage. Je pense plutôt à des jeux de société comme Le travail à la chaîne, maintenant retiré de la programmation, où il fallait justement enchaîner en reprenant au début d'une phrase le dernier terme de la précédente. Mais les règles du jeu étaient aberrantes au point de vue linguistique. Soit parce qu'elles étaient contraires aux structures de la langue, indépendamment de toute considération de variété; par exemple, ne pas avoir d'article au début si l'élément repris est un nom simple, ce qui est matériellement impossible en français actuel ... Soit parce qu'elles favorisaient la production de phrases grammaticalement incorrectes ou manquant totalement de naturel comme « Rouges sont les feuilles d'automne ». ou encore « Au marché je vais tous les jours. » ...

Par ses émissions à caractère spécifiquement éducatif, la télévision rejoint l'école dans son rôle d'apprendre aux enfants non pas le langage — ils parlent et ont déjà acquis l'essentiel des mécanismes de la langue avant même d'entrer à l'école —, mais l'ensemble des conventions qui touchent au langage.

Indépendamment de leurs qualités respectives, j'opposerai ici les deux approches représentées par Les Oraliens d'une part, et Passe-Partout d'autre part, deux émissions couramment diffusées et accessibles aux jeunes comme au public en général.

Dans la première, une valeur rituelle et quasi magique est donnée aux mots en tant que mots ainsi qu'à leur diction, et la récompense très pavlovienne est sanctionnée à discrétion par des espèces de Martiens tout-puissants, mais aimables, qui ont pour eux le bon langage comme le bon droit, et qui peuvent à ce compte-là se permettre de se montrer magnanimes à l'endroit d'un perroquet (et non d'un bouc) émissaire qu'on trouve sympathique à la façon d'un « parent pauvre » à cause de son émotivité et de ses prétendues inconvenances de langage.

La seconde au contraire présente un éventail de situations vraisemblables où les différents personnages évoluent avec naturel, y compris les jeunes enfants, et modulent leur expression linguistique selon les besoins et les contraintes imposées par ces situations, et en fonction des modèles de comportement transmis par la société.

Cette attitude plus réaliste, dans le sens qu'elle ne cherche pas à établir, de façon très puritaine, la primauté absolue et exclusive d'une seule forme de langage sur toutes les autres, est en même temps plus articulée, mieux différenciée, parce qu'elle cherche à expliquer les règles du jeu linguistique au lieu de simplement les décréter. De cette manière, elle me parait aussi avoir plus de chances de s'avérer productive.

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Pour résumer, je dirai seulement que si la télévision a pour vocation de véhiculer la langue normative et de l'imposer comme exemple à suivre, elle a aussi en contrepartie le devoir politique et culturel de représenter avec plus d'exactitude, de justice et de respect les autres variétés sociales et géographiques de la langue.