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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 1



L'attitude des francophones à l'égard du
français au Québec



Conférenciers : William KEMP, professeur, Cégep du Vieux-Montréal
Pierre-Étienne LAPORTE, directeur de la recherche, Office de la langue française (OLF)
Danièle NOËL, étudiante, Indiana University



Trois questions devaient être discutées au cours de cet atelier. Qu'est-ce que les Québécois francophones pensent, ressentent et disent à propos du français au Québec? Leurs opinions et leurs attitudes ont-elles évolué depuis 1960? À propos de la qualité et du statut du français, comment les Québécois voient-ils l'apport du fait français à la société nord-américaine?

Dans son texte, Pierre Laporte aborde ces questions à partir d'hypothèses et de ses propres opinions. Il tente de démontrer que l'attitude des francophones québécois face à leur langue a changé au cours des 20 dernières années et, à son avis, pour le mieux. Les communications de William Kemp et Danièle Noël ont davantage porté sur les attitudes des francophones à l'égard de la correction linguistique, de la qualité de la langue, plutôt que du statut du français lui-même. William Kemp aborde cette question à partir de textes écrits au cours des 20 dernières années, alors que Danièle Noël traite son sujet à partir d'un projet de recherche sur le français parlé dans la ville de Québec.

M. Stanley Aléong, chargé d'enseignement à l'Université McGill est également intervenu au cours de cet atelier. Madame Pierrette Thibaut, professeure à l'Université de Montréal, a agi comme animatrice.







Attitudes et politiques linguistiques :
les bénéfices sociaux d'une évaluation
plus favorable du français québécois



William KEMP



Je veux aborder la question des attitudes au niveau d'interventions institutionnelles tels les gouvernements, l'école, les divers organismes à vocation culturelle, etc. Il s'agit d'instances décisionnelles ou formatrices d'opinion qui interviennent sur des questions linguistiques. Je pense aux anciens Congrès de langue des années 50, à la plaquette de l'OLF sur la Norme du français écrit et parlé au Québec de 1965, les sections du Rapport Parent sur la langue maternelle ainsi que le plus récent programme de français du M.E.Q., les interventions de Radio-Canada sur la place publique, le préambule de la loi 101, les articles journalistiques de commentateurs de langue, etc. Bien entendu, les opinions sur la langue qui s'y trouvent peuvent être fort similaires à des opinions de certains individus particuliers, mais il s'agit d'opinions influentes et exemplaires et c'est à ce titre que je m'y intéresse. Que ces opinions soient réfléchies ou non, ce sont ces attitudes qui « informent » la politique linguistique actuelle au Québec.

1. La politique corrective

Depuis au moins la fin de la Deuxième Guerre et surtout depuis les années 1950, on a mis au point une politique de normalisation du français au Québec basée sur la norme abstraite du français international. Si nous parlons de politique ici, c'est parce qu'à peu près les mêmes attitudes se retrouvent à toutes les instances officielles, soit l'école, les médias et enfin le gouvernement. Le document le plus significatif à cet égard est certainement le document publié par l'Office de la langue française en 1965 intitulé Norme du français écrit et parlé au Québec. Ce court texte établit officiellement la position dominante du français international dans l'écrit, mais aussi bien dans le parler où on propose de corriger tous les « particularismes » jusqu'aux moindres détails phonétiques. Il s'agit de « l'alignement... sur le français normal », qui représente « l'idéal à atteindre ». Comme Gilles Gagné l'a fait voir, cette politique est toujours en vigueur (voir Bibeau, réd., L'évolution et le français au Québec, Vol. IV des Actes.)

Cette politique, qui représente l'institutionnalisation des attitudes linguistiques les plus traditionnelles et les mieux connues, semble à première vue offrir bon nombre d'avantages. D'abord, cette norme est déjà codifiée, elle est éminemment disponible dans toutes les grammaires françaises. De plus, c'est cette variété du français, qui suit de près la pratique de la langue écrite et qu'on a prétendue plus logique, plus claire, plus belle, plus sonore, plus universelle que d'autres variétés de français, voire de langues. C'est en se haussant au niveau du français international que le Québec officiellement peut montrer qu'il est apte à prendre place parmi les nations qui se respectent, qui font partie du monde moderne.

L'échange proposé peut se résumer ainsi : on a demandé et demande encore à toute la population sans distinction de consentir de grands efforts pour aligner son français non seulement écrit, mais aussi parlé sur la dite norme internationale sur tous les plans, soit lexical, morphologique et phonétique. En échange de ces sacrifices et peines, on serait censé y gagner en respect envers soi-même; on aura individuellement de meilleures perspectives d'emploi et d'avancement social; et la réputation internationale des Québécois s'améliorera, car enfin on pourra communiquer sans entrave avec tous les francophones du monde entier. En plus de cette reconnaissance internationale, on pourra aussi faire avancer la cause « nationale », car en déracinant les multiples anglicismes qui sont censés miner notre français à tous points de vue, on deviendra ou redeviendra authentiquement français. Il s'agirait peut-être d'un effort considérable, mais les bénéfices tant individuels que nationaux et internationaux sont et seront grands.

Si un tel programme aboutissait effectivement à la suppression de toutes les différences linguistiques, on pourrait probablement dire qu'elle représenterait une mesure progressiste. Malheureusement pour ce programme, on est obligé de constater aujourd'hui que beaucoup de différences linguistiques (phonétiques, phonologiques, lexicales ainsi que morpho-lexicales) persistent toujours, même chez les nouvelles générations plus éduquées que les précédentes. On doit conclure que les différences linguistiques sont socialement fonctionnelles. Car la différence linguistique, qu'elle soit territoriale, sociale ou stylistique, demeure, malgré le fait qu'à certains niveaux il en coûte quelque chose (voir entre autres Milroy 1980 : 194 et suiv.).

S'il en est besoin, ce fait ressort également de l'étude de Noël (1980, chap. 3) : ni la nouvelle petite bourgeoisie québécoise ni leurs enfants, éduqués dans le nouveau système scolaire, ne sont acquis au français international au niveau de la langue parlée.

Mais les bénéfices de la politique actuelle, dont je viens de parler, s'accompagnent d'un nombre important de coûts sociaux, dont la plupart ont déjà été soulignés par d'autres (par exemple, Bélanger 1972 et Manifeste 1977). Nous pensons que c'est le travail de dévalorisation au niveau des attitudes qui a entraîné ces coûts. Voici donc les plus importants désavantages de cette politique.

1. Ce genre de pression tend à accentuer au niveau linguistique des différences sociales déjà existantes sans nécessairement hausser le niveau des idées ou celui du discours qu'on tient en privé ou sur la place publique. En comparant les attitudes de deux groupes d'adolescents de la ville de Québec, l'un d'un petit-bourgeois (Sainte-Foy), l'autre d'un quartier ouvrier (Saint-Sauveur), Noël était surpris de découvrir à quel point les évaluations subjectives pouvaient varier d'un milieu à l'autre (1980, chap. 3). Même s'il n'existe en réalité que des différences linguistiques minimes et aucunement discontinues entre ces deux groupes d'individus, les jeunes de Sainte-Foy considèrent qu'ils parlent un français québécois et que leur façon de parler est « correcte ». De plus, ils considèrent qu'ils parlent à peu près le même niveau de langue que leurs professeurs. Par contre, les jeunes de Saint-Sauveur, tout en considérant qu'entre eux leur parler est « correct », se dévalorisent fortement lorsqu'ils se comparent à des gens d'autres milieux. Par rapport à la langue de l'école, ils trouvent que bon nombre de leurs professeurs parlent « mieux » qu'eux. Un locuteur résume bien le genre de situation qui peut en résulter (1980 : 60) : « à l'école, je parle pas souvent aux professeurs (...) Quand je leur parle, je me force pour leur parler comme il faut. » Ce sont précisément certaines des conséquences de « la survalorisation de la langue de l'élite et de la dévaluation des parlers populaires » (Manifeste 1977 : 203).

2. Cela a entraîné non seulement une dévalorisation du français québécois traditionnel, mais au niveau psychologique, on a fait sentir à d'importantes parties de la population qu'elles n'avaient plus aucune compétence linguistique. Parler normalement, c'est faire preuve de laisser-aller. Au nom de l'amélioration personnelle, on a réussi à semer une forte insécurité linguistique dans de grandes sections sinon dans toute la population. Voici un poignant exemple tiré d'un des corpus du français de Montréal (il s'agit d'une dame de milieu ouvrier d'âge moyen) :

Moi, ça me coupe l'appétit complètement, ça. Tu es pas éduqué, tu es rien. Fait que, toi, reste de côté, puis on s'intéresse pas à toi. Tu as pas d'éducation : tu comprends rien, tu es niaiseuse, comme je m'ai toujours fait dire. Tu sais pas comment te prononcer devant le monde. Au lieu de le dire à la personne direct comme qu'ils me l'ont dit, je leur aurais dit : Bien, prends-toi de cette manière-là pour le dire. Mais eux, ils te le disent flac : bien tu sais pas comment parler, tu sais pas comment te prononcer, dis-le pas pantoute. Fait que ça m'a touché bien gros. Parce que, moi, j'ai pas fait ma deuxième année. Puis quand même que tu as pas fait ta deuxième année, je suis pas plus une nono qu'un autre. (...) Mais eux autres, c'est pas de même qu'ils le prennent. »

3. L'attitude négative envers le français québécois a également des répercussions pédagogiques néfastes. Si on considère le fait que les bases linguistiques de l'écrit doivent venir de la langue orale (voir par exemple Dubuisson et coll. 1981-1982 : 75), on peut commencer à se faire une idée des obstacles que peut poser un manque de confiance en ses propres moyens d'expression linguistique les plus élémentaires. Sans nier l'existence de problèmes d'apprentissage réels, comment peut-on prétendre aider les jeunes à s'exprimer oralement et par écrit si leur parler ordinaire est soumis à une critique massive? Si les gens n'ont pas une confiance minimale dans leurs compétences linguistiques et communicationnelles réelles, qui constituent les bases de tout apprentissage ultérieur, quelles sont les chances qu'une partie importante de la population s'intéresse à la lecture et à l'écrit, à la discussion de questions abstraites, à l'argumentation ou à la rhétorique discursive?

On a souvent l'impression que nous ne sommes pas loin du pire de tous les univers possibles : à force de mépriser la langue des élèves et d'idéaliser la langue écrite, on tend à former des individus (et des groupes sociaux) qui ne maîtrisent pas l'écrit et qui en même temps sont convaincus qu'ils parlent mal. Il s'agit bien là d'un des « effets pervers » du système.

4. La dévaluation du français québécois par les Québécois eux-mêmes aide à comprendre également le peu de rayonnement du français québécois en Amérique du Nord. Si on prône uniquement le français international au Québec, on ne doit pas s'étonner que les Anglais nous parlent uniquement du « Parisian French » et peut-être même en « Parisian French ». Que vaut un pays bilingue où l'un des partenaires n'a droit de parole que par l'intermédiaire d'une langue épurée qui n'est pas réellement ou totalement la sienne? Le Québécois parle l'anglais américain, mais l'Anglais ne veut pas parler le français québécois. Il n'y a rien à espérer tant que le Québec et les Québécois resteront dans leur position de négativisme. Citons le beau cas fourni par Michel Vastel (Le Devoir 19.XII. 1981, p. 1) :

« Edmonton — Les écoles « bilingues » de l'Alberta refusent du monde. Pas à cause de l'immigration québécoise, mais plutôt en raison de l'engouement soudain des Anglo-Albertains pour cette « langue seconde » qu'est le français.

Et pas n'importe quel français : à l'école secondaire J.H. Picard, les parents anglophones s'inquiètent de l'afflux soudain de 25 à 30 % de petits Québécois dans « leur école ». C'est que le français que ces jeunes ont apporté dans leur bagage n'est pas forcément celui que les parents anglophones voudraient que leurs enfants apprennent. »

Je prétends que la politique corrective fonctionne principalement au niveau des apparences. En ce qui concerne le développement de nouvelles compétences langagières, les résultats sont plutôt maigres sinon contradictoires. De plus, comme nous venons de le voir, les coûts sociaux de l'application de ce programme sont relativement élevés. Il est certain que ces coûts sont plus élevés parmi les groupes sociaux ayant le moins d'héritage culturel, mais les mêmes problèmes et blocages se présentent au Québec à tous les niveaux sociaux.

Il est vrai que certains de ces problèmes se retrouvent sous une forme ou une autre dans d'autres pays et chez d'autres groupes. Il est également vrai que nous gardons des liens historiques et culturels importants avec la France. Mais le Québec ne constitue pas moins une entité géographique et politique distincte qui a parfaitement le droit de concevoir et de mettre en application une politique linguistique indépendante. C'est ce que nous allons esquisser dans la prochaine section.

2. Une politique linguistique d'accommodation

On est venu à trouver de tels coûts acceptables parce que la politique corrective a toujours semblé être l'unique politique possible. Si elle a réussi si bien à s'imposer, c'est en grande partie parce qu'elle correspond à la fois à d'importants aspects de la morale traditionnelle ainsi qu'aux processus de promotion et d'élimination sociales par le biais du système scolaire (voir par exemple Bourdieu & Passeron 1970).

En fait, d'autres politiques linguistiques sont toujours possibles, mais on doit analyser chaque alternative en termes de coûts et de bénéfices sociaux. Par exemple, on pourrait décider comme groupe de faire une orthographe qui refléterait aussi parfaitement que possible notre parler.

Examinons ses coûts et bénéfices. Cette politique linguistique par opposition à la norme internationale aurait l'avantage de faciliter de beaucoup l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Mais elle aurait des coûts sociaux élevés. Elle entraînerait d'abord certains coûts monétaires surtout pour financer le recyclage du corps enseignant. Ensuite, on ne pourrait lire les textes publiés en France que grâce à la traduction ou à l'apprentissage d'un deuxième code écrit. Il en serait de même pour toutes les productions québécoises : il faudrait les faire décoder pour qu'elles puissent circuler en dehors du Québec. Enfin, la réaction des anglophones nord-américains serait difficile à juger. D'une part, ils pourraient se réjouir du fait que l'apprentissage d'au moins une variété du français soit simplifié. Mais d'autre part, ils pourraient conclure que comparé à la France, le Québec est une trop petite entité en termes de population et de puissance économique pour qu'ils s'en occupent.

Bref, une telle politique linguistique aurait des avantages considérables en ce qui concerne le rapprochement du code écrit et du code parlé, mais elle entraînerait en toute probabilité des coûts sociaux encore plus considérables. Et surtout, ces coûts ne sont pas linguistiquement justifiés, car le français québécois n'est pas très différent du français parlé en France.

Est-ce que cela veut dire que nous devons nous rabattre sur la politique corrective? Si le Québec était une colonie ou un département de la France, si un nombre important de Québécois risquaient d'aller gagner leur vie en France ou si la fonction publique et la plupart des compagnies étaient dirigées de Paris, il faudrait peut-être dire : oui. Si la population francophone du Québec était extrêmement réduite ou si les français qu'on parlait au Québec étaient très variés au point de manquer d'unité linguistique, nous pourrions difficilement échapper à la politique linguistique traditionnelle.

Mais ces faits ne décrivent pas la situation économique, politique ou linguistique du Québec. Il n'y a aucun lien politique avec la France; on est à peu près cinq millions à parler un français régional relativement homogène qui manifeste de nombreuses différences phonétiques, lexicales et morpho-lexicales par rapport au français international. Après avoir pris connaissance des études publiées dans Thibault (1979) et surtout Lefebvre (éd., 1982), nous pourrions dire que face au français standard le français québécois est un français régional qui a de multiples différences qui, au niveau de la structure grammaticale, sont peu significatives.

Une fois qu'on saisit que le français québécois représente bel et bien une variété régionale du français, il s'agit de voir si entre la langue parlée et le code écrit il n'y aurait pas un meilleur équilibre possible que celui – plutôt déséquilibré – proposé par la politique corrective.

En gros, il faudrait qu'on réussisse à sortir du cercle vicieux suivant. Les enfants apprennent à écrire à l'école; étant donné que la norme écrite s'oppose sur beaucoup de points à la langue orale, l'école tend à dévaluer la langue orale; mais ce sont précisément les structures linguistiques déjà présentes dans la langue orale qui sont à la base d'un sain apprentissage de l'écrit.

D'une part, il faudrait trouver des moyens pour éviter que la « correction » ne s'interprète en termes de bien et de mal, d'efficace et d'inefficace, car c'est là la racine des effets pervers du système dont nous avons parlé plus haut. D'autre part, il faudrait travailler à rendre plus acceptable un français écrit qui s'éloigne moins de la langue parlée que le français international stylisé.

Pour sortir de ce piège, nous ferons un certain nombre de propositions qui iront toujours dans le sens soit de la valorisation de la langue parlée, et en l'occurrence du français parlé au Québec, soit d'un meilleur partage ou aiguillage entre le parlé et l'écrit. J'essaierai de montrer qu'une telle politique, que j'appellerai une politique linguistique d'accommodation, n'aura pas des coûts sociaux aussi élevés que la politique actuelle et n'aura pas trop d'inconvénients non plus.

Il me semble en effet tout à fait concevable d'effectuer une certaine mise en valeur du français parlé au Québec sans pour autant quitter le français. Je parlerai d'abord des « particularismes » du français québécois pour aborder ensuite le sujet plus général de la langue parlée.

On doit commencer par souligner que les formes du français dites « non standard » ne sont ni grammaticalement ni logiquement inférieures aux formes du français standard (voir Labov 1970). D'après Lefebvre (réd. 1982), la variation extraphonétique est presque toujours de nature lexicale et n'affecte en rien la structure de la langue. Comme elle dit (1982 : 95), chaque forme non standard qui se trouve dans une langue donnée existe quelque part dans une autre langue comme unique forme possible.

Prenons un exemple controversé, celui de l'emploi du conditionnel à la suite de si dans une conditionnelle hypothétique (voir Piquette 1976). Dans cette construction, nous avons à côté de la forme standard avec le plus-que-parfait la forme non standard avec le conditionnel :

  1. Si je l'avais su, je ne l'aurais pas demandé.
  2. Si je l'aurais su, je (ne) l'aurais pas demandé.

Le si j'aurais représente une des formes les plus corrigées qui existent chez nous autant dans les foyers que dans les écoles. Il existe même un dicton à son sujet : « Les scies n'aiment pas les raies ». Un examen de cette forme tant décriée révèle qu'elle est loin d'être aussi illogique qu'on le pense. En réalité, la phrase proprement conditionnelle comporte un trait de temps passé, mais également un trait de conditionnalité ou d'irréalité. La forme employée en français jusqu'au 17e siècle comportait ces deux traits :

  1. Si je le sceusse, je ne le demandasse pas. (Grevisse § 1037).

C'est finalement le trait du temps passé qui a été retenu, mais il n'est pas sûr que ce soit psychologiquement le trait prédominant. De plus, la forme donnée en (3) montre bien qu'il n'y a rien d'illogique ni de particulièrement laid à employer le même mode deux fois dans une même phrase. Et la question demeure : si on a accepté de remplacer le passé du subjonctif par le conditionnel dans le deuxième élément de la conditionnelle (ainsi que dans certains autres contextes), est-il insensé d'en faire autant dans le segment proprement conditionnel?

Au Québec, malgré des tentatives d'importer des jugements tout faits sur cette forme et bien d'autres, il ne serait pas facile de discriminer entre les usages réels de chacune des variantes qu'on nous incite à classer comme « non standard », « archaïque », « populaire » et ainsi de suite, mais qui ne le sont pas nécessairement.

Dans la même veine, il serait également important de situer historiquement le français parlé au Québec. D'abord, rappelons que la quasi-totalité des formes « non standard » qu'on trouve au Québec existe ou a existé sur le continent. D'après les récents travaux de Morin (1980), le français québécois partage bon nombre de traits avec le français populaire de la région parisienne moderne et probablement plus anciens. Certains des traits marquants du français québécois se retrouvaient même dans la langue écrite du 17e siècle. Pour se limiter à un exemple, l'alternance entre e et a devant r suivi d'une consonne. Dans le français québécois traditionnel, on trouve systématiquement a dans de tels contextes. Au 17e siècle, on sait qu'il existait encore beaucoup d'hésitation à ce sujet. Vaugelas (1647) affirme que le beau monde dit sarge et non pas serge, mais plus tard on va censurer les formes en -ar-. Dans la langue standard, on est ainsi arrivé à un compromis qui, d'un point de vue linguistique, peut paraître boiteux, car certains e sont restés a (parjure, etc.) tandis que d'autres ont été ramenés à e (sergent, etc.). D'un point de vue purement historique, le français québécois traditionnel a au moins le mérite d'être régulier ici.

Les linguistes doivent cependant toujours garder en tête la formule de Bourdieu même si toutes les formes se valent linguistiquement, elles ne se valent pas socialement (1977 : 22-23). Mais, en même temps, il faudrait souligner que ce qui vaut socialement dans telle ou telle situation en France n'a pas nécessairement la même valeur sociale ici et vice versa. Nous ne pouvons pas nous fier aux Français pour établir notre hiérarchie stylistique. Cela doit se faire ici. Si on refuse de reconnaître cette réalité en lui lançant toutes les étiquettes du dictionnaire et encore, c'est une partie non négligeable de la langue orale qu'on laisse volontairement de côté, voire même qu'on méprise.

Il faudrait inclure dans le programme de français des sections qui soulignent les compétences linguistiques réelles profondes que possède tout locuteur, et qui sont beaucoup plus fondamentales que les problèmes de l'accord du participe passé, des confusions au niveau de l'orthographe ou des petites variations lexicales telles à soir/ce soir, etc. Par exemple, la capacité de faire une infinité de phrases distinctes avec une grammaire relativement simple, la capacité d'emboîter des phrases les unes dans les autres par relativisation, la capacité de signaler des rapports entre des phrases au moyen de coordonnants ou de subordonnants, la capacité d'employer et de comprendre un grand nombre de quantificateurs et de combinaisons de quantificateurs, la compétence de pouvoir saisir de petites différences de sens entre des phrases qui semblent être des paraphrases l'une de l'autre, etc.

Prenons l'exemple de l'emploi de la négation, qui en comparaison avec des aspects comme la formation des phrases relatives ne semble pas à première vue être très compliquée. Dans la langue parlée, du point de vue du français québécois, les Québécois ne font à peu près aucune erreur dans l'emploi des marqueurs de négation. Pourtant, ce système est passablement complexe : position des marqueurs de négation pas, plus, etc., sens des combinaisons telles pas personne, pas rien, pas tous, etc. (voir Daoust-Blais 1975), emplois de pas dans des phrases non négatives (voir Kem 1982), et même l'emploi expressif de ne en conjonction avec pas, etc. (voir Sankoff & Vincent 1977). Et cette liste est loin d'être exhaustive.

Mais les compétences réelles énormes des élèves à cet égard sont généralement laissées pour compte. À l'école, c'est presque exclusivement le « problème » de la présence et de la place de ne (généralement absent dans la langue parlée) qui retient l'attention. Il s'agit d'une question assez superficielle et qui — même s'il est vrai qu'on peut oublier le petit ne — pose relativement peu de difficulté, surtout si on omet ou réduit la liste des contextes dans lesquels certains exigent l'emploi du ne explétif (voir Grevisse §877 et suiv.).

D'un point de vue linguistique, pragmatique et discursif, il serait intéressant d'examiner les différents moyens qu'on exploite dans la langue parlée pour obtenir la mise en relief d'un item en particulier et d'observer les difficultés qui se posent lorsqu'on veut rendre ces mêmes effets par le biais du code écrit. Dans l'écrit, la mise en relief est toujours possible, mais exige l'apprentissage d'autres techniques. Dans la langue parlée, il faudrait considérer l'hypothèse que bon nombre de canadianismes peuvent s'employer pour obtenir un effet rhétorique. Je pense par exemple aux mots avec le traditionnel t final : bout, bouet, icit, frète, étrète, etc. Il faudrait aussi examiner sous cet angle l'utilisation incorrigible de certains mots anglais, mots qui s'emploient couramment même dans les contextes où on peut facilement fournir un mot français, p. ex., les cute, tight, fun, etc. (voir Aleong & Wiener 1982 sur l'entêtement de longue date qu'ont les Québécois à l'égard de certains mots d'origine anglaise). À l'écrit, ces procédés d'emphase ne marchent pas. On est contraint de chercher d'autres moyens de mise en relief. Ce n'est pas parce qu'on écrit qu'on doit négliger ou mépriser des moyens qui s'avèrent très efficaces et qui sont très largement répandus à l'oral.

Seule une attitude positive envers nos compétences linguistiques réelles peut servir de point de départ pour l'acquisition de nouvelles compétences linguistiques et rhétoriques au niveau de la langue écrite. Bien entendu, si nous favorisons une attitude plus positive envers la langue parlée, c'est parce que toutes les études menées à son sujet depuis une vingtaine d'années nous ont montré qu'une telle attitude est entièrement justifiable.

L'accent devrait être mis sur l'acquisition et le développement d'un français écrit simple, rigoureux et flexible, dont l'apprentissage devrait servir non pas à la seule correction de petites fautes, mais à l'expression d'idées, de convictions, d'arguments, d'émotions. Les quelques écrits du peintre Borduas peuvent fournir un modèle ici. Loin d'être un « écriveux », il parle ainsi de sa « troisième expérience d'écriture », soit Projections libérantes de 1951 (1977 : 44-45) :

« Certes, on la trouvera maladroite comme si le français n'était plus bon qu'à de vains plaisirs littéraires! Comme s'il lui était maintenant interdit d'exprimer l'espoir, la crainte, l'amour et la réprobation la plus primaire! La plus primaire? Donnez-lui le sens qu'il vous plaira. Je n'envie ni ne regrette vos plaisirs trouvés aux ciselures adroites de formes vides d'émoi; je n'envie ni ne regrette l'hypertrophie de votre mémoire; je n'envie ni ne regrette ces jeux savants1. »

Ce passage à lui seul appellerait des commentaires stylistiques que nous ne pourrons pas nous permettre ici. Mais on notera que les ennemis de Borduas n'ont pas manqué de l'accuser d'écrire un « français fautif ». Mais, en vérité, on doit conclure que malgré quelques rudesses cette écriture possède une certaine efficacité.

La langue de l'écrit restera bien entendu le français, avec toutes ses structures, règles et expressions. Mais cela ne nous oblige ni à respecter toutes les petites règles que les grammairiens ont formulées (parfois sur le tard) ni à nous efforcer de nous « hausser » à un niveau stylistique qui ne nous est pas naturel.

En résumé, il faudrait prendre position en faveur de certaines formes du français parlé au Québec et ailleurs et les admettre ou encourager leur usage dans l'écrit. On devrait travailler au Québec dans le sens d'un rajeunissement du français écrit en délimitant certaines facettes d'un véritable « français correct d'ici », dont un des aspects les plus importants est et devrait être sa plus grande informalité.

Ainsi, je propose d'améliorer les attitudes envers le français québécois en travaillant sur les compétences linguistiques déjà existantes. C'est en accordant une plus grande importance à la langue parlée qu'on arrivera à valoriser les formes du français parlé au Québec. D'autre part, je pense qu'on pourrait rendre le français écrit plus attrayant, plus abordable et plus efficace pour nous et pour ceux qui sont appelés à l'apprendre en favorisant des styles plus près du français parlé.

Finalement, pour justifier les diverses stratégies dont j'ai parlé, il me semble dans le cas du Québec que les deux notions complémentaires de bidialectisme et de style pourraient être d'une grande utilité.

Le bidialectisme, qui reçoit déjà une reconnaissance implicite dans les programmes actuels, consiste à développer les habiletés de paraphrase, traduction, et substitution d'un « dialecte » à un autre. Il ne s'agit pas bien entendu de dialectes géographiquement ou socialement distincts, mais d'un continuum de formes plus ou moins formelles d'un emploi assez général. Voici ce qu'en disent Wolfram & Christian (1976 : 147 — traduction personnelle) :

« Le curriculum devrait refléter le but autant philosophiquement que méthodologiquement. Si par exemple le but visé est le bidialectisme plutôt que l'éradicationisme, alors une telle approche doit être formellement intégrée dans les matériaux didactiques. Il est douteux qu'un programme visant le bidialectisme puisse être efficace si tous les matériaux sont structurés dans le même sens; c'est-à-dire si tous les exercices comportent un genre de traduction de la forme non standard à la forme standard. »

Il faut souligner ici le rôle central de la bidirectionnalité. Il est certain que l'école doit favoriser l'apprentissage de variantes plus formelles. D'après moi, ce travail doit se faire surtout par rapport à l'écrit. En ce qui concerne la langue parlée, et même plus formelle, cela devrait être principalement du ressort de chaque individu qui, grâce à l'école, les médias, etc., a déjà à sa disposition les éléments nécessaires pour lui permettre de choisir. D'abord, cela aidera les élèves à pratiquer ce genre d'exercice à un niveau où ils risquent de trouver la bonne réponse. Mais également, en indiquant l'importance des formes locales dans la communication interindividuelle ou en groupe restreint ou intime, on se trouvera à souligner les compétences linguistiques réelles immenses que possède tout élève. De plus, étant donné l'existence d'une part de différences de classes sociales et d'autre part de l'immigration au Québec, ce type d'exercice qui vise à retrouver les formes les plus répandues de la langue parlée aidera à rendre ces formes plus acceptables (et dans le cas des immigrants, plus connues) en termes d'évaluation sociale. C'est vraisemblablement le facteur d'identification sociale qui permet de comprendre de telles différences de comportements (voir Blom & Gumperz, 1972; Lefebvre & Maisonneuve, 1982 pour des études empiriques de changements stylistiques de cette sotte). Si à l'école on ne tient pas compte de ces réalités sociolinguistiques, je pense que cela rend d'autant plus difficile l'accès à des niveaux de langue plus formels.

Mais, enfin, c'est la notion de style qui permet à la fois de rendre compte de la réalité linguistique et d'ouvrir et faire accepter un plus grand espace de variation et de jeu linguistique dans le cas du Québec. Comme Romaine l'a souligné (1982 : 117), la variation d'après des classes sociales ou des régions fonctionne exactement comme le style : il s'agit dans chaque cas de sélections ou patterns de sélections quantifiables dans des gammes de formes linguistiques possibles (ou dans la formulation de Romaine : « quantitative patterns of recurrent selections of optional features of a language »). (Voir également Lefebvre, 1982). Dans la mesure où les travaux sociolinguistiques ont clairement démontré que la différenciation linguistique du point de vue social en est toujours une de degré et non pas d'espèce, de quantité et non pas de qualité, nous devons reconnaître que la variation linguistique est surtout une affaire de style.

En poussant ce concept plus loin, on se rend compte que les communautés linguistiques et les régions linguistiques ont également leurs styles. Comme les autres anciennes colonies du Nouveau Monde, le Québec a aussi droit, à l'intérieur des structures de la langue française, à son autonomie stylistique. Cette autonomie est peut-être plus grande au niveau de la langue parlée, mais il n'y a pas de doute qu'elle existe tout aussi bien au niveau de l'écrit. (Voir Gans, 1974, pour une problématique américaine).

3. L'attitude plus spontanéiste d'André Laurendeau

Pour montrer que d'autres personnes ont vécu et pensé ce problème longtemps avant nous, j'aimerais citer le cas d'André Laurendeau. Dans ce domaine, Laurendeau est surtout connu pour avoir pondu un court article de circonstances au mois d'octobre 1959 sur la langue parlée au Québec. Cet article de journal, signé à l'origine du seul nom de Candide, a eu une très grande diffusion grâce à sa publication en annexe aux Insolences du frère Untel (Desbiens 1960). Il croit voir l'apparition d'un nouveau langage chez les jeunes – même ceux de « bonnes » familles – qui poursuivent la « vulgarité virile » et qui se complaisent dans cet « affreux accent ». Ce soi-disant nouveau langage, il le baptise ironiquement et même avec une pointe d'humour « le joual ». Il s'en scandalise aussi en citant « l'effondrement que subit la langue parlée au Canada français ».

Ce fut un succès monstre. Aidé par l'humour et le sarcasme du frère Untel, le terme joual acquerra droit de cité dans tous les dictionnaires en France dans les vingt années qui ont suivi sa création.

Mais une pensée aussi unilatérale et monocorde n'est pas typique des écrits de Laurendeau. Sur la langue elle-même, il n'intervient pas souvent : pourtant dès le début des années 1940, Laurendeau collaborait (au niveau de la musique) avec Gratien Gélinas dans une des revues de Fridolin. Voici ce qu'il écrit au sujet des Fridolinades (L'Action catholique, 30 janvier 1941; reproduit à la fin de Gélinas 1981) :

« Qu'est-ce que Fridolin? Un gavroche montréalais, une sorte de Charlot canayen et, je m'en excuse auprès des puristes, l'une des créations les plus originales de notre littérature. J'accorde qu'il s'agit de littérature populaire, mais cela ne détruit ni sa valeur, ni sa fonction. À plus d'un trait qui porte, à certaines caricatures, vous découvrirez chez Fridolin l'existence d'une perspicacité ou, pour mieux dire, d'une faculté d'observation que lui envierait plus d'un sociologue. Il faut que le peuple s'amuse et si nous l'ennuyons il ira chercher son bien ailleurs. C'est exactement ce qu'il a fait chez nous. Depuis vingt ans, les seuls aliments culturels qu'aient absorbés les masses québécoises ou montréalaises sont des nourritures étrangères. De la sorte, nous cessons insensiblement d'être nous-mêmes. Que les choses aillent du train où elles vont, et un jour nous verrons que le cadre nous reste, mais que la substance française s'est évaporée!... Vous comprenez maintenant pourquoi j'accorde de l'importance aux tentatives et aux projets de Fridolin. »

Ce passage ne manque pas de formulations élitistes : « littérature populaire », « il faut que le peuple s'amuse ». Pourtant, Laurendeau finit par parler non pas de « nous » et « eux », mais simplement de « nous » : « nous cessons insensiblement d'être nous-mêmes ». Le langage et la pensée de Fridolin font bel et bien partie de « la substance française ».

La pensée de Laurendeau sur la langue française au Québec et au Canada semble se préciser pendant son travail en tant que coprésident de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme. On retrouve dans certains articles qu'il a écrits pour le Macleans au milieu des années 60 un questionnement très original sur la langue. Pour commencer, le problème du « Parisian French » (1964) :

« Aujourd'hui, je dois voyager à travers le Canada. On y juge souvent le français québécois, et rarement avec enthousiasme. Le Parisian French a la vie dure... Mais je m'arrête, cette voie dangereuse me conduirait où je ne veux pas aller. »

Laurendeau se met à réécouter la langue parlée au Québec : « en revenant au Canada français, je redeviens donc plus attentif et j'écoute la langue qui est parlée ». Voici sa description :

« Oublions les ombres, les graves contaminations subies en certaines régions, l'élocution bafouillante de quelques autres, les mots mangés, les syllabes escamotées et les voyelles accentuées.

Nous revoici au pays du Saguenay. On disserte devant nous de questions sérieuses, qui menacent toujours de tourner à l'ennui. Ici, c'est une joie. On parle comme ça vient, et ça vient presque toujours bien — souvent dépeigné, désordonné, toujours vivant. Cela tient à l'indépendance du caractère, à l'exubérance du tempérament, à la vivacité des opinions; mais au moins autant à la confiance en soi, au sentiment inconscient de posséder sa langue et donc d'y être libre d'inventer. Les trouvailles ne sont pas géniales, mais elles sont constantes, elles jaillissent à l'intérieur d'une phrase, au cœur d'un raisonnement dont elles illustrent soudain un aspect. Certains sont plus doués que d'autres, manifestent plus d'imagination; jamais cependant on ne descend en dessous d'un certain niveau. »

Sans se questionner sur la nature d'e « un certain niveau », on notera l'importance qu'il accorde à la confiance en soi et à la vivacité, qui d'elles-mêmes, font que le discours atteint l'objectif de la communication de pensées. Malgré les « contaminations », sa conclusion sur la langue parlée au Québec se trouve dans le titre de son article : « On parle comme ça vient et ça vient presque toujours bien ».

Laurendeau tient ce même discours au sujet de certains vieux habitants dont le parler était particulièrement riche. Mais il en dit autant des jeunes :

« Le Frère dénonce le joual devant ses élèves, eux aussi saguenéens. Ils reconnaissent qu'ils parlent joual. L'un dit, et c'est typiquement saguenéen : « On est fondateur d'une nouvelle langue. » Un autre : « Pourquoi se forcer pour parler autrement, on se comprend. » Et la réplique du Frère Untel tombe dru : « Bien sûr qu'entre jouaux, ils se comprennent. La question est de savoir si on peut faire sa vie entre jouaux... » Je crois y être, je les reconnais. Le Frère a beau dire, ses élèves joualisent à la française. Ils sont vivants en français, malgré les fautes. Ça rafraîchit de les entendre, même quand ils vous engueulent. »

Les élèves citadins du frère Untel, notons-le bien, « joualisent à la française ». C'est un tout nouvel emploi de joual chez Laurendeau qui est cette fois non seulement plus péjoratif, mais qui est suivi d'une évaluation nettement positive : « ils sont vivants en français, malgré les fautes. » Fautes contre les règles de bienséance d'un certain français, il y en a, mais il s'agit de français, et – cela est l'essentiel – ils sont vivants.

Ce n'est pas la première fois que nous voyons Laurendeau opposer la vitalité à la correction linguistique. Son évaluation de Fridolin est parallèle. Laurendeau préférerait correction et vitalité, mais lorsqu'il est obligé de choisir entre vitalité et correction, il n'hésite pas à aller du côté de la vitalité.

Cette même opposition tend à se retrouver chez nos notables et intellectuels :

« On eût dit que « la culture » castrait ce que nous avions d'intellectuels et d'artistes. Avec « l'instruction », nous perdions notre verve  ‐ du moins dans les livres. Car j'ai assisté à des conversations d'avocats et de notaires, nés à la campagne, dont la langue demeurait riche et goguenarde : une bonne langue provinciale française née en Beauce ou dans Charlevoix, qui servait à échanger des propos sur le droit civil, l'histoire, la politique ou les femmes. Mais dès qu'ils prenaient une plume, ces bourgeois accouchaient d'un français « universel » rocailleux, lourd et impersonnel : des paysans endimanchés. Et s'ils parlaient en public : des rhétoriciens redondants, sauf exceptions rarissimes. »

Il s'agit d'un coût social additionnel de la politique corrective que je n'ai pas cité en raison des jugements hautement littéraires qui s'y trouvent impliqués. Et cette même logique implacable se retrouve aussi bien en ville, elle n'est pas absente même chez Laurendeau :

« La source était riche et abondante; or en ville, dans l'acte de parler et d'écrire, cela devenait un mince filet, une eau tiède et sans goût, quand ce n'était pas une langue de traduction. J'éprouvais souvent moi-même cette difficulté de m'exprimer, cette sensation d'appauvrissement, de diminution, d'anémie, ce manque de spontanéité. »

Est-ce à dire que Laurendeau se retire dans le folklore linguistique? Il évoque lui-même la possibilité

« J'exprimais ces idées, l'autre jour, devant quelques amis. Ils m'ont dit que je tente de ressusciter le mythe agriculturiste. Ce serait assez ironique. Depuis que Michel Brunet l'a dégagé et stigmatisé, j'ai fait de mon mieux pour combattre cette illusion. »

La réponse se retrouve dans son appréciation du parler des jeunes Saguenéens que nous avons citée plus haut : ce n'est pas toujours rigoureusement « correct », mais c'est du français et il reste vivant.

Il va de soi que j'approuve de tout cœur la préférence que Laurendeau exprime pour la vitalité de la langue au prix d'une certaine ouverture au chapitre de la stricte « grammaticalité ». Si j'ai cité le cas de Laurendeau, c'est aussi parce qu'il a clairement vu qu'il s'agit d'une question québécoise (ou canadienne) qui concerne des gens de tous les milieux et de toutes les classes : d'habitant, de notaire, d'intellectuel et de jeune étudiant. Il y a chez Laurendeau une vision unie des Canadiens et de la langue canadienne-française qui se perd chaque fois qu'on accorde plus d'attention à la correction qu'à la vitalité linguistique.

En conclusion, on peut dire, suivant les analyses de Milroy (1980), que deux forces concurrentes influent sur le comportement linguistique dans une société donnée : (1) les forces de différenciation sociale, qui nous poussent à maximiser les petites différences qui permettent de nous distinguer de certains autres groupes sociaux (voir Bourdieu 1979); et (2) les forces de solidarité sociale. Ces dernières forces se manifestent aux extrêmes de la hiérarchie sociale (Voir Milroy 1980, chap. 7), mais il existe aussi une solidarité de l'ensemble de la population sur des questions d'intérêt global. Après de longues années de pression sociale en faveur d'un français distingué, qui est toujours aussi un français de la distinction, le temps est venu de se remémorer les aspects unifiants et unifiés du français parlé au Québec. Sans donner dans l'utopie d'une société sans classes, il nous reste à construire une politique linguistique qui reflète les réalités pratiques de cette unité.

Bref, je pense que la question de la langue et de l'attitude qu'on devrait favoriser face à cette langue est loin d'être close. C'est dans cette optique que je cite en terminant le souhait suivant, récemment exprimé par un autre Américain au sujet du Québec (Haig 1980 : 920) :

« Empruntant à Montaigne une phrase qui allie la langue parlée à la langue écrite, souhaitons aux Québécois de réaliser « un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler succulent et nerveux, non tant délicat comme véhément et brusque. » (Essais I, 26)




* Je voudrais remercier Pierrette Thibault et Richard Gariépy d'avoir lu et commenté avec soin une version antérieure de ce texte.

1 « Le cas Borduas », Le courrier de St-Hyacinthe, 24 septembre 1948, p. 1. Ce passage est cité à la page 144 de l'étude de Fourrier & Laplante « Borduas et l'automatisme : les paradoxes de l'art vivant » qui occupe les pages 1O1-145 de Borduas 1977. [retour au texte]




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L'attitude des Québécois francophones à
l'égard du français au Québec : idées pour une
problématique de recherche



Pierre-Étienne LAPORTE



Je veux préciser dès le départ que les idées que je vais énoncer sur l'attitude des Québécois francophones face à leur langue et, plus précisément, sur le changement de cette attitude, ne sont en rien démontrées. Je les présente plutôt à titre d'hypothèses et même d'opinions.

Selon moi, l'attitude des francophones québécois face à leur langue a changé au cours des vingt dernières années et, j'ose le dire, pour le mieux. Ce jugement de valeur tient au fait que selon moi, le changement d'attitude dont je vais parler me paraît marquer un gain d'authenticité. Je m'explique.

Les Québécois francophones ont toujours été conscients de la spécificité de leur langue, surtout de son vocabulaire et de sa prononciation, mais leur attitude face à cette spécificité a longuement été négative. Je crois qu'elle l'est beaucoup moins depuis vingt ans et que les Québécois francophones évaluent leur langue beaucoup plus positivement, ce qui me paraît être un changement majeur dans leur attitude linguistique. Les Québécois francophones ont très largement perdu leur sentiment d'infériorité linguistique face au français de France et, pour eux, « bien parler » signifie de moins en moins s'exprimer à la manière de la bourgeoisie parisienne. Les Québécois francophones acceptent donc leur langue mieux que jamais, ils se sentent moins coupables qu'avant de parler comme ils parlent, ils s'assument et c'est dans ce sens que leur attitude me paraît plus authentique. Ce changement d'attitude implique, évidemment, que la conception du « français correct » renvoie davantage à une norme québécoise qu'à un idéal venant d'ailleurs et trop souvent de nulle part. J'ajoute, cependant, que la recherche d'une norme québécoise devrait se faire dans un esprit de tolérance afin de prévenir la stigmatisation linguistique qui me paraît radicalement incompatible avec la société ouverte.

Un autre aspect du changement d'attitude me paraît être une augmentation de la confiance linguistique. Parce que les francophones utilisent leur langue plus que jamais dans un nombre de plus en plus grand de domaines de la vie sociale, l'évaluation qu'ils font des capacités de leur langue est plus positive qu'elle ne l'était antérieurement. J'accepte qu'il y ait toujours de l'ambivalence dans l'image que le francophone se fait de sa langue en tant qu'outil d'expression du monde, surtout lorsque cet outil est utilisé dans les domaines les plus nouveaux de la science et de la technologie, mais il me semble que la confiance linguistique s'est accrue considérablement dans ce domaine, et s'accroîtra encore davantage dans l'avenir au fur et à mesure que l'effort de francisation s'accentuera. Je traite ici de ce que l'on pourrait appeler une confiance linguistique « instrumentale » que je distinguerais d'un sentiment de sécurité linguistique pur et simple. J'ajoute que ce sentiment me paraît à la hausse depuis une dizaine d'années et qu'on peut en voir nettement les traces dans les sondages et en particulier lorsque ces derniers ont pour objet les attitudes des jeunes. Les jeunes francophones québécois sont moins hantés par l'obsession du « péril linguistique » que ne l'étaient leurs aînés. Ils sont généralement moins « complexés », plus en confiance face à leur langue et plus en sécurité dans leur « peau linguistique ». Ce qui me paraît capital.

Je ne saurais trop comment expliquer le changement d'attitude que je viens de décrire et dont, je le répète, je ne sais pas vraiment s'il s'est produit. Sauf que, s'il s'est produit, il me paraît que plusieurs influences l'ont favorisé. Je pense à celle des écrivains et des linguistes qui nous ont fait mieux connaître et mieux aimer notre langue. Je crois que les lois linguistiques successives y sont aussi pour quelque chose. Enfin, il me paraît certain que le changement d'attitude coïncide avec la montée d'une nouvelle bourgeoisie francophone plus sûre d'elle-même, moins en retrait du monde que ne l'était l'ancienne et surtout plus riche en ressources matérielles et spirituelles de toutes sortes.

Je suis évidemment d'avis que le changement d'attitude que je qualifierais d'épanouissement du moi linguistique va se poursuivre.

Quant à l'implication de cette prise de conscience et de ce changement de l'image de soi sur la « nord-américanité » québécoise, je l'imagine de la façon suivante : les Québécois francophones vont être plus entreprenants en Amérique du Nord, plus prêts à prendre des risques et moins craintifs. Parce qu'ils auront moins peur de « perdre leur langue », qu'ils seront plus conscients de leurs richesses et plus confiants dans leurs capacités, ils auront moins peur de l'anglophone et surtout de l'Anglais. Les Québécois et les Québécoises francophones en Amérique du Nord deviendront donc de meilleurs concurrents parce que leur attitude face à leur langue et face à eux-mêmes – les deux étant si intimement liés dans ce cas-ci – sera plus positive que par le passé. Il est très difficile de dire comment se manifestera dans l'identité nord-américaine du Québécois le changement d'attitude linguistique suggéré plus haut, sauf qu'il est à prévoir que cette identité sera mieux acceptée, vécue de façon plus confiante et avec moins d'insécurité que par le passé.







« I' parle bien, I' parle mal, I' parle ordinaire »
ça veut dire quoi?



Danièle NOËL



Le but de cette communication est de faire part de quelques résultats concernant les attitudes de jeunes Québécois francophones à l'égard du français parlé au Québec. Les données dont nous traiterons ici sont extraites d'un projet plus vaste appelé Étude sociolinguistique du français parlé dans la ville de Québec dirigé par madame Denise Deshaies de l'Université Laval.

Cette enquête a été faite auprès de 54 jeunes des quartiers Saint-Sauveur et Sainte-Foy et de 42 adultes qui étaient les parents de ceux-ci. Les adolescents dont il sera question dans cet exposé étaient tous âgés de 11 à 17 ans, étudiants de niveau secondaire, de langue maternelle française, mais de milieux socio-économiques différents : vingt garçons et filles du quartier Sainte-Foy (quartier considéré comme regroupant des gens à revenus moyens supérieurs) et dix-sept garçons et filles du quartier Saint-Sauveur (quartier considéré comme regroupant des gens à revenus faibles). Les objectifs de cette recherche étaient de deux ordres : premièrement, de découvrir en fonction de quels critères, de quelles valeurs est évaluée la langue parlée et, deuxièmement, de voir si des individus appartenant à des classes sociales différentes ont les mêmes attitudes, font la même évaluation de la langue parlée.

Critères d'évaluation de la langue parlée

C'est à titre d'objet social, c'est-à-dire en tant que porteuse de valeurs et de jugements de valeur que la langue sera ici considérée; il s'agit donc de voir de quelle façon, en vertu de quels critères, elle est évaluée. Pour illustrer notre propos, voici un exemple concret : lorsqu'un individu dit au sujet d'un autre : « Lui, i' parle bien », il y a lieu de se demander à quoi exactement il fait référence, quels sont les éléments qui motivent son jugement? Sont-ils d'ordre linguistique (diction, choix de vocabulaire, usage de certaines structures grammaticales) ou d'ordre extralinguistique (l'aisance du locuteur, son statut social, le contenu de son discours) ou les deux à la fois? L'existence de jugements stigmatisés sur la langue (I' parle bien, I' parle mal, I' parle correct) a déjà été démontrée par exemple, dans l'étude de S. Laberge et M. Chiasson-Lavoie, « Attitudes face au français parlé à Montréal et degrés de conscience des variables linguistiques » (1971). De même, Martin, Hamers et Godin (1978), dans une étude portant sur l'évaluation par des professeurs de la performance linguistique d'étudiants, ont démontré que « l'évaluation de certains aspects de la langue est fortement liée à celle d'autres aspects et que lorsque l'on juge la performance linguistique d'un locuteur l'on puisse difficilement en isoler un aspect particulier. Le langage serait alors jugé comme un tout. » Quel est donc ce tout? C'est ce à quoi nous allons tenter de répondre.

 
« Les quatre niveaux de la langue parlée »


Les styles de parler

Avant de discuter des résultats, il est sans doute nécessaire de dire quelques mots concernant les quatre styles de langue identifiés. Ces appellations – le parler bien, le parler mal, le parler ordinaire et le parler français affecté – sont le résultat d'une catégorisation qui a été faite à partir des discours mêmes des locuteurs. Bien qu'il y ait des différences d'opinions chez nos locuteurs, celles-ci se sont avérées être articulées de la même manière, c'est-à-dire qu'on a pu ramener leurs opinions, évaluations, jugements à deux grands types d'opposition, d'une part, l'opposition entre le parler bien et le parler mal et, d'autre part, celle entre le parler français affecté et le parler ordinaire.

Le parler mal :

c'est le style le plus relâché, celui qui est qualifié de vulgaire et auquel on identifie le plus souvent le joual.

Le parler ordinaire :

c'est le parler le plus familier, celui qu'on emploie tous les jours entre amis dans les situations informelles. Nos locuteurs l'ont défini comme étant « le parler comme tout le monde ».

Le parler bien :

cette variété linguistique renvoie au « bon français », celui auquel on se réfère lorsqu'on dit à quelqu'un « de parler comme du monde ».

Le parler français affecté :

cette façon de parler est identifiée à celle de Paris et est jugée comme étant artificielle, non naturelle, en particulier lorsqu'un Québécois en fait usage.

Ces quatre styles de parler que les locuteurs ont identifiés et qui ont été figés en formule, font partie d'un discours unique portant sur la langue parlée. Ces styles sont très liés entre eux au sens qu'ils peuvent, comme nous le verrons, s'opposer et se définir l'un en fonction de l'autre. En se référant au tableau, l'on constate que les styles de parler ont été définis par deux sortes de variables : les premières, d'ordre linguistique, telles les variables phonétiques, articulatoires, prosodiques, lexicales, grammaticales et de contenu et les deuxièmes, d'ordre extralinguistique, telles les variables de comportement et de personnes sociales.

Les variables linguistiques

Nous examinerons d'abord les variables linguistiques en tenant compte de l'ordre d'importance que les locuteurs leur ont accordée. Les variables qui ont été l'objet d'une prise de conscience de la part de tous les locuteurs et qui sont aussi les plus marquées sur le plan social sont les variables phonétiques. Elles ont été tour à tour identifiées, sans ambiguïté possible, au style de parler bien (ex. moi, toi, bien, ici, puis) et au style de parler mal (ex. moé, toé, ben, icitte, pis). Bien que ces dernières aient été jugées comme mal, tous ont admis qu'elles étaient très habituelles dans le langage courant, laissant entendre qu'une production plus ou moins homogène de celles-ci serait attribuée au parler ordinaire et, à l'inverse, qu'une production soutenue des variantes jugées comme bonnes caractériserait le parler français affecté. C'est le bien et le mal qui reçoivent un classement catégorique, le juste milieu devenant le « comme tout le monde » (le parler ordinaire) et l'exagération, le trop soutenu, le parler français affecté. Ceci s'accorde assez bien avec les distinctions généralement faites entre les concepts de style et de niveau de langue, « style » renvoyant à la notion de fréquence, c'est-à-dire au fait qu'une variable linguistiquement marquée apparaisse plus ou moins souvent (I' dit moé de temps en temps) et « niveau de langue » renvoyant à des jugements de l'ordre du tout ou rien (I' dit tout le temps moé).

Il se produit le même phénomène pour les variables articulatoires : le fait d'avoir une bonne prononciation, ceci consistant à n'escamoter aucune voyelle, appartiendrait au parler bien et l'inverse, au parler mal, tandis que le parler ordinaire serait une combinaison plus ou moins régulière de bonne et de mauvaise prononciation et le parler français affecté, la production soutenue d'une bonne prononciation.

Les variables prosodiques sont, en rapport avec les deux types de variables déjà décrites, en position de subordination. Elles viennent pour ainsi dire modifier le rôle de la fonction expressive du langage. Des phénomènes tels que le débit, la hauteur et le ton de la voix ne font qu'accentuer ou atténuer les remarques déjà faites au sujet des variables phonétiques et articulatoires. En ce qui concerne nos données, elles nous ont permis de mieux mettre en relief le style du parler français affecté.

Ces trois sortes de variables, que nous avons appelées variables d'ordre phonétique, sont intimement liées les unes aux autres et nous croyons que leur combinaison fait appel à ce qui est couramment appelé l'accent.

Le groupe des variables lexicales est celui qui occupe la seconde place en importance comme critère d'évaluation de la langue parlée. Considérant les quatre catégories que nous avons établies, soit le sacre, les expressions typiques, les anglicismes et la richesse/pauvreté lexicales, il apparaît que le sacre, même s'il est un des phénomènes les plus courants dans la langue parlée québécoise, est toujours l'objet de jugements nettement péjoratifs. L'usage du sacre est immédiatement classé comme étant le propre du parler mal. Cette attitude est renforcée par le fait que lorsque les locuteurs définissent le parler bien, ils mentionnent à plusieurs occasions qu'il ne faut surtout pas sacrer. L'opposition entre le parler bien et le parler mal est donc ici des plus tranchées. La catégorie « expressions typiques » a avant tout servi à définir le parler joual, bien que les expressions évoquées par nos locuteurs aient été des plus évasives : « des mots qui n'existent même pas », « des mots dérivés », « des expressions niaiseuses », « habitantes » telles « c'est au boutt », « claire la place ». De même, l'emploi de marques de commerce (Kleenex, Frigidaire), de pléonasmes (monte en haut, descend en bas), d'abréviations (info, géo, maths) ont été relevés, mais ces exemples sont restés très marginaux dans notre corpus. En ce qui a trait aux anglicismes, seulement trois locuteurs de Sainte-Foy ont parlé de ces phénomènes et les exemples rapportés étaient des mots d'usage très courant (ex : fun, toaster). Quant à la catégorie richesse/pauvreté lexicale qui a un caractère beaucoup plus général, certains locuteurs ont fait mention de l'importance d'avoir un vocabulaire riche et varié et ont aussi jugé positivement une attitude réceptive traduisant une volonté d'apprendre de nouveaux mots.

Les variables grammaticales viennent bien loin derrière les variables d'ordre phonétique et lexical. Elles n'ont été évoquées que dans la mesure où l'on faisait appel au phénomène de correction exercé par le milieu scolaire et familial.

« Disons un verbe qu'on emploie mal... « j'aurais été à telle place si j'avais eu... » ben tsé des fois on l'emploie mal là, pis des fois les professeurs vont nous le dire... Ça arrive souvent qu'on le dit mal, mais i' nous corrigent pas souvent. »

« C'est ça que mes parents disent : « Tu parles mal, tes tournures de phrases sont mal faites, tu dis des mots au singulier pendant qu'i' faut que tu les dises au pluriel. »

Les locuteurs semblent n'avoir jamais pris conscience par eux-mêmes de leurs fautes grammaticales; elles leur ont toujours été signalées soit par leurs parents, soit par leurs professeurs. Aussi, ne se sont-ils jamais servis de ces variables pour évaluer la langue parlée des autres.

En dernier lieu viennent les variables de contenu qui ne renvoient pas à la langue en tant que système, mais bien au discours, à ce qui est dit, transmis. Considérons les quelques extraits suivants :

« Parler français-français, tsé pis avoir une bonne conversation, tsé quelqu'un avec qui tu parles avec qui tu t'ennuies pas tsé (...) i' fait des belles phrases, bonne conversation, c'est le fun à écouter. »

« Pas obligé qu'i' parle grosse littérature tsé. l' parle comme nous autres, mais i' sait comment s'exprimer pis quand i' parle on le comprend bien tsé. »

« Quelqu'un qui se fait comprendre de tout le monde, qu'i' parle n'importe quoi, i' va se faire comprendre. »

Ce qu'il est important de retenir, c'est que les variables de contenu semblent avoir un très grand rôle à jouer dans l'évaluation de la langue parlée. Si le message transmis est clair, intéressant, en d'autres mots qu'il suscite l'intérêt du locuteur, la façon de parler sera jugée comme « bien » tandis qu'un discours incohérent, inintéressant sera jugé comme « mal ». De plus, le fait d'être capable de « se faire comprendre par tous » est un facteur déterminant dans la reconnaissance du parler ordinaire.

Les variables extralinguistiques

Passons maintenant aux variables extralinguistiques, c'est-à-dire les variables de comportement et celles de personnes sociales. Celles-ci, au premier abord, peuvent apparaître incongrues, mais nous essayerons d'expliquer pourquoi elles ne le sont pas.

Dans le corpus que nous avons recueilli sur la langue, nous nous sommes aperçus, après un certain temps il est vrai, que certaines données n'avaient pratiquement rien à faire avec la linguistique, mais se rapportaient bel et bien à la sociologie. Par exemple, « I' parle mal parce qu'il est impoli » ne renvoie pas à la langue en tant que système linguistique, mais bien à un comportement qui est jugé inacceptable dans une situation donnée. De manière différente, nous affirmerons qu'il existe plusieurs façons de dire la même chose selon la situation sociale dans laquelle un locuteur se trouve : une communication scientifique exige un style de langage bien différent de celui qui est produit lors d'une conversation amicale. Le premier trouve sa spécificité, comme le dit Bourdieu (1977, p. 46) dans « le fait que les producteurs n'y ont d'autres clients que leurs concurrents » et le second, dans le fait que le climat d'échange en est un d'amitié et de confiance basé sur des connaissances communes. Il y a donc un code de communication, un style, une manière de faire, une attitude, une façon d'être qui sont spécifiques à chaque moment social différent. C'est ce que, par exemple, mettent en évidence les quelques extraits suivants :

Parlant d'une secrétaire :

« Sûr que si la personne arrive, mettons une secrétaire : « Bonjour, comment ça va? », Ah! le maudit Christ, j'ai échappé ma cigarette sur l' tapis! », des affaires de même, ben tsé, ça fait quand même drôle à recevoir du monde de même! Fait que disons que ça aide pas une persone, tsé. »

D'une autre secrétaire :

« Prends un exemple à l'hôpital Christ-Roy, par exemple. À l'urgence, t'as une secrétaire à' porte. À' prend tes choses, tes notes : « Hostie, t'as-tu ta carte toé pour entrer, pour passer icitte à l'hôpital ». Je... vois pas une fille faire ça moé ou ben un gars par exemple. Ça prend un certain langage pour entrer à une place que tu veux rentrer. »

D'un barman :

« Mettons que tu vas dans un métier comme... comme barman, admettons, si tu commences à dire : « Toé, ferme ta crisse de gueule » tout ça (...) Faut que tu parles bien, tu dises : « Oui, Monsieur, que désirez-vous? » Faut pas que tu sois, faut pas que tu sois impoli. »

Dans le premier cas, la secrétaire est polie. Elle prend le temps de dire « Bonjour, comment ça va? » mais elle enchaîne soudainement par « Ah! le maudit Christ, j'ai échappé ma cigarette sur l' tapis! ». Ce qui apparaît ici surprenant c'est le langage que cette jeune fille emploie pour manifester son mécontentement, langage qu'on ne s'imagine pas « trouver dans la bouche d'une jeune fille » et encore moins dans celle d'une secrétaire. Dans le deuxième cas, la secrétaire est impolie. Cette fois-ci, elle s'adresse directement à son interlocuteur en disant : « Hostie, t'as-tu ta carte toé pour rentrer, pour passer icitte à l'hôpital? » Il est tout à fait légitime qu'elle pose cette question, mais la manière de le faire et le type de rapport qu'elle semble vouloir établir avec son interlocuteur sont socialement « inacceptables ». Dans cette sorte de situation, on s'attend à entendre un discours conforme à la norme et cette norme s'accompagne nécessairement d'un certain style de comportement. En retraduisant les deux interventions de ces secrétaires par « Ah ! Seigneur, j'ai échappé ma cigarette sur l' tapis! », et « Avez-vous votre carte pour rentrer, pour passer ici à l'hôpital? », le langage et le comportement de la première secrétaire auraient été jugés convenables et, dans le cas de la deuxième secrétaire, il n'y aurait pas eu cette impression d'impolitesse, car la manière de le dire et la manière de le faire auraient été légitimes, socialement appropriées à la situation. Il se produit la même chose pour le barman. En disant « Ferme ta crisse de gueule » il brise, casse la relation socialement admise qu'un barman doit avoir avec son client. Ces trois exemples ont été évoqués par nos locuteurs pour illustrer ce que sont des personnes qui parlent mal.

De même, il y a les variables de personnes sociales qui, elles, n'ont vraiment, mais vraiment plus rien à faire avec la linguistique. Selon nos données, nous avons pu constater que certaines personnes étaient presque automatiquement évaluées comme étant des « bien ou mal parlants » ,et ce, uniquement en fonction de leur statut social. Il semblerait que la perception et la valeur sociale accordées à un type d'occupation donnée soient étroitement liées à l'idée du langage qu'une personne ayant ce statut devrait produire. En d'autres mots, il s'établirait, lors de l'évaluation d'un discours, une sorte de corrélation entre les propriétés sociales d'un locuteur et les propriétés proprement linguistiques. Par exemple :

« Ça, médecin, i' faut savoir s'exprimer. »

« Je suis sûre qu'un avocat, mettons, ça parle à ses clients... oui un avocat, faut que ça plaide des causes quand même. Ça prend quand même un langage... »

« Mettons quelqu'un qui est pour l'interurbain. Tu appelles pis c'est elle qui fait l'interurbain, ça prend quand même un langage assez soigné, je veux dire. »

« L'annonceur de radio, i' possède bien son français pis l'ouvrier, c'est un peu joual, hein? »

Toutefois, nous croyons qu'il est important de souligner à quel point sont liées les variables de comportement et de personnes sociales, à savoir que la situation et le statut social d'un individu entraînent un certain type de comportement et un langage approprié à ce comportement. Ceci renvoie à la notion de compétence linguistique telle qu'elle fut élaborée par Bourdieu (1977, p. 25), c'est-à-dire que pour s'exprimer, se faire entendre, un individu doit acquérir la maîtrise d'un ensemble de règles à la fois grammaticales et culturelles » (Laberge, 1977, p. XV).

Donc, l'intuition de Martin et al à savoir que « la langue est jugée comme un tout » peut aussi être démontrée, c'est-à-dire que les critères d'évaluation qui sous-tendent un jugement tel que « Lui, i' parle bien » renvoient à des données linguistiques aussi bien qu'à des données sociologiques. Faut-il ajouter que les grammairiens Wagner et Pinchon dans leur introduction à la Grammaire du français classique et moderne (1962, p. 5) avaient bien vu le rapport entre langue et comportement bien qu'ils parlent de ce rapport en termes de « tenue » :

« La correction du langage s'harmonise naturellement avec celle de la tenue. L'une et l'autre sont des valeurs conventionnelles qu'on observe avec d'autant plus de soin qu'on se fait une idée plus haute de la politesse. Elles ornent l'homme partout où des gens de goût s'efforcent de donner un « style » à la vie en société. Ce style change d'ailleurs avec les époques et les milieux. Les conventions du bon usage sont peut-être moins durables que celles de la bonne tenue; mais sous toutes les formes que la modernité leur a successivement fait prendre, on les respecte sous peine de déchoir. »

En dernier lieu, j'ajouterai que nos locuteurs, bien qu'ils soient de classes sociales différentes, ont tous utilisé les mêmes types de critères pour l'évaluation de la langue. C'est à ce titre qu'ils peuvent être considérés comme faisant partie de la même communauté linguistique, cette dernière « se définissant moins par un accord explicite quant à l'emploi des éléments du langage que par une participation conjointe à un ensemble de normes » (Labov, 1976, p. 187). Malgré que cette homogénéité des attitudes de nos locuteurs face à la langue puisse apparaître surprenante*, nous croyons que cela peut s'expliquer par le rôle joué par l'école qui ne parle jamais de la langue parlée en termes de « niveaux de langue » ou de « styles », mais, qui, au contraire, étiquette un certain nombre de productions linguistiques comme étant ou « bien » ou « mal ». L'école ne fait jamais référence à des situations sociales différentes; elle présente la langue comme étant « une » et « indivisible » – ce qui est bien est bien, ce qui est mal est mal – transmettant ainsi des valeurs qui sont conformes à la norme légitime et uniquement à cette norme. S'effacent alors les différences entre classes sociales, l'école ayant bien joué son rôle.




* Oui, surprenante, car ces jeunes sont issus de milieux sociaux complètement différents. Cependant, les résultats rapportés ici ne concernent que les attitudes touchant l'évaluation de la langue parlée en général. En poussant plus à fond notre recherche, nous avons tenté de voir si l'évaluation que les jeunes faisaient de leur propre façon de parler était semblable selon les classes sociales. C'est précisément à ce niveau que s'opère un clivage des plus importants : les adolescents de Sainte-Foy estiment que leur façon de parler est « ordinaire », « comme tout le monde », tandis que ceux de Saint-Sauveur considèrent, lorsqu'ils se comparent à la communauté linguistique québécoise, qu'ils parlent « mal », mais que par rapport à leur milieu social immédiat (chez nous, nous autres) ils parlent « correct ». Concernant cette seconde partie de l'étude, on peut consulter les pages 51 à 67 de ma thèse, Le français parlé : Analyse des attitudes des adolescents de la ville de Québec selon les classes sociales, Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, publication B-94, 1980. [retour au texte]




BIBLIOGRAPHIE

BOURDIEU, P. (1977), « L'économie des échanges linguistiques », Langue française, no 34, pp. l7 à 34

BOURDIEU, P. et coll. (1977), « Linguistique et sociologie du langage » Langue française, no 34, pp. 35-51.

LABERGE, S. (1977), Étude de la variation des pronoms sujets définis et indéfinis dans le français parlé à Montréal, thèse de doctorat, Département d'anthropologie, Université de Montréal

LABERGE, S. et CHIASSON-LAVOIE, M. « Attitudes face au français parlé à Montréal et degrés de conscience des variables linguistiques », éd. R. Darnell, Linguistic Diversity in Canadian Society, Edmonton-Canada, pp. 89 à 126

LABOV, W. (1976), Sociolinguistique, Paris, Éditions de Minuit, collection Sens commun, 459 pages

MARTIN, A., HAMERS, J. et GODIN, J. « L'évaluation de la compétence linguistique et du vocabulaire actif des étudiants de première session au niveau collégial » (rapport de recherche), Éditeur officiel du Québec, août 1978, 126 pages

WAGNER, R.L. et PINCHON, J. (1962), Grammaire du français classique et moderne, Paris, Hachette, 640 pages




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