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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 10

L'aménagement linguistique du Québec



Conférenciers : Jean-Claude CORBEIL, secrétaire, Conseil international de recherche et d'étude en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA)
Denise DAOUST-BLAIS, chef du Service de la recherche sociolinguistique, Office de la langue française



On entend par aménagement linguistique l'effort délibéré et organisé d'un État pour « solutionner » des problèmes linguistiques le plus souvent de niveau national. L'aménagement peut porter soit sur le « corpus », c'est-à-dire sur les éléments de la langue elle-même, soit sur le « statut », c'est-à-dire sur les situations d'utilisation de cette langue et son interrelation avec d'autres langues.

Jean-Claude Corbeil dans son intervention estime qu'il est devenu nécessaire aujourd'hui de prendre un recul par rapport à l'application quotidienne des dispositions de la Charte. En ce sens, il faut renouer avec les intentions premières et le contexte général de l'aménagement linguistique du Québec dans les années soixante-dix. Ce faisant nous ne pouvons oublier que ce qui sous-tend la Charte de la langue française c'est un projet global de société dont l'objet est le statut et la qualité de la langue française au Québec.

L'exposé de Denise Daoust-Blais dégage les grandes orientations adoptées, à la suite de l'orientation générale donnée par la Charte de la langue française, par l'organisme responsable de la mise en œuvre de la loi, l'Office de la langue française.

Soucy D. Gagné, président de SORECOM a animé cet atelier.







« L'aménagement linguistique du Québec,
cinq ans après l'adoption de la Charte
de la langue française »



Jean-Claude CORBEIL



Le thème qu'on nous propose ce matin se prête à de nombreux développements selon les intérêts de chacun et les différents points de vue d'où l'on peut se placer pour en traiter.

Pour ma part, j'estime qu'il est devenu nécessaire aujourd'hui de prendre du recul par rapport à l'application au jour le jour des dispositions de la Charte de la langue française, pour retrouver la perspective d'ensemble où chaque élément acquiert son sens et d'où les attaques contre la politique linguistique du Québec peuvent se comprendre et s'interpréter. L'inconvénient d'une loi est de s'écrire par articles, donc de fractionner une stratégie globale en une mosaïque de dispositions, ce qui entraîne comme conséquence une lecture éclairée de la loi et des débats d'interprétation de plus en plus byzantins, article par article, alinéa par alinéa, à la limite et souvent mot par mot.

Je vous propose donc comme exercice aujourd'hui de renouer avec les intentions premières et le contexte général de l'aménagement linguistique du Québec dans les années soixante-dix.

L'aménagement linguistique suppose un projet global de société, explicite ou implicite, et en découle directement. Pour tous les États, et à toutes les époques, la problématique de l'aménagement linguistique comporte trois caractéristiques essentielles : elle est complexe, en ce sens qu'elle est susceptible de toucher toutes les formes de communications institutionnalisées; elle est vitale, en ce sens qu'elle concerne un élément primordial de la personnalité de chaque citoyen et de chaque groupe ethnique; elle est mouvante, sans cesse influencée par l'évolution de la situation sociodémographique, sociolinguistique et sociopolitique du pays.

Au Québec même, de quels principes découle l'aménagement linguistique, principes qui se sont dégagés et précisés peu à peu tout au long d'une quinzaine d'années de travaux et de discussion, comme nous le rappellerons plus tard?

Les Québécois ont pris conscience qu'ils constituaient une société à part entière, dotée d'un territoire, d'un ensemble d'institutions, d'une identité culturelle particulière, comprenant plusieurs groupes ethniques minoritaires d'origine différente : groupe amérindien et inuk des premiers occupants, groupe britannique introduit par la Conquête, groupe des immigrants. La langue principale de cette société étant le français, il est apparu naturel et légitime d'assurer à cette langue le statut de langue officielle de l'État québécois, clé de voûte de l'aménagement linguistique du Québec. Face à la langue officielle, toutes les minorités doivent être traitées sur un pied d'égalité, non dans le dessein de les assimiler, mais plutôt de les intégrer à la société québécoise en les faisant participer à la vie et à la culture de la majorité, tout en leur offrant la possibilité de maintenir certains aspects de leur culture d'origine, dont au premier chef leur langue, leur religion et leurs institutions culturelles. Cette manière de concevoir la société québécoise entre souvent en contradiction et en conflit avec la conception fédérale actuelle du Canada, où la société est dite canadienne, caractérisée par le multiculturalisme, dont la langue principale est l'anglais, les langues officielles le français et l'anglais, mais seulement dans les institutions relevant du gouvernement fédéral. Politiquement, cette société canadienne est dotée d'un gouvernement central et de dix gouvernements provinciaux égaux entre eux, même si ces « provinces » sont loin d'avoir le même poids économique et démographique. La politique en matière d'éducation et de culture, donc en matière de langue et de traitement des minorités linguistiques, relève en principe des gouvernements provinciaux d'après la Constitution de 1867 toujours en vigueur. Une partie de la population québécoise, surtout la minorité anglophone, s'identifie plus spontanément à la société « canadienne » qu'à la société « québécoise », ce qui constitue une source intarissable de contestations du projet de société québécoise, notamment en matière d'éducation et de langue.

La mise en place d'un plan d'aménagement linguistique implique au moins trois moments successifs : la connaissance précise et objective de la situation sociolinguistique de départ, la définition de la situation souhaitable, qui délimite l'objectif à atteindre, la mise en place d'une stratégie efficace et contrôlable propre à permettre l'atteinte de l'objectif, qui est au Québec d'assurer au français le statut de langue officielle. La conception de cette stratégie suppose une théorie de ce que j'ai récemment appelé « la régulation linguistique », c'est-à-dire une connaissance du processus social par lequel une langue dans une situation de multilinguisme, une variante d'une langue dans une situation de variation linguistique interne prédomine sur les autres langues ou sur les autres variantes. C'est ainsi qu'au Québec, nous avons reconnu l'importance des communications institutionnalisées en aménagement linguistique et axé en conséquence la politique linguistique sur l'usage généralisé et prédominant, dans certains cas exclusifs, du français comme langue de la législation et de la justice, comme langue de l'Administration et des organismes parapublics, comme langue de travail et des entreprises, comme langue du commerce et des affaires, comme langue d'enseignement, pour tous les citoyens québécois, avec privilège consenti d'un enseignement en anglais pour la minorité historique de cette langue, mais non pour les immigrants, quelle que soit leur langue d'origine. D'où la Charte de la langue française votée en 1977, qui s'est vue amputée de son chapitre sur la législation et la justice par jugement de la Cour supérieure du Québec en date du 13 décembre 1979 et dont l'article 73, dont nous parlerons plus loin, vient d'être amendé par décision de la même Cour. La Charte prévoit des mécanismes précis d'application et a confié à des organismes le soin d'en surveiller le respect. D'où les accusations de « police linguistique » qui sont régulièrement formulées contre eux. Mais à quoi sert une loi si personne n'a l'autorité de la faire appliquer? Elle devient alors rapidement inopérante, comme on peut le constater par la lenteur d'application de la Loi sur les langues officielles du Canada ou comme on l'a vu pour le chapitre de la langue du travail de la loi 63. En somme, ce n'est pas pour le plaisir de la chose qu'il existe des organismes et des programmes d'application de la politique linguistique, mais bien pour atteindre l'objectif visé. Si on peut discuter la manière dont les organismes accomplissent leurs mandats, il n'est pas opportun d'en remettre l'existence en cause, à moins que l'on veuille ainsi atténuer ou ralentir les effets recherchés par la loi.

Le principe général du français, langue officielle, est nuancé par d'autres préoccupations tout aussi importantes pour le citoyen et pour l'État. Ainsi, par souci de la protection du consommateur, l'usage de l'anglais et d'autres langues est autorisé chaque fois qu'il s'agit d'informer ou de servir un citoyen, dans des circonstances comme les services de santé, les services sociaux, les services professionnels, les contrats d'adhésion, les inscriptions sur les produits, les modes d'emploi, etc. La seule obligation à respecter est la présence du texte français ou l'existence du document en français ou la possibilité d'obtenir le service en français. L'épanouissement culturel des minorités a suscité le programme d'enseignement des langues d'origine (PELO), l'ouverture des ondes de Radio-Québec à toutes les minorités, la possibilité d'utiliser leurs langues, en plus du français, dans leurs commerces, leurs associations, leurs institutions. Enfin, la nécessité des communications avec l'extérieur du Québec, pour des fins aussi bien politiques que culturelles ou économiques, entraîne l'usage de l'anglais ou d'une autre langue, donc l'exigence de cette compétence pour certains postes et certaines fonctions dans l'entreprise ou dans la fonction publique, exigence cependant dont il faut démontrer la pertinence. Dans le concret de la vie, le respect de ces principes annexes doit inspirer l'interprétation étroite du texte même de la loi. Ici, tout particulièrement, c'est l'esprit qui doit l'emporter sur le texte.

Pour compléter ce rapide retour aux sources, il faut rappeler que l'aménagement linguistique du Québec concerne aussi les francophones hors Québec. Le fait que le Québec constitue le foyer principal d'affirmation, d'illustration et de défense de la culture française au Canada et en Amérique du Nord, le fait qu'il met son poids économique et politique au service de cette cause, dans la limite étroite de ses moyens dans le système fédéral actuel, entraîne comme conséquence un changement d'attitude et de stratégie de la part des minorités francophones hors Québec, dont le signe le plus net est la création de la Fédération des francophones hors Québec et la vigueur nouvelle de leurs positions au moment du débat sur le « rapatriement » de la Constitution canadienne. Notre position à leur égard est complexe : dans l'ensemble canadien, nous constituons avec eux une même minorité; mais nous possédons un État où nous sommes la majorité et d'où, en invoquant le sort confortable de la minorité anglophone au Québec et celui également de toutes les autres minorités, nous pouvons chercher à améliorer leur situation dans les autres provinces; en somme, nous nous sentons solidaires d'eux et nous avons conscience de nos responsabilités aussi bien à l'égard de la survie et de l'épanouissement de la culture française en Amérique du Nord, où le Québec est le creuset d'émergence d'une culture américaine originale, qu'à l'égard du sort qui est le leur dans les autres provinces en tant que minorités culturelles, surtout en ce qui concerne l'accès à l'école française pour leurs enfants et à l'usage du français dans les services et les organismes de l'Administration.

Peut-être voit-on mieux maintenant en quoi l'aménagement linguistique du Québec découle d'une conception globale de la société québécoise, c'est-à-dire de la manière dont les Québécois veulent vivre chez eux : leur adhésion massive à la Charte de la langue française démontre bien qu'elle rejoint leurs aspirations. Peut-être voit-on mieux également en quoi ce projet de société peut contredire le projet de société canadienne.

Le débat récent au sujet de l'accès à l'école anglaise, dont la première manche s'est terminée avec la ratification de la nouvelle Constitution canadienne, dont la deuxième s'est achevée avec le jugement Deschênes, dont la troisième est aujourd'hui devant les tribunaux, puisque le Québec a interjeté appel de ce jugement, nous servira d'exemple concret pour illustrer cet aspect de la question.

L'objet du débat est le paragraphe a) de l'article 73 de la Charte, qui se lit comme suit : « Par dérogation à l'article 72, peuvent recevoir l'enseignement en anglais, à la demande de leur père et de leur mère, a) les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec, l'enseignement primaire en anglais ». Le complément circonstanciel « au Québec » a pour effet d'obliger les parents anglophones des autres provinces du Canada a envoyer leurs enfants à l'école française lorsqu'ils émigrent au Québec. C'est ce qu'on a appelé par la suite « la clause Québec ». Pourquoi cette mesure? Elle provient d'une double préoccupation : traiter de la même manière tous les immigrants, donc toutes les minorités ethniques du Québec, et ne plus faire de distinction entre les immigrants de langue anglaise et ceux d'autres langues comme dans la loi 22; favoriser l'amélioration du sort scolaire des minorités francophones hors Québec en offrant aux provinces dont les ressortissants auraient à se plaindre de la clause Québec des accords de réciprocité : les anglophones venant d'une autre province auraient accès à l'école anglaise si le gouvernement de leur province d'origine s'engage à assurer aux francophones y résidant l'accès à l'école française. Aucune province n'a accepté un semblable accord.

Le paragraphe a) de l'article 73 était constitutionnel au moment de son adoption et l'est demeuré cinq ans. Entre-temps, le gouvernement fédéral s'est porté à la défense des immigrants anglophones, sous couvert de la protection des droits des minorités anglophones et francophones du Canada, donc au nom d'une conception canadienne de la société. Les grandes lignes de la stratégie fédérale ont été les suivantes. Première étape, mise au point progressive de l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, dont le paragraphe n° 1 se lit comme suit : « Les citoyens canadiens : a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident, b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province ont, dans l'un ou l'autre cas, le droit d'y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue ». Le paragraphe 3 a) stipule que ce droit « s'exerce partout dans la province où le nombre des enfants (...) est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l'instruction dans la langue de la minorité. Deuxième étape : mise au point de l'article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés, qui se lit comme suit : « La Charte canadienne des droits et libertés garantit les droits et libertés qui y sont énoncés. Ils ne peuvent être restreints que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d'une société libre et démocratique ». La référence à un projet de société est on ne peut plus explicite et il revient au Québec de prouver que l'article 73 a) de sa Charte de la langue française est une restriction « raisonnable », « dans le cadre d'une société libre et démocratique ». Troisième étape, l'insertion de la Charte canadienne des droits et libertés dans la Constitution canadienne, dont l'article 52 stipule qu'elle est « la loi suprême du Canada; elle rend inopérantes les dispositions incompatibles de toute autre règle de droit ». Quatrième étape : accord des provinces, sauf du Québec, sur les modalités du rapatriement de la Constitution (5 novembre 1981) et vote de la Loi constitutionnelle du Canada le 2 décembre 1981 par le Parlement d'Ottawa malgré le refus réitéré du Québec d'y adhérer. La contestation de l'article 73 a) de la Charte de la langue française pouvait donc s'inscrire devant les tribunaux, en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés et en vertu de la Loi constitutionnelle du Canada. Tout était bien prêt. Le juge Deschênes a donc déclaré que l'article 73 a) était inconstitutionnel, en fait il aurait mieux valu, par respect pour l'histoire, déclarer que l'article 73 a) était devenu inconstitutionnel de par la volonté expresse du gouvernement fédéral.

Il s'agit vraiment ici d'un conflit entre deux conceptions de la société, deux conceptions des droits et devoirs de la majorité et des minorités. Cela est si vrai que le juge Deschênes n'a pas hésité à traiter la société québécoise de société totalitaire à cause de l'article 73 a), bien qu'il ait été voté par un parlement légitime d'une société que nous continuons à considérer comme libre et démocratique. Le Québec a ainsi perdu une part de son pouvoir de se définir en tant que société. Quant aux minorités francophones hors Québec, il faudra attendre qu'elles inscrivent leurs propres procès devant les tribunaux pour savoir si la nouvelle Charte canadienne des droits et libertés change quelque chose à leur sort actuel.

L'affaire de la clause Québec est également révélatrice des tendances que l'on peut observer au Québec au sujet de la politique linguistique proprement dite. Depuis qu'elle a été formulée d'une manière détaillée, précise, technique, dans un texte de style juridique comportant un grand nombre d'articles, les citoyens du Québec, surtout les francophones, ont considéré que l'affaire était réglée, que leur rôle était terminé, que c'était maintenant l'affaire des fonctionnaires, des ministres et des tribunaux. On assiste donc à une démobilisation de la collectivité à l'égard de la politique linguistique, alors qu'il est encore trop tôt pour penser que la situation linguistique de départ a été significativement modifiée dans les faits, trop tôt pour juger que les objectifs de la Charte de la langue française ont été atteints. D'autre part, à cause même de l'existence de la Charte de la langue française, les questions linguistiques sont devenues des questions de détail, portant sur l'interprétation ou la portée de tel ou tel article de la loi, à la manière des querelles de clôture d'autrefois. Ces deux tendances expliquent l'apathie de l'opinion publique au lendemain du jugement Deschênes : pour le citoyen ordinaire, aux prises avec la crise économique, il s'agit d'un détail de la loi, d'un épisode de l'éternelle querelle entre Québec et Ottawa, dont les grands chefs s'occupent avec délectation. Il faudra bien pourtant revenir un jour aux grands objectifs de la société québécoise et aux grands principes dont nous nous sommes réclamés jusqu'à maintenant pour la concevoir, depuis la révolution qualifiée de « tranquille » sans doute par un observateur fin psychologue qui connaissait notre placidité.

Il faut, en effet, remonter au début des années soixante pour voir s'amorcer sérieusement le débat sur le statut de la langue française au Canada d'abord et au Québec ensuite. Car l'aménagement linguistique du Québec tel que nous le concevons aujourd'hui est l'aboutissement d'un long cheminement des idées et des opinions au sujet de la langue française et, d'une manière plus globale, au sujet de l'avenir du Québec et des francophones en Amérique. Une documentation importante s'est ainsi accumulée au fil des années, dont il est opportun d'énumérer rapidement les sources principales, qui coïncident avec les temps forts du débat :

  • les travaux et études de la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada, de même que les tranches successives du rapport de la Commission publiées à partir de 1965 jusqu'en 1970;

  • les travaux et études de la Commission Gendron sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, de même que le texte du rapport lui-même publié en décembre 1972;

  • le débat houleux autour du projet de loi 63, d'octobre à novembre 1969, que l'on peut suivre dans les journaux de l'époque et dans la Gazette officielle du Québec. C'est, entre autres choses, le moment où se pose crûment la question de la langue d'enseignement au Québec et où apparaît la notion de langue de travail;

  • la définition du programme électoral du Parti libéral de Robert Bourassa et du Parti québécois de René Lévesque : l'un conduira à la loi 22, l'autre à la loi 101.

  • les débats relatifs à l'adoption de la loi 22, en juillet 1974, que l'on peut suivre par le compte rendu dans la Gazette officielle du Québec des travaux de la commission parlementaire et celui de la discussion des articles du projet de loi au Parlement.

  • le texte du Livre blanc sur « la politique québécoise de la langue française », publié par le gouvernement Lévesque en mars 1977 et qui expose les grandes lignes de la Charte de la langue française.

  • les débats relatifs à l'adoption de la loi 101, en août 1977, tels qu'ils apparaissent dans le compte rendu des travaux de la commission parlementaire et celui de la discussion des articles de la loi au Parlement paru à la Gazette officielle du Québec.

  • les travaux et études de la Commission Pépin Robarts sur l'unité canadienne, de même que le texte du rapport lui-même paru en trois tranches en 1979.

  • les travaux et études de l'Office et du Conseil de la langue française sur les aspects les plus divers de la question linguistique : terminologie, sociolinguistique, démographie, économie, politique linguistique des États, etc.

Il est évident, au vu de cette abondante documentation, que personne ne peut aborder le débat linguistique à partir de zéro. Les opinions les plus diverses se sont exprimées et ont été discutées, les études les plus variées et les mieux fouillées sont disponibles, réparties sur une période relativement assez longue pour qu'on puisse les comparer et suivre l'évolution à la fois de la situation et des idées. L'amateurisme et le spontanéisme n'ont plus leur place dans ce débat, à moins d'accepter de le voir revenir sans cesse au point de départ comme le rocher de Sisyphe.

Ce qui frappe, lorsqu'on retrace l'évolution des idées au travers de cette documentation, c'est la continuité des aspirations chez les Québécois et la recherche progressive des moyens de les réaliser. Malgré les divergences, l'impression d'un mouvement vers un accord profond se dégage nettement. Accord pour le français, langue officielle du Québec, contre le bilinguisme institutionnalisé et généralisé. Accord pour l'omniprésence du français dans l'étiquetage, l'affichage public, la publicité, les services publics, contre l'unilinguisme anglais. Accord pour que le français devienne une langue de promotion et de succès dans le monde du travail et de l'économie, au lieu d'être une langue de seconde zone face à l'anglais. Accord pour que les minorités, y compris la minorité anglaise, s'intègrent et participent à la culture québécoise, au lieu de l'ignorer ou de tenter de la noyer par le nombre, mais en même temps et sans contradiction, accord pour que les minorités culturelles maintiennent le contact avec leur culture d'origine, sans devoir s'assimiler à la manière du melting pot américain. Pendant la même période, on note que les anglophones du Québec s'intéressent peu à cette effervescence d'idées et n'en tirent pas les conclusions quant à leur propre avenir. Il se crée ainsi un hiatus considérable au sujet de ce que sera la société québécoise entre les francophones et les anglophones du Québec.

Au regard de la documentation disponible relative à l'aménagement linguistique du Québec, je propose à votre attention une impression et une remarque personnelles. J'ai l'impression que le dossier linguistique du Québec, dans ses éléments, ses nuances, sa dynamique, ses fondements, son évolution, est mal connu du public en général, et surtout, ce qui est plus préoccupant, très mal connu des jeunes. Il ne semble pas que cette question, intéressante en soi et touchant de très près l'histoire contemporaine du Québec et du Canada, soit étudiée, par exemple au niveau du cégep ou de l'université. Je remarque d'autre part que la théorie et la pratique de l'aménagement linguistique, au Québec ou dans les autres pays, ne soulève que peu d'intérêt chez les linguistes québécois. Il y a pourtant là nombre de sujets à creuser et qui concernent de très près et d'une manière pressante non seulement le Québec, mais beaucoup d'autres pays, dont tous les pays arabes, tous les pays d'Afrique noire, les pays scandinaves, la Belgique, la Grèce, la Yougoslavie, la Chine, l'URSS, pour ne citer que ces exemples, en fait tous les pays où existe une situation de multilinguisme. Il s'agit d'un vaste champ d'investigation, dont une face est pragmatique – assurer la coexistence de plusieurs langues sur le même territoire ou adapter une langue à des fonctions nouvelles – et l'autre théorique, comment fonctionne la concurrence linguistique ou comment agir sur l'usage linguistique. On pourrait même aller plus loin et établir une similitude entre les phénomènes liés à la variation linguistique, tout particulièrement la concurrence entre les normes à l'intérieur d'une même langue, et ceux liés au multilinguisme. Ce ne serait pas faire preuve de chauvinisme que de prendre comme terrain d'observation et comme point de départ l'expérience québécoise, mais au contraire profiter d'une situation exceptionnellement favorable à l'observation participante, pour utiliser une expression chère aux anthropologues. Évidemment, ce n'est pas un sujet à la mode chez les gourous de la sociolinguistique, du moins pas encore, mais ça viendra, soyez en certains, peut-être un peu trop tard pour nos linguistes et nos étudiants, comme il est arrivé pour la terminologie, qu'on enseigne aujourd'hui un peu partout alors que les besoins s'estompent. Faudra-t-il qu'un Américain vienne étudier le language planning du Québec pour que nos linguistes s'y intéressent? Remarquons que des Mexicains et des Africains sont déjà venus en mission au Québec pour examiner l'un ou l'autre aspect de notre politique linguistique, dans l'espoir d'y trouver une source d'inspiration pour la solution de leurs propres problèmes. Il y a tout de même là quelque chose de paradoxal : alors que nous avons acquis une expérience collective originale et très documentée en matière d'aménagement linguistique, nous ne disposons d'aucun spécialiste universitaire capable d'en traiter, avec hauteur de vue, détachement et compétence, d'en extraire et d'en exposer des principes théoriques propres à faire mieux comprendre le rôle des langues dans l'organisation sociale, d'illustrer la manière dont on peut trouver des solutions réalistes aux situations de multilinguisme ou la manière dont se régularisent les comportements linguistiques dans les sociétés complexes.

Ce qui m'amène au troisième et dernier volet de mon exposé.

L'aménagement linguistique du Québec ne se réduit ni à l'adoption de la Charte de la langue française, ni à son application mécanique. La Charte détermine le statut de la langue française en la déclarant langue officielle et en fixant les domaines où son utilisation est obligatoire. Mais reste entière la question de la langue elle-même, du choix des éléments linguistiques qui seront, devront ou devraient être utilisés. Il serait tout de même contradictoire que l'application de la politique linguistique n'implique pas un effort de redressement qualitatif de la langue française au Québec.

Là-dessus, les idées sont loin d'être claires actuellement.

Il semble bien que les deux thèmes centraux soient la détermination d'une norme québécoise de la langue française et la légitimité de la normalisation. Dans l'un et l'autre cas, il faut considérer le réel, c'est-à-dire ce qui se vit effectivement au sein de la société québécoise, et la théorie, c'est-à-dire les opinions des uns et des autres, commun des mortels ou spécialistes, soit sur ce qui se passe, soit sur la manière dont les choses devraient se passer. La divergence entre ces deux aspects du même phénomène est considérable aujourd'hui et compromet le contenu proprement linguistique de l'aménagement linguistique.

Prenons le cas de la norme. Dans les faits, il existe une norme québécoise de la langue française et le consensus s'est fait récemment sur sa légitimité. Elle se situe entre les deux extrêmes d'une langue populaire vilipendée depuis longtemps sous l'étiquette du joual et un alignement systématique sur le français de Paris, surtout en ce qui a trait à la prononciation. Ses caractéristiques relèvent davantage de la phonétique et du vocabulaire que de la morphologie ou de la syntaxe. Elle correspond à l'usage des locuteurs instruits et urbains et constitue de fait une norme dominante, dont l'existence est constante dans toutes les langues des sociétés complexes. Elle n'est pas décrite, du moins pas d'une manière exhaustive, ce qui ne l'empêche pas d'être et de remplir sa fonction régulatrice, mais ce qui gêne les diffuseurs de la langue, ceux qui au jour le jour doivent choisir ou juger entre les différents styles d'une même langue, comme les enseignants du primaire et du secondaire, les journalistes, les publicitaires, les rédacteurs, les animateurs de la radio et de la télévision, parce qu'ils ne disposent pas de sources fiables pour régler les problèmes un à un, puisque les seuls ouvrages de référence dont ils disposent aujourd'hui sont français et parisiens.

Voilà pour les faits. Voyons la théorie maintenant élaborée et diffusée en général par les linguistes. Notons d'abord, et la remarque est fondamentale, que la sociolinguistique est apparue dans des sociétés industrialisées dont les langues sont fixées et décrites depuis très longtemps. En réaction, la sociolinguistique s'est attachée à la description des usages différents d'une même langue et à l'analyse des modalités de leur coexistence dans le processus social de la communication. Elle a été ainsi amenée à contester l'impérialisme de la norme dominante, d'où le glissement prévisible vers la contestation de la nécessité même d'une norme dominante. On délimite ainsi un premier champ théorique où la discussion et les idées sont pour le moins confuses : on ne peut nier qu'il existe dans les faits à la fois une norme linguistique dominante, des normes sociales différentes, plus ou moins nombreuses et plus ou moins divergentes de la norme dominante; on ne peut nier également que la concurrence entre les normes soit le signe extérieur de la concurrence entre les différents sous-groupes sociaux d'une même société et qu'il y ait une relation entre le succès personnel et la maîtrise de la norme dominante, d'où, d'une part, le besoin d'une théorie sociolinguistique qui permettrait de comprendre comment fonctionne la langue comme phénomène social et non comme strict système combinatoire d'éléments et comment se régularisent les comportements linguistiques des membres de la communauté linguistique; d'où, d'autre part, la discussion sur le choix de la norme qui sera acceptée comme norme dominante et sur les attitudes à l'égard des autres normes existantes, ce qui fait partie aussi, à proprement parler, de l'aménagement linguistique. Sur ce dernier point, on remarque que les sociolinguistes, surtout montréalais, ont eu tendance à favoriser la description du français populaire parlé de Montréal et que personne ne semble se préoccuper de décrire l'usage québécois collectivement valorisé, écrit et parlé. À cause de ce choix, les discussions sont souvent en porte à faux.

Les idées ne sont pas plus claires au sujet de la normalisation. À cet égard, il semble bien que prévaut, chez la majorité des locuteurs, la crainte de voir une autorité quelconque, l'Office de la langue française par exemple, intervenir arbitrairement dans l'usage personnel de chaque locuteur. Ce n'est pourtant pas ainsi que le problème se pose, dans la réalité. En fait, la communication ne poursuit pas les mêmes objectifs, donc ne fait pas face aux mêmes contraintes, selon qu'il s'agit d'une communication individualisée ou d'une communication institutionnalisée. Dans la communication individualisée, le locuteur est entièrement libre d'utiliser la langue comme il l'entend et de choisir les mots qui lui plaisent. Rigoureusement, personne ne peut l'en empêcher. Il est le maître absolu de son usage et il exerce cette liberté à ses risques et périls. Dans la communication institutionnalisée, l'émetteur doit tenir compte d'un certain nombre de contraintes dont les sources les plus importantes sont l'efficacité de la communication, le respect des lois surtout en ce qui concerne la protection du consommateur et l'image de marque qu'il veut projeter de lui-même. La normalisation ne concerne que les communications institutionnalisées. Elle a surtout comme fonction soit d'assurer l'efficacité de la communication en mettant tout le monde d'accord sur l'usage d'un même terme pour une même chose, soit d'éviter la possibilité de fraudes terminologiques dans le commerce des objets et des services.

La normalisation est l'un des aspects les plus délicats de l'aménagement linguistique, mais un aspect nécessaire. Ici aussi, on note que les théories et les opinions sont demeurées superficielles. On pourrait prendre le recul nécessaire et arriver à des conclusions plus justes en examinant d'autres situations sociolinguistiques, par exemple les travaux sur les langues scandinaves pour les épurer des influences de la langue danoise, les travaux relatifs au renouveau de la langue macédonienne en Yougoslavie, ou encore tout le problème de la modernisation des langues africaines qui implique une politique de standardisation et une diffusion massive de néologismes.

L'aménagement linguistique, au Québec comme ailleurs, comporte inévitablement un contenu proprement linguistique, ce qui a pour effet de modifier l'usage linguistique, d'abord dans les communications institutionnalisées, puis, par ricochet, dans les communications individualisées. C'est, en définitive, sa finalité ultime.

On voit donc, par ce long exposé, que l'aménagement linguistique du Québec est un processus toujours en cours, qui exige de la part des citoyens une vigilance constante aussi bien à l'égard de la manière dont la Charte est appliquée qu'à l'égard des tentations d'en modifier le contenu. Malheureusement, il apparaît nettement que le dossier s'est fonctionnarisé et qu'il s'est réduit à l'application morcelée des articles de la Charte. Nous courons alors le danger de perdre de vue les grands objectifs et les grands principes qui l'ont inspirée, d'oublier qu'il s'agit d'abord et avant tout d'un élément important d'un projet global de société, dont l'objet est le statut et la qualité de la langue française au Québec.







La politique d'aménagement
linguistique du Québec :
stratégies générales d'intervention



Denise Daoust-Blais



Le Québec, comme on le sait, a déjà une tradition bien établie en matière d'aménagement linguistique. En effet, avec la création du premier Office de la langue française en 1961, le gouvernement du Québec manifestait, de manière officielle, son intention de modifier le visage linguistique du Québec en confiant à l'Office de la langue française le mandat de veiller à l'enrichissement et à la correction de la langue française au Québec. Le gouvernement d'alors consacrait ainsi une volonté collective de préserver la nation par le biais de la langue française et se faisait par ce fait, l'allié d'une grande partie de l'élite socioculturelle québécoise ainsi que de nombreux groupes et associations qui œuvraient alors dans le même esprit.

Le mandat de ce premier Office de la langue française était très vaste et englobait virtuellement le contenu de l'orientation de toute la législation linguistique subséquente. L'Office avait, entre autres, le pouvoir d'inciter les entreprises à faire usage du français, de promouvoir l'utilisation du français dans l'affichage, de proposer des modifications toponymiques.

En fait, ce premier Office se limita à deux champs d'action dans l'esprit d'une valorisation d'une certaine variété de français qui correspondait, à peu de choses près, au français de France.

Il s'attaqua à la correction du français parlé au Québec et à la francisation de la terminologie scientifique et technique. Il diffusait régulièrement des bulletins normatifs qu'il envoyait aux établissements d'enseignement, aux entreprises et aux médias, attirant l'attention sur les différences entre les usages québécois et français et fournissant des lexiques qui visaient à remplacer par des termes adéquats certaines expressions couramment utilisées.

Cette première tentative officielle en matière d'aménagement linguistique était donc centrée sur la langue elle-même, sur son essence, sur son évolution. Il s'agit donc bien d'une politique d'aménagement du corpus.

Pourtant, en établissant ses premiers contacts avec le monde des affaires, en s'occupant de mettre à la disposition des intéressés les termes scientifiques et techniques français, le premier Office de la langue française préparait le terrain à un type d'action visant la valorisation socioéconomique et sociolinguistique du français dans la société québécoise et particulièrement dans le monde des affaires. Cette première intervention ouvrait en fait la voie à une politique d'aménagement du statut de la langue.

Par la suite, au fur et à mesure que le contexte social du Québec se modifiait et que les revendications socioéconomiques et socioculturelles des francophones devenaient de plus en plus articulées et pressantes, les politiques officielles en matière d'aménagement linguistique allaient davantage mettre l'accent sur la promotion du français dans le monde socioéconomique.

Parallèlement, les attitudes à l'égard de la norme et de la qualité du français allaient se modifier jusqu'à donner lieu à une valorisation de la langue française parlée au Québec. Ainsi, au cours des années 70, malgré le fait que le français de France demeure toujours la base de comparaison et qu'il soit souvent perçu comme « meilleur » que le français parlé au Québec, de plus en plus de Québécois aspirent à un idéal de langue québécoise1.

En s'adaptant à ce contexte social, les politiques d'intervention en matière linguistique allaient s'orienter de plus en plus vers une action portant sur la promotion sociale du français. Après les lois 63 (1969) et 22 (1974), la Charte de la langue française allait, en 1977, asseoir les fondements d'une nouvelle ère en matière d'aménagement linguistique en instaurant des mesures visant à changer le statut socioéconomique et sociolinguistique du français.

1.1.

La Charte de la langue française et les deux types d'aménagement linguistique

La Charte de la langue française est en fait l'aboutissement d'une longue réflexion sur les questions en matière d'aménagement linguistique et elle résume pratiquement toute l'expérience québécoise en ce domaine. C'est cette expérience passée qui a, en fait, permis la rédaction d'un texte de loi qui énonce clairement, non seulement les objectifs visés, mais qui énumère aussi certains des moyens d'action que doivent utiliser les personnes et organismes touchés. On établit même un échéancier général et on prévoit des mécanismes permettant d'établir des calendriers plus spécifiques pour chacun des points touchés.

Même si, dans son ensemble, on peut dire que la Charte vise plutôt une action dirigée vers la valorisation du statut du français, il est important d'ajouter que toutes les dispositions des lois antérieures touchant un aménagement de type corpus portant sur la langue elle-même sont présentes dans la Charte.

Historiquement donc, on peut distinguer des périodes où l'accent a été mis sur l'un ou l'autre de ces deux types d'aménagement. Cependant, les deux préoccupations fondamentales qui sous-tendent ces deux types d'action, c'est-à-dire le souci de la qualité de la langue et du statut social de la langue, vont toujours de pair et restent interdépendants.

 

1 Voir SORECOM, 1971 et Alison d'ANGLEJAN et Richard G. TUCKER, 1973. [retour au texte]




De plus, je voudrais tenter de démontrer aujourd'hui que, pour certains domaines du moins, il est quasi impossible d'établir une démarcation claire entre ces deux types d'aménagement à la fois quant aux objectifs visés et aux moyens utilisés pour les atteindre.

2. LES STRATÉGIES GÉNÉRALES

Je voudrais d'abord, dans un premier temps, essayer de dégager certaines des stratégies utilisées au Québec dans le contexte de l'application de la Charte de la langue française tant en matière d'aménagement du statut qu'en matière d'aménagement du corpus. Pour ce faire, je me limiterai à l'examen des dispositions concernant le monde des affaires. Je n'ai pas l'intention d'examiner ici chacune des dispositions de la Charte qui constituent en soi des stratégies d'aménagement. Je ne veux pas non plus discuter des questions théoriques liées au choix qu'a fait le gouvernement québécois de promulguer une loi linguistique, ceci constituant, bien sûr, la stratégie de base. Je me contenterai plutôt d'examiner brièvement certaines stratégies, que j'appellerai des stratégies d'orientation, qui sous-tendent la loi pour ensuite ni 1attarder à un autre type de stratégies, que j'appellerai des stratégies d'implantation de la loi et qui ont été développées par l'Office de la langue française en sa qualité de technicien chargé de l'application de la loi.

2.1. Les stratégies utilisées en matière d'aménagement du statut

2.1.1. La stratégie générale d'orientation

En matière d'aménagement du statut de la langue dans le domaine du monde des affaires, on peut dégager, dans le texte de la loi, une orientation générale qui sous-tend les articles traitant de cette question. En fait, la loi vise la création d'automatismes nouveaux dans le fonctionnement général des organismes touchés et la création d'habitudes nouvelles chez les individus dans l'espoir que ces automatismes engendreront des attitudes positives chez les personnes – individus ou personnes morales – qui à leur tour, influeront sur ces habitudes nouvellement créées de façon à ce que ce nouveau mode de fonctionnement soit perçu comme normal. En effet, la loi définit les grandes lignes d'une stratégie qui vise d'abord à changer le contexte extérieur de façon à opérer un changement interne et profond chez l'individu collectif.

Ainsi, on s'attaque d'abord au visage du monde des affaires et des entreprises l'affichage externe et l'affichage à l'intérieur de l'entreprise. On s'attaque aussi au visage externe des produits utilisés, fabriqués ou vendus : les modes d'emploi, l'étiquetage, la description des produits, les menus, etc. On rend aussi obligatoire le contact en français avec le client : c'est le pendant humain de l'affichage. De plus, en présentant les objectifs de francisation comme un droit de l'individu québécois, il en découle que l'entreprise elle-même se doit de se présenter aussi, face à ses fournisseurs, comme un client de langue française qui veut être servi en français; on touche ici au visage de l'entreprise non seulement à l'intérieur du Québec, mais même à l'extérieur. Idéalement donc, les mesures préconisées par la Charte engendreront aussi à l'extérieur du Québec une perception nouvelle de la réalité québécoise.

Mais la Charte ne se contente pas de changer le visage collectif; elle vise aussi des changements au niveau individuel. L'entreprise présentant un visage français, les personnes morales et physiques qui la composent doivent, elles aussi, présenter un visage français. Ainsi donc, les membres de la direction et le personnel d'encadrement doivent connaître le français tout comme la majorité des employés. Les documents écrits qui sont distribués aux employés, les commandes de travail, doivent être en français. Les rapports doivent être en français.

Ces derniers points rejoignent déjà un objectif plus profond. Non seulement ils touchent au visage de l'entreprise, mais ils en affectent le fonctionnement. Ayant francisé la structure extérieure, on passe à la francisation du fonctionnement. Règle générale, tous les types de communications, écrites ou orales, doivent se faire en français tant au niveau de la production qu'au niveau des achats et des ventes. La formation générale, les cours techniques dans l'entreprise doivent être en français. Le recrutement doit se faire en français, les négociations, tout ce qui est lié aux relations de travail se fait en français.

Ainsi, par ces mesures, on espère que les employés se sentiront respectés dans leur désir de travailler en français et qu'ils assumeront ensuite leur droit à le faire, ce qui forcerait l'entreprise en son entier à fonctionner en français.

Enfin, dans un troisième temps, la Charte, pour s'assurer que l'entreprise fonctionne en français oblige celle-ci à se doter des outils linguistiques indispensables à cette fin : les termes techniques de langue française. L'article 141 f) de la loi précise que l'entreprise doit utiliser une terminologie de langue française. Le programme de francisation que doit présenter l'entreprise non complètement francisée tient compte de ce point et prévoit une série d'actions dans ce domaine.

La Charte propose donc en fait une stratégie générale du changement sociolinguistique qui doit se réaliser en trois phases : d'abord un changement de la structure externe : le visage, puis un changement dans le fonctionnement même de l'entreprise et des individus et enfin, un changement dans les outils de base de l'entreprise : les termes techniques.

Pour réaliser le changement visé, la Charte, on le sait, oblige l'entreprise non complètement francisée à présenter un programme de francisation dans lequel elle énumère les moyens qu'elle utilisera pour atteindre les objectifs fixés par la loi. Le programme de francisation reprend chacun des points énumérés dans la Charte et précise les objectifs fixés. Tous les moyens préconisés constituent donc autant de stratégies en matière d'aménagement du statut. Ainsi, si on examinait chacun des programmes, on pourrait faire les sommes des moyens utilisés tels les cours de langue, la traduction, les cours de formation, etc.

2.1.2. Les stratégies d'implantation

Cependant, je voudrais plutôt attirer l'attention aujourd'hui sur les stratégies générales qui chapeautent les stratégies ou moyens d'action décrits dans les programmes de francisation. Ce sont ces stratégies générales qui en fait définissent l'esprit dans lequel la loi est appliquée et la façon dont l'Office a choisi d'interpréter son mandat de responsable de l'application de la loi. C'est pourquoi je les ai appelées les stratégies d'implantation.

Pour les besoins de cet exposé, j'en distinguerai quatre.

2.1.2.1. La stratégie de soutien

La première fait référence à l'approche générale qu'a adoptée l'Office de la langue française face au monde des affaires qu'elle doit franciser. J'appellerai cette approche, une stratégie de soutien.

En effet, il me semble qu'on peut qualifier ainsi l'approche générale utilisée par l'Office. Tout d'abord, parce que l'Office, au tout début de son mandat, a veillé à informer l'entreprise des dispositions de la loi; il a aussi consulté l'entreprise sur les problèmes entrevus. Il continue aujourd'hui de le faire.

Aussi, en optant pour le traitement cas par cas en matière de négociation des programmes de francisation, l'Office a établi une relation personnalisée avec chacune des entreprises. D'ailleurs, les entreprises sont invitées à demander l'aide de l'Office non seulement pour établir le diagnostic sur la situation linguistique qui prévaut chez eux, mais aussi pour rédiger le programme de francisation.

Les négociateurs de programme ou les linguistes-terminologues qui se rendent dans l'entreprise ne sont donc pas là uniquement pour constater l'état de la situation, mais aussi pour conseiller l'entreprise sur les mesures à prendre pour atteindre les objectifs prescrits par la loi.

Cette stratégie de soutien est aussi évidente dans l'action que mène l'Office à travers ses bureaux régionaux. Le seul fait que l'Office ait intensifié sa présence dans la plupart des régions du Québec fait montre d'un désir de se rapprocher de la population visée par la loi.

2.1.2.2. La stratégie de diffusion

La deuxième stratégie utilisée par l'Office est une stratégie de diffusion. Elle est employée principalement dans le domaine de la terminologie. Il s'agit d'ailleurs en fait d'une stratégie classique employée dans la plupart des cas d'aménagement linguistique du corpus. En fait, on pourrait dire que, à proprement parler, la francisation de la terminologie relève de l'aménagement du corpus étant donné que l'action porte sur les termes eux-mêmes et qu'on se prononce sur leur valeur intrinsèque. D'ailleurs, l'Office, jusqu'à tout récemment du moins, a traité les questions terminologiques comme les autres questions relatives à la qualité de la langue en général. C'est ce qui explique que les stratégies adoptées dans le cadre de la francisation de la terminologie relèvent du domaine de l'aménagement du corpus.

Si je traite de cette question ici, c'est que la terminologie, dans le cadre de la francisation des entreprises, touche à la fois les deux domaines, du statut et du corpus.

En fait, on se rend compte que la francisation de la terminologie sous-tend la francisation d'un grand nombre d'autres secteurs de l'entreprise. Ainsi, les formulaires, les modes d'emploi, les bons de commande, les feuilles de route, les manuels d'instructions, l'affichage technique contiennent tous des termes techniques. Leur francisation dépend en quelque sorte de la francisation de la terminologie. À un autre niveau, il est difficile de dire qu'une entreprise fonctionne en français même si les rapports ou autres documents écrits sont en français quand ceux-ci sont farcis de termes techniques de langue anglaise. Enfin, peut-on réellement parler de francisation si, même oralement, les communications de travail contiennent une majorité de termes techniques de langue anglaise? Et, à un niveau plus profond, on peut se demander si on pourra réellement développer une attitude de fierté face à l'utilisation du français si les termes liés au cœur même de la tâche ne sont pas en français. La francisation de la terminologie apparaît donc, sinon comme une condition préalable à la francisation de l'entreprise, du moins comme un point essentiel. C'est d'ailleurs pourquoi la terminologie est un des points du programme de francisation.

Cependant, il faut bien dire qu'au départ du moins, si on examine le programme type proposé par l'Office, et si on analyse le fonctionnement administratif de l'Office en ce qui a trait aux divers points abordés dans le programme de francisation, il semble que la francisation de la terminologie ait été perçue plutôt comme un apport nécessaire, bien sûr, mais parallèle, en quelque sorte, à la francisation générale de l'entreprise. C'est ce qui explique qu'on ait adopté la stratégie classique de diffusion.

Mais je reviendrai sur cette question de la terminologie considérée comme un élément du corpus ou du statut. Pour le moment, contentons-nous de décrire très brièvement cette stratégie.

En fait, dès le début de la mise en œuvre de la loi, l'Office a poursuivi son œuvre de diffusion des lexiques techniques qu'il réalisait. Cependant, cette action de diffusion a été intensifiée et diversifiée puisque, en plus de donner davantage de renseignements d'ordre terminologique par son service de consultations téléphoniques, il entreprit, au moyen de sa banque de terminologie, de stocker sur une grande échelle le plus de renseignements terminologiques et le plus de sources bibliographiques possible sur la terminologie.

2.1.2.3. La stratégie de collaboration

Cette stratégie de diffusion va de pair avec un troisième type de stratégie qui peut en fait être considéré comme une sous-catégorie : il s'agit de la stratégie de collaboration. Cette stratégie est, elle aussi, utilisée principalement pour la terminologie.

Étant donné que l'Office ne pouvait subvenir à tous les besoins en matière de terminologie, et que par ailleurs, la responsabilité première de la francisation de la terminologie incombe à l'entreprise, l'Office a choisi d'agir comme conseiller et coordonnateur auprès de l'entreprise en matière de terminologie. Ainsi, l'Office tente d'aligner ses priorités en matière de rédaction de lexiques techniques sur les besoins de l'entreprise. Les renseignements qui sont donnés par les bureaux régionaux ou par le service des consultations correspondent en fait à une forme d'entraide, de partage des tâches.

En effet, les recherches ponctuelles faites par l'Office sont liées à des besoins terminologiques précis exprimés par l'entreprise. De plus, l'Office fournit une aide d'animation et de coordination de comités interentreprises dont le but est de doter les entreprises qui en font partie des termes techniques qui leur sont communs. Enfin, les travaux de la banque de terminologie sont aussi réalisés dans cet esprit de collaboration puisqu'ils s'alignent sur les besoins de l'entreprise. En fait, la banque de terminologie se veut un centre de documentation pour toutes les questions reliées à la terminologie de façon à fournir à l'entreprise les éléments de base indispensables à l'élaboration ou à la mise au point de sa propre terminologie.

2.1.2.4. La stratégie d'animation

Enfin, on voit aujourd'hui se dessiner un quatrième type de stratégie : une stratégie d'animation. Celle-ci pose d'ailleurs à nouveau le problème de la terminologie comme élément du statut ou du corpus.

Pour expliquer cette nouvelle stratégie, il faut revenir un peu en arrière et rappeler que toute la question de la diffusion de la terminologie a été traitée, en grande partie du moins, dans un esprit d'aménagement du corpus. En fait, le but poursuivi par l'Office était double. D'une part, on voulait, bien sûr, que l'entreprise fonctionne en français – et c'est là une question d'aménagement du statut; d'autre part, et peut-être principalement, on voulait s'assurer que la langue utilisée soit de « bonne qualité ». C'est pourquoi on a continué à traiter la terminologie dans le même esprit que celui qui prévalait au premier Office de la langue française, c'est-à-dire dans un esprit normatif. On a donc continué à rédiger et à distribuer des lexiques dans cet esprit. Par la suite, quand l'Office a voulu être davantage à l'écoute de l'entreprise et qu'on a institué les comités interentreprises, ceux-ci, règle générale, se sont inscrits dans la même foulée.

Peu à peu, l'entreprise se faisant de plus en plus pressante, et devant les besoins quasi infinis de termes techniques, l'Office a accentué le processus de diffusion grâce à sa banque de terminologie. Cette banque marque en fait un tournant dans l'orientation de la diffusion à l'Office puisqu'on rend maintenant disponibles des sources et des termes non normalisés au sens très large du terme, c'est-à-dire, non revus par l'Office. On propose même parfois toute une série de synonymes, ce qui va à l'encontre d'un principe de base de la terminologie retenu à l'Office, à savoir que la langue technique ne tolère pas la synonymie.

Ce changement d'orientation dans la stratégie de diffusion de l'Office correspond en fait à une prise de conscience des problèmes liés à l'implantation de la loi en général et de la terminologie en particulier.

En effet, on s'est rendu compte qu'une diffusion massive de la terminologie de langue française ne garantissait pas son utilisation. Et parfois même, les difficultés provenaient de francophones qui étaient réticents à utiliser une terminologie de langue française. En fait, un changement dans la terminologie représente une des modifications les plus profondes dans les habitudes de travail. Or, tout changement, qu'il soit linguistique ou social nécessite un changement dans les attitudes. La diffusion de la terminologie est, bien sûr, une forme d'incitation à l'utilisation, mais elle reste une forme d'incitation tout extérieure qui, si elle n'est pas intégrée dans le contexte de vie, risque de ne pas avoir plus de répercussions que les campagnes de bon parler français d'antan. Or justement, le contexte d'utilisation de la terminologie est l'entreprise où traditionnellement, l'utilisation de l'anglais était prestigieuse. En rendant l'utilisation du français obligatoire dans les communications générales, la loi permet ainsi aux francophones (c'est-à-dire, ceux dont le français est la langue la mieux connue) d'utiliser une langue qu'ils possèdent davantage. Mais, en rendant l'utilisation de la terminologie de langue française obligatoire, elle oblige même les francophones à changer leur comportement. De plus, l'utilisation de la terminologie de langue française dans l'entreprise affecte profondément le statut sociolinguistique du français puisqu'elle élargit le champ d'utilisation de cette langue à un domaine nouveau à toutes fins utiles, domaine qui socialement ne lui a jamais été attribué. Cela suppose donc un changement en profondeur qui affecte directement le statut socioéconomique et sociolinguistique du français.

On s'est donc rendu compte, à l'Office, qu'il fallait traiter la terminologie comme les autres aspects de la francisation : en tenant compte des usagers. C'est pourquoi on parle de plus en plus à l'Office de se rendre sur le terrain, de partir des besoins des usagers et de construire avec eux une terminologie qui réponde à leurs besoins, de faire descendre, en quelque sorte, la terminologie dans la rue. Par ce moyen, on va tenter de modifier les attitudes face à la terminologie de langue française. Déjà, on pratique cette stratégie d'animation dans certains bureaux régionaux et les linguistes-conseils à Montréal emboîtent le pas. D'ailleurs, cette stratégie est appelée à se généraliser dans l'avenir puisque, très bientôt, lorsque les programmes de francisation seront négociés, l'Office devra s'assurer que les mesures préconisées sont appliquées et les objectifs, réalisés.

2.1.3. Résumé

Pour résumer, j'ai tenté dans ce chapitre sur les stratégies utilisées en matière d'aménagement du statut de dégager les stratégies maîtresses qui encadrent toute l'action d'aménagement. J'ai distingué tout d'abord les deux pendants de la politique québécoise en matière d'aménagement : le texte de loi lui-même d'abord, et l'organisme chargé de son application. Pour ce qui est de la loi, j'ai retenu une stratégie générale d'orientation qui dicte le sens de l'évolution de la francisation. Du côté de l'Office de la langue française, j'ai distingué quatre types de stratégies que j'ai appelées les stratégies d'implantation et qui s'intègrent bien sûr dans le cadre de la stratégie générale d'implantation. Il s'agit de la stratégie de soutien, la stratégie de diffusion, la stratégie de collaboration et la stratégie d'animation.

3.

LES STRATÉGIES UTILISÉES EN MATIÈRE D'AMÉNAGEMENT DU CORPUS

Examinons maintenant les stratégies utilisées en matière d'aménagement du corpus. Dans ce domaine, le texte de loi n'étant pas très explicite, il est difficile de dégager l'orientation qu'on veut donner à ce secteur. La loi parle d'enrichissement et de correction, elle parle d'aide à apporter à la population dans ce domaine, mais elle ne se prononce pas sur la variété de français qu'elle veut promouvoir, donc, sur les objectifs visés. Elle ne se prononce pas non plus sur les moyens à prendre sauf en matière de terminologie où elle parle de création de commissions de terminologie et de normalisation des termes.

L'Office a donc une entière liberté dans ce domaine. À vrai dire, depuis le début de l'application de la loi, l'Office ne s'est pas prononcé officiellement en matière de langue commune. De plus, lorsqu'il s'est prononcé en matière de langue technique, il l'a fait avec beaucoup de circonspection.

Il se dégage cependant une stratégie générale de l'Office en matière de langue commune. Cette stratégie, je l'appellerai la stratégie étapiste. Elle consiste en fait à aborder les questions de langue commune par le biais de la langue technique.

Depuis la disparition du premier Office de la langue française, les organismes qui ont pris la relève ont concentré leurs efforts sur la terminologie uniquement. Cependant, force a été de toucher à la langue commune par le biais des domaines semi-techniques comme le vêtement, l'alimentation, le transport. Ces interventions permettent de dégager la politique de l'Office en matière de qualité de la langue.

L'Office publiait d'ailleurs en 1980 un « Énoncé d'une politique relative à l'emprunt de formes linguistiques étrangères ». Cette politique a été rédigée dans le cadre des travaux de la Commission de terminologie de l'Office qui a pour mandat de se prononcer sur les termes techniques qu'on lui soumet.

Ce texte définit les objectifs visés par la Commission de terminologie, c'est-à-dire la francisation des termes techniques dans l'esprit de la loi. Mais il nous apprend aussi, et c'est ce qui m'apparaît le plus important pour notre propos, les critères généraux qui sous-tendent son choix en matière de langue générale, de même que les critères particuliers qui sous-tendent son choix en matière de langue technique.

Qu'entend-on par ce qu'on appelle dans cet énoncé les « aspects sociolinguistiques » des questions relatives à l'emprunt linguistique? Il s'agit en fait presque exclusivement de considérations sociopolitiques sur les phénomènes de la francité en Amérique du Nord, de l'isolement du Québec francophone par rapport au reste du monde francophone, de la mainmise des anglophones du Québec sur l'industrie et le commerce et, enfin, de la mission particulière que le Québec peut jouer dans le monde francophone de par sa qualité d'enclave francophone en Amérique.

Peu de considérations sociolinguistiques à proprement parler. On n'aborde pas la question de fond sur le choix de français qu'on veut promouvoir, on n'aborde pas non plus les diverses questions sociales reliées à un choix de langue et de la hiérarchisation des groupes sociaux qu'un tel choix sous-tend. On n'aborde pas non plus de front la relation français de France, français du Québec.

En fait, on reprend les distinctions déjà établies en 1974 [Corbeil 1974 a) et b)] entre la langue générale et la langue de spécialité, cette dernière ne devant pas être soumise à la variation. On reprend aussi la distinction entre l'usage officiel de la langue qui, lui, doit être normalisé, et l'usage personnel de la langue qui échappe aux pressions législatives.

Quant aux principes mêmes qui régissent l'acceptation ou le refus de formes linguistiques étrangères, on en retient huit. Entre autres, on reconnaît que cette politique se veut normative en ce qu'elle énonce les critères d'acceptation ou de rejet et préventive en ce qu'elle vise à conserver à la langue française « son autonomie et sa rigueur (Énoncé... : p. 10) ».

On décrète aussi que « l'emprunt et le calque ne devraient servir qu'à nommer des réalités qui ne sont pas encore dénommées en français (ibid : p. 11) » et par conséquent, il faut privilégier l'utilisation des ressources internes du français au plan de la morphologie ou de la néologie. De plus, on ne retient que les emprunts lexicaux. Enfin, on assujettit l'acceptation ou le refus d'emprunts à des considérations plus générales, telles les besoins au niveau de la communication internationale et l'usage de ce qu'on appelle le « français général » (ibid : p. 11).

Cela revient donc à dire que, pour qu'un terme du « français québécois » soit retenu, il doit :

  1. Être répandu dans l'usage général.
  2. Répondre aux besoins de la communication internationale.
  3. Constituer un emprunt au niveau du lexique uniquement.
  4. Être productif morphologiquement.
  5. Ne pas être en concurrence avec d'autres termes français.
  6. Dénommer une réalité qui n'est pas déjà dénommée en français.

En d'autres mots, les seuls termes techniques du français québécois qui sont retenus sont ceux qui dénomment des réalités techniques proprement québécoises, ou encore ceux qui sont utilisés au Québec pour dénommer des réalités techniques qui n'ont pas encore reçu d'appellation en français dit hexagonal.

On annonce de plus que l'Office entend se prononcer dans un avenir rapproché sur la langue commune.

D'ores et déjà, à la lumière des actions passées de l'Office, on a tout lieu de croire que cette action normalisatrice voudra tenir compte à la fois du contexte sociolinguistique propre au Québec et du rôle qu'on entend faire jouer au Québec dans le cadre de la francophonie mondiale. On peut donc s'attendre à ce que, compte tenu de cette double réalité qu'on entend concilier, l'Office, dans sa politique langagière générale, continuera à osciller, comme il le fait en matière de norme terminologique, entre un alignement sur le français général et une tentative d'ouverture sur la réalité linguistique proprement québécoise. Dans ce contexte, on peut imaginer que le choix que les Québécois devront faire en matière de norme langagière face à ces deux options distinctes et parfois contradictoires dépendra du prestige sociolinguistique et socioéconomique que la Charte de la langue française aura réussi à conférer au groupe francophone qu'on essaie de promouvoir à travers chacun des articles de la loi.

Conclusion

Au cours de cet exposé, j'ai tenté de dégager les grandes orientations adoptées, suite à l'orientation générale donnée par la Charte de la langue française, par l'organisme responsable de la mise en œuvre de la loi.

En fait, les diverses stratégies utilisées trahissent une volonté de l'Office de la langue française de tenir compte de la population cible et de s'adapter à ses besoins.

Dans une perspective historique, on est à même de constater que la Charte de la langue française et l'Office de la langue française qui en est issu ont tenu compte des leçons du passé. Plus spécialement, on a retenu les grandes lignes des conclusions de la Commission Gendron qui, de 1968 à 1972, a enquêté sur la situation de la langue française au Québec et qui mettait en évidence l'importance du contexte social et de la langue comme élément de reconnaissance d'un groupe. Mais surtout, cette commission jetait les bases d'une politique sociolinguistique, c'est-à-dire d'une politique qui tiendrait compte de la dynamique interne du groupe qu'on veut atteindre.

Les stratégies que nous avons examinées ici s'insèrent dans ce mouvement. De plus, en ce qui a trait à la langue générale, il semble que maintenant ce soit un fait acquis que toute action sur la langue affecte d'abord le statut de cette langue, avant même d'en affecter la forme. Il faudra donc s'attendre à ce que, quelle que soit la forme de langue qui sera prônée au Québec, on utilisera une stratégie d'animation pour l'implanter.




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