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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 11

Le Québec dans la francophonie



Conférencier : Jean-Claude CORBEIL, secrétaire, Conseil international de recherche et d'étude en linguistique fondamentale et appliquée (CIRELFA)

Commentateur : Henri DORION, bureau du sous-ministre, ministère des Affaires intergouvernementales



La conférence de Jean-Claude Corbeil trace à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie. Après avoir déterminé ce qu'est la francophonie, il s'attarde à montrer la complexité des relations entre quelques-uns des principaux intervenants soit la France, le Canada et le Québec. Il conclut que la francophonie est davantage un thème de discours qu'une préoccupation régulière et que le Québec arrive difficilement à préciser son mode de participation à cette francophonie.

Maximilien Laroche, professeur à l'Université Laval animait cet atelier.







« Le Québec dans la francophonie »



Jean-Claude CORBEIL



Mon intention aujourd'hui est de tracer à grands traits le portrait de la francophonie et du Québec dans la francophonie.

Essayons d'abord de déterminer ce qu'est la francophonie. À l'évidence, la francophonie se définit d'abord par l'usage de la langue française.

Mais déjà, ce premier élément de définition n'est simple qu'en apparence et des remarques importantes s'imposent ici. Le statut de la langue française dans les pays qui en font usage est très variable. De ce point de vue, on peut distinguer : tout d'abord, les pays où le français est la langue maternelle de la population ou d'une grande partie de la population (France, Belgique-Wallonie, Canada-Québec-Acadie, Suisse romande); ensuite, les pays où le français est déclaré langue officielle sans qu'il soit la langue maternelle des populations, comme c'est le cas dans plusieurs pays d'Afrique noire, dans les Antilles, d'une certaine manière au Canada, en Belgique ou en Suisse pour les régions du pays où le français est langue seconde; enfin, les pays où le français est langue technico-scientifique et langue de communication internationale sans être langue officielle, comme dans les trois pays d'Afrique du Nord (Tunisie, Algérie, Maroc) par exemple, ou même aujourd'hui à Madagascar. D'où une connaissance du français par les populations des pays regroupés au sein de la francophonie qui varie beaucoup en nombre de locuteurs et en qualité de la compétence linguistique selon les situations sociolinguistiques. Les données sur ce point sont imprécises et fragmentaires. Notons enfin que la relation souvent établie entre francophonie et « défense » du français est pour le moins ambiguë : alors que la francophonie peut être un instrument d'affirmation du français comme langue internationale par rapport à l'anglais, à l'espagnol ou au russe, par exemple, elle ne vise certainement pas de ce fait à concurrencer les langues nationales des pays où le français a été introduit par la colonisation; bien au contraire, la francophonie doit alors favoriser le développement et l'usage de ces langues, dans un rapport de complémentarité de fonctions entre elles et le français. Sur ce dernier point, l'unanimité n'est pas faite chez tous les « francophones », qu'ils soient du Nord ou du Sud, ou encore l'expression des opinions au sujet du rôle du français est maladroite et provoque des réactions de méfiance ou des accusations d'impérialisme linguistique.

Pour ces raisons, le terme même de « francophonie » est remis en cause, parce qu'il se rattache de trop près ou trop exclusivement à l'expression « langue française ». Plusieurs sont aujourd'hui à la recherche d'une autre désignation de cette notion. Ainsi, des experts réunis à Cotonou en septembre 1981 ont proposé l'appellation suivante, trop longue pour être commodément utilisable, mais très significative des préoccupations actuelles des membres de l'Agence de coopération culturelle et technique : « Communauté des cultures des pays et des peuples de langue française ou qui utilisent la langue française ». Ainsi est mise de l'avant la distinction fondamentale entre être de langue française et faire usage de la langue française. En Afrique subsaharienne notamment, la langue française sert à la communication entre les peuples et les pays africains par delà la diversité des langues africaines. Elle ne remplit alors ni plus ni moins que le rôle d'une langue véhiculaire à portée internationale.

La francophonie se définit aussi comme un réseau de relations humaines et professionnelles, le plus souvent animées par des organismes couvrant un grand champ d'activités et de préoccupations.

Mais, ici aussi, des remarques s'imposent. Les organismes de la francophonie sont très nombreux. L'édition internationale (1980) de l'Annuaire de la francophonie recense 254 organismes, répartis comme suit : 61 organismes internationaux, 88 organismes en France, 9 en Suisse romande et au Val d'Aoste, 33 en Belgique, 13 au Canada, 9 au Québec, 10 en Acadie, 4 en Ontario, 4 dans l'Ouest canadien et 23 aux États-Unis. La liste est certainement incomplète puisque des organismes comme l'Office et le Conseil de la langue française (du Québec) n'y apparaissent pas et que, d'autre part, le Répertoire de la vie française en Amérique (1982) identifie 166 organismes en Amérique du Nord alors que l'Annuaire n'en cite que 63. D'un autre point de vue, les organismes sont de nature variable. Les uns sont gouvernementaux ou paragouvernementaux, comme l'Office de la langue française (Québec), le Haut-Comité de la langue française (France), ou les différentes Académies de la langue française. Les autres sont d'ordre privé et poursuivent des objectifs linguistiques, littéraires, culturels ou professionnels. Enfin, l'étendue des relations des organismes varie, qu'ils soient nationaux, comme l'Association québécoise des professeurs de français, bilatéraux comme l'Association Québec-France ou France-Tunisie, ou internationaux (multilatéraux) comme l'Agence de coopération culturelle et technique, l'Association internationale des parlementaires de langue française ou l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française.

L'avantage de la multiplicité des organismes et des institutions francophones est de permettre d'établir des relations d'amitié et de collaboration entre un très grand nombre de personnes dans des domaines d'activités et d'intérêts professionnels très diversifiés. L'inconvénient en est la concurrence entre les organismes, les risques de la dispersion des moyens financiers et des énergies, de même que le risque d'un certain éclatement de la francophonie dans une nébuleuse d'organismes plus ou moins actifs.

La francophonie se définit également comme un ensemble économique dont le pivot est la France.

On remarque cependant que les relations économiques sont surtout bilatérales et concurrentielles. Pour les hommes d'affaires, la francophonie est un lieu où il est plus facile d'œuvrer puisque l'usage d'une même langue facilite les communications et puisqu'il existe entre les partenaires une certaine communauté d'esprit, une entente tacite sur des éléments d'une même culture. Mais cela ne va pas jusqu'à déclencher un réflexe de préférence dans le choix des actions et des partenaires : les affaires sont les affaires. Dans les programmes gouvernementaux de coopération, la composante économique est aujourd'hui privilégiée par rapport à la composante éducative et culturelle. Ainsi, les programmes du Québec sont à 45 % de nature économique, 33 % de nature éducative et 22 % de nature culturelle; on se fixe comme objectif d'amener le contenu économique à 50 % dans les prochaines années. Cependant, on commence peu à peu à comprendre qu'on ne peut aussi facilement opposer le culturel à l'économique et qu'il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l'échec des programmes nationaux ou internationaux de développement économique. Le débat, ouvert avec éclat lors de la rencontre des chefs d'État l'été dernier au Mexique, est à suivre avec attention.

Enfin, la francophonie se définit surtout par les relations politiques établies entre les pays membres, relations dont le passé et le présent composent un tissu d'amitiés, d'alliances, de concurrence, de disputes, de réconciliations, de bons et de mauvais souvenirs qui refont surface à tout moment. La France, au centre du motif, est tantôt la maîtresse courtisée, tantôt la marâtre détestée, tantôt l'alliée puissante, tantôt l'ennemie impérialiste, mais toujours l'un des pôles des relations, surtout bilatérales, bien que, comme dans les comédies ou les tragédies, s'interpose souvent un troisième partenaire surgi de la constitution des États, de l'histoire des pays ou de la concurrence économique et politique.

Tout n'est pas simple dans la francophonie politique, loin de là. Elle rappelle le jeu des quatre coins de notre enfance. Aux angles, la France, la Belgique, le Québec, le Canada; au centre, aux aguets de sa place à prendre, l'Afrique. Le jeu se joue au moyen de nombreuses institutions, gouvernementales ou paragouvernementales, nationales, bilatérales ou multilatérales, qui autorisent toutes les stratégies et toutes les combinaisons.

Prenons comme exemple de cette complexité le triangle Québec-France-Canada.

Le rapport Québec-Canada est fait à la fois de collaboration et de concurrence entre les deux partenaires. Collaboration puisque le Québec est le groupe principal de francophones au Canada, donc le plus grand réservoir de compétence où puiser les ressources humaines des programmes canadiens de coopération; puisque, d'un autre côté, le Canada dispose de fonds importants, par l'entremise de l'ACDI, pour des actions de coopération avec les pays francophones, dont le Québec entend tirer parti comme membre de l'ensemble canadien. Concurrence puisque, depuis l'ouverture par le gouvernement Lesage de la première Maison du Québec à Paris en 1961, la querelle de l'autonomie du Québec en matière de relations internationales dans les champs de sa compétence constitutionnelle est ouverte et se continue, avec des accrochages périodiques auxquels sont mêlés bien malgré eux d'autres pays. Le premier ministre du Portugal fut le dernier à en subir les conséquences. Il n'est pas toujours facile pour nos partenaires de s'y retrouver, d'autant que souvent ils n'ont qu'une connaissance fragmentaire des éléments du débat. Nos institutions, à l'un et à l'autre, reflètent cette situation. Par exemple, sur le plan linguistique, le Conseil et l'Office de la langue française au Québec et le Secrétariat d'État à Ottawa sont en relation les uns et les autres avec le Haut-Comité de la langue française, le Conseil international de la langue française, les Biennales de la langue française, le Bureau des traductions de la Communauté économique européenne ou avec l'ISO. Exemple que l'on pourrait multiplier.

Le rapport Québec-France-Canada se dédouble du point de vue de la France. Pour la France, le principe qui guide sa conduite est celui de la non-ingérence et de la non-indifférence. Le rapport France-Québec est solidement ancré dans l'histoire et dans le partage d'une même culture, mais il est difficile à cause de la situation politique du Québec par rapport à Ottawa, à cause du peu de moyens financiers dont dispose le Québec, à cause aussi de la difficulté pour le Québec de se définir une politique à l'égard des autres partenaires de la francophonie, surtout africains, puisque le Québec doit alors se définir à la fois par rapport à la politique fédérale canadienne et par rapport à la politique française. Le rapport France-Canada est confirmé par le droit international et donc préoccupé d'éviter les chocs diplomatiques. Officiellement, il est empreint de cordialité et d'amitié, mais comporte des zones de méconnaissance et de méfiance réciproques, surtout en ce qui concerne le Canada anglais qui se sent plus à l'aise avec les pays du Commonwealth, comme le rappelait l'ambassadeur Gérard Pelletier au moment de quitter son poste à Paris.

Pour participer à la francophonie, le Québec dispose d'atouts majeurs, mais subit aussi les inconvénients de quelques handicaps.

Dans sa main, le Québec a quatre bonnes cartes. Il est de langue française et montre à cet égard une vitalité qui étonne même les Parisiens. Il est d'Amérique du Nord à part entière et jouit en conséquence du préjugé favorable à ce continent en ce qui a trait à l'avant-gardisme, à l'esprit d'entreprise, à la maîtrise des techniques et de la technologie, à une gestion efficace, mais simple dans ses rapports hiérarchiques. De par son passé et son présent, on le sait sensible au double thème de l'identité et de l'affirmation culturelles, dont il a pris lui-même conscience par rapport aux Anglais du Canada et des États-Unis. Pour les pays en voie de développement, il représente donc une contrepartie valable à l'influence et à la présence de la France, autant par ses ressources que par ses compétences et son passé vierge de tout colonialisme.

Les Québécois ont atteint un haut niveau de compétence et d'expérience dans de nombreux domaines où se situent des besoins en matière de coopération internationale. Sans chercher l'exhaustivité, on peut certainement citer la médecine; la théorie et la pratique de la gestion, notamment la gestion administrative; certains domaines des sciences et des techniques, comme l'électricité, l'agriculture, l'exploitation forestière, le bâtiment, les métaux, l'informatique, la bureautique, tout ce qui a trait aux mass media : journalisme, radio, télévision, cinéma, publicité, y compris l'enseignement et la formation; tout ce qui concerne l'enseignement où l'expérience québécoise est à la fois originale et tout à fait moderne, à tous les niveaux : maternelle, primaire, secondaire, collégial, universitaire, d'où une grande possibilité de coopération de toute forme : envoi de professeurs, accueil de stagiaires, participation à la mise en place de systèmes scolaires ou d'enseignement, production de matériel scolaire, formation de spécialistes ou de techniciens ou d'administrateurs, etc.; enfin, notre expérience en aménagement linguistique : modalités de définition et d'application d'une politique linguistique, théorie et pratique des contrats linguistiques, théorie et pratique de la terminologie, de la néologie, de la traduction. Comme on le voit par cette simple énumération, le Québec a quelque chose à offrir aux autres pays dits francophones.

Mais il faut également avoir conscience de nos handicaps. Nous sommes des nouveaux venus en coopération internationale et nous n'avons qu'une très courte expérience de la manière dont les choses se passent dans le vaste monde, et ce, à tous les points de vue : connaissance des cultures et des usages de nos partenaires, connaissance des pratiques administratives, juridiques, commerciales des autres pays, connaissance des modes de concurrence internationale, etc. Non seulement nous devons nous faire connaître, mais nous devons aussi apprendre à jouer le grand jeu des relations internationales. Pour le moment, je dirais que nous y sommes souvent d'une grande naïveté, ce qui a du charme dans un premier temps, mais ne peut-être toujours une ligne de conduite. Je dirais aussi que beaucoup de Québécois à l'étranger réagissent d'une manière chauvine à l'égard des différences culturelles : le Québec est certainement le plus beau et le plus agréable des pays du monde, mais les autres pensent la même chose de leur pays! Enfin, la langue française se caractérisant par l'hypertrophie de la conscience normative, nous subissons souvent l'inconvénient de notre accent et de nos particularismes linguistiques, surtout lorsqu'il s'agit de coopération éducative et culturelle. Autant il est légitime de s'en défendre, autant il est nécessaire de s'adapter à un usage international de la langue française. Chose certaine, une mise en relief agressive de nos particularités linguistiques nous est nuisible et souverainement désagréable pour tout le monde, qui, tout de même connaît le même problème sans s'en faire un emblème. Il serait donc opportun, pour toutes ces raisons, de prévoir des stages de formation à la coopération internationale pour tous ceux qui s'engagent pour la première fois dans ce type d'action.

Pour terminer ce tour d'horizon du Québec dans la francophonie, il nous reste à traiter de l'aspect concret de notre présence.

Nous avons vu qu'il existe de très nombreuses associations privées (utilisons cette expression comme générique) vouées à la coopération entre pays francophones. L'intensité de leurs activités varie beaucoup de l'une à l'autre, le plus souvent d'après les ressources dont elles disposent. Leurs responsables passent une grande partie de leur temps à chercher des subventions. On constate aussi qu'une association, une fois créée, disparaît rarement, même si les circonstances qui ont amené sa création se modifient du tout au tout : certaines sont ainsi devenues des anachronismes, des souvenirs d'une époque révolue. Cependant, on peut penser que la francophonie sera de plus en plus vivante au fur et à mesure que les relations entre ses membres coïncideront avec les activités professionnelles et les préoccupations des uns et des autres. Les institutions comme l'ACCT, le CIRELFA, l'AUPELF, la Communauté des télévisions francophones ou la Communauté radiophonique des programmes de langue française, pour ne citer que quelques exemples, peuvent alors jouer un grand rôle de coordination et d'animation.

Sur le plan économique, nous constatons ici la même chose qu'ailleurs : la loi du profit est la seule qui compte. Les hommes d'affaires prennent leurs décisions en conséquence et non en se préoccupant de la francophonie. La francophonie n'est pas encore un club d'intérêts économiques, où un certain réflexe de préférence favoriserait les relations avec ses membres, comme ce fut le cas pour le Commonwealth. Les hommes politiques sont relativement impuissants à augmenter le volume des échanges économiques entre les pays de la francophonie.

Sur le plan administratif, la coopération québécoise engage à la fois le ministère des Affaires intergouvernementales et chacun des ministères ou organismes du gouvernement.

Le ministère des Affaires intergouvernementales joue aujourd'hui deux rôles principaux : premièrement, il assure la cohérence à la fois géographique et sectorielle des actions du Québec à l'étranger, c'est-à-dire qu'il voit à ce que nos actions dans chaque pays, dans chaque région et dans chaque domaine aient une certaine logique et une certaine continuité, qu'elles constituent en somme une politique et ne soient pas le fait du simple hasard des relations de l'un avec l'autre; deuxièmement, il sert d'interface entre l'extérieur et l'intérieur, entre les besoins et les demandes des pays et les ressources et disponibilités d'action au Québec. Le ministère pourrait également assumer un rôle d'animation auprès des autres ministères, organismes et institutions québécoises, de manière à dégager et formuler de véritables politiques sectorielles impliquant divers partenaires. On peut citer comme exemple le secteur linguistique, où nous aurions besoin d'une politique claire et où les intervenants sont nombreux : Conseil et Office de la langue française, ministère de l'Éducation, ministère des Affaires culturelles, en relation avec l'AUPELF, l'ACCT, le CILF, le Secrétariat d'État à Ottawa, le Haut-Comité de la langue française, le CIRELFA, les ministères de l'Éducation de chaque pays, et avec beaucoup d'autres organismes comme le CREDIF, la Fédération internationale des professeurs de français, le Comité international des Études françaises ou des Études créoles, etc. Mais ce rôle d'animation est délicat puisque chaque ministère, chaque organisme, chaque institution ou association est autonome et tient beaucoup à son autonomie.

En effet, aux termes de la loi des Affaires intergouvernementales, il revient aux ministères et aux organismes de définir les actions et programmes de coopération internationale et de les exécuter après avoir reçu l'aval des Affaires intergouvernementales. Les motifs de cette disposition sont simples. D'une part, les compétences professionnelles et l'expérience se trouvent dans le personnel et l'action des ministères et organismes; d'autre part, la continuité de la présence internationale du Québec est mieux assurée si les programmes de coopération s'insèrent dans les activités des ministères et organismes. Mais, d'un autre côté, il en découle des inconvénients graves. Lorsque vient le moment pour chaque ministère et chaque organisme de définir sa programmation et le budget qui en découle, selon sa finalité et ses priorités, on se rend compte que la coopération internationale n'est une priorité pour personne et que la part du budget qu'on lui réserve, si on lui en réserve une, est considérée comme une sorte de luxe, ou une contrainte qui provient des engagements antérieurs envers des institutions internationales. En période d'austérité, la chose est encore plus vraie. Ainsi se creuse l'écart entre les intentions politiques formulées au moment des grandes rencontres des chefs d'État ou des premiers ministres et les dispositions concrètes prises par les ministères et organismes lors de l'établissement de leurs programmes et de leurs budgets. Autre inconvénient : la difficulté d'arriver à préciser des politiques d'ensemble, soit selon les pays et les régions, soit selon les domaines professionnels, alors que leurs réalisations concernent plusieurs ministères ou organismes. Le Québec, comme la plupart des autres pays, n'a pas encore trouvé de solution adéquate à ce problème et l'action internationale du Québec est dispersée et sporadique.

En conclusion de cet exposé, je dirais que la francophonie est encore en gestation, en ce sens que ce qu'elle est et doit être n'est pas encore très clair dans l'esprit de tout le monde, en ce sens aussi qu'elle est davantage un thème de discours qu'une préoccupation régulière de ceux qui détiennent la compétence et les moyens des actions concrètes, en ce sens enfin qu'elle éclate dans toutes les directions à la fois, sans plan d'ensemble et sans stratégie, parce qu'en général les programmes sont bilatéraux et influencés par la fluctuation des relations politiques entre les partenaires. En ce qui concerne le Québec, je dirais que nous arrivons difficilement à préciser notre mode de participation à la francophonie, pour les raisons variées que nous avons évoquées. Notre potentiel d'action internationale est considérable, mais nous sommes loin d'en tirer tout le bénéfice, moral et économique, que nous pourrions en espérer.






Commentaire de Henri DORION



Vous m'avez demandé, M. Corbeil d'être votre commentateur. M. Larousse fait, sur le mot « commentaire », le commentaire suivant, en donne deux définitions : a) explication d'un texte pour en faciliter l'intelligence; b) interpréter un fait ou un écrit de manière malveillante. Mon propos n'ira ni dans l'un ni dans l'autre sens, car, d'une part, votre exposé s'entend fort bien sans qu'il soit utile d'y ajouter quelque chose et, d'autre part, je concours dans le sens de vos observations, que je prenne la lunette du géographe, du linguiste ou du conseiller en affaires internationales. Ce que je me permettrai de souligner, à l'aide de quelques observations spécifiques, c'est pourquoi j'ai aussi compris de la francophonie ce que vous en avez dit, mais aussi quelles sont les interrogations que m'inspire cette appréhension d'une situation linguistico-politique dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle est sujette à autant d'interprétations que d'actions différentes.

Vous consacrez la moitié de votre exposé à tenter de définir la francophonie. Cet exercice n'est pas utile, même si, paradoxalement, le résultat en est que ce terme, si largement employé, en ressort moins défini à la fin qu'au début, paradoxalement, parce que « définir, c'est délimiter »; or, vous avez élargi la portée du terme en en démontrant les multiples facettes; je passerai celles-ci en rapide revue.

La francophonie se définit d'abord, dites-vous, par « l'usage de la langue française » et vous ajoutez avec justesse que le statut de la langue française varie considérablement d'un espace politique à l'autre. J'ajouterai qu'au-delà des situations juridiques, l'usage lui-même prend des formes, des significations et une importance variables, selon par exemple que l'usage du français est exclusif ou partagé, selon que ce partage se fasse par clivage géographique, social ou professionnel, selon qu'interviennent ou non les niveaux de langage et les situations de diglossie, selon que l'utilisation d'une langue donnée ait un effet intégrateur ou marginalisant (une même langue peut connaître les deux situations dans des régions différentes (exemple : Catalogne du Nord – effet intégrateur / Catalogne du Sud – effet marginalisant), selon enfin, évidemment, que l'on mesure l'usage de la langue sur le plan individuel ou sur le plan collectif.

Question : Comment pondérer ces différents critères et approches pour en venir à pouvoir établir une mesure de l'usage de la langue française qui soit à la fois objective et opérationnelle (dans le sens de : utile pour orienter des actions concrètes)? J'illustre cette question par une autre question : Le Canada compte plus de francophones que le Québec; est-ce à dire que la part du Canada dans la francophonie est dans les faits, ou doit être à cause de ce fait, plus grande que celle du Québec? Quelques chiffres, que je donnerai un peu plus loin, éclaireront cette question.

La francophonie peut aussi se définir par référence à la notion de « défense de la langue française ». La langue anglaise menace la langue française, il serait démentiel de le nier. Elle la menace de manières différentes bien sûr, à Moncton, à Montréal, à l'île Maurice, à Antwerpen (que par vengeance peut-être on continue de nommer Anvers et où on vous répondra en anglais plus volontiers qu'en français), l'anglais menace même le français à Paris. Aussi, dira-t-on, l'anglais menace toutes les langues du monde : la publicité belge utilisera l'anglais pour éviter de choisir entre le français et le flamand, les ordinateurs russes et chinois digèrent et génèrent des logiciels en langue anglaise. Bref, le commerce, comme la technologie, utilise l'anglais comme outil privilégié. Dans les faits ou dans les esprits, l'outil peut devenir arme; d'où l'idée de menace, d'où l'idée de défense. Des défenses régionales s'organisent, Amérique latine en tête : la Colombie déclare officiellement le français langue seconde; le Mexique institue une commission de défense de la langue espagnole. Mais parle-t-on pour autant d'« hispanophonie »? La langue allemande, comme langue de communication internationale en Europe orientale, est en recul, de même que, différemment, en Alsace; et aucun mouvement de « germanophonie » ne se dessine. Pourquoi? Vous dites que la relation entre francophonie et défense du français est pour le moins ambiguë. J'abonde totalement dans votre sens. J'ajouterais même qu'entre les pays de ce qu'on appelle la francophonie il n'existe pas d'objectif de défense commun. D'ailleurs, toute différente est la menace de l'anglais sur le français langue maternelle, et sur le français langue seconde; à la première menace, on a érigé ici le rempart de la Charte de la langue française; à la seconde, la France a répondu par la consolidation de son réseau d'Alliances françaises, d'instituts et de Missions permanentes. Moins menacée au plan interne que le Québec, la France peut déployer de tels efforts à l'étranger; préoccupé par son problème domestique dans lequel il investit beaucoup, le Québec peut-il à cet égard faire beaucoup plus que bénéficier des actions de la France?

La francophonie se définit aussi, dites-vous, par un vaste réseau de relations humaines et professionnelles et vous vous référez à cet égard au grand nombre d'organismes de francophonie. Mais qu'est-ce qu'un « organisme de francophonie »? Sans doute un organisme dont l'objectif premier et avoué est la défense de la langue française ou la solidarité entre francophones, mais, dans la réalité des choses, tout organisme, quels que soient ses objectifs premiers et avoués, a une couleur linguistique; un organisme « aphone » (sans langue), cela n'existe pas. Je serais tenté de dire que tout organisme est « symphonique » (travaille avec au moins une langue); il est monolingue ou multilingue; et comme l'égalité linguistique – j'y ai fait allusion en me référant à la « mesure de l'usage d'une langue » — n'existe pas, tout organisme a une dominante linguistique. Les organismes dits francophones n'ont donc de spécificité linguistique qu'au niveau de la déclaration, au niveau des objectifs déclarés. Et serait-il déplacé de constater qu'ils ne sont pas tous nécessairement plus opérationnels ou utiles, dans le sens de la défense de la langue française, que tout autre organisme investi par des francophones décidés de le rester. Au niveau des relations humaines et professionnelles, la langue française est un véhicule; et ce sont les passagers qui comptent.

Question : Ne sont-ce donc pas toutes les institutions, tous les organismes – de sous ordres et de tous objectifs – et non seulement les organismes dits de francophonie, que les francophones doivent investir, nourrir de langue et de culture françaises?

N'est-ce pas l'intérieur de la maison qu'il faut peindre plutôt que seulement l'enseigne? Ne minimisons pas l'importance des organismes francophones; soulignons que les autres méritent autant notre attention.

Vous proposez aussi que la francophonie est un ensemble économique dont le centre est la France. La francophonie, ont dit certains, est une affaire de cœur. Or, on sait que les affaires ont plus de tête (ou d'appétit) que de cœur. Vous le rappelez : « les affaires sont les affaires ». Et ne l'oublions pas, nos alliés sont, souvent sinon toujours, aussi nos concurrents. Il faut vivre avec cette réalité souvent ambivalente et développer des relations privilégiées avec la France tout en sachant que ce pays est souvent, sur les marchés étrangers où le Québec fait de gros efforts pour percer, son concurrent numéro un, qu'il s'agisse de matériel didactique destiné à l'Afrique ou de technologie avancée pour le métro de Mexico.

Cette vérité est d'autant plus importante que, comme vous le notez justement, il est un peu faux d'opposer le culturel à l'économique et qu'il y a des éléments culturels qui influencent le succès ou l'échec des programmes de développement économique. En effet, l'échange éducatif est un investissement à moyen terme dont l'intérêt (intérêt composé, puisque multiplicateur et autogénérateur) réside aussi dans les courants techniques et commerciaux qui en découlent. Le technicien brésilien formé à Paris rapportera chez lui, outre son bagage linguistique, des amitiés, des adresses, des références. Devenu décideur économique ou politique, il s'en souviendra et constituera un relais pour la technologie française. La France, avec son important programme d'accueil éducatif, a compris cette réalité. La défense d'une francophonie utile au Québec passe aussi par l'accueil d'étudiants étrangers dans nos instituts d'enseignement et de recherche.

Question : Que faire pour stimuler cet accueil sans prendre des mesures que d'aucuns considèrent comme discriminatoires, quand on sait, par exemple, que 70 % des étudiants mexicains au Québec s'inscrivent dans des institutions anglophones?

Bref, la francophonie est elle économique? Quand on voit le premier ministre du Canada plaider pour la formation d'un Commonwealth francophone, on se doute bien que les raisons n'en sont pas qu'économiques, puisque les échanges entre la France et le Canada sont de l'ordre de 1 % du commerce international de chacun de ces pays.

Et ceci m'amène au dernier volet des différentes définitions de la francophonie le volet politique. Je me permets de dire : oui, la francophonie est politique, elle a, de la politique, la mouvance, la complexité, l'ambiguïté. Selon les circonstances, elle est un objectif ou un moyen politique. On peut se demander si la francophonie n'est pas souvent un otage des stratégies politiques.

Je me permets à cet égard, et pour répondre à une question que je posais au début, de vous livrer le résultat d'un petit calcul. Je demandais si le Canada, du fait qu'il compte un plus grand nombre de francophones que le Québec, a ou doit avoir une plus grande part dans la francophonie. Quelques chiffres : le Canada compte un million et demi de francophones de plus que le Québec. En pourcentage, le Canada est 3 fois moins francophone que le Québec, si l'on se réfère à langue maternelle. Si on compte tous les parlants français (unilingues et bilingues), le Canada est 4 fois moins francophone que le Québec. Mais encore là, ces chiffres masquent une partie de la réalité puisque, on le sait, les francophones sont pratiquement les seuls à porter le poids du bilinguisme (en effet, au Canada, le pourcentage de bilingues est, d'une province à l'autre, directement proportionnel au pourcentage de francophones et inversement proportionnel au pourcentage d'anglophones). Si l'on compare le nombre d'unilingues français au Québec à celui du Canada hors Québec, l'on se rend compte que le Canada est 17 fois moins francophone que le Québec. Voilà des statistiques qui ne servent pas les propos des tenants du bilinguisme institutionnalisé ou généralisé et surtout de ceux qui se réfèrent au cadre canadien pour présenter le tableau de la francophonie nord-américaine.

À ces différentes définitions de la francophonie, me serait-il permis d'en proposer une autre : « la francophonie représente une communauté d'intérêts de régions francophones bilingues ». Toutes les composantes de la francophonie sont, en effet, en situation de bilinguisme, sauf, peut-on dire, la France sans ses marges. Mais la francophonie, quelle que soit la définition qu'on lui donne, existerait-elle si la France était le seul pays francophone? Assurément non.

Que conclure, sinon que nos regards et nos efforts doivent se porter sur les réalités autant que sur nos rêves, sur les contenus autant que sur les contenants? Votre recherche, M. Corbeil, d'une définition valable de la francophonie a ceci d'extrêmement utile qu'elle nous amène à ne vouloir lui imposer ni limite, ni définition.

Je me rappelle, en terminant, un colloque international tout entier consacré à la définition de la géographie. Au terme d'assises de trois jours, on fit le constat de l'impossibilité d'un consensus; un participant lucide ajouta le constat de l'inutilité d'un consensus. Le rapport précisa : cessons de se demander ce qu'est la géographie; pratiquons-la. Pratiquons la francophonie.

Que faire? Utiliser au mieux nos atouts, bien sûr. Vous en avez identifié deux. Un que je qualifierais de mineur : l'absence de passé colonialiste. Cette proposition est vraie à l'extérieur : cela nous donne bonne conscience quant à notre xénophobie domestique, particulièrement à l'égard des autochtones. Mais il faut aussi reconnaître que le colonialisme a créé des liens que la bonne conscience n'efface pas. La France a été et demeure un concurrent du Québec en terre ex-coloniale. À cet égard, donc, notre atout est positif, mais a un grand retard à rattraper.

Vous avez identifié un second atout que je qualifierais de majeur : notre savoir-faire technologique, nos produits, industriels comme culturels. Cela est vrai et trop peu connu. Qui sait par exemple que trois des dix plus grandes firmes d'ingénieurs-conseils au monde ont leur siège au Québec? Là est notre force. Autre atout : notre volonté.

Mais vous devez vous rappeller que nous avons aussi nos handicaps. L'action internationale du Québec est, dites-vous, dispersée et sporadique. J'ajouterai que, dans les circonstances actuelles, elle ne peut pratiquement pas ne pas l'être.

Presque État, presque international, nous commençons à jouer le grand jeu des relations internationales, je dirais presque internationales. Et vous ajoutez que dans ce contexte nous sommes souvent d'une grande naïveté.

L'on peut en effet tirer satisfaction d'avoir pignon sur rue à Paris. Mais soyons conscients qu'ailleurs, là où nous avons lucarne sur ruelle, nous ne pouvons brouter l'herbe internationale qu'au bout d'une corde attachée à un poteau planté à Ottawa, corde dans laquelle qui vous savez se plaît à nouer des nœuds qui ne sont pas tous coulants. Bien sûr, diverses actions dans le cadre de cette francophonie mouvante équivalent à des coups de collier dont les effets ne sont pas toujours d'éviter la corde, mais souvent de l'enrouler autour du poteau. Et bien patient serait celui qui attendrait que l'herbe pousse assez vite pour atteindre le poteau autour duquel une situation constitutionnelle inadéquate nous consigne. Il nous faut donc bouger, bouger fort, mais jusqu'où? Car espérons, pour finir, qu'en cassant la corde, nous n'irons pas, comme la Biquette de monsieur Séguin, aller nous faire dévorer sur la montagne.






ATELIER 12

La recherche scientifique et les publications
scientifiques en français au Québec



Conférenciers : Yves GIROUX, vice-recteur adjoint à l'enseignement et à la recherche, Université Laval
Gilbert LANNOY, directeur de l'information, Association des professeurs de sciences du Québec

Commentateur : Henri DORION, bureau du sous-ministre, ministère des Affaires intergouvernementales



L'ampleur du phénomène de la publication en langue anglaise des travaux des chercheurs francophones a fait l'objet d'un vaste débat au cours des dernières années. Dans son exposé, Yves Giroux s'attarde à montrer la contradiction, pour ne pas dire le dilemme dans lequel sont placés les chercheurs lorsque vient le temps de publier les résultats de leurs travaux. S'il n'y a pas de solution facile à ce problème, il n'y a pas non plus de solution à bon marché.

Les conséquences de cette désertion réelle de l'élite scientifique envers sa langue maternelle notamment sur l'enseignement des sciences sont décrites dans l'exposé de Gilbert Lannoy. Bien qu'atténuées par un ensemble de mesures correctives et de sauvegarde mises au point par le gouvernement du Québec, ces mesures n'ont pas réussi à renverser le quasi-monopole des Américains sur l'édition scolaire de manuels scientifiques utilisés au Québec.

Aldée Cabana, doyen de la Faculté des sciences de l'Université de Sherbrooke et Gérard Lapointe, secrétaire au Conseil de la langue française, ont aussi participé à l'atelier, animé par le Dr Jean-Claude Péchère, chef du Service de microbiologie à l'Hôtel-Dieu de Québec.






Les publications scientifiques en langue
française



Yves M. GIROUX



On a déjà fait abondamment état de l'ampleur du phénomène de la publication en langue anglaise des travaux des chercheurs francophones; le colloque de Montréal, en novembre 1981, et celui de Bruxelles, en juin 1982, y étaient tous deux consacrés. Si, de Montréal, on peut retenir principalement que ce sont surtout les responsables sociaux qui s'inquiètent, alors que les chercheurs utilisent avec sérénité la langue de leur profession, on retiendra principalement de Bruxelles la volonté de la France de tenter de forcer la survie du français scientifique, de même qu'un premier aperçu des possibilités de l'électronique.

Mais pour comprendre la question à fond, et surtout accepter des solutions éventuelles, il faut bien voir la contradiction, pour ne pas dire le dilemme dans lequel sont placés les chercheurs.

Comme membres d'une communauté francophone nord-américaine, ils sont généralement bien conscients des conséquences que peut avoir le choix de la langue de leurs communications scientifiques; ils savent bien que si eux-mêmes ne publient pas en français, leur langue est destinée à un rôle toujours moins important aussi bien sur le plan international que sur le plan local et à une utilisation toujours moins efficace, même pour les communications scientifiques entre francophones. Et ils savent bien, de plus, qu'on ne peut dissocier science de culture et que toute faiblesse de la première se répercute, amplifiée, dans la seconde. De plus, pour un grand nombre, la langue française est un véhicule plus facile et plus commode.

Mais par ailleurs, dans la plupart des disciplines, surtout dans le domaine des sciences expérimentales et appliquées, il est en général nécessaire, pour le bien même de la recherche exécutée en milieu francophone, que les résultats en soient portés à la connaissance de la communauté internationale de chercheurs, pour y subir l'évaluation critique et être ensuite intégrés au corpus mondial des connaissances. Les chercheurs francophones ont de plus tout intérêt à se mettre en communication directe et personnelle, par l'écrit et par la parole, avec leurs collègues de différents pays et à entrer ainsi au sein de ces collèges invisibles que forment les spécialistes des diverses sous-disciplines. Ils ont intérêt aussi à rejoindre les chercheurs de sociétés non anglophones, tels les Scandinaves, les Japonais, les Allemands. Il est clair que la seule voie de communication pour atteindre tous ces buts est l'éventuelle publication en langue anglaise. Nul ne peut contester que l'anglais soit présentement la langue scientifique internationale et à peu près le seul véhicule universel efficace.

Pour maintenir une possibilité suffisante de publier en français, il faut en général avoir recours systématiquement à la solution traditionnelle et séculaire en matière de communication entre communautés de langues différentes, c'est-à-dire la traduction.

Pour bien répondre aux deux objectifs contradictoires, ce n'est pas tout de traduire, il faut encore assurer la diffusion simultanée dans une langue et dans l'autre. Pour les cas, les plus fréquents, où le chercheur publie d'abord en anglais dans une revue internationale, on pourrait créer un certain nombre de revues à caractère plutôt local, destinées à mettre à la disposition de la communauté francophone, et principalement québécoise, des versions françaises de ces articles. Il pourrait s'agir de revues associées à des départements universitaires (ex. « Recherches en chimie à l'Université de Montréal ») ou à un laboratoire de recherches industrielles ou encore à une sous-discipline (ex. « Recherches écologiques au Québec »). Les travaux les plus significatifs pourraient être publiés, toujours en traduction, dans une revue plus importante et à diffusion plus étendue à travers la francophonie (ex. « La science au Québec »).

La situation inverse est plus difficile, car elle pose le problème d'assurer la diffusion en langue anglaise de travaux publiés d'abord en français et probablement dans une revue québécoise. On voudrait ici s'assurer que les versions anglaises connaîtront une diffusion suffisante pour être repérées dans les bulletins signalétiques et pour faire partie, de façon visible, des collections de la plupart des bibliothèques scientifiques aux quatre coins du monde. Encore ici, on peut imaginer la création d'un certain nombre de revues québécoises, ou canadiennes-françaises, qui seraient des recueils de versions anglaises d'articles publiés en français. Est-il réaliste d'imaginer que des revues telles par exemple « Energy Research in French Canada » ou « Nuclear Physics in Quebec » pourraient rejoindre les principaux chercheurs entre les mains desquels l'auteur souhaite voir aboutir ses travaux? Il est probable aussi qu'il faudrait, sinon distribuer gratuitement de telles revues, au moins les offrir à des conditions assez avantageuses pour que la majorité des bibliothèques se les procurent.

La grande inconnue est évidemment de savoir qui fera les frais de la traduction, aussi bien de l'anglais vers le français que du français vers l'anglais. Même si les auteurs eux-mêmes sont souvent les personnes les mieux à même d'assurer une traduction qui soit parfaite sur le plan scientifique, on ne peut en général espérer qu'ils accepteront facilement de s'astreindre à cet exercice, par ailleurs, assez difficile. Il faut de préférence avoir recours à des spécialistes de la traduction. Dans le contexte actuel, il semble clair qu'en dernière analyse ce sont les gouvernements aussi bien à Ottawa qu'à Québec qui, ayant pour mission déclarée la protection et la survie de la langue française, doivent se préparer à consacrer les crédits nécessaires à de tels programmes de traduction. Ils pourraient le faire plus commodément en ajustant en conséquence les subventions versées aux chercheurs universitaires.

À plus long terme, c'est du côté de l'électronique que l'on peut entrevoir des solutions, peut-être des solutions définitives. Il est connu que le monde de la publication et de l'imprimé va connaître des bouleversements profonds au cours des années à venir, et que vont apparaître des formes alternatives de publication telle l'inscription de textes dans des mémoires électroniques centrales accessibles universellement. Même si certaines tentatives récentes ont montré que la communauté scientifique n'est pas encore prête à lire des articles sur des écrans cathodiques, il ne fait aucun doute que c'est ce que l'avenir nous réserve, toujours avec la possibilité de traduction d'une copie sur papier, mais uniquement à la pièce et sur demande plutôt que par tirage multiple comme c'est le cas maintenant. Le grand intérêt pour nous est que la « publication » initiale n'aurait plus besoin d'être identifiée à une seule langue puisque l'on pourrait mettre en mémoire simultanément une version française et une version anglaise et, dans d'autres cas, une version japonaise ou une version en swahéli. Le lecteur intéressé demande la version qui lui convient, et le tour est joué.

L'anglais, tout en continuant pendant longtemps d'être la langue scientifique universelle, cesserait, pour les non-anglophones, d'être la première langue scientifique et deviendrait plutôt la seconde, ce qui ferait évidemment toute la différence.

Il n'y a pas de solution facile, il n'y a pas non plus de solution bon marché, mais il y a des solutions; il s'agit de les mettre en œuvre et d'y consacrer les énergies nécessaires.






L'état et l'évolution de la langue française dans
l'enseignement des sciences au Québec



Gilbert LANNOY



Depuis quelques années on constate avec inquiétude dans le monde francophone une régression certaine de l'usage international de la langue française. Cette tendance regrettable est particulièrement marquée en ce qui concerne la communication et la publication des travaux et des recherches de nos scientifiques.

Ce constat global est grave pour l'avenir de notre langue. Cependant, les conséquences dramatiques que cette désertion réelle de notre élite scientifique envers sa langue maternelle pourraient avoir sur l'enseignement des sciences sont atténuées par un ensemble de mesures correctives et de sauvegarde mises au point par le gouvernement du Québec.

Nous parlerons surtout des manuels de sciences utilisés au Québec dans l'enseignement, à tous les niveaux. Après un bref historique qui nous reportera au début des années 60, nous décrirons les tendances nouvelles et les perspectives d'avenir du français comme véhicule d'une pensée scientifique originale. Nous soulignerons enfin le rôle social prédominant, et sûrement négligé à l'heure actuelle, que nos scientifiques doivent assumer dans la transmission et la communication, tant orale qu'écrite, de leur savoir dans une langue de qualité. En effet, une exposition aussi précoce que possible et soutenue à des manuels de sciences rédigés en bon français constitue une garantie sûre de l'utilisation préférentielle, mais non exclusive, de la langue française par la future élite scientifique québécoise.

Historique

Sans statistiques précises, d'ailleurs difficiles à trouver, nous allons maintenant brosser à grands traits l'évolution linguistique des manuels de sciences utilisés au Québec, depuis le niveau primaire jusqu'au niveau universitaire. Ces considérations résultent, d'une part, de notre expérience de 20 ans comme professeurs de sciences au niveau secondaire; d'autre part, nos observations se sont affinées depuis 4 ans par des contacts fréquents avec plusieurs maisons d'édition.

Vous vous en souvenez peut-être, tout a vraiment commencé en 1963, par le rapport de la Commission d'enquête sur l'enseignement, ledit Rapport Parent. L'idéal pédagogique que cette commission proposait alors n'était plus seulement basé sur les humanités classiques, mais plutôt sur une solide formation scientifique. Avant l'instauration de ce nouveau régime pédagogique qui donnait, pour la première fois aux sciences de la nature, une place de choix dans le processus éducatif, celles-ci étaient peu et mal enseignées. Les manuels, fréquemment rédigés en français par des religieux, ressemblaient à des catalogues de faits et de phénomènes regroupés et ordonnés selon une logique linéaire.

Nos amis américains devaient en être là aussi, car, en 1957, après avoir essuyé la rebuffade de spoutnik, ils analysèrent et crurent repérer les faiblesses de leur enseignement des sciences apparemment défaillant. Cette remise en cause transforma complètement la formation scientifique aux États-Unis. Cette fois-ci, il s'agissait de programmes méthodes conçus par des équipes de pédagogues et de scientifiques sur le modèle même de l'activité de ces derniers. C'est ainsi que sont apparues des méthodes nouvelles dont les signes sont encore dans toutes les mémoires : ESS, SCIS, IPS, PSSC, HPP, Chem Study, BSCS, etc.

Pris de court, le Québec s'empressa d'adopter de bon gré et tels quels ces nouveaux programmes de sciences américains en les traduisant d'une manière systématique. Ces traductions furent plus ou moins bien réussies : elles contenaient beaucoup d'anglicismes et, reproche plus grave, elles véhiculaient un modèle de pensée américaine.

En 1969, la réforme scolaire s'étendit jusqu'au niveau supérieur non universitaire. Les collèges d'enseignement général et professionnel (cégep) virent le jour, soit à partir de la restructuration des écoles normales et des instituts de technologie déjà existants, soit en étant créés de toutes pièces. Les manuels de sciences utilisés dans le secteur général qui mène à l'université existaient en français tandis que ceux du secteur professionnel étaient majoritairement rédigés en anglais.

Quant au niveau universitaire, il va sans dire que les manuels de sciences étaient, dans une proportion écrasante, américains, allant de la sociologie, au mieux, à la physique, au pire. Par suite de certaines revendications variant d'une discipline à l'autre, on introduisit à un prix réduit par le biais d'une subvention franco-québécoise des livres de sciences rédigés en France. Ce qui ne les rendit pas encore compétitifs par rapport aux manuels américains! Ce n'était pas tant le coût que la structure du manuel français qui décontenançait nos étudiants québécois : une langue abstraite et un exposé trop rigoureux ainsi qu'une pauvreté en illustrations et en exercices leur étaient reprochés. C'était la preuve suffisante qu'une langue traduit un mode de pensée particulier qui différait chez les Français et les Québécois, ces derniers étant déjà rompus aux modes de raisonnement beaucoup plus pragmatiques des Américains. Globalement, à de rares exceptions près, les élèves et étudiants québécois étaient forcés de raisonner en anglais, qu'ils disposassent de manuels scientifiques en français ou non. Donc, double contamination : au premier degré par le vocabulaire; au second degré par la syntaxe.

Tendances et perspectives nouvelles

On assiste depuis 1970 à une revalorisation du manuel de sciences rédigé en français et au Québec. Quoique des ouvrages de sciences américains et canadiens-anglais continuent en grand nombre (2 sur 3) à être adoptés, ils sont dorénavant adaptés à la culture et au contexte québécois. Mais, même si cela nous apparaît encore suffisant, tant aux niveaux primaire, secondaire que collégial, on trouve maintenant sur le marché des manuels de sciences conçus et rédigés par des professeurs québécois francophones.

La tendance est moins évidente au niveau universitaire. Est-ce à dire que les universitaires, préférant la recherche à l'enseignement, ne fournissent pas un effort suffisant en matière de conception de manuels de sciences en français, leurs notes de cours mises à part?

Malgré tout, la situation actuelle du français dans l'enseignement des sciences est meilleure qu'elle n'a été. Voici quelques mesures pratiques y ayant contribué :

  • le ministère de l'Éducation du Québec (MEQ) décerne chaque année des prix d'excellence pour des manuels rédigés par des enseignants québécois en sciences de la nature, en techniques et en sciences humaines, pour le niveau collégial;

  • l'Office de la langue française agrée des réviseurs de manuels qui redressent la langue souvent déficiente utilisée par les auteurs;

  • le nouveau régime pédagogique qui sera instauré au primaire et au secondaire nécessitera la création de nouveaux manuels dont les critères de forme et de contenu ont été précisés et que les maisons d'édition devront respecter à la lettre;

  • l'apparition de revues de vulgarisation scientifique d'une grande qualité rédactionnelle : Québec Science, Science et Technologie;

  • la création, originale au Québec, d'un service d'information scientifique appelé Hebdo-science : des communicateurs scientifiques y rédigent des articles d'intérêt général qui sont distribués à ceux des journaux québécois qui désirent alimenter leurs lecteurs en nouvelles d'actualité scientifique.

Conclusion

Ces mesures intéressantes, mais trop modestes n'ont pas réussi à renverser le quasi-monopole des Américains sur l'édition scolaire de manuels scientifiques utilisés au Québec. Il importerait pourtant de contrôler à la source, donc en français, la production du savoir organisé qui devra être transmis à notre future élite scientifique. Ce rôle de premier plan incombe à nos chercheurs et à nos universitaires; ils pourraient y être encouragés, voire incités d'une façon plus énergique, par des subventions, des primes ou un système public de reconnaissance mis sur pied par plusieurs instances gouvernementales.

Depuis quelques années, la Ligue internationale des scientifiques pour l'usage de la langue française (LISULF) s'emploie à sensibiliser les scientifiques et les chercheurs québécois à leur rôle social et culturel en matière linguistique également. Il revient à l'élite scientifique aussi de donner l'exemple d'une activité possible en français.




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