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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 13

Le vocabulaire technique



Conférenciers : Geoffrey VITALE, professeur, Université du Québec à Trois-Rivières
Joseph MAKDESSI, directeur des communications internes, Compagnie minière Québec-Cartier Mining
Louis-Jean ROUSSEAU, chef du Service des travaux terminologiques, Office de la langue française
Jean-Marie CÔTÉ, chef traducteur, Consolidated Bathurst Inc.



Depuis l'adoption des lois linguistiques, le vocabulaire technique utilisé notamment dans les entreprises et qui avait tendance à être exclusivement anglais s'est considérablement francisé. Un exemple de cette francisation nous est donné par Joseph Makdessi à la lumière de l'implantation du français technique dans une compagnie minière. L'accessibilité et la disponibilité des vocabulaires techniques sont présentées dans les textes de Louis-Jean Rousseau et Jean-Marie Côté. Pour sa part, Geoffrey Vitale montre les difficultés de communication entre les intervenants au dossier, soit l'État, l'entreprise et l'enseignement.

M. Normand Maillet de l'Office de la langue française animait cet atelier.







État, entreprise, enseignement : une
communication triangulaire qui tourne en rond



Geoffrey VITALE



Dans un pays où deux langues vivent côte à côte et où une hiérarchie des langues s'est établie, il est rare que l'État reste à l'écart des problèmes linguistiques. C'est pourquoi j'ai voulu élargir quelque peu le thème proposé – l'efficacité des communications entre les entreprises et le secteur de l'enseignement technique – pour y faire rentrer le troisième partenaire dans le processus de francisation, à savoir l'État. En outre, il y a peut-être un problème de communication entre le secteur de l'enseignement technique et l'entreprise, mais quand il s'agit de langue, il y a certainement un problème de communication entre l'enseignement et les deux autres intervenants, d'où le titre de cette communication : État, entreprise, enseignement : une communication triangulaire qui tourne en rond.

Or, qui dit communication triangulaire dit communication linéaire. Ceci signifie que tout échange se fait sur un modèle hiérarchique et non spontané. Il s'agit ici, me semble-t-il, d'un problème assez particulier au Québec. En effet, il existe d'autres sociétés où la mise à jour et l'enrichissement de la langue par le biais de la création stylistique et terminologique se font de façon spontanée et interne. L'exemple évident est, bien sûr, les États-Unis où tout le monde, hommes de sciences, fabricants, journalistes confectionnent de nouveaux mots tous les jours et les lancent sur le marché où, tout comme les chansons populaires, ils atteignent les « Top ten » ou meurent en route. De plus, les Américains, sûrs de leurs droits absolus en matière linguistique, jouent impunément (quoique pas toujours heureusement) avec la syntaxe, la grammaire et même l'orthographe. Ils ne craignent point de choquer leur audience et peut-être risquent-ils moins de le faire du fait que les usagers américains, dont les origines sont multiples, sont moins à cheval sur la pureté d'une langue qui est la leur depuis quelques générations seulement. Évidemment, la langue d'usage aux États-Unis ne subit que peu d'interférence de l'extérieur et, là où il existe une autre langue (comme l'espagnol à New York), les Américains savent fort bien s'en accommoder, et ce, grâce en grande partie aux entreprises qui n'hésitent pas à afficher en espagnol lorsqu'il s'agit de s'assurer une clientèle!

Chez nous, cela ne se passe pas comme ça. On défend la langue française avec une férocité étatique qui a même réussi à faire honte à la mère patrie. La France, en effet, ayant quelque peu oublié les traditions de Boileau, s'est mise à légiférer sérieusement dans le domaine linguistique après que le Québec lui ait montré le chemin. À l'encontre de la France, cependant, cette volonté politique de francisation au Québec a eu ses origines dans une volonté populaire, la volonté de six millions de Québécois de vivre leur quotidien en français, de communiquer entre eux en français, tant au travail qu'à la maison. De plus, il y a un désir de voir du français, d'où l'appui massif de la population quand l'État a commencé d'intervenir dans le domaine de l'affichage public.

Toutefois, cette volonté populaire devient plutôt mitigée quand il s'agit pour les professionnels et les ouvriers de refaire leur apprentissage dans une langue technique qui, dans un sens, n'est pas la leur, ou quand il s'agit de garder un emploi dans un domaine où l'anglais est perçu comme une nécessité ou comme un facteur de valorisation professionnelle, ce qui est le cas pour celui qui travaille au sein d'une grosse entreprise dont les activités dépassent les frontières du Québec.

Cette même volonté populaire devient à peu près négligeable quand on évoque la « qualité » du français, que ce soit au niveau des mots (la terminologie) ou la syntaxe (la rédaction). Cela est peut-être dû au fait que beaucoup de ceux dont la tâche est d'inculquer le respect de la langue dès l'enfance ou bien ne s'en soucient pas, ou bien n'ont pas les compétences pour le faire.

Pour résumer cette pensée, on peut dire qu'au niveau populaire on perçoit trois phénomènes.

  1. Le gouvernement, par sa volonté politique, a rejoint la volonté populaire en matière linguistique, ce qui représente un acquis considérable.

  2. Toutefois, dès que l'on arrive dans des domaines plus spécialisés, plus poussés, à moins que l'industrie même ne mousse le français comme facteur de promotion sociale et professionnelle, la volonté politique dépasse la volonté populaire.

  3. Enfin, la qualité du français ne fait pas partie des préoccupations populaires, et fait même l'objet d'une certaine incurie de la part des enseignants.

On a beau dire qu'il existe plusieurs programmes de perfectionnement des maîtres de français, je répondrai que ces programmes se font en vase clos et ne semblent pas avoir de répercussions sur l'enseignement dans les écoles ou par la suite sur la qualité du français dans les entreprises.

En effet, il est, à mon avis, peu raisonnable de blâmer les entreprises, l'industrie ou les organismes de francisation pour les carences langagières des Québécois, quand les formateurs de première instance n'ont pas appris à leurs élèves à s'exprimer convenablement, soit parce qu'ils n'en sont pas capables, soit parce que la question les laisse indifférents.

Au contraire, les employeurs tant du secteur public que du secteur privé organisent des cours de français, de rédaction, etc. à l'intention de leurs employés. Ils leur offrent même des congés de perfectionnement à cette fin. Au fait, ils pallient les carences du monde de l'enseignement et investissent des sommes considérables pour créer, en quelque sorte, l'école privée sur le lieu du travail, non pour se substituer à l'école publique, mais pour la compléter. Que dire – et je prends un exemple en dehors du secteur de la francisation – d'un directeur de formation d'un organisme d'État qui avoue qu'il ne tient pas compte des deux ans d'apprentissage au cégep quand il forme des apprentis recrutés pourtant chez les titulaires d'un DEC! On ne peut guère parler ici de problème de communication entre nos trois intervenants l'entreprise privée et les corporations d'État ne font tout simplement pas de cas du MEQ. Et pourtant, il y a un lien direct entre la qualité du français dans les écoles et l'œuvre de francisation menée conjointement par l'Office de la langue française et le ministère de l'Éducation. Malheureusement, on dirait qu'en matière d'éducation, la loi 101 est perçue comme un instrument conçu pour mettre au pas les Grecs, les Italiens et d'autres « illégaux », et non pas comme un outil de promotion dans les écoles francophones.

Or, nous savons qu'un travail de francisation se fait à ce niveau. L'OLF et le MEQ, par l'intermédiaire de la Direction des moyens d'enseignement, ont mis en chantier la rédaction de pas moins de 125 manuels scolaires dans le seul secteur professionnel, dont une dizaine, comprenant aussi bien des œuvres originales que des traductions, sont déjà achevés. Ce travail, cependant, qui portera éventuellement fruits, nous l'espérons, ne semble pas modifier les habitudes pédagogiques bien enracinées dans nos écoles. On trouvera quelques professeurs missionnaires, quelques-uns stimulés par le cachet de 60 $ la page offert pour la rédaction des manuels, mais on ne trouvera pas cette volonté générale de franciser les écoles et les universités, d'améliorer le style et la terminologie dans leurs cours. Bien sûr, cela peut se faire. Un exemple évident est le domaine de la comptabilité où l'on trouve trois facteurs qui ont garanti le succès de la francisation. Les manuels de base sont en français, grâce aux traductions de Fernand Sylvain et son équipe. Ce dernier a aussi préparé un dictionnaire français anglais de comptabilité. Enfin, les corporations professionnelles se sont mises à la tâche pour faire du français comptable au Québec une langue de qualité. Aujourd'hui, peu de professeurs oseraient parler de « valeur au livre » à la place de « valeur comptable ». Ils se feraient vite reprendre par leurs étudiants.

Le secteur de la comptabilité est, malheureusement, un cas d'espèce. Quand on regarde le cheminement de nos élèves et de nos étudiants, il est clair que la simple préparation d'ouvrages en français ne résoudra pas, à court terme, le problème de la francisation. Le seul intervenant possible pour faire du français une langue de travail et une langue de qualité avant que l'étudiant n'entre sur le marché du travail est le ministère de l'Éducation. Son intervention doit se faire non pas au niveau du cégep ou de l'université, mais bien avant. À partir du moment où les jeunes Québécois arriveront au cégep avec un français de qualité, ce sont eux qui exigeront cette même qualité chez leurs professeurs.

J'ai utilisé à une ou deux reprises l'expression « vase clos ». C'est peut-être l'impression qui se dégage depuis quelques années de la collaboration entre nos trois intervenants en matière de francisation. Aujourd'hui, pourtant, et cela est nouveau, il existe un facteur externe tout aussi dangereux à long terme pour la francisation : il s'agit bien sûr de la présente conjoncture économique. Nous assistons actuellement à la dilapidation de ce qui était apparemment acquis : démantèlement des services de traduction, mise à pied des rédacteurs, etc. Le phénomène est compréhensible : en période de restrictions, ce sont les secteurs de services non productifs qui sont les premiers visés par les compressions budgétaires. Devant à un bilan déficitaire, les actionnaires veulent savoir si le conseil d'administration de l'entreprise a fait des compressions ailleurs que dans les postes générateurs de revenus. Le conseil s'empresse donc de rassurer ceux qui ont le pouvoir de le destituer. En effet, quand on taille dans le « gras », ce sont les services de rédaction, de traduction, de promotion, etc. qui sont les premiers à voir réduire leurs effectifs. Si la crise devait continuer encore longtemps, nous risquerions d'assister à un arrêt pur et simple de la francisation ou à une francisation bon marché où chacun invente du français pour les besoins de la cause. En principe, cela ne devrait pas être un mal en soi (voir le cas des États-Unis). Malheureusement, sans l'apport artificiel1 de l'OLF et des services de traduction spécialisée, le travail risque d'être mal fait, pour les raisons précitées.

Un autre problème qui nuit à la communication positive entre les divers intervenants est le fait que l'industrie a beaucoup de mal à s'accommoder d'une espèce de chasse gardée où il n'y a aucune place pour l'anglais. En effet, le refus absolu de certains inconditionnels de la francisation d'admettre l'existence même de l'anglais au sein de l'industrie non seulement provoque des tensions permanentes et futiles entre l'industrie et l'État, mais est tout à fait irréaliste. La création terminologique est un fait quotidien dans l'industrie nord-américaine, à tel point qu'il y a même place pour un nouveau type de spécialisation au Québec : la mise à jour terminologique. On voit, par exemple, de grandes possibilités d'avenir pour un cabinet de terminologues qui proposerait ce genre de service conjointement à des entreprises œuvrant dans un même domaine (moyennant partage des frais). Mais, pour ce faire, les terminologues doivent connaître à fond non seulement l'industrie en question, mais aussi l'anglais technique s'y rapportant. Certes, bien des enseignants, peu intéressés à un recyclage personnel, prônent l'utilisation de l'anglais en soutenant qu'ils doivent assurer la possibilité d'emploi à leurs élèves. Mais il y a une différence entre l'anglais, langue de support professionnel, et l'anglais, langue de substitution! Tant que les enseignants du domaine technique ne contribueront pas de façon convaincue à la francisation de leurs cours, l'utilisation, même occasionnelle, de manuels anglais sera perçue comme facteur de déstabilisation linguistique et l'introduction, pourtant nécessaire, de cours d'anglais professionnels dans les écoles sera mal accueillie par les tenants de la francisation.

Ces réflexions m'amènent à terminer par quelques recommandations qui, je crois, pourraient aider à améliorer les rapports entre l'État, l'entreprise et le milieu de l'enseignement et à faire avancer les travaux de francisation tant du point de vue quantitatif que qualitatif.

  1. Que, dans l'enseignement secondaire et collégial, les enseignants se préoccupent davantage et mieux de l'apprentissage de la rédaction et se tournent vers la préparation de rédacteurs techniques et administratifs. Que cet enseignement soit plus formaliste et moins « descriptif ».

  2. Que l'on intéresse plus d'enseignants spécialisés aux travaux de francisation à tous les paliers. Toutefois, que l'on s'assure d'abord que les enseignants en question aient eux-mêmes une compétence certaine en français.

  3. Que les industries aient des points d'attache permanents dans des institutions d'enseignement (cégep ou université) avec accès direct aux professeurs consultants, sensibles aux problèmes de francisation.

  4. Enfin, que quelqu'un, quelque part, arrive à institutionnaliser les rapports entre l'Office de la langue française et le ministère de l'Éducation du Québec pour que l'on règle le problème de francisation à partir de l'école, ce qui aura pour effet d'épargner bien du temps, de l'argent et des angoisses à l'industrie.




1 C'est-à-dire par opposition à la création naturelle et spontanée dont il était question quand je parlais des États-Unis [retour au texte]




Le français dans l'entreprise



Joseph MAKDESSI



Selon G.B. Shaw (Pygmalion, Préface) les Anglais accordent peu d'importance à leur langue. En disant cela peut-être Monsieur Shaw pensait-il aux francophones qui ont un attachement particulier à leur langue.

Pour rester fidèle à cet attachement, le gouvernement du Québec a adopté la loi 101. Il croyait que la langue française était menacée dans son existence même, que les mesures prises par le gouvernement fédéral pour faire du Canada un pays bilingue avaient échoué et que la loi 22, à cause de son ambiguïté, n'avait pas réussi à établir des fondements solides pour préserver la langue française au Québec.

Le gouvernement constatait qu'il y avait une inégalité sociale entre les deux groupes ethniques (francophones et anglophones) qui était due partiellement au fait que les francophones ne pouvaient pas s'épanouir dans leur propre langue et qu'ils étaient obligés dans les affaires de s'exprimer dans une langue qui n'était pas la leur.

Le gouvernement du Québec s'est senti obligé d'intervenir dans les secteurs socioéconomiques tels que l'éducation et le monde des affaires afin d'établir des politiques ayant pour but de défendre la langue au Québec.

Comment la loi 101 touche-t-elle l'entreprise, en l'occurrence la Compagnie minière Québec Cartier?

Avant de répondre à cette question, permettez-moi de vous donner un aperçu de cette compagnie. Lors de sa fondation en 1957, la Compagnie minière Québec Cartier se lance dans une entreprise de taille, c'est-à-dire, l'extraction, la concentration et le transport du minerai de fer dans une région éloignée, la Côte-Nord. Pour cela, elle doit construire une station hydro-électrique, une ligne de transmission, un concentrateur à Lac-Jeannine, un port artificiel et un chemin de fer de 307 km reliant la mine de Lac-Jeannine au terminus de Port-Cartier. De plus, elle bâtit deux villes, Port-Cartier et Gagnon. Port-Cartier, situé au bord du Saint-Laurent à 64 km à l'ouest de Sept-Îles, est destiné à loger les employés affectés au siège social et aux installations portuaires, tandis que Gagnon, situé à 230 km au nord-ouest de Port-Cartier, accueille les employés de la mine et de l'usine de traitement.

L'épuisement du gisement à Lac-Jeannine pousse la compagnie minière Québec Cartier à s'intéresser au mont Wright où le minerai possède sensiblement les mêmes qualités et se prête aux mêmes méthodes de concentration. La compagnie implante alors l'infrastructure de production, prolonge la voie ferrée de 139 km et construit un concentrateur à Mont-Wright et une nouvelle ville qui s'appelle Fermont dont l'architecture est avant-gardiste. Le mur qui est un bâtiment de trois et de cinq étages protège la ville contre le vent du Nord et abrite les services commerciaux, culturels, éducatifs, municipaux et 500 logements.

Quant au traitement, on peut le résumer ainsi. Le minerai extrait du sol est transformé par camions et déversé dans des concasseurs. De là, il passe dans des broyeurs puis sur des cribles; enfin, il circule dans des spirales ébaucheuses et nettoyeuses. Par gravité, le concentré tombe sur un filtre d'où il est envoyé au silo de chargement puis transporté par wagons à destination de Port-Cartier pour être expédié vers les marchés internationaux. Pour effectuer toutes ces opérations, la compagnie emploie environ 4 000 personnes.

Cette brève description des opérations minières illustre, à cause de la diversité des domaines, extraction, concassage, broyage, électricité, etc., le nombre immense de termes et d'expressions techniques requis pour permettre aux employés de travailler dans la langue officielle.

La loi 101 oblige toute entreprise ayant 100 employés ou plus à instituer, avant le 30 novembre 1977, un comité de francisation d'au moins six personnes dont le tiers est composé par des représentants des travailleurs. La tâche de ce comité est de faire une analyse linguistique de toute la compagnie, de soumettre cette analyse à l'Office de la langue française et d'élaborer un programme de francisation afin de remédier à certains points faibles révélés par l'analyse et de répondre aux exigences de l'article 141 de la loi qui se lit comme suit :

« Les programmes de francisation ont pour but la généralisation de l'utilisation du français à tous les niveaux de l'entreprise. Ce qui comporte :

  1. la connaissance de la langue officielle chez les dirigeants, les membres des ordres professionnels et les autres membres du personnel;

  2. l'augmentation à tous les niveaux de l'entreprise, y compris au sein du conseil d'administration, du nombre de personnes ayant une bonne connaissance de la langue française de manière à en assurer l'utilisation généralisée;

  3. l'utilisation du français comme langue du travail et des communications internes;

  4. l'utilisation du français dans les documents de travail de l'entreprise, notamment dans les manuels et les catalogues;

  5. l'utilisation du français dans les communications avec la clientèle, les fournisseurs et le public;

  6. l'utilisation d'une terminologie française;

  7. l'utilisation du français dans la publicité;

  8. une politique d'embauche, de promotion et de mutation appropriée. »

Il va sans dire que la loi 101 couvre presque tous les aspects destinés à faire de la langue française la langue du travail. Malheureusement, l'application de la loi est plus complexe. M. Robert Dubuc, chef adjoint du service de linguistique de Radio-Canada, mentionne dans la préface du livre Le français, langue des affaires ce qui suit : « On parle beaucoup du statut du français au Québec. Dans cette question aux implications multiples, on oublie trop facilement qu'un texte de loi ou des mesures protectionnistes ne peuvent remédier au problème fondamental que pose la qualité de la langue que nous parlons dans le commerce, l'industrie et le monde de la technique. »

À propos de la qualité, à titre d'exemple, la compagnie a voulu implanter le terme « spirales ébaucheuses » pour traduire le terme anglais rougher spirals. La surprise fut grande quand on a entendu quelques employés qui utilisaient « spirales débaucheuses »...

Dans le monde du commerce et de l'industrie, les compagnies ont un volume énorme de textes et de mots techniques à traduire. Cette quantité couvre presque tous les domaines : miniers, juridiques, mécaniques, électriques, etc. Pour implanter la langue française comme langue du travail, chaque compagnie fait cavalier seul. Les coûts deviennent énormes parce qu'il y a : 1) une multiplication des services de traduction et de l'équipement (un service par entreprise); 2) une multiplication de la traduction d'un même document (aucun organisme de coordination); 3) une absence d'uniformisation terminologique. Certes, il y a des comités interentreprises pour étudier la terminologie. Certes, il y a l'Office de la langue française qui fait un travail merveilleux. Malheureusement, ils n'arrivent pas à suffire à la tâche. À cause des restrictions budgétaires, l'Office publie moins de lexiques.

Dans ce projet gigantesque de francisation des termes techniques au Québec, il y a plusieurs opinions dans les compagnies quant à l'approche à privilégier. Certaines personnes favorisent l'usage des termes anglais parce que nos contacts avec les États-Unis et le reste du Canada sont nombreux. De plus, elles croient que les termes anglais sont mieux compris par les employés. Pourquoi dire « carter cylindres » lorsque tout le monde dit crankcase. Parmi leurs arguments, on trouve celui-ci : « Il ne faut pas transformer l'entreprise en collège, ce n'est pas sa mission. L'entreprise est là pour fabriquer un produit et non pour faire de la terminologie ». D'autres insistent sur l'emploi d'une terminologie française si elle est disponible, sinon, il faut favoriser l'emprunt ou la néologie.

Il y a emprunt linguistique quand une langue incorpore un élément étranger. L'emprunt est un phénomène sociolinguistique qui est dû aux contacts des langues, selon Dagenais. Il y a des personnes qui veulent que le français soit une langue morte en lui interdisant tout nouvel emprunt et préfèrent pratiquer une pénible traduction mot à mot. Sans le savoir, ils introduisent ainsi la pensée anglaise, la syntaxe anglaise dans l'idiome dont ils croient sauvegarder l'intégrité. Ce phénomène n'est pas propre à notre pays, j'ai vu dans un pays arabe une traduction littérale qui se lit comme suit : « Venez frapper une poitrine de gâteaux sur mon arithmétique ». Bien que chaque mot de cette phrase soit français, un francophone n'y comprendra rien. Cette phrase veut dire : « Je vous offre des gâteaux ». Contrairement à une opinion assez répandue, la tendance à l'emprunt n'est pas un phénomène des temps modernes. Ainsi, le français a emprunté, à certaines époques, plusieurs termes de langues étrangères. À part du latin et du grec, il a pris de l'arabe : alcool, algèbre, alchimie, douane, etc. Du russe : mazout, moujik, vodka, spoutnik, etc. De l'hébreu : chérubin, éden, géhenne, etc. Du turc : bey, divan, tulipe, etc.

Les emprunts à la langue anglaise ne sont pas à interdire, pourvu qu'ils ne soient pas excessifs ou inutiles et qu'ils puissent s'aligner sur le français international.

Quant à la néologie, elle est, selon Larousse, le processus de formation de nouvelles unités lexicales. Il s'agit de dénommer une réalité nouvelle (nouvelle technique, nouveau concept). On trouve dans le français technique un grand nombre de mots formés par néologisme : gazoduc, ingénierie, etc., qui ne sont pas encore acceptés par tous.

Il faut noter en passant que l'emprunt et la néologie ne font pas toujours l'unanimité des employés quant au choix des termes.

L'implantation du français comme langue du travail n'est pas une tâche facile. Les compagnies doivent faire face à ce problème. L'expansion et le foisonnement des sciences et des techniques, de même que la diversification et le développement des industries à un rythme extrêmement rapide rendent illusoire la spécialisation des traducteurs qui manquent de plus en plus d'outils de travail. Les dictionnaires spécialisés ont besoin d'une mise à jour régulière et dans certains domaines ils sont inexistants; en d'autres termes, ils ne sont pas adaptés aux progrès technologiques les plus récents. Comme nous l'avons déjà mentionné, même les travaux terminologiques des banques de terminologie du Québec et du Canada, qui font un travail merveilleux, ne peuvent pas répondre aux besoins croissants des progrès technologiques déjà mentionnés.

Malheureusement, il n'est pas encore possible aujourd'hui d'obtenir une traduction automatique de qualité. En revanche, les aides automatiques à la traduction sont concevables.

Afin de faciliter la communication en français entre les entreprises, entre les entreprises et l'État, ou même avec l'extérieur, il convient de disposer d'une terminologie moderne, exhaustive, vérifiée et normalisée. Un travail de dépouillement des lexiques existants, de vérification et, le cas échéant, de création terminologique, s'impose.

La solution à ces divers problèmes repose certes, sur une systématisation de la recherche terminologique, mais aussi et surtout sur le regroupement de tous les travaux effectués dans les divers secteurs et au moins dans les deux langues officielles du Canada.

Le recours à l'informatique s'impose comme la solution permettant la rapidité d'entrées des informations terminologiques, leur regroupement selon les besoins des utilisateurs ainsi qu'une rapide et constante mise à jour.

Il serait donc fort utile de créer un centre qui regrouperait les banques de terminologie du Québec et du gouvernement canadien, les entreprises ainsi que les universités et qui offrirait les services suivants :

  • la consultation à distance par les abonnés;

  • la mise à jour des termes techniques;

  • l'édition rapide, sur commande, de lexiques spécialisés qui pourraient être adaptés dans leur forme, dans leurs dimensions et dans leur présentation aux besoins des utilisateurs.

Le centre pourrait intervenir en outre dans de nombreuses opérations de traduction afin de faciliter les communications interentreprises, les relations extérieures, les exportations; de plus, il pourrait contribuer aux manuels de formation, à l'enseignement des langues, et à la traduction des manuels techniques qui serviront d'ouvrages de référence dans les universités.

Cette centralisation aura plusieurs avantages : la réduction des dépenses pour implanter le français comme langue du travail; la normalisation de la terminologie technique à travers tout le pays en s'alignant sur le français universel; l'utilisation dans des délais très brefs des ouvrages techniques et scientifiques d'origine étrangère.

Si on doit préserver notre langue, la création de ce centre devient très urgente. M. Bakary Touré, doyen de la Faculté des sciences de l'Université d'Abidjan, a fait remarquer que l'apprentissage de l'anglais se généralise dans les facultés des sciences.

Préserver sa langue veut dire ne pas la remplacer par une autre. Il y a un lien étroit entre la langue et la société; la langue est le reflet de nos traditions, de nos coutumes, de notre religion et de notre pensée. Remplacer une langue par une autre cela revient à changer notre mentalité, notre façon de penser, en d'autres termes, c'est nous perdre nous-mêmes pour devenir autres. Afin de rester nous-mêmes, afin de nous épanouir, nous n'avons pas d'autre choix que d'améliorer notre langue et de la défendre.

Chacun de nous doit faire un effort pour défendre cette belle langue qu'Anatole France compare à une femme en ces termes : « Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, si touchante, si chaste, si noble, si familière, si folle, si sage, qu'on l'aime de toute son âme et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle ».






La disponibilité du vocabulaire technique



Louis-Jean ROUSSEAU



L'adoption successive de lois à caractère linguistique a provoqué au Québec un mouvement croissant d'aménagement linguistique ayant pour but d'assurer la survie, puis l'affirmation et la généralisation du français comme langue d'usage. Comme ces lois visaient principalement le monde du travail, d'immenses besoins terminologiques ont été mis en relief et ont suscité, dans tous les milieux, la création d'équipes consacrées aux travaux terminologiques. C'est l'écart entre l'importance de ces besoins et le vocabulaire technique disponible qui a donné à la terminologie la place qu'elle a prise dans les réflexions d'ordre linguistique des Québécois.

Les travaux terminologiques, issus d'abord des besoins de la traduction, puis des besoins de communication en français, se sont multipliés, tant dans les entreprises que dans divers organismes publics afin de répondre aux besoins qui se manifestaient dans tous les secteurs de l'activité économique et sociale. Les travaux ont donc touché de nombreux domaines et on dispose aujourd'hui d'un ensemble important d'ouvrages ou de fiches terminologiques. Pour sa part, l'Office de la langue française a mis au point et publié plusieurs centaines de documents linguistiques et terminologiques portant parfois sur des domaines très spécialisés et parfois sur des domaines généraux, ces ouvrages ayant une fonction de support pour la francisation – ou la refrancisation – des différents secteurs de la société québécoise.

Au cours de ces mêmes années, l'Office a mis sur pied une banque de terminologie dans le but de centraliser et de diffuser les données terminologiques existantes. Cette banque comporte à l'heure actuelle près d'un million de fiches terminologiques et répertorie près de 30 000 références bibliographiques se rapportant à des ouvrages terminologiques. Ces données sont diffusées soit en direct par la voie de terminaux, soit en différé par la voie de l'imprimé.

Parallèlement à ces travaux terminographiques, la profession de terminologue s'est constituée, grâce à l'expérience collective des artisans, grâce aussi aux réflexions d'ordre théorique et méthodologique suscitées par la pratique.

Alors que, vers la fin des années soixante, les terminologues en herbe devaient improviser, apprendre leur métier sur le tas, procéder par essai et par erreur, il existe aujourd'hui une abondante documentation sur la pratique de la terminologie. La plupart des universités québécoises donnent des cours de terminologie et le Québec dispose à présent d'un bon nombre de terminologues chevronnés pour répondre aux besoins suscités par la mise en œuvre des politiques linguistiques.

Devant ces faits, devons-nous croire cependant que tout est accompli, que tout baigne dans l'huile et que nous pouvons nous croiser les bras en attendant que ces travaux provoquent à eux seuls les changements linguistiques souhaités?

Si une étape importante a été franchie par la constitution et la diffusion dans le public d'une masse de données terminologiques, nous pouvons constater quotidiennement par nos contacts avec les usagers que les besoins terminologiques sont loin d'être comblés et que l'écart entre les données disponibles et ces besoins reste important. Les travaux effectués jusqu'à présent n'ont pas encore atteint un degré d'exhaustivité suffisant.

La plupart des travaux menés au Québec depuis 12 ans ont consisté en une activité de « rattrapage »; il s'agissait de fournir les termes français existants, mais non répertoriés, pour dénommer des réalités qui nous étaient connues sous leur appellation anglaise.

Dans les années à venir, non seulement devrons-nous poursuivre cette activité de rattrapage, mais nous devrons nous préoccuper de la mise à jour et du renouvellement des terminologies. Certains travaux réalisés commencent à dater et les technologies se renouvellent à un rythme effarant, générant ainsi de nouveaux besoins terminologiques. J'aimerais citer à ce sujet un article récent de l'hebdomadaire Le point.

« Chaque année, s'agissant de science et de technologie, la langue française s'accroît de 10 000 termes environ. Ils se créent dans le désordre, chacun inventant dans son coin, selon les besoins. Dictionnaires, lexiques et glossaires – et j'ajouterais : banques de terminologie – s'essoufflent à suivre le mouvement ».1

Les terminologues, si essoufflés soient-ils, devront suivre le mouvement afin de rendre disponibles ces néologismes pour répondre aux besoins dans les secteurs de pointe. Le mouvement est d'ailleurs déjà amorcé avec les travaux que mène l'Office de la langue française, en collaboration avec divers partenaires, en matière de néologie scientifique et technique. Malgré la publication de 33 cahiers de néologie traitant plus de 12 000 termes dans plusieurs domaines, nous n'avons fait qu'effleurer la question de la néologie et beaucoup reste à faire.

L'implantation des terminologies

Comme pour la plupart des activités, le travail terminologique n'est pas une fin en soi. Les données terminologiques rassemblées et diffusées constituent des matériaux pour la francisation du Québec. Ce sont des produits primaires qui doivent être aménagés en fonction des différents publics susceptibles de les utiliser. L'objectif est de faire passer la terminologie française dans l'usage et il y a loin entre la publication d'un lexique ou d'un vocabulaire et l'utilisation quotidienne de son contenu par les usagers.

L'implantation de la terminologie est une question d'actualité qui devra prendre une place importante dans les préoccupations de tous ceux qui s'intéressent à la question du français au Québec. L'introduction planifiée de changements linguistiques importants sur l'ensemble d'un territoire n'a pas de précédent. Bien que diverses expériences d'aménagement linguistique aient été conduites à travers le monde, chaque situation est unique et constitue un cas d'espèce pour lequel il n'existe pas de solution toute faite ou de modèle.




1 Le Point, n° 522, 20 septembre 1982. [retour au texte]




Récemment, diverses études ont été menées sur l'implantation de la terminologie dans des entreprises québécoises. Ces travaux ont porté sur des expériences en voie de réalisation pour tenter d'y déceler des orientations qui pourraient s'appliquer, de façon générale, à l'ensemble des entreprises. Mais il faut poursuivre la réflexion et l'expérimentation afin de découvrir ou d'imaginer le « comment », les mécanismes qui permettront d'assurer les changements linguistiques souhaités.

L'existence de la Charte de la langue française a contribué à augmenter le sentiment de sécurité linguistique des Québécois. Mais il ne suffit pas que la Charte existe pour que le changement se réalise. Comme il ne suffit pas que la terminologie soit disponible pour qu'elle passe dans l'usage, car, pour reprendre la formule de M. Crozier, « on ne change pas la société par décret », et, s'agissant d'usage linguistique, ce sont des changements profonds d'attitude qu'il faudra susciter. Il faut donner aux Québécois l'envie et le goût d'utiliser une terminologie française. C'est là une condition nécessaire au succès de l'aménagement linguistique et, à mon avis, cette condition n'est réalisée qu'en partie à l'heure actuelle : le réflexe d'utiliser spontanément la terminologie française, lorsqu'elle est connue, n'est pas encore naturel.

La Charte de la langue française prévoit des programmes institutionnels de francisation. Il s'agit encore d'une condition nécessaire qui est en voie de se réaliser. Ces programmes institutionnels et l'action auprès des groupes catégoriels et des individus devront compter avec la résistance individuelle au changement.

Jusqu'à présent, l'accent a été mis davantage sur le monde du travail et sur l'entreprise, puisque de cette façon, l'action touche la plus grande partie de la population active. Les programmes de francisation, s'ils sont menés efficacement, pourront donner au français le statut souhaité dans les entreprises. Quant aux changements dans l'usage du vocabulaire, il faudra imaginer des mécanismes originaux pour chaque situation, analyser les canaux de communication naturels dans les entreprises pour découvrir comment les mots circulent entre les individus. Il faudra compter également sur l'initiative des groupes et des individus pour actualiser le changement dans leur milieu.

Les solutions restent à trouver si on veut atteindre, de façon efficace et économique, le point d'irréversibilité de la francisation que nous n'avons pas encore atteint.

Pour assurer l'intégration et la consolidation des changements linguistiques en cours, il faut également miser sur le renouvellement de la population active. Il est évident que l'école a un rôle complémentaire à jouer en cette matière, par rapport à ce qui se fait ou se fera dans l'entreprise.

Les entreprises, lorsqu'elles seront francisées, constitueront un cadre d'accueil favorable, sur le plan de la langue, pour les nouveaux arrivants, si ces derniers ont reçu une formation adéquate.

L'acquisition du vocabulaire technique français se fera probablement plus facilement dans les écoles que dans les entreprises, puisqu'il ne s'agit plus, dans ce cas, de modifier des habitudes langagières anciennes, mais d'enseigner tout de suite la façon de nommer les choses en français, notamment par le biais des manuels scolaires.

Avec les programmes qui ont été instaurés par le ministère de l'Éducation et l'Office de la langue française, la qualité de la langue des manuels s'est améliorée et ce mouvement, espérons-le, ira en progressant.

Cependant, si on relègue la question de la qualité de la langue aux seuls cours de français, je suis loin d'être sûr qu'on changera quelque chose. Il m'apparaît que la question de la langue devrait être présente dans tous les enseignements. Enseigner la chimie, la mécanique, l'électronique, etc., c'est aussi enseigner le français comme langue de spécialité. Comprendre les données d'un problème de physique, c'est savoir lire; rédiger correctement un rapport de laboratoire, c'est savoir écrire en utilisant la terminologie appropriée.

On devrait, me semble-t-il associer de plus en plus les cours de français à l'ensemble des autres matières et, dans l'enseignement professionnel, introduire l'enseignement des langues de spécialité dans le cadre du cours de français, de façon à ce que les élèves acquièrent de bons réflexes quant à l'utilisation du français dans leur future profession.

Si on ne prépare pas adéquatement les élèves à utiliser leur langue maternelle, il n'aura servi à rien de franciser le monde du travail. Il faut jouer sur les deux tableaux.






Le vocabulaire technique et la tradition orale



Jean-Marie CÔTÉ



Depuis quelques années, une véritable vague de lexiques et de vocabulaires techniques déferle littéralement sur le Québec. Leurs auteurs poursuivent tous un but commun : promouvoir l'utilisation du français comme langue de travail en dotant les publics cibles d'une terminologie à la fois juste et fonctionnelle.

La question que j'aimerais aujourd'hui aborder est la suivante : avons-nous réussi à toucher, outre les ouvriers, les techniciens et les ingénieurs à pied d'œuvre, les étudiants qui reçoivent une formation technique dans les écoles de métier, les cégeps ou les universités du Québec?

Permettez-moi d'abord de vous relater les faits saillants d'une mission terminologique à laquelle j'ai eu le plaisir de participer aux termes d'une coentreprise tripartite réunissant la Consolidated-Bathurst Inc., l'Université du Québec à Trois-Rivières et l'Office de la langue française, coentreprise qui conduira à la publication en janvier 1983 d'un vocabulaire du matériel papetier.

À l'occasion de cinq journées d'étude tenues à Grenoble, le plus grand centre de recherche et d'enseignement en génie papetier de la francophonie, le contenu de cet ouvrage a été revu et commenté par une équipe d'experts-conseil représentant l'École française de papeterie, le Centre technique du papier et l'Institut pour la recherche et la formation dans l'industrie du papier.

Ces séances de travail se sont révélées des plus fructueuses du fait qu'elles ont permis d'établir de nombreux points que l'absence de documentation livresque nous avait empêchés d'approfondir. En effet, en dépit de la rareté des écrits publiés dans tel ou tel domaine, les différents intervenants désignaient souvent spontanément une notion donnée de la même façon.

Je citerai à titre d'exemple un matériel installé en cascade et dénommé jusqu'ici au Québec, sous l'influence de l'expression anglaise primary screen, tamis primaire, alors qu'il s'agit plutôt, suivant l'usage qui existe en France depuis bon nombre d'années, d'un classeur de premier étage.

Il en va de même du finger bar, genre de barre à créneaux placée sur le pourtour d'une meule aux fins de défibrage des bois de papeterie, du seal tank, réservoir prévu au bas d'une colonne barométrique pour la réception d'une eau de fabrication, et du pulp machine, matériel analogue à la machine à papier, mais servant exclusivement à la formation d'une feuille de pâte commerciale, qui deviennent respectivement un peigne, une fosse de pied de colonne et un presse-pâte, autant de syntagmes qui n'avaient pas été répertoriés dans les ouvrages consultés au cours de nos travaux.

En vue de contre-vérifier les observations recueillies à Grenoble, les membres de la mission terminologique ont visité cinq exploitations du sud-est et du sud-ouest de la France. À nouveau, la terminologie préconisée à Grenoble revenait systématiquement, et ce, toujours en dépit de l'absence d'écrits non seulement pour véhiculer un fait de langue donné, mais aussi pour en assurer la défense face à un usage rival qui demeure toujours éventuel.

Tout ceci m'amène au cœur de mon propos, soit l'importance de la tradition orale aux fins d'implantation d'une langue technique au sein d'une usine, voire d'une industrie tout entière.

L'étude de documents aussi vieux qu'une demande de brevet formulée en 1874 par Aristide Bergès, celui-là même qu'on a appelé le père de la houille blanche, en vue d'obtenir l'exclusivité des droits d'exploitation commerciale de ce qui allait devenir le premier défibreur à presses hydrauliques, ou encore le texte du brevet d'invention décerné en 1799 à Louis-Nicolas Robert pour la première machine capable de fabriquer une feuille de papier en continu, nous incite à croire que ce sont les inventeurs de cette époque qui sont à l'origine de la tradition orale de l'industrie française des pâtes et papiers, tradition qui s'est ensuite perpétuée par le biais des écoles techniques et, plus récemment, par celui de l'École française de papeterie qui en 17 ans d'existence a indirectement assuré la formation linguistique de quelque 900 ingénieurs qui occupent aujourd'hui des postes clés de par toute l'industrie.

Bref, le rôle que jouent les professeurs de l'École française de papeterie est primordial sur le plan des communications techniques du fait que c'est depuis Grenoble que rayonne l'usage en matière de terminologie papetière.

Au Québec, pour des raisons bien connues de vous tous, la langue des ouvriers est farcie d'emprunts à l'anglais. Pour remédier à la situation, et confondre du même coup ceux qui soutenaient que la langue française ne possède pas les ressources nécessaires pour permettre des échanges techniques, une armée de traducteurs et de terminologues s'est mise à la tâche en vue de colliger la terminologie propre aux langues de spécialité sous forme de lexiques, de vocabulaires, de glossaires, etc.

Même si cette étape est déjà très avancée, je crois qu'il serait dangereux de nous endormir sur nos lauriers et qu'il importe maintenant d'instaurer une véritable tradition orale, à l'instar de celle qui existe en France et dont je viens de vous entretenir.

À ce chapitre, je crois avoir démontré que le rôle de l'enseignant est un rôle de tout premier plan. Certes, le personnel des services linguistiques de l'entreprise peut toujours tenter de redresser certaines situations qui existent déjà dans les usines, mais leurs efforts ne seront jamais couronnés de succès si les étudiants frais émoulus de nos écoles techniques continuent de ne posséder qu'une connaissance vacillante de la terminologie française inhérente à leur spécialité. J'irai même plus loin en affirmant que traducteurs et terminologues auront peut-être travaillé en vain au cours des dix dernières années, tout au moins en ce qui a trait à l'implantation du français au sein des exploitations du Québec, si les enseignants de nos écoles techniques, dorénavant conscients de leurs devoirs à l'égard de la défense et de l'illustration de la langue française, n'ont pas à cœur d'inculquer à leurs étudiants un véritable amour de cette même langue française. Existe-t-il pour ce faire un meilleur moyen que de prêcher par l'exemple?

Ayant moi-même assisté à plus d'une réunion où des professeurs d'ingénierie, de chimie ou de technique papetière, pour ne nommer que ces disciplines, déploraient le fait de ne pas pouvoir compter sur plus de matériel didactique préparé en français, je comprends parfaitement qu'une personne qui a elle-même reçu sa formation dans une langue empreinte d'anglais puisse éprouver de la difficulté à transmettre sa matière dans la langue de Molière.

Par ailleurs, je crois également que si les membres de nos corps professoraux attendent que le matériel didactique leur soit fourni en français par le biais d'une intervention céleste quelconque, la généralisation du français comme langue de travail au sein de nos usines risque d'être renvoyée aux calendes grecques.

Comme solution de rechange, permettez-moi plutôt de privilégier une collaboration accrue entre les terminologues et les enseignants, à qui l'on demande aujourd'hui de mettre l'épaule à la roue. Les audiovisuels qu'a préparés la Direction générale des moyens d'enseignement du ministère de l'Éducation, avec l'appui de linguistes-conseils de l'Office de la langue française sur des sujets aussi variés que la mécanique automobile, l'électricité et l'outillage, illustrent bien la pertinence d'une pareille approche.

Pour revenir au domaine qui m'intéresse tout particulièrement, celui des pâtes et papiers, je suis heureux de savoir que des démarches ont été entreprises en vue de doter les étudiants en techniques papetières du cégep de Trois-Rivières d'un manuel de base rédigé au Québec par une équipe de formateurs et de terminologues à partir de notes de cours ramenées de Grenoble.

Avant de conclure, j'ajouterai qu'il ne s'agit naturellement pas de se livrer à une chasse aux sorcières et de tenter d'exorciser la langue anglaise de nos écoles techniques. Dans le contexte nord-américain qui est le nôtre, il importe que nos étudiants soient en mesure de communiquer en anglais et de se tenir au courant des progrès réalisés ailleurs au Canada aussi bien qu'aux États-Unis. Toutefois, il m'apparaît tout aussi important que ces mêmes étudiants aient la possibilité de s'exprimer avec toute l'aisance que confère l'usage d'une langue maternelle.

En effet, les techniciens et ingénieurs québécois d'expression française se retrouvent trop souvent dans une situation où leur méconnaissance de la terminologie française les force à enchâsser de nombreux termes techniques anglais dans un texte français, ce qui donne un mariage peu heureux, ou encore à rédiger en langue anglaise alors qu'ils n'en maîtrisent pas suffisamment la syntaxe pour bien faire passer leur message.

Dans tous les cas, il en résulte un handicap professionnel indéniable qui risque de persister tant et aussi longtemps que les personnes intéressées ne posséderont pas la terminologie technique nécessaire pour communiquer, lorsqu'ils le désirent, dans la langue qui leur est propre.






ATELIER 14

La normalisation terminologique



Conférenciers : Rosita HARVEY, secrétaire de la Commission de terminologie de l'Office de la langue française
Reynald BINETTE, professeur, Cégep de Victoriaville
Émile DUCHARME, avocat, ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec
Louise SANSREGRET, conseillère linguistique, Société de la Baie-James



Dans le débordement actuel de la recherche scientifique et technologique américaine de même que dans le rattrapage que doit faire le Québec à travers la francisation, le gouvernement a doté le Québec d'un organisme spécialisé dans la terminologie : l'Office de la langue française.

Quel est le rôle de l'Office? Quelles sont les exigences de concertation avec les organismes professionnels ou techniques imposées par la francisation? Quelle est la valeur juridique des décisions de l'Office, surtout si on les compare à celles d'organismes fédéraux ayant aussi juridiction sur la terminologie? Quelles sont les qualités fonctionnelles du travail de l'Office?

Voilà les questions auxquelles ont répondu, dans l'ordre, les conférenciers de cet atelier : Rosita Harvey, Reynald Binette, Émile Ducharme et Louise Sansregret, sous la présidence de Jacques Maurais, agent de recherche au Conseil de la langue française.







Le rôle de l'Office de la langue française dans
la normalisation terminologique au Québec



Rosita HARVEY



La Charte de la langue française, au titre II, chapitre II, crée un « Office de la langue française [qui doit] définir et conduire la politique québécoise en matière de recherche linguistique et de terminologie et veiller à ce que le français devienne, le plus tôt possible, la langue des communications, du travail, du commerce et des affaires dans l'Administration et les entreprises. »

L'article 113 énonce les devoirs de l'Office, et le premier de ces devoirs (article 113a) est exprimé ainsi : « L'Office doit : a) normaliser et diffuser les termes et expressions qu'il approuve ». L'article 114 de la Charte, qui énonce les pouvoirs de l'Office, signale en b) qu'il peut : « instituer des commissions de terminologie, en déterminer la composition et le fonctionnement et, au besoin, les déléguer auprès des ministères et organismes de l'Administration ». Enfin, les articles 116, 117 et 118 sont en rapport avec la constitution des commissions actuelles et avec leur mode de fonctionnement : Article 116 « Les commissions de terminologie instituées par l'Office ont pour mission de faire l'inventaire des mots et expressions techniques employés dans le secteur qui leur est désigné, d'indiquer les lacunes qu'elles y trouvent et de dresser la liste des mots et expressions techniques qu'elles préconisent. » Article 117 « Dès leurs travaux terminés, les commissions de terminologie soumettent leurs conclusions à l'approbation de l'Office. » Article 118 « Sur publication à la Gazette officielle du Québec des termes et expressions normalisés par l'Office, leur emploi devient obligatoire dans les textes et documents émanant de l'Administration, dans les contrats auxquels elle est partie, dans les ouvrages d'enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministre de l'Éducation ainsi que dans l'affichage public. »

La tâche est donc précise : normaliser et diffuser. Afin de remplir son mandat de normalisation, l'Office adoptait, le 28 avril 1978, une résolution instituant une Commission de terminologie. Les données que je vais maintenant fournir concernent le fonctionnement des commissions de terminologie et tout particulièrement celui de la Commission de terminologie de l'Office de la langue française. Ces renseignements sont tirés, pour la plupart, de l'introduction du Répertoire des avis linguistiques et terminologiques dont une nouvelle édition mise à jour devrait paraître d'ici à la fin de novembre.

La première commission de terminologie créée fut tout naturellement celle de l'Office qui devait répondre à ses propres besoins. Cette commission doit soumettre à l'Office les projets d'avis de normalisation ou de recommandation.

La Commission de terminologie de l'Office peut recevoir deux types de demandes : dans le premier cas, il s'agit d'un terme ou de termes isolés pour lesquels un individu, un organisme ou une entreprise demandent un avis officiel. Ces demandes portent généralement sur des termes dont l'emploi est litigieux ou présente des difficultés particulières; dans le second cas, il s'agit d'un nombre plus important de termes qui constituent le plus souvent une partie, ou l'ensemble, d'une terminologie de spécialité. Ces terminologies peuvent être préparées par des entreprises, par des comités interentreprises (dans le cadre des travaux de francisation), par des commissions ministérielles de terminologie ou encore par le Service des travaux terminologiques de l'Office.

La Commission de terminologie de l'Office joue le rôle de commission générale auprès des commissions ministérielles dont elle étudie les avis avant de les transmettre à l'Office.

Le directeur de la terminologie coordonne les travaux de ces commissions où siège généralement un terminologue de l'Office.

Il existe actuellement trois commissions ministérielles : la Commission de terminologie du ministère de l'Éducation, composée d'une quinzaine de personnalités représentatives de divers milieux du monde de l'éducation; la Commission de terminologie du ministère des Affaires sociales, qui est actuellement en restructuration et qui devrait être scindée en deux commissions; et enfin la Commission de terminologie géographique dont la création répond à l'article 125c de la Charte quant aux devoirs d'un autre organisme créé par la Charte, soit la Commission de toponymie qui doit, elle aussi, en collaboration avec l'Office, établir et normaliser la terminologie géographique. Par ailleurs, le ministère des Transports a déjà participé à ce type de travaux et fait paraître une série d'avis dans les domaines de la circulation routière et du transport routier.

L'Office, qui souhaite remplir pleinement son mandat, est actuellement en pourparlers avec d'autres ministères et organismes de l'Administration en vue de la mise sur pied de nouvelles commissions. Toutes les commissions ministérielles sont composées de spécialistes du milieu touché et rendent compte à l'Office de leurs travaux. Elles identifient les problèmes terminologiques de leur milieu, effectuent le relevé des terminologies à traiter, font ou font faire les recherches qui conduisent à l'élaboration des dossiers et, après étude de ces dossiers, transmettent leurs avis à l'Office par le biais de la Commission de l'Office. Règle générale, un représentant de la commission ministérielle présente les dossiers à la Commission de l'Office et répond s'il y a lieu aux questions des commissions.

La Commission de terminologie de l'Office de la langue française

La Commission est composée de sept membres : le directeur de la terminologie, président de la Commission; les trois chefs des services de la Direction, trois linguistes ne faisant pas partie du personnel de l'Office. Le quorum est de quatre membres dont deux de l'extérieur. Créée en avril 1978, la Commission a maintenant quatre ans d'expérience; elle a depuis lors siégé trente-cinq fois et traité quelque deux cent trente dossiers, terminologiques pour la plupart. Par suite de ces travaux, l'Office a fait paraître 690 avis, termes ou usages, à la Gazette officielle du Québec.

La Charte de la langue française ne limite en rien les domaines d'application de la normalisation, mais jusqu'à présent la majorité des avis donnés ont porté sur les langues de spécialité. Toutefois, la distinction entre langue générale et langue de spécialité n'est pas toujours fonctionnelle. À titre d'exemple, dans des domaines comme l'alimentation ou l'habillement, il est souvent difficile de tracer une frontière entre langue générale et langue de spécialité. Dans ces domaines, toute intervention aura très certainement des répercussions et chez les spécialistes et dans l'ensemble de la population. Ces simples constatations nécessitent que la Commission s'appuie sur une méthodologie rigoureuse, laissant le moins de place possible à la subjectivité des normalisateurs.

Critères d'acceptabilité des demandes et des dossiers

Les demandes qui parviennent à la Commission proviennent soit d'un individu, ou d'un organisme privé ou public, soit d'un des services de l'Office. À titre d'exemple, le Service des consultations peut identifier une série de problèmes, terminologiques ou autres, à l'analyse des demandes qu'il reçoit hebdomadairement. Les critères sur lesquels se fonde présentement la Commission pour accepter qu'une demande fasse l'objet d'une recherche et soit constituée en dossier sont : le caractère terminologique de la demande : il arrive que la Commission traite de dossiers linguistiques particuliers, mais elle est avant tout une commission de terminologie; le caractère de nécessité de l'intervention : fréquence de la demande, divergence manifeste des sources, profusion des synonymes, lien possible avec une législation, etc.; l'utilité et l'impact résultant de cette demande : la Commission privilégie les demandes venues des entreprises, de l'Administration ou de groupes, par exemple, un ordre professionnel qui désire faire le point sur un problème et qui assure par conséquent la diffusion de l'avis qui sera émis (ex. les chiropraticiens).

Par contre, des demandes qui touchent des questions qui font généralement l'objet de débats publics (par exemple, un avis sur la question du « joual » en littérature), ou qui correspondent à des éléments de non-intervention signalés dans un énoncé de politique, comme l'emprunt, sont rejetées.

La Commission a maintenant assez d'années d'existence, et a répondu à un nombre suffisant de demandes pour effectuer une étude plus approfondie lui permettant, entre autres, de préparer une typologie des demandes dont l'analyse conduira à l'énoncé de critères plus précis en assurant l'objectivité du traitement de ces demandes très diversifiées.

Lorsqu'une demande est acceptée, elle fait l'objet d'un dossier terminologique élaboré en tenant compte des normes méthodologiques en usage à l'Office : analyse du problème, étude des références ou sources, consultation auprès d'experts du milieu, en Europe et ici. La Commission accorde une importance particulière à la consultation des experts, à titre d'exemple, signalons l'élaboration des dossiers qui ont donné naissance aux avis de normalisation sur les poissons : cette demande, venue du Bureau de normalisation du Québec (MIC) avait pour justification, entre autres, de remédier aux erreurs de dénominations qui provoquent la confusion parmi les utilisateurs de cette terminologie, qu'il s'agisse des commerçants ou des consommateurs. Ces « erreurs » entraînent aussi des problèmes de commercialisation, particulièrement lorsqu'il s'agit d'exportation, problèmes qui vont jusqu'à la fraude commerciale. Cette terminologie a d'abord été traitée par un comité composé de biologistes du ministère de l'Agriculture (Direction de la normalisation et de l'inspection des aliments), d'une terminologue de l'Office et d'un représentant de Pêches et Océans Canada. Les travaux du comité furent ensuite approuvés par une Commission des produits de la pêche et des produits connexes, commission composée de représentants du Conseil des denrées alimentaires du Québec, de l'Association québécoise des industriels de la pêche, de l'Institut des pêches du Québec, de l'entreprise alimentaire Cluston, de l'Association Pêcheurs unis du Québec, et j'en passe. Enfin, les travaux transmis à la Commission de terminologie firent l'objet d'avis soumis à l'Office et ils parurent à la Gazette officielle du Québec.

Nous l'avons déjà dit, la CTOLF soumet à l'Office des avis et de recommandation et de normalisation. La plus grande partie des avis de normalisation déposés jusqu'à maintenant l'ont été par les commissions ministérielles et ont pour but d'uniformiser la langue de l'Administration ce qui, dans certains cas, devenait une urgence (que l'on pense au ministère de l'Éducation dont le « déploiement » engendrait diverses terminologies qui traitent des mêmes notions, occasionnant un « certain » nombre de problèmes de compréhension entre les directions, les commissions scolaires, etc.). De même, la Commission des Affaires sociales a soumis nombre d'avis pour des notions traitées par exemple dans la législation sur les rentes, et qui visent à protéger l'organisme et le bénéficiaire. Ainsi, lorsqu'il s'agit d'une demande relative à un terme ou à une notion qui est contenu (ou appelé à l'être) dans une loi, elle fait l'objet d'un avis de normalisation (après consultation auprès du service juridique du ministère).

La loi 101 est une loi interventionniste et la normalisation, dans le cadre d'une politique d'aménagement linguistique semblable, est une étape normale. Toutefois, l'Office émet aussi des avis de recommandation, entre autres lorsqu'il s'agit d'une très vaste terminologie (ex. le Dictionnaire de l'eau) ou encore lorsque l'unité est trop néologique et que sa normalisation ne revêt pas un caractère d'urgence (qu'elle ne touche pas l'affichage public par exemple). Les avis de recommandation permettent de laisser se stabiliser un usage encore flottant. Les critères de choix entre recommandation et normalisation feront aussi bientôt l'objet d'un énoncé de politique qui puisera évidemment largement dans les énoncés « de base » que sont ceux de l'emprunt, des régionalismes et de la créativité lexicale.






La normalisation terminologique : un travail
concerté



Reynald BINETTE



L'Office de la langue française a entrepris, en vertu de la loi 101, de normaliser et de diffuser des termes et expressions de domaines spécialisés. Ce travail de normalisation touche pratiquement tous les secteurs d'activité. Parmi ceux-ci, il en est un qui nous intéresse particulièrement : celui du meuble et du travail du bois. Aussi, à titre de terminologue responsable d'un vaste programme de francisation à l'École québécoise du meuble et du bois ouvré, je désire illustrer, en me référant à un cas pratique, tout le processus conduisant à la normalisation ainsi que les besoins auxquels une telle démarche répond.

À la suite de demandes émanant des professeurs de l'atelier de rembourrage, de travailleurs de l'industrie du meuble et de linguistes de l'Office de la langue française, un dossier terminologique* fut monté afin que le terme rembourreur fasse l'objet d'un avis de recommandation à la Gazette officielle du Québec. D'autres termes connexes comme rembourrure, rembourrage et rembourrer furent également joints à ce dossier. De concert avec tous les intervenants, il nous incombait de définir chacun de ces termes et d'en relever les connotations propres au contexte québécois.

Les travailleurs de l'industrie du rembourrage ont toujours déploré, non sans raison, l'absence du mot rembourreur dans les dictionnaires et les publications officielles. Ce terme, pourtant si familier, s'y voyait substituer par l'une ou l'autre des appellations suivantes : tapissier, tapissier d'ameublement, tapissier-décorateur ou tapissier-garnisseur. Ces titres d'emploi, d'origine européenne, sont rejetés d'emblée par l'ensemble des travailleurs de l'industrie mobilière québécoise.

Le dossier terminologique se devait de délimiter les champs sémantiques propres au rembourreur québécois et au tapissier européen. Le comité mit en relief certaines différences ayant trait aux procédés, lesquels, au Québec, sont axés davantage sur la production en série, par opposition aux méthodes plus artisanales employées en Europe. Des documents industriels et didactiques étayaient cette théorie relativement à la spécificité du terme rembourreur. De plus, comme ce dernier s'inscrit dans la lignée de bourre, rembourrure et rembourrage, il était, du point de vue linguistique, fort défendable. L'unanimité des intervenants s'est aussi dégagée sur un point : le mot rembourreur est installé dans l'usage québécois et ne prête à aucune confusion. Aussi, en accord avec la Commission de terminologie de l'Office de la langue française, le terme rembourreur fut accepté à titre d'équivalent québécois du terme hexagonal tapissier d'ameublement.




* Une copie de ce dossier a été jointe au texte. [retour au texte]




Ce consensus parmi les gens touchés par la normalisation se révèle indispensable. En effet, comment définir une terminologie sans le secours de spécialistes du domaine? La démarche en vue d'une normalisation requiert donc obligatoirement l'appui des intervenants du milieu, tant dans le choix des dénominations que dans la rédaction des définitions. Ce support constitue l'argument le plus probant en faveur de la reconnaissance d'un terme et de la délimitation de son champ sémantique.

Outre l'exemple du mot rembourreur, l'industrie du meuble et du bois en général recèle beaucoup d'autres termes issus de technologies nouvelles reliées à la fabrication de machines à bois ou à la conception de nouveaux styles de meubles. La normalisation permet de circonscrire ces mots nouveaux et d'en uniformiser l'emploi, toujours en accord avec les personnes touchées par cette mesure.

L'aspect légaliste, voire interventionniste, de la normalisation peut paraître une entrave à la libre expression. Cette idée se réfute dans la mesure où la normalisation a fait l'objet d'une consultation auprès de spécialistes du domaine. Il n'en demeure pas moins que les avis de normalisation, si contraignants soient-ils, proposent aux usagers soucieux de trouver le mot juste, une terminologie uniforme. De plus, ils facilitent les échanges écrits et oraux tout en favorisant une meilleure compréhension des notions que recoupent les vocabulaires spécialisés.

La normalisation demeure donc un travail de consultation, une action concertée regroupant linguistes et travailleurs du milieu. Ce contact avec les utilisateurs de la terminologie doit être maintenu tout au long du processus de normalisation. L'exemple que nous fournit le mot rembourreur illustre ce travail de concertation, lequel s'imposera de plus en plus, au fur et à mesure qu'apparaîtront de nouvelles technologies et de nouvelles sciences dotées d'une terminologie toujours plus spécialisée.






Dossier terminologique

REMBOURREUR

Résumé du dossier

Depuis un an et demi, l'École québécoise du meuble et du bois ouvré participe activement à un programme de francisation dans le secteur du bois. Ce programme consiste en l'élaboration de vocabulaires bilingues touchant chacun des domaines liés au meuble et au travail du bois. Des lexiques portant sur le rembourrage, le ponçage et les panneaux dérivés du bois ont déjà été réalisés, en collaboration avec des gens de l'industrie et les professeurs de l'École. Or, ces derniers s'étonnent de l'absence du mot « rembourreur » dans les dictionnaires et les publications officielles. Comme ils utilisent ce terme depuis toujours, on comprend leur surprise face aux appellations « tapissier », « tapissier-décorateur » ou encore « tapissier-garnisseur » employées dans les pays européens. Ainsi, pouvons-nous lire :

« L'opération la plus difficile et qui demande le plus de métier est de refaire la tapisserie selon les méthodes traditionnelles des bourreliers tapissiers avec leur outillage, leur matériel et du crin, animal ou végétal1 ».

Par ailleurs, le mot « rembourreur » apparaît dans la majorité des ouvrages rédigés ou traduits au Québec. Bien que peu de manuels traitent du rembourrage, leurs auteurs reconnaissent le caractère prédominant de « rembourreur » : « En usine, les rembourreurs utilisent une machine spéciale pour former la garniture des coussins2 ».

« Premièrement, si au Québec, on utilise les termes « rembourreur » et « rembourrage » pour désigner la personne qui exerce ce métier et le travail qu'elle exécute, dans les pays européens et notamment en France, on utilisa plutôt les termes « tapissier » et « garniture » pour désigner cette personne et l'action propre à son métier. Nous emploierons dans ce manuel les termes propres à notre pays3 ».

De même, toutes les raisons sociales des industries québécoises de rembourrage confirment cette prédominance de « rembourreur » :

Rembourreur ABC
5053, rue de Castille
Montréal (Québec)
Rembourreur Clermont Poulin Inc.
6635, rue Papineau
Brossard (Québec)


De plus, ce problème a déjà fait l'objet d'une chronique de Louis-Paul Bégin dans Le Devoir du 9 janvier 1981. Je joins à ce dossier des photocopies de cet article et d'une lettre dans laquelle je lui fais part de mes commentaires.




1 Jean-Noël VON DER WEID, Comment restaurer vos meubles anciens, Atlas, France, 1979, p. 56. [retour au texte]

2 Len HILT, Manuel complet de l'ameublement, Guérin, Montréal, 1978, p. 268. [retour au texte]

3 Richard CÔTÉ, Technique du rembourrage industriel, École québécoise du meuble et du bois ouvré, Victoriaville, 1978. [retour au texte]




Désireux d'être reconnus officiellement par la Commission de terminologie de l'Office de la langue française, les rembourreurs québécois rejettent donc les dénominations « tapissier », « tapissier-décorateur » et « tapissier-garnisseur » avec lesquelles ils affirment ne posséder aucune affinité.

Étude du dossier

La controverse entourant l'emploi de « rembourreur » et de « tapissier » est issue principalement des notions que recoupent ces deux termes. Il convient d'abord de délimiter le champ sémantique propre à chaque appellation.

Le tapissier est, d'après le Dictionnaire encyclopédique Quillet, la personne qui vend, pose, répare les tapisseries ou tentures d'appartements, les rideaux, les meubles recouverts de tapisserie ou de tissus. Le Grand Robert abonde dans le même sens en définissant le tapissier comme celui qui vend les étoffes et tissus utilisés dans la fabrication de certains meubles. À ses débuts, le métier de tapissier était limité à la vente et à la pose des tissus d'ameublement. Plus tard se développèrent des matériaux de rembourrage (crin, poils et duvet) appelés « garniture » en France. L'appellation « tapissier-garnisseur » fit son apparition. Depuis ce temps, les techniques ont beaucoup évolué et la définition de « tapissier » s'est étendue. D'ailleurs, Louis-Paul Béguin, dans un article intitulé « Rembourrer et recouvrir », cite les trois tâches du tapissier d'aujourd'hui : « (...) on reconnaît les trois travaux du tapissier : le capitonnage, le rembourrage et le recouvrement, en vue de la réfection des sièges4 ».

Bien que la tâche du tapissier français ait beaucoup évolué, elle a conservé son caractère artisanal et est orientée vers la réparation et le travail d'atelier. D'ailleurs, les techniques enseignées dans les manuels scolaires de France, axées sur les sièges de style, démontrent à quel point le travail du tapissier diffère de celui du rembourreur québécois. En effet, l'Association pour la formation professionnelle dans l'ameublement (AFPIA) de France a publié un manuel intitulé Cours d'apprentissage tapissier-décorateur dans lequel on enseigne des procédés artisanaux bien différents de ceux enseignés dans les écoles québécoises.

Au Québec, le rembourreur travaille le plus souvent dans une industrie mobilière et dispose d'appareils spécialisés destinés à la production en série. Son travail consiste à accomplir toutes les étapes de fabrication d'un siège : la pose des sangles, des ressorts, des matériaux de rembourrage, des toiles, des tissus, des éléments décoratifs, la réfection, autant d'aspects ayant chacun leurs particularités. L'apport d'une machinerie de pointe provenant surtout des États-Unis situe le rembourreur dans un contexte bien particulier. La connotation du mot « tapissier » m'apparaît dès lors très désuète.

D'un point de vue linguistique, « rembourreur » s'inscrit dans la lignée de « bourre », « rembourrage » et « rembourrure ». Louis-Paul Béguin lui-même s'étonne de l'absence de ce mot dans les dictionnaires : « Ce qui est encore plus bizarre, c'est que le mot « rembourreur » n'est pas dans le Petit Robert5 ».




4 Louis-Paul BÉGUIN, « Rembourrer et recouvrir », dans la chronique « Au fil des mots », Le Devoir, 9 janvier 1981. [retour au texte]

5 Idem. [retour au texte]




« Rembourreur » est implanté dans toutes les industries québécoises. Bien ancré dans la langue, il mérite d'être reconnu officiellement. Les travailleurs l'ont adopté depuis longtemps et revendiquent à juste titre une reconnaissance officielle. Que les tapissiers tapissent et que les rembourreurs rembourrent!

Définitions

REMBOURRAGE, n.m.

Opération qui consiste à rendre un meuble confortable et esthétique par la pose de bourre, et parfois par la fixation de sangles ou de ressorts, sur un bâti que l'on recouvre ensuite d'un tissu d'ameublement.

REMBOURRER, v.

Rendre un meuble confortable par l'apport de matériel de suspension et de bourre sur un bâti et recouvrir ce dernier d'un tissu d'ameublement.

REMBOURREUR, n.m.

REMBOURREUSE, n.f. Ouvrier, artisan qui effectue les tâches de rembourrage des meubles.
En Europe : tapissier, tapissier-garnisseur, tapissier d'ameublement, tapissier-décorateur.

REMBOURRURE, n.f.
syn. BOURRE

Matériau de remplissage, naturel ou synthétique, posé sur les sangles, les ressorts ou le bâti d'un meuble afin de le rendre confortable.



RÉFÉRENCES



ANNUAIRE TÉLÉPHONIQUE DE LA VILLE DE MONTRÉAL, 1981, p. 1614.

ASSOCIATION POUR LA FORMATION PROFESSIONNELLE DANS L'INDUSTRIE DE L'AMEUBLEMENT, Cours d'apprentissage tapissier-décorateur, Paris, s.d., s.p.

GRONEMAN, Chris et Everett R. GLAZENER, La menuiserie, McGraw Hill, deuxième édition. Montréal. 1976, p. 4.






La portée et les limites juridiques de la
normalisation terminologique



Émile DUCHARME



Au moment où le projet de loi 101, devenu la Charte de la langue française (L.R.Q., chapitre C-11), a été déposé à l'Assemblée nationale en première lecture, la plupart des juristes ont eu une réaction analogue. La loi 101 est un beau document de prose dont peu d'articles rendent juridiquement possible la sanction ultime par les tribunaux. Cela était vrai autant pour la normalisation terminologique que pour certaines autres dispositions de la Charte.

Après quelques années d'application de la Charte, peut-on encore dire la même chose? Quelle est la portée et les limites de la norme terminologique visée par la Charte de la langue française?

1. Le caractère volontaire de la norme terminologique

En soi, la norme est un élément neutre et elle demeure volontaire sauf pour les cas où :

  1. une loi ou un règlement en prescrit l'utilisation obligatoire,

  2. un ensemble d'entreprises s'impose volontairement l'obligation de l'utiliser et de ne pas y déroger (genre de code d'éthique entre les entreprises qui ont des intérêts communs).

2. Le droit sur le sujet

A. La lettre de la Loi

En vertu de l'article 113, l'Office doit normaliser et diffuser les termes et expressions qu'il approuve; l'article 118 stipule que l'emploi des termes et expressions normalisés par l'Office de la langue française (OLF) et publiés à la Gazette officielle du Québec devient obligatoire, dans les textes et documents émanant de l'Administration (voir Annexe de la Charte), dans les contrats auxquels l'Administration est partie, dans les ouvrages d'enseignement, de formation, ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministre de l'Éducation, ainsi que dans l'affichage public.

B. Interprétation

L'article 113 ne crée une obligation qu'à l'Office de la langue française : soit celle de normaliser et de diffuser les termes et expressions qu'il approuve; elle ne crée pas d'obligation à l'administré.

L'article 118 est le seul article faisant état de l'emploi obligatoire des termes et expressions normalisés par l'Office. Cet article prévoit les cas et conditions nécessaires pour créer ce caractère d'emploi obligatoire de la norme.

Dans les cas où il y a divergence entre une loi spéciale et la Charte, laquelle des deux aura préséance? L'Office de la langue française ou les ministères responsables de l'application des lois spéciales?

Les lois spéciales comportent des normes et des règlements techniques qui entrent parfois en conflit avec les normes de l'Office. Voyons quelques exemples dans les lois de police administrative du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, où l'on retrouve des dispositions permettant de réglementer l'étiquetage, la publicité, la loyauté des ventes, les dénominations particulières, etc. Ces dispositions se retrouvent surtout dans les deux lois suivantes : (I) la loi sur les produits agricoles, les produits marins et les aliments (L.R.Q., c. P-29) et ses règlements d'application; (II) la loi sur les produits laitiers et leurs succédanés (L.R.Q., c. P-30) et ses règlements d'application.

Quant aux lois adoptées par le Parlement canadien et appliquées par Agriculture Canada, Santé et Bien-être Canada et Consommation et Corporations Canada, les problèmes qu'on y décèle sont parfois d'un autre ordre et plus complexes, étant donné que ces ministères ont une très longue expérience dans la réglementation technique et que le Secrétariat d'État, pendant fédéral de l'Office de la langue française, exerce peu ou pas d'influence sur eux.

De façon générale, il me semble que, même si la normalisation terminologique et la normalisation technique portent souvent en définitive sur un même objet, il est extrêmement difficile d'en assurer une coordination efficace en raison des contraintes que les divers intervenants exercent les uns sur les autres et du fait que la normalisation technique des gouvernements, du moins dans l'alimentation, est presque toujours réglementée et a un caractère obligatoire, ce qui n'est pas toujours le cas pour l'Office de la langue française qui peut imposer l'emploi de termes normalisés dans les seuls cas prescrits à l'article 118 de la Charte.

Les lois spéciales relatives aux produits et visant à protéger la santé des consommateurs et à assurer la loyauté des ventes risquent donc de prendre le dessus sur la Charte en matière de normalisation terminologique et cela se produit fréquemment.

3. Conséquences pour la Charte

Face à ces constatations, l'Office doit-il faire changer les dispositions de la Charte de façon à étendre le caractère obligatoire de l'emploi des normes terminologiques publiées par l'Office à d'autres cas que ceux expressément visés à l'article 118? Doit-il plutôt réévaluer ses propres méthodes d'implantation des normes, recourant ainsi à son autorité morale plutôt qu'au pouvoir juridique?

Après tout, même si l'Office n'a pas toujours pu se servir de l'ultime recours juridique pour imposer la normalisation terminologique, la Commission de surveillance de la langue française, organisme chargé de l'application des dispositions que l'Office normalise et diffuse, a quand même obtenu des résultats intéressants dans plusieurs secteurs d'activités.

Il nous apparaît que l'Office ou la Commission de surveillance vont devoir se servir davantage des appuis qu'ils ont dans les ministères et les organismes du gouvernement s'ils veulent obtenir un accord entre les différents intervenants sur l'utilisation de la norme terminologique de l'Office pour désigner la norme technique inscrite dans les lois et règlements. Si l'Office ne réussit pas ce coup de force, je doute pour ma part que la Charte suffise, dans la pratique, à régler divers conflits.

Ce que j'ai dit ne signifie pas que la Charte n'a pas eu des conséquences énormes pour l'avancement du français, notamment au point de vue de la norme terminologique. En effet, le prestige d'une loi aussi importante que la Charte de la langue française a donné à l'Office de la langue française une tribune de choix en faisant de celui-ci le porte-parole du gouvernement en matière de normalisation terminologique, ce qui le place au rang des grands organismes de normalisation. Il devrait maintenant sortir des sentiers juridiques et se conférer une dimension et un rôle déterminant dans la normalisation technique en changeant son approche et sa stratégie pour l'étape subséquente, soit la pénétration des marchés ou des organismes de contrôle de la réglementation technique.

Si la loi 101 a fait beaucoup pour l'Office de la langue française, il n'appartient plus à la loi, mais bien à l'Office, de rendre la normalisation terminologique plus vivante et plus opérationnelle et de se tailler une place de choix au sein des comités de normalisation technique mis sur pied par les divers intervenants qui ont le pouvoir décisif de rendre obligatoires les normes techniques.

De façon générale, l'Office se plaint parfois d'être mal perçu par certains ministères fédéraux qui font également de la normalisation technique. Ce reproche n'est pas dénué de fondement, mais je ne crois pas que les difficultés soient insurmontables. Si l'Office adoptait l'approche que nous suggérons, il serait sûrement possible d'assurer une coordination permettant d'aplanir les difficultés rencontrées jusqu'ici par l'Office, et son autorité morale en sortirait grandie.






La normalisation terminologique :
Quoi? Pour qui? Pourquoi?



Louise SANSREGRET



Je pense qu'il ne s'agit pas ici de remettre en question de façon globale la normalisation terminologique, mais plutôt d'en préciser la portée et les limites.

Je diviserai donc mon exposé en trois volets : D'abord, qui est touché par la normalisation au Québec? Ensuite, que devrait-on normaliser? Enfin, normalise-t-on trop au Québec?

Qui est touché par la normalisation?

D'abord, bien sûr, les organismes de l'Administration et les organismes parapublics, tels que la Société d'énergie de la Baie-James, mais aussi l'entreprise, le commerce, la finance, les professions, qui sont tenus de respecter les avis de normalisation de l'Office de la langue française ainsi que les prescriptions de la Commission de toponymie. Je tiens à souligner ici que les responsables de l'application de la Charte de la langue française (dont je suis), de même que les chefs de service linguistiques, n'ont pas toujours la tâche facile, car si, le plus souvent, les prescriptions de l'Office et de la Commission nous conviennent et nous aident dans notre travail, il arrive parfois que leurs décisions nous étonnent et nous compliquent la vie. Et si nous-mêmes éprouvons parfois quelque réticence, il faut comprendre que le grand public qui, en définitive, est aussi.touché dans une certaine mesure par la normalisation, ne se réjouisse pas toujours des interventions de l'État.

Cela dit, je crois cependant qu'il est essentiel de normaliser la terminologie lorsque cette normalisation constitue un moyen de faciliter la communication, que ce soit à l'échelle internationale, nationale ou, plus modestement, à l'intérieur d'un organisme. En effet, même à ce dernier niveau, on sait que très souvent les spécialistes d'un même domaine utilisent une terminologie différente, ce qui rend la communication entre eux plus difficile et réduit, à mon sens, l'efficacité de leur action.

Que devrait-on normaliser?

Je crois que la normalisation n'est vouée au succès que si elle répond véritablement à un besoin.

Il ne faut pas oublier que la publication d'une norme a peu de valeur en elle-même, c'est sa mise en application qui est importante. C'est pourquoi il est essentiel de consulter d'abord toutes les parties en cause ou intéressées par la normalisation d'un terme ou d'un vocabulaire. En effet, l'application d'une norme suppose l'adhésion totale de tous les groupes, c'est-à-dire que chaque groupe doit être prêt à modifier, au besoin, une position qui lui est propre.

Par exemple, le Vocabulaire des marchés publics, dont la normalisation a suscité la création d'un comité qui a siégé pendant deux ans et dont la Société d'énergie de la Baie-James était membre, pourra être implanté beaucoup plus facilement si le consensus s'établit entre les différents groupes intéressés par le sujet et qui ont été consultés lors du processus de normalisation. En pareil cas, la normalisation répond à un besoin réel, tant à l'échelle nationale qu'internationale.

De plus, il est urgent de normaliser lorsqu'il y a constat d'un usage fautif. Il serait alors très avantageux que la normalisation se fasse rapidement. Il arrive en effet que la solution tarde à venir et il devient par conséquent presque impossible de déloger l'usage qui s'est finalement implanté.

Toutefois, lorsqu'un terme ou un vocabulaire en usage a une saveur locale, il faudrait plutôt, à mon avis, faire connaître, c'est-à-dire recommander le terme ou le vocabulaire d'usage international plutôt que d'imposer un terme ou un vocabulaire à l'exclusion de celui qui est déjà utilisé (qu'on songe, entre autres, au vocabulaire des pêcheries ou aux « sardines délinquantes »). En effet, ce genre d'intervention frustre les usagers et nuit même à l'organisme de normalisation et à la normalisation en soi, puisqu'il en fait oublier les aspects positifs.

Cette réflexion m'amène à aborder le troisième volet de mon exposé et à tenter de répondre à la question : normalise-t-on trop au Québec?

Normalise-t-on trop au Québec?

Il est très difficile de répondre à cette question. J'ai envie de dire non... et oui.

Non, étant donné le contexte particulier du Québec, où le besoin de normalisation est plus grand qu'en France, par exemple. L'objectif de la francisation, qui consiste à affirmer le caractère essentiellement français du Québec, visait au départ à assurer la survivance même de la langue française et, par le fait même, à en préserver la qualité. La normalisation est un outil de préservation de la qualité de notre langue. Je ne peux donc pas être contre la vertu! Cependant, je serais aussi portée à croire que : oui, on normalise trop au Québec, étant donné ce même contexte. En effet, l'intervention normalisatrice de l'État peut être excessive, particulièrement dans le domaine des sciences humaines et dans les secteurs dont la terminologie fait aussi partie de la langue générale.

Dans ces cas, il me semble que l'État pourrait surtout se servir de son pouvoir de recommandation qui est déjà fort efficace, croyez-moi. (Qu'on se rappelle le tollé soulevé par l'introduction du mot « hambourgeois » dans le Guide de rédaction des menus de l'OLF).

En effet, les Québécois sont suffisamment soucieux d'améliorer leur langue pour accepter assez facilement les « suggestions » qui leur sont faites par les autorités reconnues, mais il ne faut pas oublier qu'ils sont aussi suffisamment tenaces pour conserver leur originalité et leur aptitude à jouer avec les mots.

Conclusion

En conclusion, j'ajouterai que le fait que l'État recoure, dans tous les cas où cela lui suffit, à son pouvoir de recommandation terminologique plutôt qu'à son pouvoir de normalisation nous aidera peut-être, nous les spécialistes de la langue, considérés autrefois comme des membres de l'Académie française et aujourd'hui comme des agents de police, à projeter bientôt une image de gens du pays.




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