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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 15

L'apport des communautés culturelles à la
vie culturelle québécoise



Conférenciers : Takis MERLOPOULOS, président de la Confédération des associations linguistiques et culturelles de Québec
Margaret WHYTE, ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec



Trois grandes questions ont été débattues par les participants à cet atelier :

Comment les communautés culturelles conçoivent elles leur épanouissement au sein de la société québécoise? Existe-t-il des mécanismes permettant aux communautés culturelles d'échanger avec la communauté francophone? Comment cette dernière accueille-t-elle les apports des autres communautés?

Les textes présentés par Takis Merlopoulos et Margaret Whyte répondent à ces questions. Au cours des discussions qui ont suivi les exposés, les participants se sont interrogés sur la signification de l'absence de Québécois de vieille souche à cet atelier. Comment peut-on dialoguer avec ces Québécois s'ils ne participent pas à de telles tables rondes? À quoi sert de discuter uniquement entre vous, membres des communautés culturelles, de ces questions d'intégration et de dialogue avec la majorité francophone?

Nadia Brédimas-Assimopoulos de l'Université de Montréal et Luciano Dorotea du ministère des Affaires intergouvernementales ont aussi participé à cet atelier. Gerardo Alvarez, professeur à l'Université Laval, était l'animateur.







L'apport des communautés culturelles
à la vie québécoise



Takis MERLOPOULOS



1. Les apports

A. Les apports d'ordre économique

La preuve de la rentabilité économique de l'immigration n'est plus à faire. Au Canada, comme en tout autre pays ayant la possibilité de recourir à cette formule afin d'augmenter les effectifs et pour améliorer la composition de sa main-d'œuvre, empêcher le vieillissement de sa population, élargir son marché national, importer du savoir-faire et même parfois des capitaux, l'immigration a permis l'accélération des taux de croissance de la production et du potentiel de production tout en allégeant considérablement les coûts engagés dans la mise en place de l'infrastructure économique.

D'ailleurs, malgré la persistance de préjugés solidement enracinés, l'immigration n'amène pas au pays un contingent de « scabs » potentiels ou de voleurs de « jobs ». Même en période de « stagflation » ou de basse conjoncture, elle contribue au contraire à la création de plusieurs nouveaux emplois et au contrôle de l'inflation.

N'oublions pas en effet que, par leur demande personnelle et familiale, les immigrants amplifient en tant que consommateurs la demande globale pour les produits de fabrication domestique.

N'oublions pas surtout que, en tant que travailleurs déracinés et, dans la majorité des cas, sélectionnés, les immigrants font preuve d'une mobilité professionnelle et géographique supérieure à celle des travailleurs autochtones, étant disposés à se soumettre, plus facilement que tous les autres, aux déplacements et aux recyclages requis pour la réalisation des tâches productives que les travailleurs du pays d'accueil ne sont pas disposés ou ne sont pas en mesure d'assumer et dont dépend cependant en bien des cas le déblocage de goulots d'étranglement qui empêchent la reprise économique et le retour de la prospérité.

C'est pour ces raisons que de l'avis de tous les milieux scientifiques, politiques et socioéconomiques informés, l'immigration est considérée comme un facteur permettant la création de nouveaux emplois et l'amélioration du taux d'occupation de la main-d'œuvre de la société d'accueil.

Elle contribue également à l'amélioration de la productivité et à l'amélioration de la compétitivité des produits de fabrication domestique en empêchant la flambée des coûts de la main-d'œuvre dans les secteurs où, celle-ci se faisant rare, ses demandes de rémunération risquent de devenir exagérées.

B. Les apports d'ordre culturel

L'apport de l'immigration et des communautés culturelles constituées par les arrivants à leur pays d'adoption est tout aussi impressionnant sur le plan du développement culturel.

Quant au Québec français, cette société distincte, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, revendique de plus en plus la maîtrise de son destin collectif en affirmant sa spécificité tout en s'ouvrant avec confiance au monde, en se modernisant, en se laïcisant et en réclamant son autonomie. Les difficultés économiques qu'aurait pu dresser contre toutes ces aspirations légitimes la faiblesse qualitative et surtout quantitative du personnel scientifique et intellectuel disponible au moment de ce grand tournant historique furent en grande partie contournées, ou aplanies grâce au personnel hautement qualifié que l'immigration amenait au pays.

Ceci dit, la définition de la culture privilégiée par celui qui a l'honneur de vous parler n'est pas une définition élitiste. La culture aussi bien que la langue est un produit collectif plutôt qu'individuel, un produit du peuple cristallisé et purifié par la suite par les créations de l'élite intellectuelle, scientifique ou artistique et l'émerveillement qui nous saisit face aux œuvres de génie.

Ainsi, même si j'ai tenu à mentionner spécifiquement le rôle d'éducateurs et d'agents de changement assumé par les arrivants au cours de cette période de révolution tranquille qui a si profondément marqué le paysage culturel du Québec, au lieu de vous inviter à feuilleter les listes du personnel scientifique de nos écoles, de nos centres de recherche et de nos universités ou d'insister sur la présence d'une multitude de représentants des communautés culturelles parmi les pionniers des ballets, des théâtres et des orchestres qui, au cours de ces dernières 30 années, ont jailli un peu partout comme des champignons pour faire notre fierté pour le dynamisme culturel de ce pays, je vous proposerais plutôt de parcourir paisiblement les quartiers et le centre-ville de Québec ou de Montréal et d'admirer la richesse et la diversité des étalages des boutiques tenues par les artisans et les commerçants qui représentent ces communautés ou encore plus simplement de considérer dans vos habitudes quotidiennes combien les airs des chansons que vous fredonnez, votre accoutrement vestimentaire et les menus des repas que vous prenez, chez vous, même pas au restaurant, se sont enrichis grâce aux influences et aux recettes apportées par les arrivants pour s'ajouter à celles qui nous furent léguées par les ancêtres.

2. Les problèmes

A. Intégration ou assimilation

L'intégration culturelle des immigrants à la société d'accueil représente cependant un défi bien plus exigeant. Dans la plupart des cas, la démarche adoptée consciemment ou inconsciemment par les autorités se donne comme objectif le « melting pot », c'est-à-dire une assimilation brutale plutôt qu'une insertion mutuellement enrichissante des communautés culturelles constituées par les immigrants à l'élément le plus fort de la population du pays qui les a reçus.

Malgré son attachement officiel au principe de la « mosaïque », le Canada ne déroge point à la règle que nous venons d'énoncer. Une fois installé en ce pays, l'immigrant était donc invité à apprendre que, sur cette terre, c'est en anglais que l'on gagne sa vie, c'est en anglais que l'on s'instruit et c'est en anglais qu'on s'amuse sans s'occuper outre mesure du français et des cultures autochtones qu'on retrouve aussi dans le paysage culturel canadien.

Il se voyait également forcé, s'il voulait se faire une place au soleil, à renoncer à sa langue maternelle, aux valeurs constituant le bagage culturel qu'il amenait de son pays d'origine et même parfois à se débarrasser d'un nom difficile à prononcer.

Humilié même à son domicile où ses propres enfants se refusent à échanger avec leurs parents dans leur langue maternelle – pressés comme ils sont d'effacer la tare que représente leur origine et de se faire accepter comme des « native speakers » de la langue de Shakespeare –, l'immigrant devait se résigner à la folklorisation de son identité culturelle, à l'effacement et à l'acculturation.

B. Les arrivants et le fait français

Une autre particularité de l'immigration canadienne fut ainsi son utilisation systématique, sous le régime anglais, dans la poursuite d'une politique suivie non seulement de peuplement, mais aussi d'anglicisation de ce vaste pays. On n'a pas en conséquence à être surpris de la méfiance traditionnellement manifestée par les Canadiens français face à ce « cheval de Troie » qui a permis leur minorisation partout au pays sauf au Québec.

Devenues involontairement la pomme de discorde d'un conflit qui n'est pas le leur et dont l'issue est cependant d'importance vitale pour la survie du fait français en Amérique du Nord en cette province de Québec qui en est demeurée le principal foyer, les communautés culturelles constituent, à quelques exceptions près, la « troisième solitude » de la société québécoise. Leur relation avec la culture de la majorité de la population de la Belle Province, c'est-à-dire avec le Québec français, est une histoire d'amour non consommé.

Chacun des amoureux doit en conséquence faire son bout de chemin pour se rapprocher de l'autre si l'on souhaite vraiment que cette relation devienne, sur le plan culturel, charnelle et fructueuse autant qu'elle le fut d'emblée sur le plan du développement économique et de la prospérité.

Si l'expérience des membres des communautés culturelles de la région 03 (Québec et ses environs) devait être retenue comme ayant la valeur d'un signe avant-coureur plutôt que celle de l'exception qui confirme la règle, l'intégration des communautés culturelles représentant les Québécois de nouvelle souche au Québec français pourrait se réaliser sans heurt majeur au prix cependant de la réalisation préalable de deux conditions :

La première de ces conditions exige :

  • que la société d'accueil se débarrasse de toute méfiance face aux arrivants en acceptant que leur attachement et leur volonté de sauvegarder l'essentiel de leur bagage culturel constituent pour sa propre culture un facteur d'enrichissement.

Alors que la seconde, dont dépend grandement la réalisation de la première :

  • invite la société québécoise à se débarrasser enfin des peurs qui l'empêchent d'assumer pleinement sa propre identité culturelle et qui, malgré l'énorme potentiel du pays et de son peuple, la condamnent de temps à autre à des comportements timorés de groupe minoritaire ou de nation dominée.






Une immigrante anglophone en milieu
francophone



Margaret WHYTE



Mon analyse de la situation de la communauté anglophone au Québec doit être préfacée d'une double mise en garde. Premièrement, je suis d'origine anglophone, Québécoise par choix et par adoption, mais je vis une situation exceptionnelle pour une anglophone au Québec, car je n'ai jamais rencontré d'autre ressortissant de mon pays depuis mon arrivée ici. Ma définition de la communauté culturelle à laquelle je m'attache n'est donc pas nécessairement celle de tous les anglophones du Québec. Ma deuxième mise en garde, c'est qu'il ne faut jamais oublier l'énorme différence qui existe entre Montréal et le reste de la province. Il y a des anglophones à Québec comme il y en a dans les différentes régions, mais, contrairement à Montréal où il existe des médias d'information, des centres culturels et des quartiers anglophones, les seuls lieux d'identification culturelle pour les résidents anglophones du Québec métropolitain, sont, à mon sens, l'école et l'église. N'eût été le contexte nord-américain, on serait tenté d'y voir un parallèle avec la situation du français en Nouvelle-Angleterre ou même ici au Québec à une certaine époque. Mais il y a Montréal, il y a le Canada, il y a le continent, et le parallèle ne tient pas debout.

Qu'en est-il alors de la communauté culturelle anglophone? Beaucoup de francophones seraient tentés de voir d'une part les Québécois anglophones de vieille souche qui se perçoivent comme tout aussi « Québécois » que les francophones, mais qui résistent aux changements survenus depuis la dernière décennie, et, d'autre part, les immigrants de la première et de la deuxième génération qui se cherchent peut-être plus, mais qui sont en même temps plus prêts à s'adapter aux réalités de la société francophone. C'est une vision excessivement simpliste. Certains parmi les immigrants les plus récents résistent férocement à l'adaptation, surtout s'ils ont vécu une partie de leur vie dans une autre région du Canada. D'autres, en choisissant de venir ici, ne cherchent qu'à tirer profit de cette nouvelle expérience culturelle et à en faire profiter leurs enfants, comme le font beaucoup des familles anglophones établies ici depuis longtemps. Encore ici, le vrai clivage n'est pas entre ces différents types de Québécois anglophones, mais entre Montréal et la province, et la différence est de taille.

Je suis loin d'être convaincue que les anglophones de Québec ou de Trois-Rivières, pour ne parler que des deux régions que je connais le mieux, se perçoivent vraiment comme une communauté culturelle dans leur milieu. Ils appartiennent, bien sûr, à une grande communauté culturelle qui renvoie peut-être autant au continent qu'au pays. Mais, dans leur quotidien, à mon sens, et cela vaut probablement ailleurs que dans ces deux seules villes, les anglophones ne se définissent que comme communauté linguistique.

La plupart d'entre nous travaillent en français : beaucoup d'entre nous ne reçoivent que le journal français; les postes de radio que nous écoutons diffusent généralement en français; nous sommes peut-être plus partagés dans nos goûts en ce qui concerne la télévision. Dans les villes où j'ai vécu, en dehors de Montréal, nos loisirs organisés se passent en français, ceux de nos enfants aussi. Le théâtre, c'est en français, le cinéma, un peu moins! En tant que ports d'attache et de lieux de ressourcement culturel, les églises et les écoles jouent un rôle primordial, mais à l'exception des structures administratives du système d'éducation, il n'existe à peu près pas de véhicule pour communiquer en tant que communauté avec la communauté francophone. Rien d'étonnant alors à ce que la communauté anglophone conteste le projet de restructuration scolaire actuellement proposé par le ministère de l'Éducation.

Revenons à l'école et l'église. Un des effets de la distinction faite dans le système scolaire québécois entre catholiques et protestants a jusqu'ici été de créer deux sous-groupes d'une même communauté linguistique. Et ce sont des sous-groupes qui ont très peu l'occasion de se rencontrer. Pour quelqu'un qui arrive de l'extérieur du Québec et qui se définit plus en termes de langue que de confessionnalité, ce n'est pas l'existence du système scolaire anglophone qui surprend, c'est la distinction entre les deux confessionnalités à l'intérieur de ce système scolaire. Une des conséquences les plus bénéfiques de la période de consultation à propos de la restructuration est sans aucun doute le développement des contacts entre les deux groupes.

En tant que Néo-Québécoise, comment me suis-je orientée en ce qui concerne le choix de l'école que fréquenteraient mes enfants? Comme beaucoup de parents, j'ai fini par faire un choix linguistique, mais la question de la confessionnalité n'était pas étrangère au choix du système.

Pourquoi l'école anglaise? Mes enfants étaient admissibles à l'enseignement en anglais, étant donné que j'étais déjà résidente du Québec au moment de l'adoption de la loi 101. Il faut dire au départ que j'avais commencé par envoyer mon fils à la maternelle française, forte de ma propre intégration dans le milieu trifluvien. Mais sa première session à l'école française m'avait fait prendre conscience de deux choses. Premièrement, dans un milieu comme Trois-Rivières, le choix d'une école francophone signifiait le choix de l'école catholique et l'enfant de parents non francophones souffrait d'une double discrimination, involontaire, je le souligne, par le fait même de ne pas avoir les mêmes références religieuses ou linguistiques dans son milieu familial que celles de son professeur ou de ses copains de classe. Deuxièmement, je découvrais que j'étais encore attachée à mes racines culturelles anglaises, et que je trouvais important de faire partager ces références à mes enfants.

Je ne vois pas comment une anglophone dans cette province, sur ce continent, puisse se définir exclusivement comme Québécoise. On peut partager pleinement les joies et les douleurs des autres Québécois, on peut rager contre l'incompréhension qui existe à l'endroit de la spécificité québécoise, mais il reste toujours que, par le biais de la langue anglaise, on rejoint et on se sent rejoint par des millions d'autres citoyens du continent qui partagent avec nous des références culturelles et un certain vécu nord-américain. Dans bon nombre de cas, nous sommes en mesure de traduire ces références pour nos concitoyens québécois, d'agir comme pont entre deux cultures qui partagent ce vécu continental. À mon sens, ceci est l'un des rôles de la communauté culturelle anglophone du Québec. Cela ne signifie nullement se fermer à la culture franco-québécoise. Il faut la vivre et la comprendre avant d'entreprendre un travail de traduction. Il faut vouloir s'intégrer. Et en dernier lieu, il faut avoir confiance en la volonté des Québécois d'origine de nous intégrer.

L'intégration se fait au niveau collectif et individuel en même temps. Au premier niveau, la loi 101 a eu et aura à plus long terme un impact qui a été peu analysé jusqu'ici. Avant l'adoption de cette loi, l'existence des deux réseaux scolaires anglophones permettait l'intégration d'un certain nombre de non-anglophones qui avaient, avec les Québécois francophones, le choix entre l'école anglaise protestante et catholique. L'école protestante en particulier, ayant une vocation confessionnelle plus large, s'est définie comme système pluraliste, largement ouverte à toute tendance culturelle et religieuse. En réaction à cette intégration à la communauté linguistique anglophone, la province s'est dotée de la loi 101, et mon analyse de la situation m'amène à penser qu'une des conséquences de cette législation sera l'obligation pour le secteur scolaire anglophone de se définir de façon plus limitée en tant que service offert aux Québécois anglophones de longue date et le transfert vers le secteur francophone de la vocation de pluralisme, d'ouverture et d'adaptation aux nouveaux arrivants. Peut-on qualifier ce changement de rôle comme un apport indirect de la communauté anglophone? C'est peut-être une façon de lire l'histoire.

Pour revenir à la question de l'intégration individuelle et la capacité d'accueil des Québécois aux gens d'origine différente, je vais vous parler un peu de ma propre expérience, principalement à Trois-Rivières. La Mauricie est un milieu qu'on peut qualifier d'assez homogène et, cause ou conséquence de cet état de choses, assez conservateur dans l'ensemble. Le fait qu'après seulement deux ans dans le milieu de travail qu'était le cégep de Trois-Rivières, j'aie pu accéder à des postes de responsabilité au sein du syndicat des professeurs, et cela pour une période de quatre ans, témoigne à mon avis d'une ouverture d'esprit chez mes collègues, ouverture d'esprit qui a facilité mon travail pédagogique et syndical malgré les difficultés et les confrontations inhérentes à de tels postes. Jamais je n'ai senti que l'opposition à certains projets que je défendais, ou les inévitables défaites que les représentants du syndicat essuyaient à certains moments face à l'administration du cégep ou face à l'assemblée syndicale étaient dues à autre chose que des perceptions différentes de nos priorités ou du vécu quotidien.

J'ai connu cette ouverture d'esprit, cette intégration de l'immigrante anglophone dans des milieux de travail, très différentes à Québec et à Trois-Rivières; je les ai connues également dans le village de Champlain où j'ai habité pendant un certain nombre d'années. Notre famille était peut-être objet de curiosité dans le village, mais jamais nous n'avons rencontré de résistance à notre présence; au contraire, les gens étaient accueillants, ouverts, tout un chacun prêt à nous apporter aide et conseils, à nous parler de leur vécu et à nous écouter parler du nôtre. C'est ainsi que, tout en restant différents sur bien des plans, nous nous sommes sentis de plus en plus à l'aise dans ce milieu.

Comme vous avez pu le constater, l'épanouissement de la communauté anglophone en dehors de Montréal passe pour moi par l'intégration à la communauté francophone. Étant donné le peu de mécanismes d'échange entre les communautés linguistiques, il me semble que c'est surtout sur le plan individuel que les échanges culturels se passent et, dans cette optique, l'apport de la communauté anglophone à l'intérieur de la société québécoise se situe également sur le plan individuel et personnel plutôt que collectif. Bien sûr, il existe des lieux ou organes culturels, le petit journal hebdomadaire anglophone à Québec, par exemple, la radio et la télévision d'État, quelques bibliothèques, y compris l'excellente bibliothèque de l'ancien collège Morin ici même à Québec, des regroupements de personnes vouées à la présentation de pièces de théâtre ou de comédies musicales en anglais. Tout cela permet à un certain nombre d'anglophones de la région de se sentir plus tributaires les uns des autres, tout en donnant aux francophones qui choisissent de le faire l'occasion de prendre conscience de préoccupations ou de valeurs qui sont parfois moins présentes dans leur propre communauté culturelle.

Je dois souligner en outre que l'existence de structures scolaires anglaises ne nuit pas nécessairement à l'intégration des anglophones, comme en témoigne le fait que les parents anglophones tiennent aux lieux de transmission de la culture anglaise, mais sont de plus en plus exigeants en ce qui concerne l'apprentissage du français dans leurs écoles. Pour eux, le français, c'est l'outil et le véhicule de la pleine intégration à la société québécoise.

Enfin, en réponse à la question de l'accueil fait par la communauté francophone aux apports de la communauté anglophone, je sais comme vous tous à quel point la société québécoise est ouverte aux apports de toute « l'anglophonie continentale », si vous me permettez l'expression. Mais, pour revenir à mon idée de départ, l'intégration et l'apport des anglophones reposent sur notre désir individuel de participer pleinement à la société québécoise. Et participer pleinement pour moi signifie s'approprier le fait français, travailler en français, avoir confiance en nous-mêmes, en notre intégration et notre avenir collectif et individuel.






ATELIER 15

La vulgarisation scientifique et le français
au Québec



Conférenciers : Félix MALTAIS, directeur général, Hebdo-science
Jean-Pierre ROGEL, rédacteur en chef, Québec Science
Christiane DUCASSE, Conseil de développement du loisir scientifique



Six questions ont été débattues au cours de cet atelier : Le public québécois intéressé aux sciences et à la technologie a-t-il accès à de l'information dans sa langue? Est-il plus porté vers l'information venant du monde anglophone? Quelles sont ses attentes? Quel est l'apport des éditeurs québécois dans ce domaine? Quelle est la place réservée aux jeunes? Quelles sont les perspectives d'avenir?

Trois panellistes, Félix Maltais, Jean-Pierre Rogel et Christiane Ducasse répondent à ces questions dans les textes qu'ils ont soumis aux congressistes. Deux grands problèmes d'avenir auxquels doit faire face la vulgarisation scientifique au Québec ont été soulevés, soit l'incompréhension chez les responsables de l'information dans les grands médias de l'importance de la vulgarisation scientifique et le recul patent du français scientifique dans le monde en général, et au Québec en particulier.

Raymond Gervais, conseiller pédagogique à la Commission scolaire de Jérôme-Le Royer a aussi participé à cet atelier animé par Jean-Pierre Drapeau de la revue Forêts et Conservation.







Une chance sur mille



Félix MALTAIS



Si vous allumez votre téléviseur ce soir ou demain, vous avez une chance sur mille de tomber sur une émission scientifique! Cette statistique vient du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, qui classe en effet comme « scientifique » seulement un millième de la programmation canadienne.

Prenons quand même ces chiffres avec un certain grain de sel : la méthode de classification du CRTC n'est pas entièrement adéquate – il n'y a pas que les émissions « scientifiques » qui diffusent de l'information scientifique, ces données datent de deux ans déjà, et en plus la situation au Québec semble légèrement plus rose que dans le Canada anglais.

Néanmoins, une chance sur mille, ce n'est pas beaucoup. Si vous devez faire un pari, misez plutôt sur le sport! Cette comparaison avec le sport me rappelle un dîner-causerie avec le directeur des relations publiques de Radio-Canada, M. Laurent Duval, ici même à Québec, il y a trois ans, lors du 48e congrès de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences. À la fin de l'allocution de M. Duval, une pétition spontanée avait jailli des tables occupées par les communicateurs scientifiques demandant à la société d'État de consacrer autant de temps à la diffusion d'émissions scientifiques qu'aux émissions sportives! Inutile de dire l'accueil qu'a reçu cette pétition!

Une chance sur mille... est-ce donc dire que ma réponse à la première question posée dans le texte de présentation de cet atelier, à savoir : « Le public québécois intéressé à la science et à la technologie a-t-il accès à de l'information dans sa langue? » sera négative?

Si nous jetons un coup d'œil sur cette autre catégorie de grands médias que sont les quotidiens, la situation s'y révèle-t-elle plus reluisante pour l'information scientifique?

La Presse, Le Soleil et quelques quotidiens régionaux ont chaque semaine une page officiellement intitulée « Sciences et techniques », où l'on retrouve surtout des textes d'agences américaines. La Presse et Le Soleil ont également une petite chronique scientifique hebdomadaire portant sur l'actualité d'ici.

Dans leur ensemble, les grands quotidiens vont traiter dans leurs pages d'informations les découvertes d'ici, lorsque les centres de recherche ou les universités vont organiser des conférences de presse. Cependant, comme seuls Le Soleil, La Presse et Le Devoir ont un chroniqueur scientifique attitré – et encore, dans le cas des deux quotidiens montréalais, ce n'est pas toujours à temps plein – on ne peut pas s'attendre à des « miracles quotidiens ».

Une autre grave lacune est celle de la Presse Canadienne, qui est la principale agence des petits quotidiens. Dans son rapport sur la sensibilisation du public aux questions scientifiques, le Conseil des Sciences du Canada écrit à son sujet : « La Presse Canadienne n'a pas à son service de rédacteur scientifique à plein temps, et admet qu'elle recrute difficilement des lecteurs-préparateurs compétents pour acheminer les articles scientifiques qui se présentent. »

Du côté de la radio, connaissez-vous beaucoup d'émissions à caractère scientifique? À part Aujourd'hui la science, à Radio-Canada, qui n'est évidemment pas aux meilleures heures d'écoute, on ne peut pas dire que le genre soit florissant.

Le tableau de la vulgarisation scientifique dans les grands médias ne semble donc pas très reluisant après ce très bref tour d'horizon. On pourrait toujours se consoler en disant que la situation est pire au Canada anglais – c'est du moins ce que soulignent diverses études fédérales dont celle précitée du Conseil des Sciences –, mais la vraie consolation vient plutôt de chez nous au Québec, dans un secteur que j'appellerais celui des « médias marginaux ».

Mon collègue Jean-Pierre Rogel, rédacteur en chef de Québec Science, m'en voudra peut-être de mon expression « médias marginaux »! J'aurais peut-être dû plutôt parler de « médias spécialisés ». Je laisse à Jean-Pierre le soin d'élaborer sur ce magnifique succès de vulgarisation scientifique qu'est le magazine Québec Science, principalement depuis une dizaine d'années. Chose certaine, la présence stimulante de Québec Science est un élément fort important à apporter dans la formulation d'une réponse à la question posée au début de cet atelier.

L'autre sujet de consolation – je devrais sans doute être plus positif et dire « sujet de fierté » – est le succès populaire du service d'information Hebdo-science (que j'ai le plaisir de diriger). Hebdo-science est une agence spécialisée qui existe depuis exactement quatre ans. Cette agence de presse alimente chaque semaine une cinquantaine d'hebdos régionaux ou de quartier, et une vingtaine de revues spécialisées avec sa publication Hebdo-science. Celle-ci consiste en deux pages format tabloïd de textes de différentes longueurs, photocomposés et prêts à imprimer.

Le service d'information Hebdo-science rejoint également chaque semaine une soixantaine de stations radiophoniques avec sa publication Hebdo-science/Radio, qui est une version plus radiophonique des textes d'Hebdo-science pour les média écrits.

À noter que tous ces médias paient un tarif d'abonnement, si minime soit-il, pour Hebdo-science et Hebdo-science/Radio, alors qu'ils sont submergés de textes gratuits de ministères provinciaux ou fédéraux, d'agences gouvernementales, de corporations professionnelles, etc. Qu'on ne vienne pas me dire après que l'information scientifique n'intéresse personne. (Soulignons en passant que le succès d'Hebdo-science a incité des communicateurs scientifiques du Canada anglais à mettre sur pied eux aussi une agence d'information scientifique. Les premiers numéros de Canadian Science ont été publiés au début de septembre.)

Le service d'information Hebdo-science produit également, conjointement avec la Direction des communications et le Centre audiovisuel de l'Université de Montréal, une série de 26 émissions d'une demi-heure pour le réseau Inter-Vision (600 000 abonnés à Montréal et à Québec).

Le service d'information Hebdo-science est subventionné à 80 % par Québec et Ottawa, à parts à peu près égales.

Je terminerai ce bref exposé en compagnie d'un personnage que vous connaissez sans doute déjà, le célèbre professeur Scientifix. Il y a deux ou trois ans, n'importe qui aurait pu dire que la science n'intéressait pas les enfants québécois, et il aurait sans doute été difficile de trouver des arguments pour contredire cette affirmation.

Le professeur Scientifix est alors entré en scène, il a publié en 1981 son volume Le petit débrouillard, qui a été vendu à près de 20 000 exemplaires – à 10 $ chacun – en moins de deux ans. Le professeur a également mis sur pied, en janvier 1982, son fan-club, le « Club des petits débrouillards » : moins d'un an après, près de 1 500 garçons et filles de 6 à 14 ans ont payé une cotisation annuelle de 5 $ pour adhérer au club et recevoir le bulletin mensuel Je me petitdébrouille. Le professeur a aussi lancé la « Collection des petits débrouillards », chez Québec Science Éditeur, qui comprend déjà trois titres : Les voyages fantastiques de Globulo, Jardinez avec le professeur Scientifix, Le petit débrouillard. Un quatrième volume, 66 nouvelles expériences du professeur Scientifix, est prévu pour mars 1983.

Le succès de ces trois initiatives, Québec Science, Hebdo-science et les « Petits débrouillards », prouvent selon moi que lorsqu'on offre au public une bonne information scientifique, il l'achète.

Si cette information scientifique n'est pas disponible en français, est-ce que le public va se tourner vers les médias de langue anglaise? Je ne sais pas. L'important est que dans mon kiosque à journaux il y ait Québec Science, et si cela ne me suffit pas, il y a d'autres magazines, en français et en anglais.

Le problème principal pour moi est le peu de place que les grands médias font à la science, et particulièrement à la science d'ici. Pourtant, Dieu sait qu'il y aurait des choses intéressantes à traiter! Par exemple, l'été dernier, une collaboratrice d'Hebdo-science, Carole Thibaudeau, a effectué un stage de trois mois à La Presse. Elle avait gagné l'un des trois prix du concours de journalisme scientifique organisé par le Secrétariat au développement scientifique. En treize semaines, cette stagiaire a fait une quarantaine d'articles scientifiques, dont plusieurs ont fait la page 3 du premier cahier ou la page frontispice des cahiers subséquents. C'était fort intéressant, c'était autre chose que des traductions d'agences américaines, mais malgré tout La Presse n'a pas fait d'offre d'emploi à Carole.

C'est là, chez les responsables de l'information dans les grands médias que se situe selon moi le plus grand problème de la vulgarisation scientifique: tant qu'ils n'auront pas compris l'importance de la science, celle-ci restera marginale dans ces grands médias. Heureusement, Québec Science, Hebdo-science et le professeur Scientifix seront toujours là... du moins je l'espère!






La vulgarisation scientifique :
le vent dans les voiles, mais...



Jean-Pierre ROGEL



L'intérêt du grand public québécois pour la science est relativement récent, mais il est de plus en plus manifeste : dans les médias d'information, la science est à la mode depuis quelques années et les tribunes publiques pour parler de science se multiplient.

Cet engouement pour la science paraît assez récent et plusieurs observateurs le relient à l'extraordinaire soif de connaissances et d'ouverture sur le monde extérieur qu'a connu le Québec après la Révolution tranquille. De fait, le succès d'un magazine comme Québec Science, qui est passé d'un tirage de 3 000 exemplaires vendus en 1968 à 24 000 en 1982, semble plaider en faveur de cette thèse. Après une longue période de repli sur lui-même, sa religion, son économie agricole et sa culture traditionnellement littéraire, le Québec des années 60 se serait brusquement ouvert aux sciences et à une culture scientifique tout en se transformant en une société moderne, au sortir de la Grande Noirceur.

Plusieurs faits viennent étayer cette thèse, mais il ne faudrait pas oublier que la vulgarisation scientifique a déjà eu ses lettres de noblesse au Québec, grâce au travail de véritables pionniers de la sensibilisation du grand public aux sciences. Dans un certain sens, on devrait plutôt parler d'une « renaissance de la vulgarisation scientifique au Québec » que d'un éveil récent et nouveau.

Au cours des années 30 en effet, à l'heure où nos premières facultés de sciences se manifestaient, un vaste mouvement de vulgarisation active, calqué sur les mouvements de jeunesse, s'affirmait au Québec. Il était centré autour des Cercles des jeunes naturalistes, animés par nul autre que le frère Marie-Victorin, mais touchait aussi des institutions nouvellement créées comme le Jardin botanique de Montréal et l'ACFAS. Au début des années 40, cette activité soutenue de vulgarisation atteignait les médias, notamment Le Devoir et la station radiophonique CKAC, où le jeune Fernand Seguin faisait ses débuts dans le cadre de l'émission Radio Collège, une série de « causeries scientifiques ». Plus tard, il y eut la revue Sciences et aventures, celle des Jeunes naturalistes, puis les premières émissions scientifiques de Radio-Canada.

Bien entendu, la vulgarisation scientifique prenait des allures de croisade qu'elle a perdues aujourd'hui. On transmettait une image idyllique de la science et on visait surtout à susciter des vocations scientifiques chez les jeunes. Le côté rhétorique de l'information, ainsi que son côté encenseur de la science font contraste avec le ton plus rationnel et factuel de la vulgarisation scientifique d'aujourd'hui, et a fortiori avec son ton dénonciateur de la « science toute puissante ». À travers cette évolution, il y a manifestement le reflet de l'évolution des rapports entre une société et la science qu'elle produit.

Dans l'ensemble cependant, l'observation reste vraie: la science est à la mode auprès du public et la vulgarisation scientifique se porte bien au Québec. Le succès d'une tentative pour rejoindre le public des hebdos régionaux comme Hebdo-science, le lancement d'un magazine interprofessionnel comme Science et Technologie, la place grandissante de l'information scientifique dans les quotidiens et les magazines d'intérêt général sont des signes plus récents encore d'un intérêt soutenu. Le lancement de plusieurs magazines américains spécialisés comme Discover (groupe Time), Science 80 (lancé par l'AAAS), Science Digest (sous une nouvelle formule, par le groupe Hearst) ou Omni (groupe Penthouse) témoigne lui aussi de l'intérêt grandissant du public. Il en va de même de certaines séries télévisées comme Nova ou Cosmos, animées par le flamboyant Carl Sagan. Parallèlement, les magazines français Science et Vie, Sciences et Avenir et La Recherche, disponibles au Québec, se portent relativement bien.

Cette explosion d'information scientifique est elle bénéfique à la société québécoise? À première vue, oui, puisque ce renouveau d'intérêt est l'occasion de faire plus d'information scientifique en français, vue du Québec. Le public francophone dispose alors de plusieurs sources de qualité pour s'informer.

Ce même public intéressé aux sciences est-il plus porté vers l'information venant du monde anglophone? Nous disposons de peu d'éléments pour répondre à cette question, mais je serais tenté de répondre que non. Seule une minorité avertie et passionnée de science semble « consommer » régulièrement de la vulgarisation scientifique en anglais. En ce qui concerne les abonnés de Québec Science par exemple, nous savons que 71 % de ceux-ci ne sont pas abonnés à aucun autre magazine scientifique. Des 29 % qui sont abonnés à un ou plusieurs magazines concurrents, la majorité mentionnent des magazines publiés en français et seulement un peu plus du tiers, soit environ 10 % du total de nos abonnés, des magazines publiés en anglais.

Si l'ensemble du public suit cette tendance, on pourrait donc avancer que le public québécois francophone, de mieux en mieux servi en matière de vulgarisation scientifique, semble satisfait de cette situation et n'est pas porté, en règle générale, vers l'information publiée en anglais.

Tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes? Ce n'est pas sûr! D'une part, il faut reconnaître que la concurrence commerciale des médias anglophones est de plus en plus vive et que les médias francophones du Québec sont des nains face à des géants dont les techniques de marketing bien étudiées risquent de convaincre un public sensible aux arguments économiques. Pour donner un exemple concret, signalons que l'évolution des magazines sur le seul plan technique (avec l'utilisation croissante de la photo couleur et du papier glacé) entraîne un magazine comme Québec Science dans une escalade où des géants comme Discover ou Science Digest sont infiniment mieux armés que nous. Nous savons bien par différents sondages que les Québécois francophones sont toujours prêts à payer quelques dollars de plus par année pour se procurer un magazine qui « parle français » et parle de la « science d'ici », mais nous n'avons aucune assurance qu'il n'existe pas un point de rupture dans ce pari de marketing. Ni surtout que nous n'approchons pas dangereusement de ce point de rupture...

Il existe une autre raison de s'inquiéter. Celle-ci a un rapport direct avec la culture québécoise, et particulièrement avec la langue de la majorité. Il s'agit du recul patent du français scientifique dans le monde en général, et, bien évidemment, au Québec en particulier. Ce recul n'a plus besoin d'être documenté, encore qu'il soit utile de se rappeler quelques statistiques significatives. Ainsi, selon un sondage effectué en 1981 par la firme CROP, entre juin 1979 et juin 1981, les chercheurs francophones québécois ont publié 55 % de leurs articles et donné 46 % de leurs communications en anglais. Dans les sciences de la santé et les sciences exactes, la proportion des articles publiés en anglais a atteint les 71 %, et même les 85 % dans les centres de recherche industrielle paragouvernementaux. Par ailleurs, 70 % des chercheurs estiment que la place du français dans le monde scientifique ne leur permet pas de s'exprimer en français devant la communauté internationale.

Cette perte de vitesse de la communication en français a des conséquences profondes et subtiles sur les liens entre les chercheurs et le grand public. Plusieurs chercheurs ne se donnent plus la peine de communiquer en français avec leur public naturel québécois. Ils visent d'abord et avant tout la communication spécialisée en anglais, que ce soit sous forme écrite (dans des textes pour des revues spécialisées) ou sous forme orale, dans les congrès et colloques. Au Québec même, il n'est pas rare d'assister à des colloques scientifiques où des francophones québécois prennent la parole directement et uniquement en anglais. À un stade ultérieur, certains de ces chercheurs deviennent incapables de s'exprimer correctement en français à l'aide d'un vocabulaire approprié – leur langue est truffée d'anglicismes – et ils sont incapables d'exprimer les nuances nécessaires dans un débat d'idées en français. Ce qui, à mon sens, est infiniment plus grave...

Du coup, la tâche du vulgarisateur scientifique, qui lui s'adresse par définition au grand public dans sa langue (c'est-à-dire dans ce cas, le français), devient plus ardue. D'une part, une très grande partie de nos sources, tant orales qu'écrites, sont en anglais et nous devons faire un travail très soutenu de traduction et d'adaptation. Mais d'autre part, nous devons souvent faire un travail de correction lorsque nous avons affaire à des chercheurs francophones qui vivent dans un climat d'anglicisation. D'une certaine façon, la vulgarisation scientifique doit donc compenser ce recul du français comme langue de la science et la tâche n'est pas toujours facile. Ce que je dis peut paraître sévère, mais je ne pense pas être le seul journaliste qui a dû interviewer des chercheurs francophones québécois maniant une langue fruste et bourrée d'anglicismes, ni être le seul éditeur qui a dû corriger le style et la grammaire de textes écrits par des chercheurs, afin de les rendre publiables.

Je m'en voudrais de généraliser ces quelques remarques, mais je dois avouer en tant qu'éditeur que la qualité de la langue des textes qui nous sont soumis pour publication à Québec Science, aussi bien par des journalistes que par des scientifiques, s'est plutôt dégradée dans les six ou sept dernières années, en règle générale. Notre travail d'édition est beaucoup plus lourd que par le passé et ceci me semble inquiétant à long terme. Sur un autre point cependant, qui concerne les mots nouveaux dans le vocabulaire de la science, dans les domaines de pointe, notre tâche est facilitée par l'existence de lexiques spécialisés en français et par l'excellent travail de l'Office de la langue française (OLF). Certains organismes comme Hydro-Québec ont aussi fait un travail remarquable de francisation de la langue technique, ce qui nous est très utile. Au passage, je veux souligner l'émulation féconde qui existe entre l'OLF et Québec Science au sujet des néologismes : lorsque nous travaillons sur des sujets très nouveaux, nous demandons parfois conseil à l'OLF avant d'utiliser certains termes et l'Office effectue des recherches de façon diligente; parfois, pressés par le temps, nous avons dû improviser des traductions de certains termes ou inventer des néologismes, que l'OLF a confirmés ou infirmés par son travail de normalisation terminologique.

En conclusion, j'aimerais souligner que la vulgarisation scientifique a une responsabilité dans l'élaboration de ce que des sociologues comme Edgar Morin appellent la culture populaire, par opposition à la culture cultivée ou Kultur (qui est celle des scientifiques, entre autres). Sa responsabilité est de refléter et de développer cette culture populaire et je crois que tous ceux qui ont fait de la vulgarisation scientifique en français au Québec (y compris les enseignants et les animateurs de loisirs scientifiques tout autant que les spécialistes de la communication) ont bien contribué à l'élaboration de cette culture au cours de la dernière décennie. Cela se traduit notamment par un accroissement sensible du niveau moyen de connaissances scientifiques au sein de la population québécoise francophone et par une plus grande conscience critique du rôle social que la science joue dans la société.

De cela, nous ne pouvons que nous réjouir, en espérant que les quelques nuages qui se profilent à l'horizon se dissiperont. Pour qu'il en soit ainsi, une des conditions indispensables est une action vigoureuse de la part du gouvernement pour promouvoir en français chez nous une science de qualité. Si la science au Québec est forte, la vulgarisation scientifique restera forte et la culture populaire de la majorité francophone du Québec se développera de façon dynamique.






Le rôle du Conseil de développement du loisir
scientifique



Christiane DUCASSE



C'est en 1974-1975 que le Conseil de développement du loisir scientifique identifiait comme priorité l'élaboration de publications et de documents de loisir scientifique. S'adressant à un public diversifié, ces publications concernaient cependant plus spécifiquement les jeunes du niveau secondaire.

Il y eut des répertoires, des cahiers d'organisation qui aidaient les jeunes à mettre sur pied des clubs-sciences, des colloques et des expositions scientifiques. Puis en 1976-1977, un projet marquant le haut de la vague engendra la production de seize guides scientifiques et de quelques documents de suggestions de travaux. Enfin, la toute dernière collection « Québec en nature » faisant la promotion du tourisme scientifique, s'adresse à une clientèle beaucoup plus large.

En outre, deux autres volumes ont été préparés, l'un qui fut lancé dernièrement, le volume Au bout de la science, regroupant une série d'activités et s'adressant à une clientèle de niveau secondaire. Il a été édité grâce à la maison Technica. L'autre est un document sur l'énergie préparé en collaboration avec le ministère de l'Éducation et Hydro-Québec. De plus, nous sommes étroitement associés à la réalisation des publications de la série « Le petit débrouillard » avec Hebdo-science et Québec Science l'éditeur. Ces publications s'adressent cette fois aux jeunes du niveau primaire.

Donc, nos publications s'adressent en général à la jeunesse.

Le public québécois intéressé aux sciences et à la technologie cherche d'abord des sources d'information dans sa langue et les jeunes encore plus. Une minorité intéressée aux publications de premier niveau en sciences accorde sa préférence aux publications anglophones toujours à la fine pointe de l'actualité scientifique. Le grand public veut de l'information en français et dans les mots de tous les jours ou presque. La vulgarisation scientifique est une façon de rendre accessibles des informations scientifiques à une clientèle élargie. L'accessibilité, cela veut dire utiliser une forme de langage plus populaire. Et exprimer des réalités scientifiques dans les mots de tous les jours n'est pas facile si on veut respecter toutes les nuances qu'impose la science.

Pour nous au CDLS il faut de plus utiliser un niveau de langage adapté à l'âge du lecteur. Les jeunes n'ont pas la même réalité scientifique et psychologique, ni le même vocabulaire que les adultes. Nos publications visent trois grands objectifs : faire connaître et comprendre au plus jeune plus de choses dans son environnement, ouvrir son esprit à un langage plus spécialisé, stimuler l'apprentissage par l'expérience.

Il ne suffit donc pas de traduire la science, mais de bien l'écrire en français et d'utiliser les mots justes et appropriés. De là l'importance d'ajouter aux livres des lexiques détaillés. Au début nos livres s'inspiraient beaucoup de publications de vulgarisation scientifique anglophone tels les cahiers de l'Ontario Science Center. Aujourd'hui, il y a une plus grande part de création dans nos livres.

On a vu, heureusement, depuis quelques années de nombreuses publications sur les sciences naturelles, la mycologie, l'ornithologie, l'horticulture et la botanique, ainsi que des clés d'identification et même des traductions de guides scientifiques. Mais il n'en est pas de même pour les sciences physiques. Il n'existe pratiquement rien pour les amateurs d'électronique, d'informatique, d'astronautique et d'astronomie, sciences qui ont gagné la faveur des jeunes depuis peu.

Les ouvrages de référence sont en anglais et les jeunes utilisent, à l'heure actuelle, des termes anglais, car ils ne connaissent pas la terminologie française, n'ayant jamais lu sur ces domaines en français. Ce sont des sciences qui ont évolué très vite et qui passionnent un nombre croissant d'amateurs.

Il y a donc une demande, presque une urgence, mais l'édition québécoise de livres spécialisés est loin d'être facile. Car il s'agit bien de livres spécialisés, même s'ils se veulent accessibles à tous. La clientèle est petite dans le domaine du loisir et encore plus réduite dans celui du loisir scientifique. Ces livres n'obtiendront jamais un grand succès de librairie, surtout pas au Québec.

La production de ces documents nécessite des énergies toujours sous-estimées. Les ouvrages doivent être constamment révisés, adaptés et mis à jour. Dans un contexte économique difficile, les coûts augmentent, diminuant par le fait même la possibilité de vendre à un prix accessible. Puisque ces ouvrages s'adressent aux jeunes, il y a quand même une limite à ne pas dépasser.

Au CDLS, nous faisons peu ou pas de profit sur nos livres. Nous estimons rendre service à la population en privilégiant des publications à prix abordable. Mais avec les coupures de subventions et la situation difficile que cela entraîne pour les organismes socioculturels, nous devrons peut-être augmenter le prix des volumes, déjà assez élevé pour notre jeune clientèle. Nous avons également un problème de distribution puisque nous ne pouvons pas nous permettre d'offrir nos publications en librairies.

L'expérience de nos deux dernières publications nous montre qu'il est intéressant de s'associer à d'autres organismes. La collaboration de l'État et de l'industrie privée dans l'édition d'ouvrages de vulgarisation scientifique est à souhaiter dans l'avenir.

Une maison d'édition d'ouvrages de vulgarisation scientifique qui autofinancerait sa production sans faire de profit serait un projet intéressant. Ce qui est certain c'est que nous avons de moins en moins de fonds pour assurer notre distribution, les infrastructures sont chères et nous n'avons pas les moyens de réviser nos documents.

Cependant, il y a une demande de nouvelles publications et il faudrait consacrer nos énergies à la réalisation d'ouvrages qui pourraient davantage attirer l'attention et stimuler les amateurs. Ces ouvrages favoriseraient l'utilisation d'une terminologie française de mots scientifiques ou techniques.

Et pour compliquer l'évaluation de ce problème, voici une phrase que l'on entend souvent en science : « Le plus important, c'est de publier ».




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