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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 18

La traduction et le français au Québec



Conférenciers : Paul A. HORGUELIN, professeur, Université de Montréal
Paul MORRISSET, journaliste, Le Devoir
Nada KERPAN, terminologue, Bell Canada
Jacques POISSON, traducteur et conseiller en rédaction



On l'aura deviné, la traduction occupe un espace considérable dans les activités diverses du monde francophone québécois. Comme nous l'explique Paul Horguelin, cela n'est pas nouveau : on peut retracer l'histoire de la traduction à partir de la reddition de 1759. Dans les médias, surtout les journaux, nous dira Paul Morisset, la moitié et plus des nouvelles sont traduites de l'anglais et transpirent encore des effets pernicieux d'une traduction hâtive et massive. L'entreprise québécoise investit de plus en plus dans des services de traduction qui sont, pour Nada Kerpan, une sorte de porte d'entrée du français dans l'entreprise, malgré les effets parfois négatifs sur le dynamisme de la langue. Pour Jacques Poisson, l'utilisation aussi massive de la traduction est une preuve de notre colonisation culturelle et économique.

C'est Robert Dubuc de Radio-Canada qui faisait office d'animateur de cet atelier et Andrée Bédard, étudiante à l'Université de Montréal qui agissait comme secrétaire.







« Un peuple de traducteurs »?



Paul A. HORGUELIN



La traduction est une réalité universelle qui doit son existence à la multiplicité des langages humains. C'est parce qu'au cours de l'histoire de l'humanité se sont constituées des collectivités linguistiques distinctes qu'il a fallu avoir recours à des médiateurs pour assurer la communication entre ces collectivités. L'autre recours aurait été l'adoption d'un langage universel – lingua franca comme le latin au Moyen Âge ou langue artificielle comme l'espéranto –, mais de tout temps les individus et les collectivités ont estimé que l'entrave à la communication constituée par la diversité des langues ne justifiait pas un renoncement à leur patrimoine linguistique. L'exemple du Marché commun, qui compte autant de langues officielles que d'États membres, est à cet égard significatif. Et l'entrée de l'humanité dans l'ère des communications planétaires n'a fait qu'accroître l'activité traductionnelle, comme le confirment les statistiques de l'UNESCO.

Au Québec, lorsqu'on parle de contacts linguistiques – ou de « choc des langues », pour reprendre le titre d'un ouvrage paru en 1972 –, on pense évidemment au français et à l'anglais. Il ne faut toutefois pas oublier que pendant presque deux siècles, ces contacts se sont faits entre le français et les langues amérindiennes, et qu'avant l'arrivée de l'homme blanc, les Indiens et les Inuit ont dû aussi avoir recours à des truchements pour communiquer, mais il s'agissait de la forme orale de la traduction, que nous appelons aujourd'hui l'interprétation.

À proprement parler, la traduction n'entre en scène qu'à la reddition de Québec, en 1759. Pour résoudre le problème de communication qui se posait à eux, les nouveaux occupants ne pouvaient, du jour au lendemain, imposer leur langue. Le français resta donc, en pratique, la langue officielle de la colonie, ce qui supposait nécessairement le recours à la traduction. Celle-ci se cantonne d'abord dans le domaine des proclamations officielles et de l'administration de la justice; puis elle s'étend aux secteurs commercial et journalistique avec la parution, en 1764, de la Gazette de Québec.

Quelle est la qualité de ces premières traductions? Dans les années qui suivent la Conquête, le texte des proclamations officielles est établi par les secrétaires bilingues des gouverneurs anglais. Or, ironie du sort, ces secrétaires sont tous des descendants de huguenots français réfugiés en Angleterre à la révocation de l'Édit de Nantes. Et ils écrivent un français de bonne venue. C'est ensuite François-Joseph Cugnet, juriste né à Québec, qui assumera honorablement la tâche de traducteur officiel pendant vingt ans. Pourtant, ses dernières traductions révèlent déjà des signes d'interférence phrases suivant la structure de l'anglais, tournures et expressions calquées, termes du droit et du parlement britanniques rendus par des anglicismes qui vont s'enraciner dans l'usage. C'est toutefois dans la Gazette de Québec, journal bilingue fondé par deux imprimeurs de Philadelphie, que se manifeste avec le plus d'évidence l'action néfaste de la traduction, instrument du bilinguisme. Des traducteurs improvisés y pratiquent un mot à mot émaillé de calques et d'anglicismes : c'est, avant la création du terme, le règne du franglais. Ainsi, dès la fin du XVIIIe siècle, s'implante une « langue de traduction » dont le développement va devenir presque entièrement tributaire de la langue traduite.

Sur le plan social, la traduction offre à l'élite canadienne-française, évincée des postes de commande et du commerce des pelleteries, une voie de recyclage. Comme le note Michel Brunet : « Si la Conquête a fermé plusieurs canaux de promotion aux Canadiens, il faut admettre qu'elle leur a ouvert une nouvelle carrière : la traduction. » Mais, intermédiaires entre le pouvoir et la population, les traducteurs se trouveront souvent placés en situation équivoque, en même temps qu'ils seront relégués à un rang subalterne de la hiérarchie administrative.

On a appelé le XIXe siècle la « période noire » de la traduction. Isolés au milieu d'un monde anglo-saxon, n'entretenant que peu de rapports avec les autres pays francophones, les traducteurs ont recours au calque et à l'emprunt pour décrire les nouvelles réalités qui les entourent — qu'il s'agisse des institutions britanniques, politiques ou judiciaires, des nouvelles inventions comme les chemins de fer ou des marchandises importées d'Angleterre.

Parmi la masse des tâcherons de la traduction, traducteurs improvisés ou occasionnels dont la seule qualification est d'être bilingue (ou d'avoir des amis politiques), émergent toutefois les noms de quelques grands traducteurs parlementaires, qui sont souvent des écrivains traducteurs, tels Philippe-Aubert de Gaspé, Antoine Gérin-Lajoie, François-Xavier Garneau et Louis Fréchette. C'est grâce à eux que sera maintenu un certain niveau de qualité, notamment dans les textes officiels. Dans les autres domaines, par contre, le vocabulaire et la syntaxe s'anglicisent au point de susciter, à la fin du siècle, une réaction contre ce qu'on appelle alors « nos expressions vicieuses » : vers 1890, on compte au moins quatorze ouvrages traitant de cette question. Ce chiffre, impressionnant pour l'époque, donne une idée de l'ampleur du mal.

La multiplication des journaux favorise la diffusion de cette langue de traduction. Si l'on exclut les éditoriaux et commentaires, généralement rédigés par des journalistes qui manient bien leur langue, une large part est laissée à la traduction : les nouvelles de l'étranger sont traduites de journaux anglais ou américains, les annonces commerciales et avis publics sont calqués sur l'original anglais.

Dans le secteur de l'enseignement paraissent divers manuels dans lesquels il est parfois difficile de faire la part entre traduction, adaptation et création originale. Un bel exemple en est fourni par Joseph-François Perrault qui, pendant la première moitié du XIXe siècle, jette les bases de l'enseignement laïc au Bas-Canada. Auteur et traducteur, sa production abondante et éclectique comprend aussi bien des manuels d'histoire, de géographie, de médecine vétérinaire et de commerce que des traductions portant sur l'administration de la justice, le régime parlementaire et les systèmes d'enseignement. Lorsqu'il fonde une école élémentaire publique à Québec, Perrault s'inspire directement des méthodes de l'Anglais Lancaster qu'il avait fait connaître par une traduction publiée dans le journal le Canadien, en 1821. On voit donc que l'influence de la traduction dépasse les mots et les phrases pour s'exercer aussi sur les modes de pensée et les méthodes.

Dans le domaine littéraire, on ne compte, à venir jusqu'à 1900, que trois traductions d'ouvrages de langue anglaise (dont Évangéline, traduit par Pamphile LeMay) et moins de dix traductions d'œuvres canadiennes-françaises. Ce sont les autres genres – traduction officielle, journalistique et commerciale – qui constituent l'essentiel de l'activité des traducteurs. Cette disproportion explique notamment l'absence presque totale de réflexion théorique sur l'art de traduire, après un siècle et demi d'activité traduisante au Canada.

Au cours de la première moitié du XXe siècle s'intensifie la lutte contre les anglicismes, à laquelle restent attachés les noms de l'abbé Blanchard, de Louvigny de Montigny, d'Adjutor Rivard, de Léon Lorrain. Parallèlement à cette campagne d'épuration se manifestent des initiatives plus positives, comme la création, en 1902, du Bulletin du parler français au Canada qui inaugure la recherche terminologique en publiant une étude sur le vocabulaire des chemins de fer.

Ce n'est toutefois qu'à partir de 1940 que se mettent progressivement en place les structures et les instruments qui vont permettre à la traduction de passer de l'amateurisme au professionnalisme. Rappelons quelques étapes : 1940, création des premiers cours de traduction; 1943, fondation de la Société des traducteurs de Montréal; 1951, création d'un grade universitaire en traduction; 1955, tenue du premier congrès de traducteurs et naissance du Journal des traducteurs; 1958, publication de la Stylistique comparée du français et de l'anglais, de Vinay et Darbelnet. Deux préoccupations dominent donc la période 1940-1960 : la formation et le regroupement des traducteurs.

À partir de 1960 s'amorce ce qu'on a appelé « le réveil terminologique », vaste entreprise de refrancisation du vocabulaire. Les principaux jalons en sont la création du Comité de linguistique de Radio-Canada, dont les initiatives d'ordre terminologique vont bientôt se répercuter dans le secteur privé, entraînant la diffusion de fiches et de glossaires; puis la naissance de l'Office de la langue française; enfin, l'inauguration en 1970 de la Banque de terminologie de l'Université de Montréal, qui fait entrer la traduction dans l'ère de l'ordinateur.

Parallèlement, l'activité traduisante connaît un essor sans précédent, par suite notamment de l'adoption de la loi sur les langues officielles, en 1969. Bien que cet essor touche principalement les textes dits pragmatiques, on note aussi un accroissement appréciable des traductions littéraires, secteur jusque-là marginal. Il est intéressant de noter ici que la traduction d'œuvres littéraires est le seul genre (à part peut-être les livres de recettes de cuisine!) où le français se trouve en position de langue traduite : entre 1900 et 1960, on recense 32 romans québécois traduits contre seulement 12 romans canadiens-anglais. Un programme d'aide à l'édition et la création d'un prix de traduction ont contribué depuis à réduire cet écart. Les traducteurs québécois ont aussi élargi leur champ d'activité en y ajoutant notamment la traduction de textes bibliques, l'adaptation de pièces de théâtre et de livrets d'opéra, le doublage de films.

Si ce développement de la traduction littéraire et paralittéraire est en soi positif, car il s'agit d'une opération de rapatriement, l'omniprésence de la traduction devait susciter, dans les années 60, des interrogations et des inquiétudes.

Parmi les études ayant servi à l'établissement du rapport de la Commission Laurendeau-Dunton, une bonne dizaine portaient sur la traduction, dont celle du professeur Darbelnet, intitulée « Le bilinguisme et les anglicismes ». L'auteur constate d'abord que tous les pays traduisent, mais que dans les pays bilingues, ce sont tous les secteurs d'activité qui sont touchés par la traduction. Or, celle-ci peut être un facteur d'anglicisation si elle s'en tient au littéralisme, c'est-à-dire si le traducteur – par manque de formation, manque de temps ou fausse conception de la traduction – oublie son devoir qui est de communiquer un message dans une forme idiomatique. En conclusion, M. Darbelnet propose deux remèdes : 1° améliorer la qualité des traductions, par la formation des traducteurs et l'information du public; 2° endiguer l'inflation de la traduction, car la quantité nuit à la qualité.

Quelques années plus tard, soit en 1970, la Société des traducteurs du Québec dressait un bilan comparable dans son mémoire présenté à la Commission d'enquête sur la situation de la langue française au Québec. On y constatait que l'omniprésence de la traduction avait pris une ampleur inconnue jusqu'ici, par suite du développement des techniques massives de diffusion. Des statistiques venaient confirmer cette constatation dans plusieurs domaines : publicité, télévision, journaux, publications officielles et manuels scolaires. Au sujet de ces derniers, relevons deux chiffres « 39,6 % de la totalité des livres en usage dans les écoles normales sont écrits en anglais (manuels et ouvrages de référence) et 59,5 % au niveau des cégeps ».

La période allant de 1960 à 1975 a donc été marquée par un effort notable en recherche terminologique, un accroissement de l'activité traductionnelle et une prise de conscience des dangers que présentait la traduction massive. Il semble que l'on soit maintenant entré dans une troisième phase de l'évolution de la traduction au Québec, dont les principales caractéristiques seraient la remise en cause de l'opération traduisante et la réorientation de la profession.

L'élément déterminant a été l'adoption de la loi sur la langue officielle (1974), puis de la Charte de la langue française (1977), mais l'intervention du législateur n'a eu qu'un effet catalyseur en déclenchant une prise de conscience qui s'élaborait déjà depuis quelque temps chez les traducteurs. Dès 1974, les participants à une table ronde sur l'évolution de la traduction indiquaient la nouvelle orientation : « De plus en plus s'affirme chez les francophones le désir de s'exprimer, de créer dans leur langue, sans être réduits exclusivement au rôle de traducteurs de la pensée d'autrui [...] Pour éviter la saturation, il n'y a qu'un moyen, c'est de stimuler la création de textes de source. »

Au cours de colloques et rencontres qui se succèdent à la fin des années 70, les traducteurs professionnels entendent de plus en plus parler de rédaction. Ils acceptent qu'on assigne dorénavant un rôle supplétif à la traduction. Toutefois, sachant que celle-ci n'est pas appelée à disparaître, ils s'interrogent aussi sur l'aspect qualitatif de leur art.

Le réveil terminologique des années 60 avait apporté un premier changement dans la manière de traduire : on était passé du calque à l'équivalence. C'est ainsi que certains secteurs d'activité, grâce aux traducteurs, procédèrent à une complète refrancisation de leur terminologie. Mais on ne se préoccupait toujours que de mots. Le nouveau changement de cap est marqué cette fois par le passage de la traduction littérale à la traduction « repensée » : le traducteur se libère de la contrainte (qu'il s'était souvent lui-même imposée) du respect de la sacro-sainte structure du texte original. Cette mutation, parce qu'elle va à contre-courant d'une longue tradition, se heurte encore à des résistances tant chez les traducteurs que chez les donneurs d'ouvrage.

L'informatique est aussi en train de changer profondément la pratique de la traduction. À côté des banques de terminologie et de données documentaires, dont l'accès n'est pas encore généralisé, le matériel de traitement de textes a fait son apparition dans nombre de services de traduction, certains utilisant des fichiers informatisés. La traduction assistée par ordinateur est donc déjà une réalité.

Toutes ces transformations ont entraîné une diversification de la profession, à mesure que se créaient des fonctions connexes ou parallèles à la traduction : terminologie, documentation, rédaction et aide à la rédaction, francisation, etc. Reflétant ces nouvelles réalités, les services de traduction sont devenus des services linguistiques à l'intérieur desquels le traducteur se perçoit dorénavant comme un agent de communication.

Le rôle du traducteur dans la société a aussi été remis en cause. Après l'aspect linguistique de la traduction, c'est-à-dire son influence sur la langue, c'est à son incidence culturelle et idéologique, voire politique, qu'on s'intéresse. Pour certains, la traduction est un obstacle à la créativité; pratiquée à trop forte dose, elle risque d'atrophier l'aptitude à penser. D'autres constatent qu'elle reflète les rapports sociopolitiques existant entre les deux communautés linguistiques du pays : il y aurait d'un côté une société traduite, unilingue anglophone et dominante; de l'autre, une société traduisante, bilingue et dominée. On s'est aussi demandé si la traduction n'était pas un instrument d'aliénation et d'acculturation, le cheval de Troie de la conquête des esprits. Fait à signaler, toutes ces interrogations émanent des milieux de la traduction, ce qui est certainement un signe de maturité et de lucidité.

Peut-on conclure, au terme de cette brève rétrospective, que l'image traditionnelle de la traduction, instrument du bilinguisme à sens unique, est chose du passé; que l'activité traduisante est en voie d'occuper dans la société québécoise une place normale, sans plus; que nous avons cessé d'être « un peuple de traducteurs », pour reprendre l'expression utilisée par Léon Lorrain en 1936? Répondre « oui » à ces questions serait sans doute faire preuve d'un optimisme non justifié. Si les progrès sont indéniables sur le plan qualitatif – qui relève des traducteurs –, ils paraissent moins évidents sur le plan quantitatif où ce sont des habitudes et des mentalités qu'il faut changer. Montesquieu disait : « Si vous traduisez toujours, on ne vous traduira jamais. » Il s'adressait aux traducteurs, mais son message vaut également pour les sociétés traduisantes.






La traduction dans les médias



Paul MORISSET



La traduction, comme le vice – ou la vertu –, a de nombreux visages. C'est le texte bilingue sur la boîte de céréales qu'on ne peut s'empêcher de scruter en sirotant son café du matin. Ou bien, c'est ce Jerry Lewis doublé par une étrange voix française à laquelle on a du mal à s'habituer quand on connaît la voix originale. Ou c'est encore un Pierre Elliott Trudeau lugubre tentant d'exorciser la crise économique dans les deux langues officielles du pays, trois soirs d'affilée à Radio-Canada et à CBC.

Mais il existe aussi une traduction sans visage, souterraine en quelque sorte, et d'autant plus inquiétante qu'elle est partout sans qu'on la voie vraiment; je veux dire la traduction journalistique, dont les journalistes eux-mêmes ne soupçonnent pas l'ampleur. Je traiterai plus particulièrement de la traduction dans la presse écrite, d'abord parce que cet aspect de la question m'est plus familier, mais aussi parce que le problème se pose avec beaucoup plus d'acuité dans les journaux qu'à la radio ou à la télévision.

La nouvelle traduite ou adaptée de l'anglais constitue une des principales voies de pénétration de l'anglicisme. Les agences de presse sont les grandes pourvoyeuses de cette denrée précieuse, mais sujette à caution. Lorsqu'un terme nouveau apparaît dans un texte anglais, le journaliste d'agence le traduit aveuglément sur-le-champ – et c'est alors le calque – ou il le reproduit tel quel dans la version française – et c'est alors l'emprunt direct, avec guillemets d'abord, puis sans guillemets lorsqu'il revient assez souvent. Le terme, revêtu du prestige des médias écrits ou électroniques, est alors repris par le grand public et a tôt fait de s'incruster dans l'usage. Lorsque les chroniqueurs de langue ou les normalisateurs officiels réagissent en proposant un meilleur équivalent, fruit de longues et laborieuses recherches terminologiques, il est généralement trop tard.

Le phénomène est d'autant plus insidieux qu'il se déroule à l'insu de la très grande majorité des consommateurs de nouvelles. Peu de gens ont conscience, en effet, du processus complexe grâce auquel la catastrophe aérienne survenue l'après-midi au Pakistan est rapportée dans les heures qui suivent par la radio et la télévision d'ici et décrite avec force détails, photos à l'appui, par les journaux du lendemain matin. Le fait que l'information de base dans des cas semblables soit très souvent traduite ou adaptée de l'anglais, en raison de l'omniprésence des agences de presse américaines ou britanniques, passe complètement inaperçu.

Le système d'alerte linguistique du lecteur moyen ne fonctionne pas devant les colonnes du journal. Lorsque surgit un mot suspect, une tournure douteuse, les clignotants ne s'allument pas. On se croit en présence d'un texte original français, un peu maladroit peut-être, mais français tout de même. L'anglicisme pénètre ainsi dans l'inconscient sans rencontrer la moindre résistance, même chez des individus qui auraient normalement les moyens de s'en prémunir.

Quelle est l'ampleur du problème? J'ai fait récemment une petite compilation à ce sujet, à partir de trois numéros consécutifs du journal Le Devoir. Pendant trois jours donc, j'ai compté le nombre de nouvelles dans tout le journal, à l'exclusion bien sûr de la page éditoriale et de la page documentaire. J'ai ensuite calculé la proportion de nouvelles qui étaient traduites, ou dans lesquelles intervenait une opération quelconque de traduction. Le résultat m'a fait sursauter : la traduction intervient dans un peu plus de la moitié des nouvelles, ou plus précisément dans 55 % des cas.

Naturellement, certains secteurs sont plus touchés que d'autres. La palme va au secteur international, dont la très grande majorité des textes comportent une part plus ou moins grande de traduction — non seulement à partir de l'anglais, d'ailleurs, mais aussi de plusieurs autres langues. Le secteur des sports est également très touché parce qu'il s'alimente en grande partie auprès des agences de presse américaines. Les arts et spectacles, en revanche, font peu appel à la traduction.

Cette situation s'explique assez aisément. Les gens dont parlent les grands quotidiens du Québec sont assez souvent d'une langue autre que le français – selon l'euphémisme consacré. La nouvelle originale est donc produite en anglais. On a tendance à oublier que le journaliste francophone citant un ministre anglophone à Ottawa doit s'improviser traducteur pour rapporter ses propos –, surtout entre guillemets!

Réjean Tremblay, chroniqueur de hockey à La Presse, abordait récemment cette question.

« Quand Michel Blanchard s'en va sur la route avec les Expos, écrivait-il, il passe 15 jours à lire en anglais, à converser en anglais, à écouter la radio en anglais, à regarder la télévision américaine; il écrit sur un sport américain qui a créé des expressions intraduisibles. Après un match, alors qu'il ne reste plus qu'une demi-heure avant l'heure de tombée, il pose quelques questions, en anglais, recueille les réponses, en anglais, puis, seul, isolé sur une galerie de presse, à Saint-Louis, Chicago ou New York, il doit s'imposer la discipline intellectuelle de penser et d'écrire en un français satisfaisant. Sans se relire, à toute vitesse. »

Heureusement, ces conditions ne sont pas celles de tous les journalistes québécois. Ceux qui travaillent dans des hebdomadaires régionaux, que ce soit en Abitibi, au Lac-Saint-Jean ou ailleurs, sont moins exposés à l'anglais. Mais ceux qui travaillent dans des médias ouverts sur l'actualité internationale, nationale et même provinciale n'y échappent pas.

Or à peu près aucun journaliste québécois ne possède une formation, même minimale, en traduction. Il suffit, dans ce métier, d'avoir une connaissance approximative du français, alliée à une connaissance rudimentaire de l'anglais. Ce problème prend des proportions dramatiques à la Presse canadienne, qui alimente l'ensemble des quotidiens de la province en informations de toutes sortes. En effet, la qualité des textes traduits par cette agence d'information laisse trop souvent à désirer.

Je n'ai pas l'intention de faire ici le procès de la Presse canadienne. J'y ai fait mes premières armes dans le journalisme et je connais bien les contraintes d'une production dont la première qualité doit être la rapidité. Mais comment excuser, par exemple, un contresens comme celui-ci : à propos d'une famille québécoise qui traversait le pays en chariot, comme à l'époque de nos valeureux ancêtres, la dépêche française de la Presse canadienne rapportait que le voyage se faisait – et je cite – « en wagon couvert remorqué par des chevaux ». C'est que, voyez-vous, l'original anglais parlait d'un « horse-drawn covered wagon »...

En fait, les erreurs de traduction les plus grossières sont généralement repérées à l'étape de la réalisation, soit à la Presse canadienne ou dans les journaux eux-mêmes. Il est donc assez rare qu'une traduction défectueuse déforme gravement les faits en tant que tels. Cependant, les traductions de ce genre contribuent, à la longue, à déformer la langue elle-même.

Qu'on me comprenne bien : je ne suis aucunement opposé à l'évolution du français, au contraire. Il n'est que normal et sain d'emprunter des termes à l'anglais et à d'autres langues. Il m'apparaît toutefois préférable que ces termes comblent une lacune ou répondent à un besoin réel. Or une grande partie des anglicismes qui émaillent – si j'ose dire – les traductions journalistiques sont le fruit de l'ignorance ou de la négligence. En somme, ils ne font qu'évincer des mots bien français qui auraient fait l'affaire tout aussi bien, sinon mieux.

Mais il y a pire encore que cette question de vocabulaire. C'est la structure même de la phrase, et j'irais jusqu'à dire la logique du discours qui se trouve altérée par le genre de salmigondis qu'on nous sert quotidiennement. Je n'en citerai qu'un exemple assez récent, tiré d'une dépêche de la Presse Canadienne : « Le rejet par l'administration Reagan de notre proposition visant à réduire de 50 % d'ici 1990 les émissions d'anhydride sulfureux dans l'est de l'Amérique du Nord et une indication claire et nette que bien des années encore vont s'écouler avant même de commencer à discuter sérieusement l'adoption de mesures de contrôle, constituent pour nous une pilule amère à avaler », a affirmé le ministre canadien de l'Environnement. C'est ainsi que la phrase française finit par perdre, dans nos journaux, les qualités qu'une certaine tradition lui attribue : clarté, précision, concision.

La prose confuse et gélatineuse de la traduction journalistique, servie quotidiennement et à fortes doses, finit sûrement par atteindre le lecteur dans ses propres moyens d'expression. Autant on peut former sa pensée et son style par la lecture de bons auteurs, autant sans doute on peut les déformer par la lecture, surtout régulière, d'une prose insipide et informe. La situation est grave si l'on songe aux chiffres suivants : environ 80 % des adultes francophones du Québec disaient lire un quotidien, selon une étude publiée ces derniers temps par le Conseil de la langue française. Les personnes interrogées disaient consacrer près de cinq heures par semaine à la lecture de leur journal.

Faut-il tirer la sonnette d'alarme, décréter l'état d'urgence linguistique? Le problème est sérieux, mais il faut bien reconnaître qu'il a déjà été pire. Il fut un temps où la couverture des activités du Parlement de Québec était assurée par un correspondant anglophone de l'agence Canadian Press, pendant anglais de la Presse canadienne. Il rendait compte en anglais, des discours de M. Jean Lesage, qu'il fallait ensuite retraduire en français pour la clientèle francophone de la Presse canadienne. Cette situation aberrante a été corrigée il y a longtemps, et la Presse canadienne produit de plus en plus de textes originaux en français.

Mais quoi que nous fassions, nous serons toujours condamnés à traduire une part importante de nos nouvelles, tant que nous vivrons sur un continent anglophone, à l'ombre de cet ogre débonnaire qu'est notre voisin du Sud. Notre défi sera de bien traduire.

Il y aurait des moyens relativement simples d'améliorer la situation actuelle. Par exemple, les écoles de journalisme pourraient dispenser au moins un cours d'initiation à la traduction, ne serait-ce que pour éveiller la conscience linguistique des futurs journalistes et leur inculquer au moins les notions les plus élémentaires de cette discipline qu'ils auront tous à pratiquer, à des degrés divers.

De façon plus terre-à-terre encore, peut-être pourrait-on envisager une éventuelle collaboration entre la Banque de terminologie de l'Office de la langue française et les différents quotidiens du Québec maintenant que ces derniers sont à peu près tous informatisés. Les journalistes seraient heureux de disposer d'un outil capable de fournir une réponse rapide et précise à leurs interrogations, notamment dans le domaine des néologismes.

L'agence Presse canadienne, dont le rôle est considérable dans notre système d'information, compte bien sûr d'excellents éléments, mais elle continue d'embaucher trop de journalistes qui écrivent mal et traduisent mal. Elle aurait tout intérêt à réviser ses critères d'embauche en se montrant beaucoup plus exigeante sur le plan proprement linguistique.

Il existe sûrement d'autres moyens, d'autres solutions. Mais tous les efforts seront condamnés à l'échec tant qu'une ferme volonté de changement ne se sera pas manifestée à la fois chez les lecteurs et chez les journalistes. Dans le cadre de l'enquête effectuée par le Conseil de la langue française dont j'ai parlé plus tôt, seulement 28 % des lecteurs francophones ont dit remarquer dans leurs journaux des termes ou des tournures de phrases empruntés à l'anglais. Ce chiffre, à lui seul, a de quoi déprimer.

Il faudrait que les lecteurs deviennent infiniment plus vigilants et exigeants. Quant aux journalistes, ils devront comprendre une fois pour toutes que la clarté et la précision, loin d'être des joujoux d'esthètes, servent directement et efficacement la noble cause de l'information.






L'entreprise à l'heure de la traduction



Nada KERPAN



Que n'a-t-on dit et écrit de la traduction au Québec? Qu'elle est un pis-aller, un mal nécessaire. Qu'elle est une béquille, une bouée de sauvetage. Qu'elle est envahissante et sournoise. Que, massive et continue, elle est un facteur de déculturation, provoquant d'abord l'érosion des ressources de la langue d'arrivée et, en fin d'étape, la babélisation; qu'elle déstabilise la langue d'arrivée, et la détruit ainsi que la culture sous-jacente1.

Que n'en a-t-on encore dit? Qu'elle est une grande ennemie de la francisation2. Et ironie parfaite, ce sont là les propos de traducteurs mêmes.

Omniprésence de la traduction dans l'entreprise

Et pourtant la traduction est, aujourd'hui, partout présente dans l'entreprise au Québec, une présence qui s'est répandue et solidement fixée au cours des 15 dernières années.

8 millions de mots officiellement traduits en 1982, de l'anglais au français, dans telle entreprise de télécommunications, soit 35 000 par jour ouvrable. 6 millions en 1980 et 1,5 million en 1970. Au total, une progression de 500 %. Mais, même aujourd'hui, à peine 10 % de traduction du français à l'anglais.

1 250 000 mots officiellement traduits en 1982, de l'anglais au français, dans une dynamique entreprise commerciale. 1 million en 1981; 850 000 en 1980. Une évolution constante de 15 %. Mais toujours très peu de traduction du français à l'anglais.

De 1975 à 1981, une augmentation de 20 % de la traduction dans une grande entreprise de régulation et d'automatisation. Mais point de traduction, pour ainsi dire, du français à l'anglais.

Et c'est la même activité traduisante, la même intensité – pour ne pas dire fébrilité – qui anime la grande et moyenne entreprise. Non seulement la masse de traduction est impressionnante et a considérablement crû en 15 ans, mais l'opération de traduction intervient pour tous les domaines du fonctionnement et de l'exploitation de l'entreprise depuis le secteur administratif au secteur technique le plus complexe ou de pointe (gestion du personnel, gestion financière, gestion informatique, gestion des bâtiments, affaires juridiques, par exemple, et spécialités), depuis les brochures publicitaires aux manuels ou documents les plus spécialisés.




1 POISSON, Jacques (1977), « La traduction, facteur d'acculturation? » dans La traduction, une profession, Actes du VIIIe congrès mondial de la Fédération internationale des traducteurs, publiés, sous la direction de Paul A. Horguelin avec le concours du Conseil des traducteurs et interprètes du Canada, Montréal, pp. 281-291. [retour au texte]

2 MORISSET, Paul (1980 1981 ), « Le traducteur, ennemi de la francisation? » dans L'Antenne, Montréal, Société des traducteurs du Québec, XII, 3, p. I. [retour au texte]




De plus, la traduction est réalisée non seulement par des professionnels du domaine, mais encore – et dans une proportion étonnante – par des non-professionnels, par des traducteurs improvisés.

Un constat non équivoque, donc, d'omniprésence de la traduction dans l'entreprise au Québec. Assiste-t-on à une francisation par la traduction? Et faut-il conclure au succès ou à l'échec?

Aspects positifs de l'état actuel de traduction

Environnement linguistique français

L'écrit — De toute évidence, le volume de traduction produit pour ou dans l'entreprise instaure le français dans un milieu dont il était totalement absent sous forme écrite, et presque tout autant inexistant sous forme parlée. Par le nombre et la variété des publications et documents traduits, le français a acquis ou acquiert une place officielle et tangible dans le secteur privé, une place active puisque formulaires, ouvrages de référence, manuels, cours, catalogues sont eux-mêmes – pour la plupart et encore – des « œuvres » de traduction. Cynisme, illusion ou mince progrès, rétorqueront les tenants de l'antitraduction, car une telle documentation, selon eux, ne reste-t-elle pas largement lettre morte tout en comportant les dangers inhérents à la traduction?

L'oral – Assuré par l'obligation de travailler en français, le recours à la documentation française – cet imposant produit de traduction, il ne faut pas l'oublier – crée à son tour, un réseau de communication orale française. De nulle ou timide qu'elle était en français au début des années 70, la communication orale – générale ou technique – est devenue un état de fait, une pratique parmi les divers personnels de l'entreprise et à travers l'entreprise en tant que telle.

La toile de fond n'est plus constituée par la documentation anglaise ni par le réflexe de s'exprimer en anglais. Elle s'est, en quelque 15 ans, métamorphosée grâce à l'instrument pratique et rapide, à l'agent de rattrapage qu'est la traduction. D'ailleurs, pour franciser vite, sans gêner encore plus le fonctionnement ou l'exploitation de l'entreprise, quel autre moyen aurait pu être aussi opérant dans un premier temps? Il fallait, en fait, inverser la situation linguistique sans toutefois repartir à zéro puisque les méthodes étaient déjà établies et, notamment dans les grandes entreprises, bel et bien consignées dans l'écrit. La rédaction n'aurait pu accomplir cette tâche, et ce d'autant moins que le personnel spécialisé était lui-même à refranciser de fond en comble.

Qualité de la langue de l'entreprise

Si la pénétration du français dans l'entreprise s'est faite et se poursuit par la quantité de traduction, elle s'accompagne également de qualité. En effet, le secteur privé a largement souscrit et continue de souscrire à la création de services officiels de traduction ou encore recourt à des professionnels de la traduction extérieurs à l'entreprise. Un texte de qualité suppose un bon traducteur, et un bon traducteur doit fidélité tout autant à la langue d'arrivée qu'à la langue de départ, tout autant à la forme qu'au fond.

Par ailleurs, toute traduction est une « courroie de transmission » linguistique elle diffuse des éléments de langue de toutes sortes – éléments de langue générale, éléments de langue de spécialité. Elle véhicule des structures grammaticales, stylistiques et lexicales qui créent, chez le personnel qui y est exposé, des habitudes linguistiques, des réflexes langagiers. Son effet est multiplicateur par l'écrit, et il est tout au moins proportionnel au nombre de lecteurs. Cet effet multiplicateur se présente même en cascade puisque les premiers consommateurs de textes traduits façonnent à leur tour, par leurs propres communications écrites ou verbales, le comportement langagier de leurs lecteurs ou auditeurs. Ainsi la traduction professionnelle a-t-elle, dans l'entreprise, structuré l'expression écrite ou orale des divers groupes et services, et établi une qualité de langue générale et technique qui n'aurait eu aucune commune mesure avec le français dit universel ou normal si on ne s'en était point préoccupé.

Conscience linguistique et qualité de la langue de l'individu

Par cette structuration de la langue du travail se sont, du même coup, structurées la conscience linguistique et la langue de l'individu. Au cours des 15 dernières années, il s'est tissé chez l'employé d'entreprise un réseau d'habitudes linguistiques qui ont considérablement éliminé les réflexes langagiers anglais et qui, ajoutées au fond français devenu très diffus par anglicisation, ont reconstitué sa sensibilité linguistique. Aussi, l'individu qu'est l'employé d'entreprise ne subit plus cette dissociation difficile et nocive entre sa vie professionnelle et son milieu social. L'employé francophone s'est peu à peu réconcilié avec sa langue première et a pris ou reprend goût à un français fonctionnel, de tenue et de communication totale. On ne peut, en effet, éviter de constater que l'interlocuteur d'entreprise qu'avait le traducteur voilà 10 ou 15 ans ne balbutie plus le français général, ne produit plus le français de l'époque, n'est plus aussi gêné par les vocabulaires techniques de son activité professionnelle.

Par ricochet, quoiqu’à un degré moindre et à un rythme plus lent, s'en trouve influencée la langue du groupe social dont il fait partie. Cette perméabilité relative s'explique, toutefois, par la force de l'habitude dans un contexte donné, par l'organisation générale d'une langue dans ce même contexte, par l'absence de contraintes extérieures et par un certain conformisme ou mieux une certaine peur du ridicule.

Aspects négatifs de l'état actuel de traduction

Si la traduction est bel et bien à l'origine du fait français dans l'entreprise, si elle continue de le forger en « générant » en large partie la documentation et l'information française et si elle continue ainsi de marquer fortement les esprits et les sensibilités, est-ce à dire, pour autant, qu'elle est un agent de francisation sans reproche?

Contraintes de l'entreprise

Déjà, les théoriciens de la traduction reconnaissent qu'elle est une « opération relative dans son succès3 ». À moins d'être effectuée selon toutes les règles de l'art, et encore!, ou de se convertir en opération nette d'adaptation, l'opération de traduction dans l'entreprise n'échappe pas aux pièges connus. C'est ainsi que se présentent, dès le départ, les dangers du calque de la pensée, d'un certain calque de la forme, et de la surtraduction.

Les contraintes qui se posent dans l'entreprise ne font qu'augmenter ces risques contraintes de masses à traduire, de délais de traduction, de parallélisme des textes anglais et français, de la multiplicité des domaines à traduire, de la réceptivité du destinataire, de la fausse perception de l'objectif et du processus de la traduction. Résultats? Une langue qui, souvent, n'est pas de source soit par l'organisation de la pensée, soit par la terminologie ou la langue de spécialité. Depuis longtemps, la documentation traduite des organismes internationaux illustre ce danger, et le phénomène d'assimilation à la pensée ou à la forme du texte de départ peut s'observer chez les spécialistes, les rédacteurs et les traducteurs de France, par exemple, en contact continu avec la documentation anglaise.

Traduction par des non-professionnels

Faite par des professionnels du domaine, la traduction présente déjà certains inconvénients pour la langue et la culture d'arrivée. Accomplie par des non-professionnels, elle donne le plus souvent des résultats médiocres ou lamentables dans l'immédiat et à long terme. À l'heure actuelle, il n'est pas d'entreprise qui ne compte de traducteurs improvisés (traducteurs à temps plein ou occasionnels) parmi ses divers personnels ou qui recourt à des personnes de l'extérieur, mal initiées ou même non initiées à la traduction. Voulus et établis, ces points ou centres de traduction constituent en quelque sorte des services parallèles au groupe officiel de traduction ou, à défaut d'un groupe officiel, des services de traduction diffus, épars et sans contrôle.

À quoi attribuer un tel état de choses? D'abord, à une demande nettement supérieure à l'offre. En effet, la francisation de l'entreprise réclame la francisation d'une telle masse de documents que le service officiel de traduction ne semble pas pouvoir répondre, sur l'heure, à la demande. Par ailleurs, la qualité des textes produits par le service officiel de traduction sait indisposer les destinataires. De plus, la connaissance du domaine spécifique à un groupe lui laisse aisément supposer que la traduction par un employé du milieu sera plus juste et plus rapide. Enfin, bilinguisme évoquant sur-le-champ traduction dans la plupart des esprits, le personnel non traducteur – mais demeuré bilingue – aborde et poursuit cette activité sans appréhension aucune, sans conscience des difficultés et sans évaluation objective des résultats.




3 MOUNIN, Georges (1963). Les problèmes théoriques de lu traduction, Paris, Gallimard, 296 p. [retour au texte]




Ainsi « la qualité de la langue est-elle entre beaucoup de mains...4 » incompétentes.

L'avenir de la traduction dans l'entreprise

Le français actuel de l'entreprise est donc essentiellement un français de traduction, la rédaction n'ayant produit jusqu'ici que quelques documents et textes d'information ou de publicité, timides par le nombre et par l'importance.

Toutefois, la traduction aurait-elle atteint l'apogée d'un cycle? Les gestionnaires de l'entreprise qui voyaient en elle un grand moyen de francisation l'estiment aujourd'hui « coûteuse et inefficace », ainsi que l'a révélé l'enquête de la firme SECOR en 19805. Par ailleurs, certains traducteurs reboutent les effets de son envahissement, envahissement qui en fait non pas une « traduction d'échange » bilatéral, mais « une traduction substitutive6 ». En effet, la traduction de l'anglais au français est, à l'heure actuelle, le véhicule de la communication sous toutes ses formes dans l'entreprise. Il faut donc en rationaliser la place et la fonction, mieux informer tous les agents de la communication dans l'entreprise de leurs responsabilités linguistiques et aussi mieux les former à leurs tâches.

Cependant, il est vain de penser que la traduction puisse disparaître de l'entreprise au Québec ou y être réduite à des proportions négligeables. La documentation produite par les sièges sociaux — notamment ceux situés à l'extérieur du Québec — ou encore par des régions administratives de l'entreprise plus dynamiques et se trouvant ailleurs au Canada ou aux États-Unis commande déjà un recours continu et presque inévitable à la traduction.




4 MORISSET, Paul (1980-1981), « Le traducteur, ennemi de la francisation? » dans L'Antenne, Montréal, Société des traducteurs du Québec, XII, 3, p. 1. [retour au texte]

5 Ibid. [retour au texte]

6 POISSON, Jacques (1977), « La traduction, facteur d'acculturation? » dans La traduction, une profession, Actes du VIIIe congrès mondial de la Fédération internationale des traducteurs, publiés sous la direction de Paul A. Horguelin avec le concours du Conseil des traducteurs et interprètes du Canada. Montréal, pp. 281-291. [retour au texte]




BIBLIOGRAPHIE

Conseil de la langue française, La francisation des entreprises (Notes et documents, 20), compte rendu de la rencontre des 11, 12 et 13 février 1981, mars 1981, Québec, 125 p.

JUHEL, Denis (1982) Bilinguisme et traduction au Canada. Rôle sociolinguistique du traducteur (publication B-107), Québec, Centre international de recherche sur le bilinguisme, 116 p.

La révolution langagière dans Le Devoir, Montréal, 24 septembre 1981, cahier spécial. 10 p.

Société des traducteurs du Québec et Conseil de la langue française, Traduction et qualité de langue, document d'orientation du colloque « Traduction et qualité de langue » (janvier 1983), 1982, 8 p.

« La traduction et l'entreprise » dans Méta, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, mars 1976, numéro spécial, 122 p.






Manuels traduits et allégeance culturelle



Jacques POISSON



La politique culturelle du Québec accuse une grave lacune : elle est muette sur le désaccord entre l'orientation culturelle de l'enseignement et l'aspiration linguistique nationale.

L'école québécoise a été entraînée dans le sillage de la recherche pédagogique américaine. Or cette dernière, par sa philosophie et son rythme effréné, n'est pas nécessairement conforme à notre identité, à nos besoins fondamentaux, à nos possibilités de synthèse.

La présence massive du manuel traduit dans les disciplines scientifiques ou professionnelles de l'enseignement secondaire et du manuel en langue anglaise dans divers secteurs de l'enseignement collégial illustre le retard de notre politique culturelle sur notre politique linguistique. Au fait, nous avons une politique de « développement culturel » au sens américain du terme, mais pas encore de politique culturelle suivant l'acception française.

Quelle est la place du manuel traduit dans notre enseignement secondaire?

Avant d'aborder ce sujet, je croyais qu'une réponse chiffrable était possible. Mes recherches au ministère de l'Éducation et auprès de quelques directeurs d'écoles m'ont vite détrompé. Tout d'abord, il n'y a pas toujours de frontières bien nettes entre le manuel traduit et le manuel québécois d'inspiration américaine. En second lieu, certaines écoles en sont encore à l'expérimentation de cours polycopiés issus de leur personnel. Enfin, les manuels en usage risquent, pour bon nombre, d'être périmés en juin 1983. L'école est de nouveau en mutation. La recherche pédagogique est tellement fiévreuse et rapide aux États-Unis que le Québec s'épuise et se désoriente à vouloir suivre le mouvement.

Mais à quoi tient ce mouvement? À une attitude dynamique et optimiste reposant sur le postulat que tout changement est progrès, que le changement rapide est progrès rapide. On peut aussi se demander si le principe de la désuétude calculée n'influence pas les « industries culturelles » intéressées, d'autant plus que Johnny ne sait pas mieux lire qu'il y a quarante ans.

Le Québec, s'il accepte cette conception du progrès, se condamne peut-être à perdre la bataille de l'édition scolaire, puis celle de la culture à plus longue échéance, car il ne possède pas l'infrastructure économique lui permettant de rivaliser sur ce terrain avec les États-Unis.

D'ailleurs, le doute à ce sujet s'exprime chez bon nombre de nos enseignants par un curieux stéréotype : il faut un pays d'au moins 225 millions d'habitants pour produire de bons manuels scolaires. Le choix de ce seuil est significatif : il exclut tous les concurrents occidentaux des éditeurs américains, y compris le Québec.

Songeons aussi que la foi un peu trop facile dans la course aux nouveautés pédagogiques tend à déstabiliser une communauté culturelle comme la nôtre en lui inculquant le mépris de tout ce qui ne bouge pas à la cadence américaine.

Après ces réflexions liminaires, voyons comment se répartissent en gros les manuels traduits et les autres manuels dans l'enseignement secondaire général.

Pour cet enseignement, le nombre des manuels agréés en août 1982 par le ministère de l'Éducation s'élève à 334. Il convient de préciser que 156 appartiennent à la catégorie dite « matériel de base », et 178 à la catégorie du « matériel complémentaire ».

De ces 156 manuels de base, retranchons encore 43 manuels employés pour l'enseignement des langues : français, anglais, espagnol, italien et allemand. Il nous reste donc un échantillon de 113 manuels se rapportant à 15 autres matières.

Sur 46 manuels de mathématiques, près du tiers sont des traductions déclarées. Étant, bien sûr, dans l'impossibilité de les examiner tous, j'en ai prélevé un au hasard des visites aux directeurs d'écoles pour le comparer à un manuel rédigé par des auteurs québécois. Cette méthode est bien imparfaite, j'en conviens, et peut donner des résultats quelque peu différents, selon la discipline et selon les ouvrages retenus.

Voici ce que j'ai constaté.

Le manuel traduit était entaché d'impropriétés de termes, de fautes de syntaxe (accords du participe passé, par exemple) d'un tutoiement artificiel et, chose plus grave encore, d'une certaine tendance à bêtifier, comme c'était fréquent il y a une quinzaine d'années. Voici un exemple des résultats de cette attitude imposée à des élèves du secondaire 2 : « Lors d'un récent voyage, les Marcotte ont parcouru 325 km le lundi, 465 le mardi et 396 le mercredi. Quelle distance ont-ils parcourue pendant ces trois jours? » Personnification rappelant la réclame pour les détergents les plus extraordinaires du monde, redondance tout à fait gratuite et défaut de pertinence pour proposer une simple addition de trois nombres! Je me demande à quel millésime de la recherche pédagogique correspond cette méthode.

Le manuel homologue de la série Mathématiques nouvelles est rédigé en un français plus correct, plus naturel et plus idiomatique. Les auteurs québécois, MM. Labrie, Hamel, Hébert et Richard, posent les problèmes en un style plus respectueux des habitudes mentales des peuples francophones. À l'occasion, ils emploient même l'infinitif à valeur impérative atténuée : décrire plutôt que décrivez.

Pour ce qui est de la physique, j'ai dû m'en tenir à un coup d'œil sur un manuel traduit, destiné au secondaire 2. Le français m'a semblé d'une qualité exceptionnelle et d'un niveau intellectuel pas trop méprisant pour l'intelligence des élèves. Cependant, la préface verse dans une publicité de mauvais aloi, particulièrement inopportune dans un milieu déjà aux prises avec un sentiment d'infériorité lancinant vis-à-vis de l'école américaine. À en croire les auteurs, seuls l'I.P.S. (Introductory Physical Science) et sa version française peuvent initier convenablement à la physique contemporaine.

Avant de passer à une autre matière, demandons-nous s'il est possible que le manuel scolaire américain – en langue anglaise ou en traduction – puisse être un véhicule de connaissances idéologiquement neutre, comme beaucoup de nos éducateurs se plaisent à le croire.

Arrêtons-nous un instant aussi aux raisons avancées le plus souvent pour légitimer le choix du manuel américain : 1) il est supérieur à tous les autres; 2) il n'existe pas de manuels français correspondants; 3) les manuels français sont d'une approche qui ne nous convient pas; 4) les manuels français coûtent trop cher.

Pour ce qui est de la neutralité du manuel scolaire, quel qu'il soit, je vous citerai un passage de Culture individuelle et culture de masse, de Louis Dollot : « [...] les différences existant dans le caractère des nations s'expliquent autant par les systèmes d'éducation et d'apprentissage et par les coutumes que par le climat et la biologie ». C'est à Hippocrate que remonte l'auteur. De plus, Hannah Arendt, dans Crise de la culture, note que l'enseignement américain est particulièrement intégrateur par nécessité. D'ailleurs les Québécois de plus de 35 ans n'ont-ils pas eu l'occasion d'observer une allégeance générale à la culture française chez les élèves des collèges classiques et une allégeance généralement américaine chez ceux des collèges commerciaux ou scientifiques, où méthodes et manuels importés des États-Unis occupaient la première place.

Examinons un peu les quatre principaux arguments en faveur du manuel américain et demandons-nous si parfois ils ne trahissent pas une poussée inconsciente d'autocolonisation culturelle. D'ailleurs, n'y a-t-il pas eu transfert notable d'allégeance, de 1964 à aujourd'hui?

1. Le manuel américain serait supérieur à tous les autres.

Cette affirmation implique un jugement de valeur universel et suppose en outre que l'orientation culturelle de notre enseignement peut varier d'année en année, selon que la qualité, considérée dans l'absolu, élira tel pays plutôt que tel autre. Ainsi, nous pourrions adopter indifféremment des manuels russes, italiens ou suédois, en fonction de leur valeur respective. L'éducateur québécois raisonnant ainsi se pose en arbitre international de la qualité sans se donner la peine de faire de véritables comparaisons et sans avoir défini de critères transnationaux.

Quand une communauté culturelle s'attribue ou attribue à telle autre une supériorité générale et absolue, les excès du chauvinisme et du racisme sont à craindre.

2. Il n'existerait pas de manuels français correspondants.

Bien souvent, il n'en existe pas parce qu'on n'a pas voulu en trouver et parce qu'aucun manuel français ne peut répondre à l'exigence implicite et inavouée : être conforme au modèle américain tout en étant foncièrement français. Là se révèle la difficulté essentielle des peuples dominés, c'est-à-dire qui ont cédé au discours de valorisation du peuple dominateur. Je ne crois pas qu'un seul sociologue digne de ce nom affirmerait que l'allégeance culturelle d'un peuple ait pu être déterminée au cours de l'histoire par une recherche objective de la qualité.

3. Les manuels français sont d'une approche qui ne nous convient pas.

Suivant cet argument, la qualité incomparable du manuel américain tiendrait à son approche, qui serait « pragmatique » par opposition à celle des Français, qui serait « cartésienne ». Les traducteurs expérimentés savent fort bien que la prose américaine n'est pas coulée par essence dans le pratique et le concret, ce qui faciliterait le métier, mais qu'elle déborde de tous les côtés et s'élève même jusqu'au rêve d'une école parfaite et sans douleur. Ils savent aussi que l'empreinte de Descartes et de ses règles pour la conduite de l'esprit ne se retrouve pas chez tous les auteurs français de manuels. La psychologie comparative des peuples est infiniment plus complexe. De toute manière, si nous préférons l'esprit américain à l'esprit français, malgré l'extrême difficulté que nous aurions à les définir, il y a lieu justement de nous interroger sur le problème de la transculturation.

4. Les manuels français coûtent trop cher.

Cet argument serait impensable chez un peuple bien posé dans sa culture. D'ailleurs, est-il vraiment sincère? On sait que l'école québécoise verse depuis bientôt 20 ans dans la dépense somptuaire et que la crise économique freine difficilement cette tendance. De plus, il est douteux que l'adoption du manuel américain soit vraiment économique à longue échéance, car la durée de cet outil didactique est très courte dans le système de la pédagogie activiste, qui fait de l'école un laboratoire fort effervescent et fort coûteux. Enfin, si l'option culturelle et linguistique du peuple québécois était affaire de gros sous, il faudrait abolir la loi 101, l'Office de la langue française, le Conseil de la langue française et renoncer à la défense de notre langue dans une province comme la nôtre, coincée entre les États-Unis, trois provinces anglophones et les glaces éternelles du Nord. Être nous-mêmes coûte cher, de toute façon.

Bref, une bonne partie du discours québécois en faveur de l'école américaine ne doit pas être prise au pied de la lettre, mais interprétée comme un effort pour nous « justifier » (phénomène de la rationalisation en psychologie) d'avoir cédé à une forme de déstabilisation culturelle de type néocolonial.

Imaginerions-nous des Anglo-Québécois traduire des manuels québécois par souci d'économie?

Passons maintenant au cégep, qui viole outrageusement la loi 101. Ce fait ne provoque ni opposition ni scandale, étant rattaché à un déterminisme historique absolu ou à une recherche ardente de la qualité. On ne s'avise pas que la dynamique de la transculturation est à l'œuvre chez nous depuis la réforme Parent, ni que nos choix culturels s'en trouvent presque obligés. On n'a pas compris, non plus, que l'école québécoise met nos enfants dans une situation analogue à celle que connaissent aux États-Unis fils et filles d'immigrés, qu'on soumet à une éducation d'une énorme puissance acculturative. Il était naturel que le pays d'immigration par excellence s'applique à fondre en une nation homogène ses éléments ethniques disparates et que pour cela il recoure à l'enseignement.

Les É.-U. réalisent chez nous, par le biais de la pédagogie, le vieux rêve britannique et anglo-canadien : nous isoler culturellement de la France et de sa pensée critique pour mieux nous réduire.

D'après un relevé par M. Claude Lavigne, effectué en 1974 et encore proche de la réalité en 1982, l'ouvrage américain en langue anglaise occupe une place prépondérante dans le secteur professionnel de l'enseignement collégial : 66 % pour les sciences physiques, 50 % pour la gestion, 47 % pour la biologie. Les sciences humaines se défendent un peu mieux, avec une proportion de quelque 26 %. Le Conseil de la langue française s'est déjà intéressé à cette question, ainsi qu'en témoigne le document 24 établi par M. Edmond Brent.

Je puis aussi vous signaler une remarquable réaction de défense. La Direction générale de l'enseignement collégial, la Direction générale des moyens d'enseignement et l'Office de la langue française ont lancé il y a quatre ans un programme de production de manuels français. Cinq, dont une excellente traduction, sont déjà parus et bon nombre sont en préparation.

M. Jacques Robitaille, qui appartient à la Division de production du matériel didactique, participe avec six collègues à une entreprise de francisation des ouvrages destinés au secteur professionnel de l'enseignement collégial. Je me permets d'inviter le Conseil de la langue française à des mesures concrètes pour faire rayonner les perspectives et les méthodes de l'équipe des Sept.

Il y trouverait probablement les premiers jalons d'une politique culturelle propre à équilibrer, à compléter, à humaniser la politique linguistique officielle, puis à la rendre viable à longue échéance.

Il se peut aussi que l'équipe des Sept ait besoin de tous les concours intellectuels possibles pour repenser les exigences de la francité à une époque où le dynamisme, l'expansionnisme ou l'impérialisme américain, selon le point de vue, pose de sérieux problèmes à tout l'Occident.

Le débat nécessaire, voire urgent, est délicat et difficile à amorcer. L'allégeance à la culture du grand pays voisin s'accompagne, il va de soi, d'une adhésion de néophyte au discours américain de valorisation patriotique, qui est admissible, et parfois à ses variantes messianiques et pitoyablement chauvines. Il faut reconnaître également que l'attachement à la culture française, qui est nôtre, peut accuser des braquages détestables et stériles. Il reste que ce sont les raideurs et les stéréotypes d'origine transculturative qui mettent le plus en péril notre identité collective.

L'entreprise de francisation dont je vous ai parlé plus haut m'inspire toutefois une réserve. C'est que, d'après l'étude de Claude Lavigne, le nombre des manuels en langue anglaise proposé au secteur professionnel du cégep est de 1 538, sans les ouvrages de référence, et de 1 960, y compris ces ouvrages. À défaut des ressources humaines nécessaires pour remplacer la plupart d'entre eux, on sera tenté sans doute de recourir massivement à la traduction.

Voilà qui nous enfoncerait encore davantage dans ce qu'on peut appeler la « dichotomie nationale » (fidélité à la langue française et adhésion affective à la culture américaine), et qui contribuerait à entretenir cette brisure.

Si l'État québécois ne peut concevoir une formation des générations futures qui ne soit essentiellement américaine, à quoi servent la loi 101 et tous les combats pour la langue française? On dirait que le Québec rejette la langue anglaise par réflexe historique de résistance aux Britanniques, aux Anglo-Canadiens, mais qu'il l'accepterait par le biais des États-Unis.

En attendant de résoudre cette ambiguïté, on rêve de traduire tout l'enseignement américain, si vous me permettez une légère exagération, comme si la langue française coupée de ses sources et reléguée à un simple rôle de communication locale pouvait nous identifier longtemps et d'une façon dynamique.

Le nationalisme québécois n'est pas encore parvenu à élaborer une politique linguistique et culturelle unitaire. Il faut dire que notre peuple, dominé successivement ou synchroniquement par trois puissances anglo-saxonnes : l'Angleterre, le Canada anglais et les États-Unis, a accumulé des équivoques de polarisation trop proches pour se neutraliser entre elles. Dans les circonstances, recourir à la traduction massive, c'est différer les grandes options. Or, ne pas prendre les décisions nécessaires équivaut à les laisser prendre par d'autres, à laisser jouer la loi du plus fort, sous le couvert du pluralisme.

C'est dans cette perspective qu'il convient, à mon sens, d'examiner les incidences culturelles de la traduction des manuels scolaires, comme elle se pratique au Québec.

La brisure dont elle procède et les attitudes en porte à faux qu'elle suscite ne peuvent servir de points de départ, selon moi, à la recherche québécoise d'une identité et d'un pays.

C'est pourquoi je propose un courageux effort d'analyse et de réflexion. Nous devons comprendre avant qu'il ne soit trop tard les exigences de la francité en Amérique anglophone.




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