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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 19

Idéologie et nationalisme



Conférenciers : Nadia FAHMY-EID, professeure, Université du Québec à Montréal
Raymond LALIBERTÉ, professeur, Université Laval
Louis BALTHAZAR, professeur, Université Laval



Après avoir défini ces notions d'idéologie et de nationalisme, Nadia-Fahmy-Eid rappelle le sens de l'évolution des idéologies nationalistes au Québec depuis le Parti patriote jusqu'au Parti québécois. Pour sa part, Raymond Laliberté traite des formes de nationalisme et remet en question la notion même de nationalisme au singulier. Enfin, Louis Balthazar souligne que si le nationalisme est toujours présent au Québec il a perdu beaucoup de la force de frappe qu'il avait. Le nationalisme n'est pas mort, il pourra renaître à la faveur d'une conjoncture nouvelle.

Gérard Bergeron, professeur à l'École nationale d'administration publique a aussi participé à cette table ronde, animée par André J. Bélanger, professeur à l'Université de Montréal. Françoise Morin, agent de recherche au Conseil de la langue française a préparé la synthèse des discussions.







Idéologie et nationalisme au Québec : une
interprétation des variations du discours
nationaliste à travers l'histoire



Nadia FAHMY-EID



Après avoir défini brièvement ces deux notions, nous rappellerons le sens de l'évolution des idéologies nationalistes au Québec depuis le Parti patriote jusqu'au Parti québécois en passant par les rouges, les ultramontains, les penseurs économistes du début du siècle et l'école de l'abbé Groulx. Notre hypothèse est double :

  1. Tout au long de l'histoire, le contenu de l'idéologie nationaliste a varié à la fois en fonction du vécu de la collectivité québécoise et de celui de groupes sociaux particuliers. Ces derniers ont eu tendance à définir l'intérêt collectif (national) à travers une perspective et des intérêts liés à leur propre vécu.

  2. Seuls le Parti patriote et, bien après lui, le Parti québécois ont véritablement intégré une dimension politique à leur projet nationaliste puisqu'ils l'ont édifié autour de la construction d'une nation État. Or tout en constituant un outil particulièrement puissant, l'État-nation ne demeure pas moins dépendant de l'édification d'un « nous » national aux frontières les plus larges possible.

***

Nous définissons l'idéologie comme un discours général et global sur le réel, élaboré par un groupe social particulier. Ce discours exprime un projet collectif, mais le fait à travers la perspective et les intérêts particuliers du groupe définisseur.

Il s'agit là, bien entendu, d'une définition opératoire qui vise avant tout à rendre compte de deux caractéristiques principales de l'idéologie : l°) celle d'être un discours sur le réel, qu'elle n'appréhende donc que de façon indirecte 2°) celle de refléter le réel à travers le prisme particulier d'un groupe social donné, sans qu'il s'agisse pour autant d'une distorsion consciemment mystifiante de cette réalité.

Quant au nationalisme, il s'agit d'une notion qui ne présente pas autant de difficultés sur le plan théorique, mais qui n'échappe pas pour autant à une certaine ambiguïté vu la multiplicité de sens qu'elle peut revêtir. Nous nous contenterons ici de rappeler les définitions que donne à son sujet le dictionnaire Robert.

a) « Exaltation du sentiment national [...] », b) « Doctrine fondée sur ce sentiment », subordonnant la politique intérieure et extérieure « au développement de la puissance nationale », c) « Doctrine, mouvement politique qui revendique pour une nationalité le droit de former une nation ».

1.

L'idéologie nationaliste de la petite bourgeoisie
libérale au XIXe siècle.
Les patriotes et les rouges

En ce qui concerne les patriotes, et plus tard les rouges (après 1840), le projet nationaliste mettra l'accent sur le contrôle des instances politiques de la nation — contrôle plus intransigeant par ailleurs de la part des patriotes que des rouges. Ici le groupe social principalement concerné est celui de la petite bourgeoisie des professions libérales dont le pouvoir politique – même partiel – demeure plus grand que le pouvoir économique (ce dernier restant aux mains de la bourgeoisie anglophone).

Il s'agit là d'un nationalisme qui puise ses sources à la fois dans le libéralisme philosophique du Siècle des lumières et dans le libéralisme politique des institutions anglaises du XIXe siècle. Il renvoie donc à une pensée et à des modèles qui intègrent des notions comme celles de liberté, de démocratie, mais ausi de souveraineté populaire et de droit des nationalités.

Cette idéologie nationaliste sera amenée à se définir également par rapport – et par opposition à –  à d'autres idéologies concurrentes, au sein de la société québécoise, idéologies portées par des groupes qui réclameront à leur tour le droit de parler au nom de la nation canadienne-française et dans son intérêt. Le discours nationaliste qui en résultera sera différent, à bien des égards, de celui de la petite bourgeoisie libérale.

2.

L'idéologie nationaliste du clergé et de la petite bourgeoisie conservatrice depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle

Ici, le groupe définisseur est issu d'une alliance (clergé/petite bourgeoisie conservatrice) qui ressemblera d'abord à un mariage d'amour avant de se révéler de plus en plus un mariage de raison. Le discours nationaliste qui en résultera mettra constamment l'accent sur la primauté du religieux, mais intégrera graduellement des objectifs socioéconomiques pour aboutir, au milieu des années 60, à une évacuation presque totale de la dimension religieuse au profit d'un projet collectif où la dimension politique prédominera.

2.1

Le groupe ultramontain : sa définition de la nation et de
l'intérêt national

L'idéologie de ce groupe plonge ses racines philosophiques dans la pensée d'intellectuels tels que Joseph de Maistre, De Bonald, Lamennais, Louis Veuillot, etc. Le nationalisme des rouges, qui intègre les notions de libéralisme, de démocratie, de souveraineté populaire, apparaît au clergé d'ici (et d'ailleurs) comme éminemment révolutionnaire. N'est-ce pas ce même nationalisme qui animait les mouvements nationalistes en Europe au milieu du XIXe siècle et qui valait au Pape Pie IX la perte de son pouvoir temporel aux mains des Mazzini et des Garibaldi? C'est aussi ce même nationalisme qui revendiquait la séparation complète de l'Église et de l'État.

Au nationalisme défini par les rouges et les libéraux d'ici, les ultramontains en opposeront un autre, dont le contenu est passablement différent. C'est l'époque des leaders religieux tels que Mgr Bourget, Mgr Laflèche, Joseph-Sabin Raymond, autour desquels gravite tout un groupe d'intellectuels petits-bourgeois d'allégeance conservatrice, complètement acquis à la cause ultramontaine, comme l'avocat et journaliste F.-X. Trudel, l'avocat Simon Pagnuelo, le juge Adolphe Basile Routhier, le journaliste Joseph Royal etc. Il faut comprendre que dans l'alliance (clergé/petite bourgeoisie conservatrice) évoquée plus haut, le clergé occupe une place nettement prépondérante et les laïcs qui s'expriment à ses côtés ne font que reprendre à leur compte l'essentiel des thèses cléricales.

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que la définition ultramontaine1 de la nation ne tienne nullement compte du principe des nationalités ou de l'autonomie nationale telle que la concevait alors l'idéologie libérale. En fait, les ultramontains eurent tendance à évacuer du concept même de nation tout contenu politique et à substituer à ce dernier un contenu à caractère religieux et moral. Selon Mgr Bourget il devenait urgent pour les catholiques de différencier la « fausse nationalité » de la « vraie nationalité » au sujet de laquelle il affirme : « il est évident que c'est la religion seule qui produit la vraie nationalité » (Lettre pastorale, 31 mai 1868). Pour l'évêque de Montréal, la « vraie Nationalité » désigne plutôt une attitude d'esprit propre à une collectivité nationale. Une dizaine d'années plus tôt il avait déjà précisé à ce sujet : « cet esprit national que nous appellerons Nationalité... est donc quelque chose de bien noble, puisque c'est le souffle divin qui anime la nation chrétienne ». (Lettre pastorale, non publiée, 13 mai 1859). En 1843, les Mélanges Religieux, journal ultramontain, définissait de son côté la nationalité en ces termes : « C'est ainsi que nous entendons la nationalité canadienne : la religion, le catholicisme d'abord, puis la patrie. Car celle-ci ne prend de force et de physionomie véritable que dans l'appui et la protection de celle-là ». (MR, 7 juillet 1843). Pour l'abbé L.-F. Laflèche, la nationalité suppose une unité religieuse et linguistique, mais là aussi l'ordre des priorités est clair : c'est l'unité religieuse qui constitue « le support le plus puissant de l'unité nationale... le plus puissant lien qui réunisse les hommes en corps de nation... » (Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la société religieuse et la famille, 1866).

2.2

Le discours nationaliste du clergé et de la petite bourgeoisie
au cours de la 1re moitié du XXe siècle

La conjoncture socioéconomique a évolué durant la première moitié du XXe siècle et l'idéologie nationaliste du clergé et de la petite bourgeoisie a intégré des éléments de ce changement. Le communisme a remplacé le libéralisme dans l'identification de l'ennemi commun. Le clergé s'est d'ailleurs rapproché de la faction libérale de la petite bourgeoisie au pouvoir l'attitude conciliatrice d'un Mgr Taschereau à l'endroit des libéraux témoigne d'un changement important à cet égard. Le discours clérical intégrera dès lors certaines valeurs libérales qui lui permettront d'ailleurs de mieux dénoncer le modèle communiste.




1 L'ultramontanisme est une doctrine politico-religieuse élaborée en grande partie par des penseurs cléricaux acquis à l'idéal d'une société où la suprématie du pouvoir religieux sur le pouvoir civil devrait être assurée à tous les niveaux. Dans ce type de société, l'État, tout en demeurant étroitement uni à l'Église, lui serait soumis en tout point. [retour au texte]




Le discours nationaliste dominant reflétera ces changements, intervenus à la fois dans la conjoncture et dans les alliances politiques des groupes définisseurs. À côté des priorités religieuses, et non en deçà comme au siècle précédent, figureront désormais des objectifs d'ordre culturel et linguistique. Le nationalisme de l'Action française – devenue plus tard l'Action nationale – illustre cette conception nouvelle de la nation et de son avenir. Enfin, on retrouvera dans le discours nationaliste une dimension politique presque oubliée depuis les patriotes. Celle-ci est réintégrée certes bien timidement et l'ambiguïté qui entoure « l'État français » prôné par l'abbé Groulx témoigne d'une persistante méfiance de l'Église envers l'État. À cet égard, la philosophie ultramontaine n'est pas vraiment encore chose du passé à la fin des années 30.

Le discours nationaliste reflétera également des préoccupations d'ordre économique méconnues au siècle dernier : à un modèle jadis agricole et rural viendra se greffer un autre qui ne craint plus de faire référence à des objectifs d'appropriation de la nouvelle société technologique et industrielle. À côté d'un Jean-Paul Tardivel et d'un Lionel Groulx, il y a désormais des Esdras Minville, des Errol Bouchette, des Édouard Montpetit qui dessinent les contours d'un nouveau discours nationaliste où l'« emparons-nous de l'économie » figure désormais à côté de l'« emparons-nous du sol ». À notre avis, les véritables racines de la Révolution tranquille sont là, même si ce discours nationaliste ne parle que d'autonomie sans référence précise à un État national indépendant.

2.3

Le Parti québécois et la référence à un nationalisme intégral

Finie l'alliance (longtemps indispensable) avec le clergé. Du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) jusqu'au Parti québécois (PQ) l'idéologie nationaliste non seulement intégrera l'État national au discours, mais le placera au centre même de ce discours. Pour la nouvelle petite bourgeoisie technocratique, l'épanouissement d'une culture nationale et l'affirmation d'une économie nationale passent nécessairement par le contrôle de l'appareil politique. C'est à l'État que sera confiée la mission de bâtir un avenir à la nation et de l'assurer contre l'assaut des forces ennemies. C'est l'État qui sera désormais chargé de sauvegarder l'unité nationale dont le centre de gravité n'est plus la religion — comme l'avaient affirmé jadis Mgr Bourget et ses disciples –, mais la langue et la culture.

Programme nationaliste bien plus intégral, donc plus ambitieux que ceux qui l'ont précédé. Programme qui fait désormais référence à l'ensemble de la collectivité québécoise et non plus à la seule ethnie canadienne-française.

Dans ce contexte, le nouveau « nous » national n'est plus une donnée initiale du problème; il reste à bâtir et devient, en réalité, le problème essentiel à résoudre. Le défi est majeur. Le nouveau nationalisme saura-t-il faire preuve de l'intelligence et de l'imagination nécessaires pour le relever avec succès?

***

À travers ce bref survol historique, nous avons voulu rappeler les grandes lignes des idéologies nationalistes qui se sont succédé dans le passé et qui se prolongent dans le présent québécois. Nous avons tenté de mettre en relief le rapport entre les contenus des discours et la situation particulière des groupes définisseurs. Il nous est apparu que ces discours ont mis l'accent sur des priorités différentes sinon opposées. Ils n'ont intégré vraiment la dimension politique qu'aux deux extrémités de la trame historique évoquée : à l'époque du Parti patriote et à celle du Parti québécois. Mais la référence actuelle à l'État national est bien plus exigeante qu'elle ne l'a été dans le passé puisque le « nous » auquel elle renvoie déborde les frontières d'une ethnie particulière pour englober l'ensemble de la collectivité québécoise. À l'État français et (canadien-français) de l'école de Groulx s'est substituée la référence à un État québécois (multiethnique). Il restera au nouvel État national à relever le défi de cette redéfinition. C'est dans cette perspective qu'il nous faut placer, pour mieux en saisir le sens véritable, le débat actuel autour de la langue du Québec.






Nationalisme et mouvements sociaux



G. Raymond LALIBERTÉ



S'il est possible de parler de nationalisme québécois au singulier en tentant de le distinguer d'autres nationalismes actifs et d'autres pays, il ne me paraît pas soutenable de ne parler que d'une seule forme de nationalisme.

Le nationalisme des parlants français du Québec n'est, par exemple, québécois que depuis une courte, très courte génération. Avant, il était canadien-français. Et avant d'être canadien-français, il était canadien, c'est-à-dire français d'Amérique. Et avant d'être français d'Amérique, il était français de colonie.

Si le nationalisme québécois dont il est question dans cet atelier s'inspire de toutes ces souches, on ne peut quand même pas le dire québécois sans nuances quant au territoire et quant à la forme de gouverne dans lesquels il a évolué. La Nouvelle-France du temps de Colbert, ce n'est plus la nouvelle France des découvreurs; la Laurentie du chanoine Groulx ne comprend ni l'Acadie, ni le sud-ouest de l'Ontario ni les Prairies canadiennes; le Québec actuel n'est toujours qu'une partie du Canada de langue française, et le Québec francophone n'est toujours qu'une partie du Québec, les parlants anglais sont là pour nous le rappeler.

Si le Québec nationaliste est un « fragment » américain de la France, il faut alors admettre que la fragmentation a été vigoureuse, pour dire le moins.

D'autre part, comment qualifier cet autre nationalisme des parlants français du Québec ayant pris pouvoir au sein de la gouverne canadienne? Ne seraient-ils que des « traîtres à la patrie », des « nègres blancs » au service du colonisateur canadien? Rejoindraient-ils alors ces autres « vendus » que sont les libéraux nationalistes du P.L.Q.? Si tel est le cas, admettons que cela fait pas mal de traîtres pour une si petite nation...

Et admettons en même temps qu'il devient aussi ridicule de tenter de camper le nationalisme québécois à l'aide des seules représentations idéologiques, dont une souche serait d'extraction pure, qu'il ne l'est de vouloir le circonscrire à des frontières fluctuantes. Ridicule et dangereux, puisque cette position hégémonique mène droit à l'inquisition nationaliste, dont l'inquisition linguistique n'est qu'une forme secondaire.

À vrai dire, et j'espère avoir jusqu'ici semé suffisamment le doute dans votre esprit pour que vous me suiviez plus loin, c'est la notion même de nationalisme au singulier que je mets en question.

Selon moi, il n'y a pas un mais des nationalismes québécois; et je n'ai en outre nulle envie de chercher lequel est le plus légitime, le plus orthodoxe et ainsi de suite. Je me contenterai donc d'utiliser des balises analytiques pour tenter de cerner où nous en sommes actuellement au Québec.

Ces balises tiennent évidemment à l'état des conjonctures historiques et donc à des frontières et à des acteurs privilégiés dans le temps et dans l'espace, au moins autant qu'à des types de représentation idéologique; elles tiennent aussi à la confrontation aux grandes instances sociales et à l'état de développement des rapports sociaux s'y jouant. C'est ce dernier ensemble de bornes que j'utiliserai maintenant.

Le nationalisme se pose alors en culturel, en politique et en économique.

Si le rapport au culturel évolue théoriquement de la communauté de conscience à l'action nationaliste de type hégémonique1, de l'identité commune à l'opposition organisée des masses à ce qui les met en péril ou les questionne culturellement, le Québec n'a alors atteint son identité culturelle qu'à partir des années soixante, lorsqu'il a sérieusement commencé à briser le Nous culturel canadien-français d'antan. Brisant ce Nous, il se donnait un projet nationalitaire spécifique, auquel se reconnaissent encore toutes les fractions nationalistes francophones du Québec : des SSJB aux mouvements socialistes.

Ce projet nationalitaire se posait alors en rupture, mais, contrairement à ce que l'on pourrait croire à première vue, non pas tant avec un Nous canadien qui n'avait à peu près jamais été assimilé2, auquel on n'avait à peu près jamais été acculturé, qu'avec un Nous canadien-français.

Ce faisant, le Québec plaçait les minorités francophones hors Québec à l'intérieur de nouvelles frontières, qu'elles n'avaient assurément pas recherchées, et libérait en quelque sorte la possibilité de perpétuation d'autres Nous francophones, dont le nous acadien.

Ce faisant encore, il parvenait à la notion de souveraineté culturelle, que pouvait fort légitimement transporter le gouvernement Bourassa en 1976.

Avec l'arrivée au pouvoir du Parti québécois, lequel sur ce plan n'a eu aucune difficulté sérieuse à faire l'unanimité des francophones du Québec, cette forme de nationalisme a atteint son apogée en moins de vingt ans. Bon an, mal an, et quels que soient les derniers soubresauts occasionnels en ce domaine, on se comporte dorénavant en majoritaires à l'intérieur du territoire aux frontières duquel on se définit maintenant. On a dépassé le projet de perpétuation nationale au point où l'on peut se permettre de commencer à agir en gouvernement national autonome désireux de protéger ses minorités culturelles3.

Le phénomène national important au plan culturel, c'est maintenant celui d'une tentative « d'identification » chez les communautés ethniques anglophones, ces dernières commençant à se percevoir comme de véritables minorités en danger de déculturation. Elles sont, je crois, en voie de se donner les porteurs idéologiques aptes à exprimer une nouvelle totalité de référence qui, si elle demeure nord-américaine, se définit cependant maintenant comme canadienne à travers le prisme d'un Québec devenu nationalitairement francophone.




1 On trouvera le détail de ces gradations évolutives dans un article de la revue Égalité, Moncton, été 1982, pp. 37 à 58. Il s'agit ici du schéma II, p. 46. [retour au texte]

2 Rappelons-nous le peu de succès nationaliste du Nous canadien d'Henri Bourassa et, à l'inverse, l'immense succès de la campagne référendaire anticonscriptionniste de 1942. Voyons aujourd'hui l'énorme difficulté de l'équipe Trudeau, qui fait pourtant suite aux rapports Laurendeau-Dunton et Pépin-Robarts, à implanter cette culture du Nous canadien chez les parlants français du Québec et du Canada. [retour au texte]

3 Pensons ici au nouveau mandat du ministre responsable des minorités culturelles non anglophones. [retour au texte]




Sur ce plan culturel, il n'y a donc crise linguistique que pour ces nouvelles minorités, la crise de la construction de la loi francophoniciste étant à toutes fins utiles résorbée dans des problèmes de caractère politico-administratif. Et je ne pense pas que la Constitution canadienne renverse totalement la vapeur malgré le récent jugement Deschênes : je crois que cette question se résoudra politiquement par des compromis que négocieront, de gré ou de force, les gouvernements concernés.

À l'autre extrémité d'un continuum de développement se trouve le rapport à l'économique4. Si ce rapport évolue théoriquement de la formation préliminaire d'un marché géo-ethnique à l'autarcie économique, en passant par l'intégration et la différenciation économiques, le Québec n'en est toujours qu'à ses premiers balbutiements.

On est évidemment régionaliste et on compte beaucoup sur les ressources naturelles; on parle de l'économie du Québec, comme jadis on parlait de l'économie canadienne-française et on faisait appel au « maître chez nous » de l'équipe Lesage et au « nous autres » du Mouvement Desjardins; on tente, timidement, de lever certaines frontières économiques avec « l'achat chez nous » et la protection de certains métiers; on a fini, douloureusement, par accepter une certaine prolétarisation et une certaine urbanisation du travail; on se préoccupe de circulation et de consommation des biens économiques; on tente depuis longtemps de cueillir et de rendre disponibles l'épargne et les petits capitaux indigènes; on a même, avec les années soixante, poussé une pointe sérieuse vers la mise en place de modes de financement à long terme et d'infrastructures complètes de services publics.

On a fait tout cela, mais on n'a fait que cela. Notre système de productionusinage est désuet, même lorsqu'on le renfloue à coups de subventions; et quand on suggère une amorce de planification, c'est vers la sous-traitance que l'on se tourne et vers certaines technologies de pointe, peu susceptibles de relancer massivement une économie profondément malade de récession et de chômage. Mais surtout, on joue à plein l'internationalisation du capital et de la production et on appelle les transnationales comme au bon vieux temps duplessiste.

En tant que nation économique potentielle, on en est ou bien à l'étape mercantiliste, ou bien, ce que je trouve plus probable, à une nouvelle phase de dépendance qui n'a rien à voir avec une décolonisation structurelle, ni avec une autonomisation interne tournée vers l'autarcie économique et dont le potentiel de développement, au mieux, vise la mise en place d'une nouvelle bourgeoisie locale.

Entre ces deux extrêmes d'une pleine souveraineté culturelle et d'une très faible identité économique se situe le rapport au politique5.

Admettons ici d'emblée que l'actuel gouvernement vise la mise en place d'un véritable État national, qu'il aspire à traiter extérieurement de façon autonome, qu'il a su, jusqu'à récemment, s'assurer du soutien de larges et populeuses strates sociales. Mais comme il renonce à une partie du territoire national et qu'il propose de s'associer politiquement en des institutions confédérales élargies, il freine au point de départ la possible souveraineté étatique.




4 Égalité, schéma IV, p. 48. [retour au texte]

5 Id., schéma III, p. 47. [retour au texte]




Et comme, en outre, plusieurs nationalismes politiques cohabitent toujours au Québec, les jeux sont loin d'être faits comme on l'a vu au référendum de 1981 :

1) Le patriotisme québécois se heurte à un État nation canadien de plus en plus ferme, qui s'empolitise de plus en plus en se « canadianisant » et qui est lui-même tiraillé par des forces adverses : la centralisation traditionnelle des néo-démocrates et des libéraux du centre canadien d'une part (« fini le fédéralisme coopératif » comme l'affirmait Trudeau récemment, par exemple), la fédéralisation-décentralisation régionaliste des « petites patries » d'autre part (conservateurs et mouvements de rupture des Westerners, par exemple).

Le patriotisme québécois peut faire alliance temporaire avec les gouvernements de l'Ouest, mais celle-ci est fragile comme on l'a vu à propos de la Constitution, l'État-nation canadien l'emportant encore.

2) Mais le patriotisme québécois se heurte aussi à une forme de nationalisme francophone : celle que transportent les libéraux francophones du Québec, de l'Ontario francophone et sans doute aussi de l'Acadie. C'est là le vieux rêve d'un pays bilingue à multiples cultures, dont deux sont à privilégier parce qu'elles sont l'expression des nations fondatrices, rêve de la Commission Laurendeau-Dunton, de la Commission Pépin-Robarts et de toute l'école fédéraliste groulxienne de tendance pancanadienne. Tendance à laquelle se rattachent les libéraux de Ryan quand ils sont nationalistes.

Or ce nationalisme-là est plus influent au Québec que l'État-Nation « canadian », parce qu'il puise aux mêmes sources canadiennes-françaises que le nouveau nationalisme québécois.

Sans doute le mouvement national québécois est-il encore hégémonisé par le PQ, bien que des groupes à double tendance souverainiste-socialiste se développent. Mais ces derniers n'ont de chance de porter un projet de libération nationale que s'ils associent étroitement autarcie économique, souveraineté politique et transformation des rapports sociaux fondamentaux.

Alors pourra-t-on parler, enfin! d'autre chose que de nationalisme au Québec. Alors associera-t-on, enfin! idéologie progressiste et souveraineté du Québec.






Un nationalisme à bout de souffle



Louis BALTHAZAR



Au cours des deux dernières décennies, le nationalisme a été la source d'inspiration par excellence de la presque totalité des projets collectifs inscrits à l'agenda de la société québécoise. À gauche comme à droite, en matière d'économie, de politique, d'affaires sociales, d'éducation, de culture, de loisirs, on se devait d'adopter le discours nationaliste ou tout au moins de rendre un certain hommage aux grandes aspirations de la nation québécoise. Tous les partis politiques, sur la scène provinciale, ont été plus ou moins nationalistes. La jeunesse québécoise, en particulier, a embrassé le nationalisme avec ardeur, enthousiasme et passion.

Le nationalisme est toujours présent au Québec des années quatre-vingt, mais il a perdu beaucoup de la force de frappe qu'il possédait quelques années plus tôt. La plupart des observateurs s'accordent pour constater, par exemple, que les étudiants de 1982 sont bien loin d'afficher le nationalisme militant d'autrefois, que bon nombre d'entre eux, sinon la majorité, tiennent à garder leurs distances par rapport à l'idéologie nationaliste. Ce changement est bien compréhensible si l'on songe que le nationalisme est au pouvoir à Québec depuis 1976, un pouvoir qui en a déçu plusieurs. Le nationalisme québécois est devenu une sorte d'idéologie officielle, rassurante, mais impuissante et peu susceptible de répondre aux aspirations les plus radicales. Après la déconfiture du référendum et celle, plus décevante encore, du rapatriement de la Constitution canadienne, en pleine crise économique, le nationalisme québécois paraît être au bout de son souffle.

Je voudrais examiner ici trois facteurs qui, entre autres, ont contribué au déclin du nationalisme au Québec au cours des dernières années. Ce sont la polarisation provoquée par le référendum de 1980 et qui a tendance à se maintenir, l'allure très libérale du nationalisme québécois et la persistance d'une identification ethnique.

- I -

Alors qu'approchait la fin de son premier mandat, le gouvernement du Parti québécois faisait face à un dilemme de taille. D'une part, il se devait de tenir le référendum qu'il avait promis sur la question de la souveraineté nationale. Personne ne lui aurait pardonné de remettre cette échéance à plus tard. D'autre part, force lui était de constater que l'option souverainiste ne recevait pas l'adhésion de la majorité de la population. La perspective de s'engager dans une bataille référendaire perdue d'avance était suffisante pour inciter le gouvernement à ne pas poser carrément la question : « Êtes-vous pour ou contre l'indépendance du Québec? » Il fallait, tout en situant la question dans la trame de l'accession éventuelle à la souveraineté, tâcher de faire le plein du nationalisme des Québécois, qui lui, était nettement majoritaire. Cette manœuvre du gouvernement a été critiquée tant par ses adversaires que par ses sympathisants. Mais comment peut-on reprocher à un gouvernement qui organise un référendum de poser la question susceptible de recevoir une réponse affirmative? La vraie question se devait d'être non pas théorique et abstraite comme l'était encore l'option de l'indépendance, mais concrète comme celle qui revenait à demander aux Québécois : « Jusqu'où êtes-vous prêts à aller? » Il fallait formuler la question à laquelle tous les nationalistes québécois pouvaient répondre « oui », ce qui aurait permis au Québec, faute d'accéder à la souveraineté immédiatement, de faire un pas en avant.

Il semble bien que le gouvernement croyait agir ainsi quand il a formulé la question en termes de mandat de négocier une nouvelle entente, remettant à plus tard l'approbation elle-même du nouveau statut. Cette question était susceptible de rejoindre la plupart des nationalistes québécois, c'est-à-dire, d'après les sondages, une bonne majorité de la population. Mais les protagonistes du NON ont eu l'habileté de faire dévier le débat, au cours des dernières semaines de la campagne, sur la question de la souveraineté comme telle. Les porte-parole du OUI, en ardents indépendantistes qu'ils étaient, n'ont pas résisté à la tentation de défendre purement et simplement l'option souverainiste. Ils sont tombés dans le piège. En conséquence, un très grand nombre de Québécois, probablement la majorité, quand ils se sont retrouvés dans l'isoloir, ont répondu à la question simple : « La souveraineté pour demain, oui ou non? » Il était devenu possible, même si c'était bien illusoire comme l'avenir allait le montrer, d'arborer fièrement le slogan du NON, « mon NON est québécois », et d'avoir le sentiment qu'on se battait pour un Québec plus fort. Des nationalistes (non pas sans doute les plus ardents), qui avaient autrefois appuyé les revendications fracassantes de l'équipe Lesage à Ottawa, les ultimatums de Daniel Johnson et la prise de position autonomiste de Robert Bourassa ont voté NON au référendum. Des personnalités qui avaient été autrefois les têtes d'affiche du nationalisme québécois comme les Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie, Claude Castonguay, s'étaient faits les apôtres du NON.

La conséquence immédiate de cette fusion d'un certain nationalisme dans le NON référendaire, c'est l'impression que ce « nationalisme » avait disparu après la victoire du NON. Car dans cette victoire, de quelque côté qu'on la tourne ou qu'on l'interprète, il est bien difficile de ne pas voir une négation du nationalisme québécois. Si l'on pouvait crier partout avant le 20 mai : « mon NON est québécois », l'écho répété au lendemain du 20 mai, c'était bien plutôt : « mon NON est canadien ». C'est ainsi que la cause d'un Québec fort (« une certaine idée du Québec », comme écrivait jadis Claude Morin, en paraphrasant de Gaulle) dont les sondages indiquaient qu'elle emportait l'adhésion d'environ soixante-dix pour cent de Québécois devenait tout à coup identifiée aux quarante pour cent qui avaient voté OUI.

Les adeptes du OUI, presque tous identifiés au Parti québécois, ont encouragé cette perception. Il leur était difficile de ne pas considérer tous ceux qui avaient voté NON comme des ennemis. Même si, dès après le référendum, il fallait s'attaquer à une toute autre tâche, celle de préserver un certain statut au Québec dans la Confédération canadienne, celle de résister aux visées centralisatrices de M. Trudeau, les membres du Parti québécois ne parvenaient pas à croire qu'ils pourraient trouver des appuis importants parmi ceux qui avaient voté NON, des libéraux et des unionistes. Et ces derniers, les libéraux surtout, n'arrivaient pas à accepter qu'ils puissent appuyer le Parti québécois en quoi que ce soit sans se trahir eux-mêmes. M. Claude Ryan l'apprit à ses dépens, lui qui représentait cette vision québécoise à l'intérieur du NON.

C'est M. Trudeau qui a bénéficié le plus de cette polarisation et c'est lui qui l'a exploitée plus que tout autre, jusqu'à en inférer les propositions les plus simplistes qu'on puisse imaginer. Il s'est tout de go emparé des soixante pour cent de NON pour légitimer chacune de ses politiques. « Les Québécois ont choisi le Canada », pouvait-il clamer en signalant en même temps ce qui lui apparaissait comme la défaite ultime de tout un mouvement de revendications québécoises qui avaient débuté avec la Révolution tranquille. C'était d'ailleurs pour combattre ce mouvement, bien identifié au nationalisme québécois, que M. Trudeau était entré en politique en 1965. Donc, pour lui, tout devenait très simple. Les Québécois avaient dit NON au Québec des Lesage, Johnson, Bertrand, Bourassa en même temps qu'à celui de René Lévesque. Bien sûr, cette affirmation est fausse. Mais comment le prouver de façon péremptoire à M. Trudeau? Tous ceux qui se sont opposés à sa conception du Canada, à sa constitution, ont été accolés aux séparatistes du gouvernement québécois, ceux qui n'ont pas voulu accepter la signification du référendum de mai 1980.

La victoire du Parti québécois aux élections d'avril 81 a pu être interprétée comme un démenti à M. Trudeau, un sursaut du nationalisme québécois. Mais cette victoire a été bientôt noyée dans l'isolement du Québec à la Conférence constitutionnelle de novembre 81. Dans la nuit du 5 novembre, les représentants du Québec ont été bernés de façon aussi évidente qu'au moment de la crise de la conscription de 1942. Pourtant, les réactions se sont limitées aux protestations verbales. C'est peut-être à ce moment-là plus qu'à tout autre qu'on a pu constater le déclin du nationalisme québécois. Le refus de la nouvelle Constitution canadienne, qui était pourtant tout autre que le OUI du référendum, est apparu tout aussi minoritaire sinon davantage que l'option de la souveraineté-association.

Le résultat de tout ce qui précède c'est que, dans une population qui appuie toujours majoritairement le fédéralisme en dépit de tous ses avatars, il est devenu de plus en plus inconfortable d'être un nationaliste fédéraliste. Le nationalisme québécois, qui devrait viser à rassembler la population du Québec, est devenu un phénomène minoritaire, presque identifié au mouvement indépendantiste. Ce quasi-sectarisme ne lui permet guère de constituer une opposition valable aux envahissements incessants du gouvernement fédéral dans les juridictions québécoises.

- II -

Un autre facteur de l'affaiblissement du nationalisme québécois, c'est son libéralisme. Cette affirmation peut surprendre à première vue. Car le libéralisme même de la Révolution tranquille avait contribué, pour une bonne part, à refaire l'image du nationalisme au Québec, à le dissocier du conservatisme qui l'accompagnait jusque-là et, par conséquent, à lui donner une force nouvelle.

Il est bien vrai que le nationalisme moderne, un peu partout dans le monde, est issu du grand courant libéral du XVIIIe siècle. Mais il faut prendre garde d'identifier le nationalisme au libéralisme. Car cette dernière idéologie a sa dynamique propre et le nationalisme ne sert à ses fins que de façon passagère. La dynamique libérale vise à élargir les marchés, à permettre aux commerçants de se mouvoir librement dans un espace toujours plus grand. À un moment donné, l'État nation a pu constituer un élargissement appréciable de l'espace commercial et la conscience nationale a servi les intérêts de la classe bourgeoise. Mais cette étape doit être dépassée. Le libéralisme vise à élargir davantage sa zone de manœuvre et l'État nation devient pour lui une entrave. Par voie de conséquence, l'idéologie libérale s'internationalise et en vient à répudier le nationalisme comme un obstacle à la liberté totale des opérations commerciales. Un nationalisme libéral ne peut donc être qu'une chose fragile, transitoire et appelée à être dépassée. Cela est vrai surtout à notre époque où la véritable économie est internationale. La plupart des véritables esprits libéraux d'aujourd'hui condamnent le nationalisme.

Or, le nationalisme moderne du Québec (celui qui est issu de la Révolution tranquille) a été d'abord libéral. La plupart des grandes opérations nationalistes des gouvernements québécois, comme la nationalisation des compagnies d'électricité, la création d'un régime de rentes, la francisation des entreprises, ont permis surtout aux classes moyennes francophones d'occuper des postes jusque-là réservés aux anglophones. On aurait cru un moment que le nationalisme québécois allait dépasser le libéralisme et devenir social-démocrate et même socialiste (j'emprunte ces catégories à l'excellent ouvrage de Léon Dion, Nationalisme et politique au Québec, HMH, 1975). M. Robert Bourassa aimait qualifier son gouvernement de social-démocrate, en raison de certaines politiques sociales progressistes comme l'assurance-maladie, l'aide juridique et d'autres. Le Parti québécois, qui lui a succédé en 1976, se situant, pour sa part, franchement à gauche du Parti libéral, s'était donné un programme qualifié par plusieurs de social-démocrate et était même parvenu à se faire admettre à l'Internationale des partis socialistes. Des éléments actifs et bruyants de la population auraient voulu aller plus loin encore. À en croire une certaine jeunesse très dynamique, le nationalisme québécois était destiné à devenir carrément socialiste pour prendre vraiment son sens.

Mais on avait beaucoup trop misé sur une sorte d'irréversibilité des mouvements sociaux que la pratique a contredits. Le soi-disant mouvement vers le socialisme s'est arrêté court. La population québécoise s'est montrée beaucoup plus conservatrice qu'on l'aurait cru chez les élites et une conjoncture internationale de crise économique a freiné les élans de la social-démocratie du Parti québécois. De plus, le pari d'une accession démocratique et « civilisée » à l'indépendance nécessitait, de la part du gouvernement, l'expression formelle d'une volonté de non-rupture par rapport au système nord-américain. Ce gouvernement indépendantiste, parce qu'il suscitait des craintes dans les milieux économiques nord-américains, a dû protester de ses bonnes intentions libérales et renoncer finalement à l'image de social-démocrate qu'il avait d'abord tenu à projeter. Même une fois le référendum passé et l'Amérique du Nord rassurée, l'aggravation de la crise, l'usure du pouvoir aidant, n'a pu que ramener le gouvernement du P.Q. à des comportements qui sonnent le glas de ce qu'on avait appelé un préjugé favorable aux travailleurs. Ce gouvernement ne parle plus que d'aider l'entreprise, de créer des emplois et d'attirer les investissements étrangers.

De plus, un des résultats les plus visibles des politiques nationalistes, dont en particulier la Charte de la langue française, a été la création d'un nouveau réseau économique francophone au Québec. Vers 1970, la grande majorité des diplômés des écoles d'administration francophones du Québec se dirigeaient vers les secteurs public et parapublic. Le secteur privé apparaissait comme la voie étroite où peu de francophones osaient s'aventurer parce qu'ils ne s'y sentaient pas admis en raison de la domination des anglophones (et peut-être aussi d'un certain ostracisme voilé à l'endroit des francophones). En 1982, les données sont inversées. Les jeunes diplômés des écoles d'administration s'engagent résolument dans le secteur privé qui ne leur est plus fermé. Sans doute, ils apprennent l'anglais, mais ils peuvent se mouvoir dans leur langue dans un certain secteur. Ils ont leur milieu, leur réseau. Le Québec français possède maintenant, comme les autres sociétés libérales d'Amérique du Nord, sa classe d'hommes d'affaires. C'est là un phénomène nouveau. Il faut ajouter aux nouvelles élites de la Fonction publique et des universités, apparues dans les années soixante, les élites du monde des affaires.

Or, ces bénéficiaires par excellence du nationalisme québécois demeurent, pour une bonne part, plutôt tièdes à l'endroit du mouvement qui a contribué à les mettre au monde. Comme la plupart des hommes d'affaires, ils ne sont pas très enclins à attribuer leur réussite à d'autres qu'à eux-mêmes. C'est là un réflexe bien libéral. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas très à la mode en milieu libéral d'exprimer des redevances à l'endroit d'un gouvernement ou d'un mouvement collectif. De plus, la dynamique libérale amène ces hommes d'affaires francophones à s'intégrer davantage à l'Amérique du Nord ou, du moins, s'il leur arrive parfois d'avoir des réflexes nationalistes, à les atténuer pour des raisons tactiques.

S'il ne faut pas compter sur les nouveaux hommes d'affaires, banquiers, dirigeants d'entreprise pour renforcer le nationalisme québécois, on ne peut guère compter davantage sur les agents gouvernementaux eux-mêmes. Or, c'est bien l'État québécois et son appareil administratif de redistribution des richesses qui fut au cœur du mouvement nationaliste des vingt dernières années. L'État québécois est fatigué, essoufflé comme une grosse machine qui n'arrive plus à donner le rendement qu'on attend d'elle. Bien loin de s'engager dans de nouveaux programmes, le gouvernement ne songe qu'à couper, à récupérer des sommes qui lui font défaut pour diminuer un déficit insupportable. La mode est à l'amaigrissement, au « développement » sinon carrément à un retour au laissez-faire libéral.

Bien sûr, cette mode est associée aux nécessités conjoncturelles, à la crise. Mais il y a plus, il me semble. On énonce de nouveaux principes qu'on voudrait valables au-delà de la crise. Autant on louait les bienfaits de l'État-providence au début des années soixante, autant, au début des années quatre-vingt, on accuse le gouvernement d'avoir été trop interventionniste, d'être devenu un monstre bureaucratique, de s'être substitué à l'entreprise privée. Il semble bien qu'au-delà de la crise l'atmosphère demeurera peu favorable à l'intervention gouvernementale.

Si le nationalisme québécois a perdu son moteur, il n'est pas étonnant qu'il soit en perte de vitesse. Seule une nouvelle injection de social-démocratie, peu prévisible à court terme, pourrait lui redonner une certaine vigueur. Car, en dépit de l'association historique entre nationalisme et libéralisme, c'est bien plutôt l'idéologie socialiste et le sens de la solidarité qui s'en dégage qui servent de support aux nationalismes contemporains.

Dans la mesure où le nationalisme, à partir de 1960, s'appuyait sur l'État québécois, il ne pouvait plus, à proprement parler, continuer de référer à la nation canadienne-française, puisque celle-ci débordait le cadre du Québec et que ce cadre englobait une forte minorité qui n'était pas d'origine française.

Le nationalisme d'avant 1960 était canadien-français, c'est-à-dire essentiellement fondé sur l'ethnie d'origine française (on disait autrefois la race), sur le maintien des traditions, sur une survivance culturelle liée à une conception religieuse bien définie.

Au contraire, le mouvement qu'on appelle alors néonationalisme se veut franchement moderne, laïc et politique. Il est fondé sur la présence d'un État qu'on considère comme le levier de l'émancipation des francophones parce qu'il est contrôlé par une majorité d'entre eux. Cet État a juridiction sur une population pluraliste bien que majoritairement francophone et sur un territoire délimité. Le nationalisme québécois, en plus d'être éminemment politique, est donc inévitablement territorial, par opposition au nationalisme purement culturel des Canadiens-français qui transcendait le territoire du Québec et s'étendait à l'Amérique du Nord. En conséquence, la nouvelle nation dite québécoise se doit d'être pluraliste à tous les niveaux, non seulement religieux et idéologique, mais aussi ethnique. Cette logique apparaît plus impérieuse encore au moment où les francophones québécois prennent conscience à la fois de la baisse de la natalité chez eux et de l'anglicisation quasi systématique des immigrants québécois. Le nationalisme québécois ne peut viser la francisation des groupes d'origine ethnique étrangère sans élaborer en même temps une définition de la nation québécoise propre à intégrer ces groupes. Dans la même veine, on ne peut reprocher aux anglophones de vivre en marge de la réalité québécoise, de ne pas utiliser la langue française si en même temps on ne leur réserve pas une place dans cette société.

Cette inéluctabilité du pluralisme national devient plus forte encore quand elle se manifeste dans la pratique avec l'avènement des législations linguistiques, en particulier la Charte de la langue française. Avant la Charte, le pluralisme s'imposait déjà logiquement, en vertu du raisonnement qui précède. Dans les faits, cependant, il pouvait toujours se faire attendre puisque les anglophones et les allophones (qui, en pratique, devenaient anglophones) ne s'intégraient pas au Québec français. Mais quand s'applique la loi 101, que les écoles françaises se gonflent d'enfants d'immigrants et que la langue française s'impose à tous comme langue d'usage, on se trouve en face d'une réalité nouvelle : de nombreux Québécois francophones (ou qui utilisent couramment le français) ne sont pas d'origine ethnique française. Ces gens-là entendent être reconnus comme Québécois à part entière.

Pourtant, cette logique doublée d'une nécessité pratique ne s'est pas encore imposée tout à fait aux Canadiens-français du Québec. La majorité d'entre eux hésitent encore à conférer le titre de Québécois aux autres citoyens du Québec. Ils se disent eux-mêmes Québécois, mais se conçoivent comme des Canadiens-français. Leur nationalisme n'est plus, dans sa dynamique, un nationalisme ethnique, mais il l'est encore dans la pratique, dans la mesure où il n'intègre pas ou intègre mal les nouveaux venus et les anglophones.

Cela s'explique et se comprend bien si l'on tient compte d'une longue tradition d'isolement, de repli sur elle-même de la communauté canadienne-française. Il y a seulement trente ans, il n'était guère plus pensable qu'on puisse « devenir » canadien-français que d'entrer dans la communauté juive ou italo-américaine. Pour toutes sortes de raisons historiques, cette société n'a pas appris autre chose qu'à se préserver et à se protéger contre les contacts avec l'extérieur. Il n'existe pas de tradition d'accueil chez nous. Il n'est pas facile pour un peuple d'apprendre en une génération à accueillir, intégrer ou assimiler les étrangers comme d'autres le font depuis longtemps et comme tout naturellement sans pour autant perdre leur tradition propre. Voyez les Français, les Américains, les Canadiens anglais. Car quoi qu'on dise aux États-Unis et au Canada sur la grande variété ethnique et culturelle, il ne faut pas s'y méprendre : en une génération, les immigrants s'américanisent ou s'anglo-canadianisent selon un processus irrésistible. Les Italiens de New York sont bien plus près de la tradition Yankee que de celle du risorgimento. M. John Diefenbaker n'était-il pas un bon Anglais, héritier de la tradition loyaliste en dépit de son origine allemande? Pourquoi les Québécois n'arriveraient-ils pas, à une échelle modeste, à intégrer les nouveaux venus à leur culture tout en acceptant, bien sûr, une certaine évolution?

Car nous n'avons vraiment plus le choix. Ou cette société demeurera bloquée, confinée à son ethnicité décroissante ou elle intégrera rapidement (sans nécessairement les assimiler) les immigrants, à la manière nord-américaine (au mieux, revue et corrigée). La Charte de la langue française ne peut vraiment viser autre chose. Son application est déjà assez pénible en raison de la résistance acharnée des anglophones et de certains milieux ethniques. Pourquoi faut-il que des élites canadiennes-françaises compliquent les choses en refusant obstinément d'accorder un statut égal aux Néo-Québécois en maintenant, par exemple, un statut confessionnel catholique aux écoles publiques francophones fréquentées désormais par des enfants d'origine ethnique et d'allégeance religieuse très diverses? Comment concilier l'égalité avec le régime de l'« exemption » de l'enseignement religieux? Il faut bien admettre que nos écoles francophones n'ont pas encore acquis cette facilité dans l'intégration qui caractérisait les écoles anglaises, catholiques ou protestantes.

Il est vrai que le ministère québécois des Communautés culturelles accomplit un excellent travail d'accueil, de compréhension et d'intégration auprès des groupes ethniques. C'est là un grand progrès par rapport à un passé tout récent. Mais la population québécoise canadienne-française a-t-elle emboîté le pas? Et la Fonction publique dans son ensemble? Je crains de devoir répondre non. Sans parler de manifestations épisodiques de racisme, en particulier à l'endroit des Noirs, les Canadiens-français du Québec manifestent souvent leur intolérance ou du moins leur impatience à l'égard de ceux qui en sont encore à l'apprentissage du français, qui font des efforts d'adaptation pas toujours réussis. En général, le Québécois de vieille souche n'est pas très à l'aise en présence du Néo-Québécois.

Pour s'excuser, on dira que les anglophones et les autres d'origine ethnique non française n'ont pas fait preuve de bonne volonté; qu'ils ont, pour la plupart, refusé systématiquement de s'intégrer malgré des ouvertures réelles de la part des Québécois de vieille souche, de la part même des membres du Parti québécois et de son chef, M. Lévesque, toujours très accueillant à l'endroit des non-francophones.

Les membres des groupes ethniques s'excusent de leur côté de leur lenteur à s'intégrer en évoquant l'importance pour eux d'apprendre l'anglais mais aussi en dénonçant la mauvaise réception dont ils sont l'objet chez les francophones, le repliement ethnique des Canadiens-français...

Ces deux types d'excuses ne sont pas valables, mais contiennent tous deux une part de vérité. Il faut comprendre les Canadiens-français qui se sont trouvés souvent en position d'infériorité par rapport à des immigrants (ces derniers, par exemple, imposant l'anglais aux francophones d'ici), qui sont outrés par la partisanerie de certains qui sont devenus beaucoup plus Anglais qu'Italiens, Grecs ou Allemands. Mais il faut aussi comprendre le dépit des immigrants qui se sont heurtés à la froideur ou au refus des Canadiens-français. Il était émouvant ce témoignage d'une jeune femme d'origine grecque dans le film de Denys Arcand Le Confort et l'indifférence « J'ai voté non au référendum », disait-elle à peu près, « parce que les francophones m'ont fermé la porte et que les anglophones m'ont accueillie ».

Si le nationalisme québécois ne parvient pas à devenir franchement pluraliste et à évacuer tout à fait son arrière-plan « ethniciste », il dépérira inévitablement. Il mourra d'asphyxie. Car le pluralisme ethnique et religieux est bien en place dans la société québécoise. On condamnera alors le nationalisme québécois au nom du pluralisme, comme on a amené beaucoup de personnes à voter NON au référendum de 1980 en raison d'une option pluraliste. Or, c'était bien plutôt le OUI qui offrait le gage d'un pluralisme réel puisqu'il constituait l'aboutissement de la conception proprement québécoise du nationalisme tandis que le NON nous entraînait à demeurer des Canadiens-français, un groupe ethnique parmi d'autres. Il est donc possible – c'est même là ce qui est le plus logique – que le nationalisme québécois devienne résolument multiethnique et qu'il s'accommode, par le fait même, d'une certaine évolution de la culture québécoise. Cela supposerait probablement un stimulant de la part du gouvernement. Si la publicité gouvernementale s'applique à la sécurité routière et à tant d'autres sujets, pourquoi ne s'attaquerait-elle pas à cette question vitale de l'accueil aux immigrants? Malheureusement, pour le moment, la situation n'est guère encourageante et les affrontements linguistiques sont encore très accusés.

Malgré tout, le nationalisme n'est pas mort au Québec. Il pourra renaître, comme cela s'est produit souvent dans le passé, à la faveur d'une conjoncture nouvelle. Mais, à moins de bouleversements profonds, il est difficile de penser qu'il puisse rallier vraiment l'ensemble des Québécois s'il ne s'accommode pas d'une sorte de fédéralisme, de la social-démocratie et du pluralisme.






Synthèse des discussions



Françoise MORIN



1. Un ou plusieurs nationalismes? ou les enjeux du nationalisme

La majorité des conférenciers invités ayant fait ressortir l'existence de plusieurs formes de nationalisme, cette question a suscité les premières réactions de l'atelier et ranimé pour ainsi dire de vieux débats entre les « nationaux » et les « sociaux ». Ces discussions autour de la dimension politique du problème se résument ici en deux points de vue en partie irréconciliables.

Tout en reconnaissant l'existence de luttes de pouvoir entre les groupes au sein d'une société, un premier participant s'est élevé contre le risque d'effritement et d'éclatement que de trop nombreuses distinctions font courir à la collectivité québécoise francophone et l'utilisation qui peut en être faite par les adversaires de l'indépendance du Québec. S'il faut reconnaître l'existence de plusieurs nationalismes, il est tout aussi, sinon plus urgent à l'heure actuelle de parler, sur le plan politique, du nationalisme québécois comme d'un tout et de concevoir la collectivité francophone du Québec dans sa globalité. Faisant référence à la condition de « prolétarisation » de certaines collectivités par rapport à d'autres, ce même intervenant situa alors le cas du Québec dans le prolongement des luttes de décolonisation des vingt dernières années dans le monde qui se sont faites au nom de l'ensemble de la collectivité.

Le nationalisme rejoint alors les « racines profondes » d'une collectivité dans son développement historique. Dans un tel contexte, la réalité du pouvoir, et notamment du pouvoir politique, est indissociable du nationalisme qui est perçu comme une nécessité historique. Il s'agit dans sa forme ultime de l'État-nation.

Face à l'importance accordée à la médiation politique, la position adverse, défendue par un des conférenciers invités, M. Raymond Laliberté, met l'accent sur les rapports économiques. La réalité de la domination et de la dépendance d'une collectivité par rapport à une autre (les rapports ethniques) ne doit pas faire oublier cette autre réalité que sont les luttes de pouvoir et les rapports de force économiques déterminants dans toute société. C'est ainsi que le pouvoir, politique ou autre, est toujours associé dans l'histoire à l'existence de groupes dominants, qui sont aussi les groupes définisseurs du nationalisme et qui en favorisent une forme particulière. L'histoire du Québec montre, par exemple, le rôle joué par le clergé et la petite bourgeoisie dans la naissance et le développement du nationalisme linguistique et culturel au Québec. Il déplora finalement qu'il n'y ait pas eu jusqu'à maintenant de place pour une orientation nationaliste à base économique et contrôlée par l'ensemble des travailleurs.

Dans une tout autre perspective, une deuxième réaction à cette idée de plusieurs formes de nationalisme est venue d'un linguiste. Le nationalisme est alors décrit comme un phénomène sociobiologique, à caractère universel et pour ainsi dire inscrit dans l'évolution de l'espèce (on parle des cultures et des collectivités comme des espèces culturelles). Le nationalisme est présenté aussi comme un phénomène unitaire qui doit être recherché dans l'inconscient des individus et des peuples. Il s'appuie sur l'outillage culturel transmis de génération en génération (langue, système de valeurs, chant, musique, etc.) : la cryptoculture par opposition à la scriptoculture dominante basée sur l'écriture. Ce nationalisme reste tributaire de la confiance qu'une collectivité accorde à sa culture (en tant qu'outillage mental et culturel) pour garantir sa propre survie. Le nationalisme au Québec continuera donc d'exister tant que la collectivité francophone croira à l'efficacité de sa propre culture pour assurer sa survie et son développement.

Jusqu'à quel point le Québec peut-il contrôler son économie?

Pour éviter tout malentendu, deux des conférenciers ont rappelé que l'émergence d'une classe économique, d'une classe d'hommes d'affaires francophones – émergence portée par le nationalisme de la Révolution tranquille des années 60 – ne signifie aucunement la prise de pouvoir économique par la collectivité québécoise. C'est d'ailleurs un des problèmes cruciaux que rencontre le nationalisme aux yeux de certains et le risque est grand qu'il ne se réalise qu'au profit de certains groupes.

Un seul participant s'est intéressé directement à cette question. L'avenir culturel et linguistique du Québec lui semblait assuré et la nécessité historique de la souveraineté politique (sur le modèle de l'État-nation) lui apparaissait non évidente et consommant par ailleurs beaucoup trop d'énergie. À la différence de certains conférenciers invités qui souhaitaient un contrôle par le Québec de son économie, il posa plutôt le problème dans le sens d'une intégration (tendance inéluctable à son avis) du Québec à l'espace économique nord-américain. Il lui est difficile d'imaginer que le Québec pourra un jour contrôler son économie. De telles luttes ne peuvent que provoquer des difficultés économiques plus grandes encore et un exode démographique. Plutôt que de parler d'indépendance politique et économique, le Québec doit continuer à mettre l'accent sur son autonomie culturelle et linguistique déjà en bonne voie de réalisation.

Revenant à cette idée d'autonomie culturelle et linguistique, un autre conférencier invité, M. Gérard Bergeron, a souligné l'importance de la langue en rappelant qu'il s'agit d'un aspect sur lequel la société et les individus ont un pouvoir réel. Il importe alors selon lui d'assurer encore plus la qualité générale de la langue française et d'en favoriser la maîtrise par la majorité des citoyens du Québec.

2. Nationalisme ethnique et pluralisme

Cette question fut soulevée par l'exposé de M. Louis Balthazar qui insista sur les difficultés que rencontre le nationalisme au Québec dans son passage d'un nationalisme ethnique (nationalisme canadien-français et catholique) à un nationalisme québécois (à base territoriale) qui se doit d'intégrer tous les citoyens vivant sur le territoire du Québec.

Il y a, pour reprendre l'expression de la conférencière Nadia Eid, un « nous à bâtir ». Autrefois, ce « nous » ne faisait pas problème; il était un donné de base sur lequel se construisait le sentiment national et s'élaborait l'idéologie nationaliste. Il lui faut aujourd'hui se bâtir. Le nationalisme ne pourra survivre à l'essoufflement actuel constaté par plusieurs participants et se développer que s'il est capable de s'ouvrir aux autres et de les intégrer dans sa nouvelle définition, ces autres étant bien sûr les groupes ethniques, mais aussi les jeunes, les femmes...

On a soulevé tout particulièrement le cas des groupes ethniques et le problème de leur intégration ou assimilation. Si ces derniers ne pourront jamais, comme le reprenait M. Balthazar, être « Canadiens-français et catholiques » (sous l'angle du nationalisme ethnique), cela ne signifie aucunement qu'ils ne sont pas intégrables, mais alors sur d'autres bases qui sont celles du nationalisme québécois territorial. Il est faux de croire qu'une culture donnée ne puisse intégrer des individus venant d'une autre culture; les exemples sont nombreux (France, États-Unis et même Canada anglais) qui révèlent une intégration des nouveaux venus après la seconde génération et cela malgré des difficultés inhérentes à ce processus. On a souligné aussi la nécessité de distinguer les deux cibles différentes que constituent les immigrants et leurs descendants nés au Québec et de définir à leur égard des politiques d'intervention particulières. En ce sens, les nations modernes sont pluriculturelles et les nouveaux venus sont acculturés à la culture et à la société du pays d'accueil qui est lui-même influencé et transformé par ces contacts. Ce mouvement est aussi présenté comme un processus normal et qui n'est pas condamnable en soi. Les cultures changent et doivent être perçues comme quelque chose de dynamique (ici critique de l'hypothèse de la cryptoculture développée précédemment et de son caractère pour ainsi dire immuable). C'est d'ailleurs un des nombreux défis posés à la société québécoise de demain.

À cette occasion, la situation nouvelle de la communauté anglophone a été abordée par un représentant de cette communauté. Les transformations en cours du nationalisme québécois ont considérablement changé, à ses yeux, la situation des anglophones et plus encore leur vision des choses. Historiquement, les anglophones se sont toujours perçus comme des individus dans leurs relations avec l'État. La situation actuelle les oblige à devenir une collectivité – et une collectivité minoritaire au Québec tout en restant une majorité sur les plans canadien et nord-américain – à se percevoir comme telle et donc à entretenir des rapports différents avec l'État et l'ensemble de la société québécoise. Comment concilier alors cette situation de minoritaires et la participation, l'intégration à une nationalité plus large? La loi 101 est pour ainsi dire devenue le symbole de cette situation nouvelle. Tout en se déclarant d'accord avec les objectifs de la Charte, les anglophones s'en prennent à l'administration de la loi qui crée des injustices envers des individus. C'est alors que fut relevée l'opposition entre droits individuels et droits collectifs. Opposition reprise par M. Balthazar qui s'empressa cependant de souligner le caractère trop souvent théorique de cette opposition, l'exercice concret, véritable de droits individuels étant souvent indissociable de la reconnaissance de droits collectifs.

Un autre participant a établi un parallèle entre la difficile mutation du nationalisme au Québec vers un plus grand pluralisme et le climat général actuel des œuvres de création québécoises (théâtre, roman, téléroman, cinéma). Il nota même, à partir du cas particulier du cinéma, une régression importante et dangereuse par rapport à la création des années 60. Il mentionna à cette occasion la désaffectation des jeunes face au cinéma québécois et à l'égard peut-être de tout un courant nationaliste de caractère trop ethnique, rejoignant ainsi l'interrogation formulée précédemment par Mme Eid sur le « nous à bâtir » et sur la nécessaire intégration de nouvelles catégories sociales.

3. Le Parti québécois et l'évolution du nationalisme au Québec

Ce dernier thème, plus conjoncturel sans doute, a néanmoins suscité la réaction de plusieurs participants.

À travers l'avènement du Parti québécois au pouvoir et l'évolution du nationalisme se pose le problème du nationalisme et de son expression politique. « Le sentiment nationaliste doit-il obligatoirement passer par l'adhésion à un parti politique? » Constat assez général d'essoufflement de ce nationalisme au Québec qui est attribué en partie au fait qu'il a été pris en charge, « récupéré » presque totalement par un parti politique qui en avait fait au départ la base de son programme électoral. Cette prise en charge par le nouveau pouvoir politique en place a fait de ce dernier le dépositaire attitré du nationalisme. Associé au pouvoir, le nationalisme ne pouvait que se transformer et devenir moins dérangeant, plus conservateur.

Mais surtout, comme le rappelait M. Laliberté en réponse à ces doutes des participants, le Parti québécois, comme organisation de pouvoir, s'orientait nécessairement vers le contrôle du mouvement nationaliste au Québec et tendait normalement à lui imprimer une direction particulière. Par le fait même, il a fait plus ou moins le vide autour de lui en devenant le canal privilégié d'expression et d'action du nationalisme au Québec tout en réduisant les autres groupes à la marginalité, voire à la disparition. Ses échecs en la matière se répercutent sur l'ensemble du mouvement et ses échecs deviennent à court terme les échecs de l'ensemble. Cette situation était prévisible.




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