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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 2



L'attitude des non-francophones à l'égard
du français au Québec



Conférenciers : Uli LOCHER, professeur, Département de sociologie,
Université McGill
Gary CALDWELL, chercheur, Institut québécois de
recherche sur la culture
Graham WEEKS, directeur du développement
communautaire, Alliance Québec



Au cours de cet atelier, les intervenants ont présenté leur point de vue sur ce que les Québécois non francophones pensent, ressentent et disent à propos du fait français québécois. Les questions débattues ont porté sur les attitudes des allophones et des anglophones à l'égard de la francisation du Québec et plus particulièrement si la loi 101 avait modifié les opinions et les attitudes des non-francophones à l'égard du fait français québécois. Dans ce contexte, les allophones se distinguent-ils des anglophones? Constituent-ils un groupe nettement différent de la minorité anglophone?

Les trois textes que nous retrouvons ci-après présentent des aspects très différents de la réalité actuelle dans ce domaine. Uli Locher discute les résultats d'une étude menée auprès de plus de 3 000 étudiants d'écoles secondaires et de cégeps anglophones dans cinq régions du Québec. Il explore les attitudes des non-francophones face aux francophones et à la francisation.

Graham Weeks nous présente le point de vue et le rôle d'Alliance Québec dans le contexte québécois actuel et enfin Gary Caldwell poursuit ses réflexions concernant le rôle et la place de la communauté anglophone dans le Québec d'aujourd'hui et de demain.

Mme Alison d'Anglejan, professeur à l'Université de Montréal et Mme Sheila McLeod-Arnopoulos, écrivain et journaliste ont aussi présenté un exposé au cours de cet atelier. M. André Martin de l'Office de la langue française a agi comme animateur.







Les étudiants non francophones face au fait
français1



Uli LOCHER



1. Buts et limites de l'étude

Dans cette étude, nous poursuivons deux buts dont le premier est de décrire les attitudes des étudiants non francophones au sujet des francophones et des changements dans la récente politique linguistique. Nous parlerons de l'image des francophones et des attitudes vis-à-vis de la francisation.

Le deuxième but est d'analyser l'effet du contact avec les francophones sur ces attitudes. La question qui nous intéresse spécifiquement est de savoir si une augmentation du contact a le potentiel d'améliorer les attitudes envers les francophones et la politique qui les favorise.

Nous ne présenterons pas dans le texte qui suit toutes les données sous leur forme brute; celles-ci se trouvent en annexe. Dans le texte, nous nous servirons de données sous forme d'indices, surtout de deux indices d'attitudes et deux indices de contact. La construction de ces indices est expliquée en annexe.

Les limites de notre analyse sont posées par la méthode d'échantillonnage2, le questionnaire3 et la façon d'interroger les répondants sur leurs attitudes4. Nos données ne peuvent fournir de description représentative de la population. Mais elles permettent l'exploration de certaines tendances à l'intérieur de la population étudiée. Ces tendances peuvent, à leur tour, servir d'hypothèses ou de tests pour des études statistiquement représentatives.




1 Cette étude a été réalisée avec l'assistance du Conseil de la langue française. Le Conseil a fourni les données (datant de 1979), et une grande partie du matériel utilisé dans cette présentation est tirée des rapports soumis au Conseil. Néanmoins, le Conseil n'est responsable ni des analyses ni des conclusions présentées. Pierre Georgeault et Mélanie Lange nous ont assistés dans notre recherche. [retour au texte]

2 L'échantillon compte 3 676 étudiants poursuivant leurs études en anglais, dans dix écoles secondaires (niveau IV et V) et sept cégeps dans cinq régions d'enquête (Montréal, Québec, Hull, Estrie et Gaspé). Il a été sélectionné de façon à bien représenter certains milieux sociolinguistiques. Il n'est représentatif ni de la population scolaire du Québec ni de celle des institutions soumises à l'étude. [retour au texte]

3 Le questionnaire fut autoadministré par les étudiants pendant une période de classe. Il couvre un grand nombre de comportements et d'attitudes linguistiques. [retour au texte]

4 Il s'agit ici d'opinions et d'attitudes face à un questionnaire. Dans un contexte différent, on pourrait s'attendre à recueillir d'autres expressions. [retour au texte]




2. L'image des francophones

Il existe une longue tradition de recherche au Québec qui essaie de déterminer ce que les grands groupes linguistiques pensent les uns des autres. De nombreux préjugés gênent les relations surtout entre les francophones et les anglophones, et nous voulons savoir quels sont les éléments de ces attitudes négatives, à quel âge elles se créent, ce qui détermine leur intensité et ce qui pourrait les réduire et donc améliorer les relations entre les différents groupes linguistiques. Pour ce faire, regardons d'abord les réactions à certaines opinions exprimées dans le questionnaire.


Tableau 1
L'image des francophones telle que la perçoivent les non francophones


Les étudiants ont clairement essayé d'éviter les positions radicales d'accord ou de désaccord total à l'égard des opinions exprimées. Mais si nous regroupons l'accord et le désaccord en deux grandes catégories, nous constatons quand même des différences selon les opinions. En effet, les répondants sont beaucoup plus prêts à accepter le stéréotype positif des anglophones (66,5 %) que le stéréotype négatif des francophones (41,2 %). Il y a une forte minorité (43,0 %) qui exprime son respect et son admiration pour la lutte des francophones pour la survie du français en Amérique du Nord.

Dans l'ensemble, nous pouvons donc dire que les répondants ont une opinion des francophones plus nuancée que les stéréotypes qui leur étaient proposés. Même si une majorité professe que ce sont surtout « des anglophones et des immigrants » qui ont réalisé le développement économique du Québec, ils n'en déduisent quand même pas automatiquement le stéréotype du francophone xénophobe. Dans l'ensemble, nous avons trouvé que 23,2 % des répondants ont une opinion plutôt positive des francophones, 32,5 % une image plutôt négative et 44,3 % se situent entre les deux.

Déterminants de l'image des francophones

L'indice « image des francophones » varie de 0,0 (image très négative) à 1,0 (image très positive). La moyenne de tous les répondants est de 0,46 et puisqu'un grand nombre d'étudiants ont pris soin d'éviter des positions radicales, les différences, en général, ne sont pas très grandes. En effet, les étudiants de niveau collégial ont une opinion plus positive des francophones (0,50) que ceux du secondaire (0,44). Par ailleurs, les différences selon le sexe, la classe sociale et le statut migratoire sont négligeables.

À part le niveau scolaire, c'est essentiellement la langue maternelle qui influence l'image des francophones : les moyennes sont de 0,54 pour les francophones et de 0,47 pour les anglophones. Les étudiants de langue maternelle italienne ont, de loin, l'opinion la plus négative des francophones avec une moyenne de 0,36 et ceux qui ont d'autres langues maternelles ont une moyenne de 0,44. Mais rappelons-nous que ces derniers groupes se trouvent sous-représentés au niveau collégial. Il est donc probable que leur moyenne soit en partie due au niveau scolaire plutôt qu'aux préjugés de leurs groupes.

3. La francisation

Le français est devenu la langue officielle du Québec en 1977. Francophones, anglophones et allophones doivent se conformer aux stipulations de la Charte de la langue française. Nous avons posé une longue série de questions qui ont pour but de cerner comment les étudiants du secteur anglais s'adaptent à ces politiques et à ces changements linguistiques : Que pensent-ils de la situation actuelle et de l'avenir de l'anglais et du français au Québec? Acceptent-ils le changement ou sont-ils prêts à lutter contre? Se sentent-ils menacés? Nous avons regroupé leurs attitudes sous trois indices :

  1. perception du changement linguistique
  2. attitude face au changement linguistique
  3. impression que l'anglais est menacé.

Le tableau 2 présente la distribution de fréquences de ces trois indices :


Tableau 2
Distribution de fréquences de trois indices d'attitudes envers le changement linguistique5


Nos répondants sont généralement d'accord avec le fait que le français progresse au Québec. Chacune des opinions exprimées dans l'indice 5 reçoit le support d'une bonne majorité des étudiants (cette majorité atteint près des deux tiers des réponses sauf pour la dernière opinion qui était exprimée en termes trop compliqués). Les corrélations entre les questions varient entre 0,25 et 0,41, ce qui montre que, malgré la similarité des distributions des réponses, ce ne sont pas toujours les mêmes répondants que l'on retrouve dans les mêmes catégories de réponses. Si c'était le cas, les corrélations seraient plus fortes. Mais le résultat est assez clair et l'indice 5 le montre bien : la grande majorité des étudiants est convaincue que le français fait du progrès et que l'anglais perd du terrain au Québec.

Nous n'avons trouvé aucun facteur structurel qui pourrait expliquer ce résultat. Niveau scolaire, sexe, classe sociale, statut migratoire et région d'enquête n'ont aucune influence. La seule exception est celle de la langue maternelle, les francophones étant encore plus convaincus que tous les autres de la progression du français au Québec. Dans l'ensemble, nous avons là un résultat fort homogène et significatif : mmoins d'un étudiant sur dix croit que les choses ne changent pas.

Comment les répondants voient-ils l'avenir de l'anglais? Les résultats vont dans le même sens que ceux qui concernaient l'avancement du français. Globalement, nous pouvons dire que les répondants ont le sentiment qu'ils vont devoir apprendre le français, et ce, peut-être au détriment de l'anglais (voir tableau 6).

Une fois regroupés sous l'indice 9, les résultats sont encore plus significatifs. Moins d'un étudiant sur 25 pense que l'anglais pourra garder son statut actuel, et plus des deux tiers sentent une forte menace qu'ils vivent très personnellement. Par ailleurs, environ les deux tiers de ceux qui ont répondu estiment que le droit de parler anglais est un droit fondamental et sont d'accord pour dire que « lorsque je suis empêché(e) de parler anglais, je me sens privé(e) d'un droit fondamental ».




5 Les francophones qui étudient en anglais sont exclus de ces calculs. [retour au texte]




Il est intéressant de comparer l'influence des variables structurelles sur les indices 6 (attitudes face au changement linguistique) et 9 (impression que l'anglais est menacé). En ce qui a trait à l'indice 9, nous ne trouvons pratiquement aucune variation. Les étudiants de tous les niveaux scolaires, des deux sexes, de toutes les classes sociales, de toutes les régions d'enquête et de toutes langues maternelles perçoivent la même menace relativement à l'anglais. Le changement linguistique leur semble inévitable et irréversible.

Quant à l'indice 6, par contre, nous observons des variations assez fortes, ce qui veut dire que les attitudes envers le changement linguistique sont directement influencées par les variables structurelles. Disons tout d'abord que l'attitude la plus positive est celle des francophones et, la plus négative, celle des allophones. En ce qui concerne les régions d'enquête, il n'y a guère de différences, sauf pour Montréal où les étudiants rejettent la francisation plus que dans les autres régions. Quant aux autres milieux d'enquête, nous voyons que les attitudes tolérantes s'apprennent autant par exemple que la langue française et que les connaissances de la culture du Québec français. Dans chaque région et dans chaque groupe linguistique, nous trouvons les mêmes corrélations avec le niveau scolaire et la classe sociale. Les étudiants du cégep et ceux appartenant aux classes moyennes et supérieures se montrent légèrement plus tolérants et connaissent mieux le français et la culture du Québec français.

Toutefois, malgré ces corrélations, les tendances générales sont bien sûr la tension et le rejet de la francisation. On sent que l'avenir de l'anglais est en danger et on se sent privé d'un droit fondamental.

Que faire dans une telle situation? Le questionnaire ne fait pas mention de mesures spécifiques qui pourraient être prises, mais deux questions indiquent toutefois le sentiment général des étudiants. Premièrement, ils pensent que tout n'est pas perdu et que les débats sur la langue – et ceci ne peut-être que la politique linguistique – devraient continuer. Ils n'ont pas tous pris la résolution de quitter le Québec dans le cas où il ne leur serait pas possible d'y « vivre en anglais ». Presque la moitié de ceux qui ont pris position envisageraient « de vivre dans un pays où ils ne peuvent pas vivre en anglais ». Mais ils ne sont certainement pas fatalistes. La dernière opinion du tableau 5 a provoqué des réactions extrêmement fortes. Dans la rhétorique d'un mouvement politique, elle crie à la bataille : « À la défense de la cause anglaise au Québec. » Et la réponse, presque unanime, est : « Oui, défendons notre cause! »

On se rappellera que près de la moitié de ces mêmes répondants vont exprimer, dès la page suivante du même questionnaire, leur respect et leur admiration pour les francophones « parce qu'ils ont choisi de lutter pour vivre en français dans une Amérique anglophone ». C'est précisément cette lutte qui s'est concrétisée dans les politiques de francisation, politiques que nos répondants rejettent clairement. La contradiction entre les deux positions est plus qu'apparente et se situe en continuité avec les résultats de certaines études déjà faites. Les attitudes envers un autre groupe ethnique peuvent être très favorables aussi longtemps qu'il n'y a que peu de contact, de concurrence et de menace directe6. Les étudiants de notre échantillon concèdent aux francophones le droit de lutter, mais perdent leur enthousiasme dès qu'ils se sentent menacés.




6 M. LANGE, M. LIPKIN and U. LOCHER, Attitudes vs. Behavior in Inlergroup Contact : Understanding the Discrepancy among Montreal Anglophones. McGill University, Dept. of Sociology. Working Papers in Migration and Ethnicity 80-1, 1980. [retour au texte]




2. Contacts et attitudes

Le thème de cette partie de notre étude est la relation qui existe entre les contacts avec les francophones et les attitudes vis-à-vis de ces derniers. Les contacts dont nous parlons ici sont les contacts de nos répondants anglophones et allophones avec les francophones du Québec. Nous mesurons ces contacts par deux indices. Le premier se réfère au milieu parental (entourage et amis des parents) et, le deuxième, à la présence d'amis francophones et à l'expérience d'avoir vécu, travaillé ou fréquenté l'école en milieu francophone7. Les attitudes que nous mentionnons font référence, d'une part, aux attitudes envers les francophones (l'image des francophones) et, d'autre part, aux attitudes envers le changement linguistique au Québec (l'acceptation ou le rejet de la francisation) des étudiants anglophones et allophones8.

Nous avons formulé trois hypothèses pour donner de la structure à notre analyse :

hypothèse 1 : les contacts influencent l'image des francophones de façon positive
hypothèse 2 : les contacts influencent les attitudes face au changement linguistique de façon positive
hypothèse 3 : l'image des francophones influence les attitudes face au changement linguistique de façon positive


Les résultats qui nous permettent de vérifier ces trois hypothèses se trouvent, de façon sommaire, dans le tableau 3 :


Tableau 3
Corrélations entre indices de contact et d'attitudes



7 On trouvera une description de ces indices en annexe. [retour au texte]

8 Les variables utilisées dans ces deux indices sont présentées dans les tableaux 1 et 5. [retour au texte]




Examinons d'abord la relation entre les indices 4 et 7. Statistiquement, elle n'est pas significative. Dans l'ensemble, nous ne pouvons pas dire que les contacts avec les francophones donneraient aux anglophones et aux allophones une opinion plus positive des francophones. Aussi l'hypothèse 1 est-elle à rejeter.

Il y a lieu de se demander si ce résultat négatif s'applique aux quatre formes de contact. En décomposant l'indice, nous avons trouvé que deux formes de contact semblent en fait avoir une influence faible, mais positive sur l'image des francophones. Ce sont l'existence d'amis francophones et le fait d'avoir vécu avec des francophones (les coefficients gamma sont de l'ordre de 0,16 et 0,17). Par contre, avoir fréquenté une école française ou avoir occupé un emploi en milieu francophone n'a pas amélioré l'opinion que se font les étudiants anglophones et allophones des francophones. Pourquoi cela? Il semblerait que l'explication la plus probable de cette situation est que l'école et le travail ne garantissent pas seulement un contact étroit, mais favorisent aussi la compétition, les conflits et la création de groupes antagonistes.

Cette interprétation prend plus de force si nous tenons compte de la relation entre les indices 8 et 7. De nouveau, nous parlons de l'influence des contacts sur l'image des francophones, mais, cette fois, il s'agit des contacts avec les francophones par le biais du milieu parental. Nous trouvons alors une relation positive, quoique faible, mais significative. Rappelons-nous les composantes de l'indice 8 : les amis francophones des parents et la présence de francophones dans l'entourage. La première représente de nouveau un contact essentiellement non compétitif. La deuxième représente un contact très mal défini. La présence de francophones dans l'entourage peut signifier qu'on les voit quotidiennement – ce qui peut engendrer la compétition – ou presque jamais. C'est à cause de cette ambiguïté que nous avons pondéré à la baisse cette composante de l'indice.

Ainsi, nous pouvons dire que les contacts non compétitifs ont, peut-être, une influence légèrement positive sur l'image des francophones. Il faut cependant resituer cette influence dans le contexte de l'indice. Dans l'ensemble, en effet, les contacts n'influencent pas l'image que se font nos répondants des francophones, que ce soit de façon négative ou de façon positive9.

La prochaine relation que nous examinerons est la relation entre contacts et attitudes envers le changement linguistique. L'hypothèse 2 nous fait espérer une influence positive des indices 8 et 4 sur l'indice 6. Le tableau 3 le prouve et nous autorise à accepter l'hypothèse 2 : plus les contacts avec les francophones sont intenses, plus nos répondants acceptent la francisation. La valeur de la corrélation est de niveau moyen, ce qui, considérant la méthodologie de cette enquête, est assez intéressant. Par ailleurs, l'utilisation de l'indice 8 au lieu de l'indice 4, affaiblit quelque peu le résultat, mais ne change rien fondamentalement. Que les contacts soient créés par le milieu parental ou par le vécu du répondant, ils ont le même effet, soit celui d'améliorer son attitude face au changement linguistique.




9 Josiane Hamers a présenté un résumé de la problématique ainsi que les résultats de sa propre étude (« Attitudes envers la langue seconde et les membres de ce groupe culturo-linguistique : leur rôle dans les programmes de langue seconde », dans J.M. Klinkenberg et coll., Langages et collectivités : le cas du Québec, Leméac, 1981). On y trouve des conclusions similaires aux nôtres, soit une réalisation que le contact ou « les échanges interethniques » tels quels n'ont pas nécessairement d'effet positif sur les attitudes envers les membres de l'autre groupe. Il s'agit donc de définir qualité, durée et conditions du contact très précisément et même ayant fait cela on ne trouvera généralement que certaines influences assez faibles. [retour au texte]




Il est intéressant de comparer ce résultat avec les corrélations entre l'indice 4 (contact avec les francophones) et l'indice 5 (perception du changement linguistique) et l'indice 9 (impression que l'anglais est menacé). Celles-ci sont toutes non significatives. Les contacts ne changent donc ni la perception du changement linguistique ni l'impression que l'anglais est menacé. Toutefois, ceux qui connaissent mieux les francophones sont beaucoup plus prêts à accepter le changement linguistique qui favorise ces derniers. Pour eux, la francisation n'est pas un ensemble abstrait de changements et de politiques, mais une réalité concrète et personnalisée. C'est un phénomène qu'ils associent à des personnes qu'ils connaissent et qu'ils acceptent. Nous avons d'ailleurs remarqué que, parmi les composantes de l'indice 4 (contacts avec les francophones), c'est l'existence d'amis francophones qui est la plus liée à une attitude favorable au changement linguistique.

L'hypothèse 3, elle aussi, est acceptée. La corrélation entre les indices 5 et 7 (image des francophones et attitudes envers le changement linguistique), est la plus forte du tableau 3, et l'indice « image des francophones » explique à lui seul presque 30 % de la variation des attitudes. Nous observons donc de nouveau cette tendance à l'effet que les attitudes favorables à la francisation dépendent des attitudes favorables aux francophones.

5. Conclusion

Un des aspects intéressants de cette étude est qu'elle nous montre la variable « image des francophones » comme variable à la fois indépendante et dépendante. Indépendante si nous considérons son effet sur les attitudes envers le changement linguistique, dépendante aussi puisqu'elle n'est au fond qu'un complexe d'attitudes. Or, nos analyses n'ont pu révéler les facteurs cruciaux qui déterminent l'image des francophones. Il est possible que la méthodologie de cette étude ne permette pas vraiment de trouver une solution à ce problème. Mais des études psychologiques plus poussées nous laissent aussi avec la même impression que l'image des francophones devrait être liée aux contacts, sans pour autant prouver cette relation de façon satisfaisante. Il est fort probable que nous n'ayons pu jusqu'ici mettre en évidence les déterminants de l'image des francophones parce que nous avons un indice à une seule dimension alors qu'il recouvre une réalité à plusieurs dimensions. Pour le moment, nous devons nous contenter de nos résultats, à savoir que l'image des francophones est une variable indépendante significative même si ses déterminants restent mystérieux et probablement complexes.

En résumé, voici les faits saillants de notre analyse :

  1. À peine un quart des étudiants ont une opinion positive des francophones et un tiers, une impression négative. Par ailleurs, il existe de fortes variations entre les groupes linguistiques constituant l'échantillon : les francophones qui étudient en anglais ont une opinion plus positive des francophones que ne l'ont les anglophones et les étudiants de langue maternelle italienne ont l'impression la plus négative.

  2. Malgré l'apparent rejet massif de la francisation, il y a de fortes variations dans les perceptions du changement linguistique. En effet, les étudiants ne sont pas tous d'accord sur les différentes opinions énoncées dans le questionnaire et, même si nous percevons une certaine mentalité commune, les différents éléments de cette mentalité sont quand même très variés, comme le montrent les réponses aux différentes questions.

  3. Concernant la politique de francisation, les étudiants n'ont pas caché leurs opinions. Ils sont généralement convaincus que le français progresse au Québec et que l'anglais y est menacé. Ils s'opposent à la francisation et considèrent que « vivre en anglais » est un droit fondamental.

  4. Les contacts qu'établissent les anglophones et les allophones avec le milieu francophone n'ont aucune influence directe sur l'opinion qu'ils ont des francophones. Plus particulièrement, le fait d'avoir fréquenté l'école française et d'avoir travaillé en milieu francophone n'a pas amélioré cette opinion. Ce résultat est inattendu, mais clair.

  5. Les attitudes envers le changement linguistique sont influencées par les contacts avec le milieu français. Plus les non-francophones ont des contacts avec le milieu francophone, plus ils sont disposés à accepter la francisation.

  6. La forte corrélation positive entre l'impression qu'ont les anglophones des francophones et l'attitude envers la francisation montre encore davantage combien les attitudes favorables à la francophonie dépendent des attitudes favorables aux francophones.






ANNEXE

Tableaux non compris dans le texte et construction des indices
4 et 810


Tableau 4
Perceptions du changement linguistique11 (% d'accord)



10 La construction des indices 5, 6, 7 et 9 est décrite dans le volume 3 de la série Conscience linguistique des jeunes Québécois du Conseil de la langue française. Nous l'avons omise de cette présentation pour économiser de l'espace. Les variables particulières qui entrent dans ces indices sont cependant toutes données dans les tableaux 1, 4, 5 et 6 de cette présentation. [retour au texte]

11 Pourcentage des étudiants ayant exprimé un accord ou un accord complet avec les opinions, en excluant les « non-réponses ». [retour au texte]




Tableau 5
Attitudes face au changement linguistique, selon la langue maternelle12 (% de désaccord)



12 Pourcentage des étudiants ayant exprimé un désaccord ou un désaccord complet avec les opinions, en excluant les « non-réponses ». [retour au texte]




Tableau 6
Impression que l'anglais est menacé (selon la langue maternelle)13
(% d'accord)


Indice 4
Contact avec les francophones


Construction de l'indice

Chaque réponse positive a reçu un point. Les facteurs de pondération sont : quatre pour la variable 1, trois pour la variable 3, deux pour la variable 2 et un pour la variable 4. Après pondération et addition, l'indice fut standardisé entre 0,0 (pas de contact) et 1,0 (nombreux contacts).




13 Pourcentage des étudiants ayant exprimé un accord ou un accord complet avec les opinions, en excluant les « non-réponses ». [retour au texte]




Les étudiants de langue maternelle française furent exclus de ces calculs. L'indice ne s'applique donc pas dans leur cas.


Corrélations entre variables et indice

Indice 8
Contacts français par l'entremise du milieu parental


Construction de l'indice

La réponse positive de la variable 1 reçoit deux points. Les réponses 2, 4, 6 et 7 de la variable 2 reçoivent un point. La variable 1 a donc deux fois plus de poids que la variable 2.

Après l'addition des points, l'indice fut standardisé de 0,0 (pas de contact) à 1,0 (contacts assez nombreux).

Les étudiants de langue maternelle française furent exclus de ces calculs. L'indice ne s'applique donc pas dans leur cas.

Corrélations entre variables et indice

La corrélation entre les deux variables est de 0,1977 (n = 2 798). Puisque nous excluons la variable test des corrélations entre variables et indice, ces dernières reçoivent le même chiffre.







L'attitude des non-francophones
à l'égard du français au Québec :
un phénomène complexe et volatil



Gary CALDWELL



Pour l'observateur étranger, la scène linguistique au Québec ne semble pas excessivement troublée : depuis l'affaire Saint-Léonard en 1968, il n'y a eu ni violence ni même de manifestations agitées. Toutefois, ce visage est très trompeur parce que l'étendue du changement effectif, même si la paix sociale n'a pas été troublée, est effectivement très considérable : depuis une décennie, nous sommes passés d'une situation où les anglophones unilingues pouvaient fonctionner socialement sans aucun ennui à Montréal à une situation où les mêmes anglophones ne pourraient pas envisager un avenir pour eux-mêmes au Québec à moins de se retirer du mainstream de la société québécoise.

Que ce changement quand même radical se soit fait sans désordres sociaux, cela doit être porté au crédit des responsables politiques francophones et non francophones, en plus d'être une manifestation des vertus de nos institutions politiques à inspiration britannique. Il y a là un élément de réponse à la question que l'on se pose, à savoir comment tant de changements ont pu se produire sans plus de heurts (au moins apparents)? Nos institutions publiques sont en mesure d'assurer suffisamment de continuité dans une période de réalignement démocratique du pouvoir pour que les acteurs en scène consentent à continuer de respecter les règles du jeu.

Toutefois, il y a un autre facteur qui contribue à la sérénité trompeuse dans laquelle s'est passé le renversement linguistique qui tient au moins pour le moment; c'est la soupape de l'émigration dans une société ouverte sur l'Amérique. Historiquement, cette fonction de soupape a été importante – la société traditionnelle québécoise n'aurait pas pu durer jusqu'à la Révolution tranquille si elle avait eu à absorber les contradictions propres à une telle société – et elle continue de jouer pour les francophones, et maintenant d'une façon plus particulière pour les nonfrancophones.

Donc, sous la peau d'une paix sociale qui tient, mais qui cache, à l'œil de l'observateur non initié, des changements radicaux se passe une dynamique de changement complexe et, il faut le répéter, bouleversante par sa rapidité pour les non-francophones. L'attitude des non-francophones a évolué vite sous la poussée de cette dynamique et ne peut pas être caractérisée sans référence au contexte temporel à partir duquel on pourrait délimiter des phases dans l'évolution de cette attitude. Ainsi, notre tentative de saisir cette attitude consistera à passer en revue ce que nous voyons comme les étapes de cette dynamique pour ensuite commenter le résultat et la nature du processus que sous-tend cette dynamique.

Avant d'entamer l'étude de ces étapes, nous voulons faire une mise en garde quant aux facteurs responsables de la dynamique. Sans vouloir présumer de la nature des interrelations entre eux ou de leur importance respective, nous voudrions faire état d'au moins cinq facteurs que nous croyons liés à la dynamique responsable des attitudes des non-francophones. Les cinq facteurs qui ont, chacun à leur tour, évolué à travers la décennie 1974 1983 sont :

  1. les législations linguistiques;
  2. la conjoncture politique au Québec,
  3. la situation économique;
  4. la composition ethnique de la population non francophone;
  5. le mode de fonctionnement des institutions francophones et anglophones.

Cela dit, nous entreprenons l'étude des phases d'évolution des attitudes.

***

De 1974 à 1976, c'était le grand réveil pour la population non francophone. Lorsque le projet de loi 22 est apparu en 1974, on n'arrivait pas à comprendre la nécessité d'une telle mesure : le milieu anglophone a été entièrement absent du grand débat démolinguistique qui s'est déroulé à l'intérieur de la société québécoise et qui a eu pour dénouement le « Bill 22 ». Une fois revenus de leur surprise, les anglophones se sont redressés pour ensuite contribuer à la défaite électorale du gouvernement libéral qui a introduit le projet de loi 22; avec le résultat qu'ils se sont trouvé, deux ans plus tard, face à face avec un gouvernement péquiste. Le choc était total. Pour une population (les anglophones au moins) qui se comportait jusque-là comme une entité majoritaire dont le quart seulement était bilingue, c'était un traumatisme.

Vint ensuite la deuxième phase, soit la période allant de 1976 à la fin de 1980 qui fut témoin de l'entrée en vigueur de la loi 101 et du référendum. Cette période entre la victoire du Parti québécois en 1976 et le vote référendaire en 1980 était vue par la population non francophone comme un interrègne d'incertitude. Cependant, la situation économique n'était pas encore aussi difficile qu'elle l'est devenue plus tard; on respectait les règles du jeu politique et la paix sociale prévalait encore. La victoire du NON au référendum et l'acceptation du résultat par le gouvernement ont inspiré une certaine confiance en l'avenir chez les non-francophones. De plus, les architectes de la loi 101 ont eu la sagesse, ou la ruse, d'échelonner sur au moins cinq ans l'application des objectifs de la Loi. La combinaison de l'espoir des non-francophones de voir disparaître la politique des nationalistes, de la souplesse avec laquelle les mesures de la loi 101 ont été introduites, d'une situation économique tolérable et enfin, d'un regain de vigueur dans l'opposition libérale de même que l'effet de soupape de l'émigration a fait en sorte que les éléments les plus modérés des deux côtés ont pu prévaloir. Ces modérés des deux côtés de la barrière linguistique ont pu faire en sorte qu'on croie encore à la bonne volonté de l'un et de l'autre.

Pendant une période de quatre ans (de 1976 à 1980) le milieu non francophone, il faut le reconnaître, s'est ressaisi et s'est renseigné sur la « crise démographique » du Québec francophone. Par suite de cette prise de conscience, on en est venu, chez les porte-parole au moins, à accepter la primauté du français au Québec, à abandonner le libre choix au niveau de l'éducation et à inscrire ses propres enfants à l'école française.

Nous arrivons maintenant à la troisième phase qui date de la victoire électorale du Parti québécois en avril 1981 et qui se poursuit toujours.

Tout le monde, même le gouvernement péquiste, s'attendait à ce que les libéraux gagnent l'élection de 1981; mais cela ne s'est pas produit pour des raisons que nous n'oserons même pas aborder ici. Cette victoire inattendue du Parti québécois a été le déclenchement d'une nouvelle étape dans l'évolution de l'attitude des anglophones. De plus, l'application finale de certaines dispositions de la loi 101 en 1981 et 1982 a constitué une surprise désagréable pour beaucoup, par exemple l'obligation pour les administrations des institutions publiques anglophones (écoles et hôpitaux) de communiquer entre eux en français. Cela, combiné aux effets de la récession qui a commencé à se faire sentir en 1981, a eu pour résultat la recrudescence d'une vague de départs du Québec de familles anglophones entières, quelque chose que l'on n'avait pas vu depuis l'année qui a suivi la victoire du Parti québécois en 1976, de même qu'un durcissement des attitudes qu'on a baptisé « le militantisme anglophone ».

Ce militantisme aurait pu très facilement mener à une rupture de la paix sociale. Que cela ne se soit pas produit est, il faut insister de nouveau, dû largement aux efforts de leaders anglophones modérés. Toutefois, ce militantisme a donné naissance à une volonté de mobilisation politique qui, dans l'immédiat, a eu comme manifestation la création d'Alliance Québec, sorte de front linguistique. L'annonce peu après la naissance d'Alliance Québec d'un projet de restructuration scolaire qui, parmi d'autres changements, visait à faire disparaître les commissions scolaires protestantes a servi la cause de cette mobilisation. À titre d'exemple, à entendre l'organisatrice gaspésienne de la résistance anglophone à la restructuration scolaire à l'œuvre, on aurait cru qu'un nouveau Thomas Payne appelait à la prise d'armes devant la venue de l'ennemi.

La nomination de Gérald Godin comme ministre responsable de la loi 101 et des « communautés culturelles » a permis un bref interlude pendant lequel les leaders modérés ont continué à vouloir une accommodation avec le gouvernement et à y croire. Mais la confiance réciproque nécessaire au fonctionnement d'une telle accommodation s'est vite dissipée et nous nous trouvons maintenant dans une impasse.

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Attardons-nous maintenant à la nature de la dynamique qui a abouti à cette impasse. Cette dynamique s'est faite à deux et a subi le contrecoup des influences des deux camps linguistiques en jeu (francophones et non-francophones). Ce qui a caractérisé le plus nettement le milieu non francophone, c'est, en particulier dans le milieu anglophone, le fait d'être toujours en position de réaction sans stratégie culturelle à long terme. En vertu d'un calcul politique, on a décidé de se mobiliser en fonction des objectifs immédiats, retrait du projet de loi 22, victoire du NON au référendum, victoire des libéraux en 1981 et à la suite de la victoire péquiste, modification de la loi 101. La base du calcul essentiellement politique est d'actualiser un actif politique pendant qu'il en est encore temps, parce qu'on craint l'érosion de notre base démographique et, par conséquent, politique. Cela ne s'est pas fait (au moins avant les années quatre-vingt) en parallèle et en symbiose avec une activité de création culturelle qui aurait pu donner lieu à une stratégie culturelle à plus long terme qui, elle, déboucherait éventuellement sur des initiatives constructives plutôt que sur une position de réaction pure et simple. En effet, il aurait fallu, au moins pour le milieu anglophone, l'équivalent, en termes de stratégie culturelle, de la loi 101. Cette législation est une politique culturelle née d'une gestation longue et laborieuse à l'intérieur d'une société qui voyait son existence comme devenue problématique. Le Québec anglophone y est rendu, lui aussi, et le débat commence et donnerait lieu sûrement à des stratégies culturelles qui ont manqué jusqu'à maintenant. Entre temps, on ne peut que s'enfermer dans une attitude de réaction défensive.

Du côté francophone, les choses ont perduré aussi : à travers les années soixante et soixante-dix, un projet collectif qui a connu son rayonnement dans une société en expansion politique, économique et démographique a abouti à une définition tenant compte de ceux qui feraient partie du collectif en question. Cette volonté d'ouverture a trouvé une formulation explicite dans le manifeste « Autant de façons d'être québécois » qui a vu le jour pendant la campagne électorale de 1981.

Mais c'était peut-être trop tard. On est venu relever le défi au moment où les conditions matérielles qui ont permis une telle ouverture n'existaient plus. Une société qui, par son destin historique, est irrévocablement conservatrice – en mettant de côté le devoir de conserver une culture distincte face à l'Amérique il ne resterait plus de raison d'être pour poursuivre comme société distincte – ne pourrait pas agir autrement que de se replier sur elle-même. Ce qui fait que l'engagement très symbolique du programme « Autant de façons d'être québécois », qui visait à augmenter la proportion des non-francophones dans la Fonction publique du 2,5 % qu'elle était en 1981 à 9 % en 1985, va en toute probabilité se solder par un recul de la proportion sous le niveau de 1981.

En période de recul économique et constitutionnel, et de stagnation démographique, le Québec est atteint d'une morosité qui ne laisse place à d'autres programmes qu'à un corporatisme généralisé : chaque groupe d'intérêt s'en remet à des institutions qu'il espère être en mesure de le protéger. Mais ces institutions (organisme public ou para-public, corporation professionnelle, régie d'état, syndicat, etc.), elles-mêmes gouvernées par le même réflexe d'autoprotection ne faisant agir que dans l'intérêt de la survie de l'institution et de ceux qui y travaillent, ne sont pas capables de faire fléchir cette tendance corporatiste qui mène à un état de repli sur soi.

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Comment sortir de l'impasse dans les relations francophones/non francophones à laquelle cette dynamique nous a menés? Est-ce qu'il faut espérer un geste de confiance envers la population non francophone de l'État québécois, comme celui que Reed Scowen avait préconisé quand il a fait remarquer que par un acte de volonté politique on pourrait accroître la proportion de non-francophones aux conseils d'administration et conseils consultatifs des organismes du secteur public1? Je pense qu'il serait illusoire de compter sur une telle volonté publique dans le contexte actuel. Du côté non francophone, il est également trop tard pour compter sur une compréhension accrue du fait français au Québec. Insécurisé plus que le milieu francophone, le milieu non francophone n'est plus dans un état d'esprit favorable pour entreprendre une telle démarche.

Sans savoir comment nous allons sortir de l'impasse, deux préalables me semblent essentiels : premièrement que le milieu non francophone abandonne son attitude réactionnelle et décide de prendre son avenir en main; pour ce faire, il doit passer outre à l'encadrement étatiste moribond; et deuxièmement, que le milieu francophone accouche d'un nouveau projet social mobilisateur.




1 « Les Québécois anglophones dans les organismes gouvernementaux », Le Devoir, le mardi 27 novembre 1979. [retour au texte]




Le point de vue d'Alliance Québec



Graham WEEKS



Toute la question de l'attitude des francophones envers la langue française a tendance à créer des images assez négatives. Il y a toujours des non-francophones qui disent : « Why are they shoving French down my throat? » et il y a encore des francophones qui se demandent : « Comment se fait-il que les Anglais boudent notre langue? »

Ce sont les soi-disant « illégaux » et les enfants qui ont été admis à l'école anglaise, grâce au jugement Deschênes, qui font les manchettes. Et pourtant, ces deux groupes d'enfants comptent pour un total de 1 800 tout au plus. Tandis que le nombre d'enfants admissibles aux écoles anglaises, mais inscrits volontairement à l'école française, est évalué pour cette année à environ 15 000, officieusement. (Notons que le dernier chiffre officiel de 12 000 se rapporte à l'année scolaire 1980-1981.)1

Selon statistique Canada, 18 500 autres élèves québécois sont inscrits à des programmes d'immersion française2. Ils font partie d'un total de 60 000 jeunes inscrits à des programmes semblables à travers le Canada.

Certaines commissions scolaires anglophones à Toronto et en Alberta commencent à se poser les mêmes questions que se posent depuis un bout de temps certaines commissions scolaires protestantes au Québec : « Sommes-nous en train de devenir une commission scolaire plus francophone qu'anglophone? Quelles en seront les conséquences? » Les commissions scolaires mettent sur pied ces programmes, poussés par des parents faisant partie souvent du regroupement Canadian parents for French.

Quelle que soit la motivation des parents qui inscrivent leurs enfants à ces cours d'immersion, il est évident que la marginalisation de l'apprentissage du français langue seconde au Canada anglais est une affaire du passé.

Et voilà qu'Alliance Québec s'en mêle. Nous, à Alliance Québec, sommes peut-être mieux connus pour les pressions que nous exerçons sur les gouvernements provincial et fédéral. Mais ce lobbying ne reflète que la moitié de la raison pour laquelle nous avons organisé les communautés anglaises depuis la Côte-Nord jusqu'à l'Outaouais. Nous avons aussi la tâche, moins spectaculaire, mais aussi importante, d'animer notre propre communauté.




1 Chronique de Nick auf der Maur, dans The Gazette, le 22 septembre 1982, page A-3. [retour au texte]

2 Statistique Canada, rapport annuel du Commissaire aux langues officielles pour 1981. Ottawa, mars 1982. page 205. [retour au texte]




Prenons d'abord le fait que la langue du travail au Québec soit le français. Nous avons sollicité les services des conseillers de SECOR afin de mesurer l'impact de la francisation, processus vieux d'au moins vingt ans au Québec, sur les occasions d'emploi pour les non-francophones dans le secteur privé. Cette étude a confirmé la nécessité de la connaissance du français pour s'intégrer au marché du travail québécois, sauf dans certains domaines de haute technologie.

Nous transmettons ce message à notre communauté, et ce sont surtout nos jeunes qui le captent et qui veulent assurer un bilinguisme généralisé parmi les Québécois non francophones. Notre groupe de travail des jeunes est en train de se familiariser avec les différentes stratégies d'acquisition d'une langue seconde. Dans le but de faire du lobbying auprès des institutions anglophones dont l'enseignement du français, malheureusement, laisse encore à désirer. Ces jeunes aideront Alliance Québec à poursuivre le travail de son prédécesseur, le Conseil des minorités du Québec. Le Conseil a publié en cinq langues le Guide du consommateur de cours de français au Québec. Il a aussi tenu des conférences sur l'amélioration de l'enseignement du français dans l'Estrie et en Gaspésie.

Dans ce contexte, il est un peu bizarre de constater que le gouvernement qui a légiféré sur la francisation a refusé l'accès en classe d'accueil à tous ceux qui sont admissibles à l'école anglaise, a réduit de 20 % le temps obligatoire pour l'enseignement du français langue seconde au secondaire anglais, et de moitié au moins le nombre de cours de français offerts aux adultes. Le gouvernement, de même que ses prédécesseurs, a très peu fait aussi pour ouvrir les portes des principales institutions francophones aux non-francophones : si, par exemple, au moins 15 % de l'équipe médicale de l'hôpital Royal Victoria sont francophones, comment se fait-il que l'équipe de l'hôpital Notre-Dame soit à 99 % francophone?

On a légiféré sur la francisation du Québec. C'est peut-être le temps de rentabiliser le français au Québec. Par exemple, lorsque j'enseignais à Beaconsfield, j'ai appris que beaucoup de gens y étaient venus d'autres parties du continent sur recommandation de collègues ayant déjà demeuré à Beaconsfield, où se trouvaient, selon eux, les meilleures écoles de la région métropolitaine. Pourquoi ne pas vendre l'école française de la même façon : « Venez travailler au Québec et envoyez votre enfant à l'école française. Il y perdra peut-être un an, mais il y gagnera une deuxième langue. » Nous avons au moins 12 000 jeunes dont les parents ont déjà fait ce pari. Les parents de 60 000 autres jeunes ont misé sur l'immersion à travers le Canada. Constituent-ils la partie la plus visible d'un « marché » à percer?

En tant qu'Anglo-Québécois bilingue, je suis confiant que le « produit » se vendra bien. Cette confiance est-elle partagée par la majorité française et par le gouvernement du Québec?




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