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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 20

Langue et nationalisme



Conférenciers : Jean-Marcel PAQUETTE, professeur, Université Laval
Gilles MARCOTTE, professeur, Université de Montréal
Marc ANGENOT, professeur, Université McGill
Guy BERTRAND, avocat, Québec
André BELLEAU, professeur, Université du Québec à Montréal



Trois questions étaient posées aux participants de cet atelier : Dans quelle mesure le nationalisme québécois a-t-il contribué à la sauvegarde de la langue? En la sauvegardant, jusqu'à quel point le nationalisme a-t-il influencé la langue dans son vocabulaire et dans son esprit? Pour que soit assuré l'avenir de la langue des Québécois au sein de la société nord-américaine, dans quel sens le nationalisme québécois devra-t-il évoluer?

Les textes des panélistes répondent à ces questions. La synthèse des discussions a été préparée par Francine Gagné, agente de recherche au Conseil de la langue française. Laurent Laplante, journaliste, animait l'atelier.







Réflexions sur Babel



Jean-Marcel PAQUETTE



Avant d'amorcer quelques réponses aux questions suggérées par le thème de cet atelier – ou plutôt : au cours même du processus qui consistait à y répondre, il est apparu que toute tentative de résoudre la problématique du rapport entre langue et nationalisme, plus spécifiquement en ce qui concerne le Québec, pouvait à la limite sembler incomplète, insatisfaisante ou risquait à tout le moins de sombrer dans l'anecdotique et l'événementiel – à moins que n'interviennent du même coup quelques propositions, quelques hypothèses de l'ordre d'une réflexion anthropologique fondamentale. Aussi, me permettra-t-on d'ouvrir la problématique par quelques portes latérales et de placer d'emblée le débat auquel on nous convie sur le plan d'une réflexion générale, quasi théorique, sans toutefois déplacer la cible, qui est l'objet même de cette immense rencontre.

D'abord, puisqu'il convient d'être bref, une première question : quelle peut être la fonction fondamentalement anthropologique de la si grande diversité des langues dans le projet plus vaste de l'histoire humaine tel qu'il nous apparaît, à la fine pointe de cette histoire? Poser cette question et dans ces termes-là, c'est reconnaître à l'avance, ainsi que l'enseigne l'argumentation la plus récente de l'anthropologie culturelle, que la culture, dans ce projet démesuré, est l'invention spécifiquement humaine par laquelle l'humanité cherche à parfaire et à prolonger le projet plus général de son état biologique. Autrement dit, l'espèce tout entière préserve dans la création proprement culturelle son état de nature. Et la langue, dans cette sorte de prothèse que constitue l'ensemble de la création culturelle, fonctionne comme l'instrument premier, primordial, à l'aide duquel se façonnent tous les autres produits de l'invention humaine. Tout comme la diversité est la condition première de la réalisation de la survie biologique de l'espèce, ainsi la multiplicité des langues apparaît comme l'état radical à partir duquel s'opère la diversité des inventions où se réalise cette même survie.

La diversité des langues dès lors (et c'est la réponse formelle à notre question) a pour fonction, dans le projet général de l'espèce, de multiplier et de délimiter des regroupements humains, devenus ainsi temporairement irréductibles les uns aux autres, au sein desquels se diversifient à leur tour les inventions culturelles proprement dites dont toute l'espèce a besoin pour survivre. Par inventions culturelles, entendons ici ce qu'entendent les anthropologues eux-mêmes : c'est-à-dire les institutions de toute nature qui font que l'homme est un être spécifiquement social, la société réelle résultant de l'ensemble de ses institutions – juridiques, politiques, ludiques, artistiques, d'échange, etc. Les cultures sont diverses parce que les langues le sont. Et les langues le sont parce que c'est à travers la multiplicité du virtuel que le projet humain explore le plus assidûment les voies nécessaires à sa perpétuation.

« Le Canada, deux solitudes », va-t-on répétant comme s'il s'agissait d'une anomalie. En fait, l'humanité est composée de mille, dix mille, cent mille solitudes dans un projet plus global dont nous ne percevons pas encore tout à fait les fins. Mais ne pas percevoir les fins ne doit nullement nous empêcher de discerner une direction, c'est-à-dire un sens. Tout ce qui vit veut vivre – c'est le principe même sur lequel se fonde l'existence d'une telle chose que l'on appelle la vie. Défendre le droit à la différence linguistique, c'est défendre le projet créateur même sur lequel repose en dernier ressort l'humanité de l'homme. C'est dans ce sens qu'une langue, que toute langue peut être conçue comme une totalité – la langue est le lieu même qui définit et délimite un groupe humain en tant que laboratoire d'expérimentations culturelles utiles à toute l'espèce. Lorsque l'on affirme comme un reproche que nous n'avons que notre langue pour nous distinguer du reste du continent, on nous reproche en réalité d'avoir tout ce qu'il importe d'avoir pour former un de ces lieux humains, partie de l'espèce et expérimentateur (pour lui-même et pour l'espèce) d'innovations qui sont ses raisons d'être profondes. La frontière n'est pas ce qui ferme – elle est cette membrane par laquelle s'effectue l'échange nécessaire avec d'autres lieux d'expérimentation. L'on comprendra, dans cette perspective, que tous les grands courants « nationalistes » de l'histoire aient été des nationalismes linguistiques. C'est, qu'en réalité, ce que ces mouvements visent à sauvegarder ou à propager (selon qu'il s'agit de nationalisme de défense ou de nationalisme de conquête), c'est la condition même d'expérimentation et de réalisation de cette diversité des cultures et des institutions sociales qui en forment la figure jamais achevée.

Ce que symbolise le choc des langues, c'est en réalité le choc des institutions culturelles de communautés en conflit d'intérêts. Ce qui apparaît à travers le choc de l'anglais et du français dans ce pays, c'est la lutte pour la dominance économique, pour l'imposition d'institutions juridiques, pour le pouvoir que confère l'institution politique, etc. Constatez que ce n'est pas peu.

Si donc notre spécificité linguistique n'a pas pour dynamique de donner lieu à l'innovation culturelle dans le sens le plus large, elle n'a plus de fonction et mérite de disparaître au profit d'autres groupements humains dont on adoptera alors les institutions, et la langue. Alors, mais alors seulement, nous fermerons boutique – je meurs comptant – I die cash! Notre histoire assez récente, saupoudrée d'un peu de bêtise humaine comme il se doit, a fait que nous voici à cette heure devant un carrefour de notre survie, le dernier peut-être, celui en tout cas où il nous est devenu impérieux de répondre enfin à l'ultime question : avons-nous encore le goût de l'innovation culturelle? Il n'est pas trop tard, il n'est jamais trop tard en histoire humaine. Tout peut encore être redressé. Une sorte d'espoir têtu en forme de conviction nous empêche de donner dans le pessimisme, le masochisme, le misérabilisme, le créditisme intellectuel, bref dans la bouffonnerie des métaphores rigolotes qui souvent nous tiennent lieu de pensée rigoureuse et d'analyse véritablement critique. Il nous suffirait de prendre le chemin inverse de celui que l'on nous a tracé depuis vingt ans en matière d'éducation. C'est par l'éducation, en effet, ou plutôt par sa réforme ratée, que nous avons désappris ce que nous pouvions devenir. C'est en conséquence par l'éducation que nous pouvons le réapprendre. Il ne s'agit plus de nous contenter de « penser l'Amérique en français », comme on disait – projet de singes s'il en fut jamais. Mais de penser et de réaliser une autre Amérique, enfin à notre mesure.

Ces brèves réflexions sur Babel nous enseignent somme toute, pour être plus précis, que toute politique de nature linguistique doit être assortie d'une politique culturelle en corollaire et adéquate. Considéré dans cette perspective, vous le comprendrez bien, Babel ne saurait être un mythe néfaste...






Nationalisme et sauvegarde de la langue



Gilles MARCOTTE



Les questions qu'on nous pose, au sujet du nationalisme et de la langue, paraissent simples. Mais elles ne paraissent telles qu'au prix d'une extension de sens, peut-être illégitime, accordée aux deux termes. Si l'on estime en effet que le nationalisme recouvre toute forme d'attachement à la nation ou au groupe ethnique, et que d'autre part la langue constitue l'élément de définition essentiel et presque unique de ce groupe, il devient alors très facile de répondre par l'affirmative à la première et à la dernière question : oui, bien sûr, le nationalisme québécois a contribué puissamment à la sauvegarde de la langue, et il serait même impensable qu'il en fût autrement; d'autre part, pour que soit assuré l'avenir de la langue française au Québec, le nationalisme doit continuer de jouer à son égard le rôle de Grand Protecteur. Quant à la deuxième question, j'avoue que j'ai quelques difficultés à en saisir la portée; je l'abandonne donc à des esprits plus subtils que le mien.

Revenons à la première, qui touche la sauvegarde de la langue. Le mot sauvegarde me gêne un peu; c'est le nom d'une compagnie d'assurances, comme on sait, et il rend un son résolument conservateur. Mais il faut reconnaître qu'il s'accorde fort bien avec le nationalisme traditionnel – dont le conservatisme, que je sache, n'a pas été souvent mis en doute –, et que d'autre part il convient généralement aux actions qu'on entreprend dans le domaine linguistique : s'occuper de la langue, c'est – en France aussi bien qu'au Québec – la sauvegarder, la préserver de la contamination, lui conserver une sorte de pureté native. Il est très rare qu'on entende un discours novateur, progressiste, à propos des questions de langue. Surtout quand la langue dont on parle se conçoit elle-même comme menacée, minoritaire, en état de légitime défense.

Il était de bon ton, autrefois, de pousser de temps à autre son petit couplet sur la grandeur, les beautés de la langue française et son rôle providentiel en Amérique. Cela ne se fait plus. Le thème le plus courant des discours sur la langue, depuis un demi-siècle environ, et qui atteint une sorte de paroxysme entre 1955 et 1965, est le constat de décadence, l'annonce de l'imminente catastrophe finale. C'est durant cette période que paraissent Les Insolences du Frère Untel. Avant lui, dans Le Devoir, André Laurendeau avait pour la première fois utilisé le mot « joual » au sens qu'il a encore aujourd'hui, d'une langue tout à fait désorganisée. « On nous permettra, écrivait-il en 1959, de nous effrayer de l'effondrement que subit la langue parlée au Canada français. Certains individus progressent, mais la moyenne ne cesse de baisser. La plupart des enfants récupèrent, à un certain âge, à peu près la langue qu'on leur parle en famille : souvent, cela ne fait pas grand-chose à récupérer. On en arrive à un idiome auprès duquel celui des cinéfeuilletons a des grâces. » Citons un autre texte qui broie du noir, avec plus de force encore. Il est d'André Langevin, et date de 1964 : « L'aliénation de notre langue, écrit-il, est peut-être notre réalité la plus tragique, non seulement parce qu'elle fait de nous des êtres diminués, prisonniers d'un silence que les jurons les plus brutaux rompent à peine, à la manière des grognements d'un sourd-muet, mais encore parce qu'elle entraîne un réflexe d'hostilité qui rend suspecte toute communication difficilement amorcée et nous porte à fuir. Certaines utilisations du mot de Cambronne, adapté à notre parlure, comme argument final à toute discussion qui se prolonge un peu, est l'illustration la plus constante et la plus lyrique de ce phénomène. »

On pourrait multiplier les textes de ce genre, qui tous ou presque, disent que ça va mal, que ça va de mal en pis, que la fin est proche. Des avertissements semblables, on en avait lu auparavant, sous la plume des Jules Fournier, des Victor Barbeau, des Albert Pelletier, mais le ton est nouveau – beaucoup plus virulent, beaucoup plus angoissé. Est-il donc bien vrai qu'aux alentours de 1960, la langue parlée au Québec soit détériorée à ce point? On peut, me semble-t-il, en douter raisonnablement. En fait, on peut même décider de lire dans ces textes le contraire de ce qu'ils affirment expressément. Comme une révolution sociale ne peut se produire dans un pays que lorsque les défavorisés ont déjà fait certains progrès, sont déjà sortis de la misère la plus abjecte et sont en mesure d'en apercevoir les causes, ainsi, dans le domaine de la langue, le constat de carence et l'exigence de redressement formulés par André Laurendeau, le Frère Untel et André Langevin impliqueraient une évolution déjà commencée, une prise de conscience aiguë des enjeux linguistiques.

C'est que nous venions de loin. De la langue molle, informe, « approximative » dit Gérard Bergeron, parlée par celui qui avait été notre « cheuf » pendant tant d'années, Maurice Duplessis. De la vieille Presse – le journal francophone le plus lu –, où presque tous les titres étaient écrits au passif, à l'américaine, et les articles souvent écrits dans un petit-nègre ahurissant. Nous venions, encore, de l'énorme silence des non-instruits, des petites gens à qui l'on avait fait tellement honte de leur langage qu'ils n'osaient pas l'employer devant plus de trois personnes à la fois. Je ne fais que des observations éparses, parce que l'évolution linguistique du Québec n'a jamais été étudiée systématiquement, avec un minimum d'objectivité, mais je m'en remets à l'impression très forte, ressentie à cette époque, d'un nouvel usage de la langue, d'une nouvelle confiance faite à la langue, qui l'emportait sur les constats de carence proposés par le Frère Untel et André Laurendeau. Il y avait deux choses à lire dans Les Insolences du Frère Untel : ce qu'il disait de l'état de la langue chez les jeunes, et qui était en effet désolant; mais aussi – et peut-être surtout – la façon dont il le disait, et qui témoignait de la conquête de libertés nouvelles dans le langage.

Mais le nationalisme, dans cette histoire? Je ne crois pas qu'il ait compté pour beaucoup dans l'évolution de la situation linguistique. Parmi les causes probables qu'on peut assigner au phénomène, je désignerais d'abord les progrès de l'instruction qui, même avant la grande réforme du rapport Parent, atteignent de plus en plus de jeunes Québécois et les conduisent plus loin. On sait ce que produit, dans un premier temps, une telle poussée de scolarisation : l'impression – qui est peut-être réalité, mais dans une certaine mesure seulement – que la qualité est sacrifiée au nombre. Ce qui explique les désolations d'un André Laurendeau, mais ne les justifie pas, car cette impression est presque infailliblement trompeuse : on imagine difficilement que l'accession d'un plus grand nombre de jeunes à l'instruction n'améliore pas de façon générale l'usage de la langue. Autre facteur à signaler, la télévision, dont on n'a pas encore mesuré l'impact énorme – l'impact linguistique en particulier – qu'elle a eu sur le Québec durant ses quinze premières années d'existence. Le nationalisme, qui ne fait pas grand bruit durant la décennie 1950-1960, arrivera un peu plus tard, dans les bagages de la Révolution tranquille. Il ne s'intéresse pas à la vie même de la langue, à ce qui la fait bouger, évoluer. Nous l'avons dit au début de cette communication, le nationalisme – soyons prudents, disons : l'ancien – est tout naturellement conservateur en matière linguistique, il souhaite le maintien de quelque norme plus ou moins ancienne, plus ou moins mythique, il vise la sauvegarde. Cette norme, nous l'avons vue apparaître chez André Laurendeau et André Langevin, qui tous deux font état d'une détérioration de la qualité linguistique. Je veux bien, encore une fois, qu'il y ait une part de vérité dans leur affirmation; mais je note également qu'une telle image de déchéance, à partir d'un état ancien qui est toujours plus pur, plus authentique, correspond trop bien à certaines visions mythiques de notre histoire pour n'être pas un peu troublante. L'intervention du nationalisme, toutefois, n'est jamais aussi importante, aussi significative, que lorsqu'il fait entrer la question linguistique dans le domaine politique – ou vice versa. Quand, par exemple, André Langevin écrit : « Rien, si ce n'est une solution politique, n'arrêtera l'effritement culturel qui est en train de faire de la masse des Canadiens français des prolétaires de l'esprit. » La langue, dans cette perspective, n'est pas seulement un élément – voire un élément particulièrement important – de la personnalité culturelle d'un peuple; elle représente la totalité de sa culture, de ce qui le fait lui-même, de ce qui le fait différent des autres. Elle n'a aucune autonomie; elle est un bien national, le plus précieux des biens nationaux. C'est pourquoi l'État, l'État-nation, devra légiférer à son propos; pour la sauvegarder, pour l'empêcher de varier exagérément, de faire des emprunts à l'étranger, de perdre sa pureté originelle.

Cette perspective globalisante, qui est l'effet normal du nationalisme linguistique, est celle qui domine actuellement le discours culturel québécois. Je ne crois pas qu'elle suffise à assurer « l'avenir de la langue des Québécois au sein de la société nord-américaine », pour reprendre les termes de la troisième question. Car le nationalisme conserve, je n'en doute pas; mais entre la conservation et la vie, entre la conservation et le développement, il y a quelques distances.






Langue nationale et promotion
du mouvement nationaliste



Marc ANGENOT



C'est l'art des organisateurs de colloques de susciter le débat par des formulations de thèmes délibérément équivoques, dont le modèle classique est justement la formule : x et y, – par exemple : Nationalisme et langue. La manière dont les participants interprètent la conjonction « et » offre d'emblée un aperçu de leur position et leur idéologie.

Pour ma part, je ne me demanderai pas à quoi peut servir le mouvement nationaliste pour la promotion de la langue nationale ni selon quelles stratégies il peut opérer. Je ne me demanderai pas non plus en quoi la promotion de la langue nationale peut favoriser l'accomplissement des autres buts d'un mouvement nationaliste. Je choisirai une perspective différente, mais que je crois tout aussi légitime : en quoi la langue nationale et l'idéologie du combat sur le « front » linguistique servent à la promotion du mouvement nationaliste? C'est-à-dire : quels sont les caractères et les fonctions singulières des revendications linguistiques dans l'ensemble des revendications nationales et quel est le rôle de l'action sur le terrain linguistique dans l'ensemble de l'action nationaliste?

Pour ce faire, je ne me référerai pas d'abord au cas du nationalisme québécois, mais j'utiliserai des données empruntées à plusieurs autres mouvements nationalistes qui se sont développés au cours du XXe siècle dans des pays occidentaux industrialisés. Je propose donc de tirer des hypothèses d'une comparaison entre ces mouvements sans pour autant prétendre que le comparatisme historique puisse servir à formuler des lois d'évolution (comme l'aurait pensé l'historiographie du XIXe siècle), ni à « prophétiser » des probabilités positives. Je crois cependant que la comparaison historique peut mettre en lumière des improbabilités, et des discordances, et notamment des discordances entre les doctrines nationalistes et les événements ou résultats concrets. Ceci, dans la meure où ces doctrines cachent partiellement aux agents historiques la nature des événements où ils opèrent et des intérêts sociaux qu'ils promeuvent. Il n'est pas besoin de rappeler longuement que les doctrines nationalistes et leurs ingrédients thématiques se ressemblent dans une large mesure, alors même que les mouvements nationalistes et leurs résultats politiques concrets varient largement dans chacun de leurs contextes particuliers.

Alors que les analogies entre mouvements de type « socialiste » sont évidemment surdéterminées par le fait qu'ils se réfèrent à des traditions doctrinaires et stratégiques internationales, les doctrines nationalistes, malgré l'apparence de leur filiation sui generis, retrouvent à chaque coup – avec des variations d'importance, –, les mêmes thèmes, les mêmes argumentations, les mêmes axiomes stratégiques, et souvent les mêmes moyens stylistiques et rhétoriques. Comme le propre des idéologies nationalistes est d'affirmer une spécificité, non seulement par rapport à une domination « étrangère » et à des cultures voisines, mais une spécificité en quelque sorte posée en principe, elles sont normalement peu sympathiques à l'idée de chercher des analogies, ou des scénarios comparables dans le devenir d'autres mouvements nationaux. Sans doute – si l'on songe au Québec, –, le fait qu'il abrite le seul mouvement national « territorial » en Amérique du Nord suffit à inciter l'historien à ne pas chercher des analogies trop rigides. Mais il lui est permis, au moyen d'analogies, de montrer comment il faut distinguer la carte et le terrain, c'est-à-dire les doctrines et les actions ou les effets concrets; de montrer aussi, négativement, des contraintes, des incompatibilités que les idéologies nationales ont pour ordinaire de dissimuler.

***

Je choisirai mes exemples dans les histoires de quatre nationalismes encore actifs aujourd'hui : d'abord le flamand et l'irlandais – et, de façon accessoire, le croate et le basque. Dans ces quatre cas, une place très visible a été accordée à la promotion institutionnelle de la langue nationale et à la lutte contre la langue étrangère dominante – à savoir le français en Flandre, l'anglais en Irlande, l'allemand, le hongrois, l'italien et finalement le serbo-croate (senti comme création de la prédominance serbe) en Croatie, et le castillan au Pays Basque espagnol. Cette simple énumération suffit à montrer que l'analogie à construire ne passe certes pas par l'identité des résultats acquis, même s'il est vrai, dans les quatre cas, que la langue « vernaculaire » a été promue comme langue nationale officielle au cours de ce siècle, en coexistence variable avec l'« ancienne » langue dominante.

Quant aux modes d'action dans les quatre cas, ils ont aussi varié, du combat essentiellement contenu sur le terrain des pressions politiques en Flandre jusqu'à la guerre ouverte (suivie de guerre civile) en Irlande où Marx notait déjà qu'« en aucun pays, la domination étrangère n'(avait) pris cette forme directe de l'expropriation de l'indigène ». Enfin, en Flandre et en Croatie, le mouvement nationaliste a éclaté, au point qu'une de ses fractions a choisi la collusion avec des armées occupantes allemandes dès 1916 en Flandres, et nazie en Croatie en 1941. J'ajouterai que dans les quatre cas (et dans les cinq si on songe au Québec), il s'agit de nations catholiques-romaines, en lutte dans trois cas contre un groupe ethnique dominant d'une autre confession.

Si l'on restreint l'intérêt à l'aspect linguistique, on constate une situation de départ largement semblable : la langue nationale est perçue, tant par le groupe dominant que par les nationaux eux-mêmes comme une marque d'infériorité, voire d'infamie. Dans la communauté nationale même apparaît une classe d'assimilés, qui a cessé d'utiliser, publiquement du moins, la langue nationale (en Croatie plutôt au profit de l'allemand), classe qui sera clouée au pilori de l'idéologie nationaliste comme sacrifiant la mémoire ancestrale au profit de la réussite individuelle. Apparaît alors, dans un premier temps, un groupe de l'intelligentsia qui prêche un retour à la langue du peuple comme préalable à tout changement des habitudes collectives. Il est sensible au fait qu'une nation qui veut s'approprier les « conditions de production » d'une autre nation, « non contente de la conquérir » s'efforce d'ordinaire de « détruire les moyens de défense de ces conditions qui sont d'ordre matériel et spirituel ». (thèses du marxiste B. Boroklov, exposées dans A. Yaari, Le Défi national P. : Anthropos, 1978, pp. 173 et suiv.)

Cette analyse élémentaire « éclaire les liens entre infrastructure matérielle et superstructure spirituelle », laquelle est censée recéler les moyens de défense de la première, mais elle tend également à surestimer de façon exclusive la lutte linguistique et culturelle et d'en reprojeter la structure sur le terrain économique. La conséquence première de cette prise de conscience de la langue et du mépris qui l'entoure est d'inviter les intellectuels « nationaux » à « aller au peuple », à entrer en contact avec les populations paysannes (plutôt qu'urbaines), qui ont toujours mieux conservé la langue vernaculaire c'est-à-dire, dans un paradoxe essentiel, qui lui ont été d'autant plus « fidèles » qu'elles apparaissent à la bourgeoisie cultivée comme plus archaïques et plus incultes. Aussi, le mouvement national formule-t-il nécessairement une valorisation romantique de la culture populaire. Ceci explique partiellement qu'en Flandre, en Irlande, au Pays Basque et partiellement en Croatie, l'intellectuel national est, à l'origine, incarné dans le curé de campagne en contact direct avec ses ouailles « patoisantes » et méfiant à l'égard des élites urbaines, modernistes et agnostiques.

L'opposition campagne/grande ville est ainsi conçue comme l'opposition de l'authenticité à la trahison et un certain populisme clérical et antimoderniste va colorer durablement le nationalisme; dans tous les cas, il va devenir une pomme de discorde lorsqu’apparaît un nationalisme laïque qui s'efforce de retrouver les traditions du peuple sans valoriser pour autant ses attachements religieux.

À côté de la religion et de la langue, on s'efforcera de trouver et de faire revivre d'autres aspects culturels tenus pour nationaux : des fêtes, des jeux, ou des sports. Ainsi, la promotion du hurling en Eire ou de la pelote basque en Euskadi sont un élément, nullement « folklorique », de l'action nationale. Cependant si ces activités collectives apparaissent très riches, certaines d'entre elles ont un caractère archaïque qui ne fait pas l'unanimité. Au contraire, la langue a ceci d'essentiel dans l'idéologie, qu'elle est conçue à la fois comme le témoin de tout un passé en même temps qu'elle est un instrument par définition toujours actualisé. On notera cependant que la revalorisation d'objets, de meubles et d'artisanat ruraux devient régulièrement un signal conventionnel d'appartenance, de la part des petites bourgeoisies urbaines.

Enfin, toujours dans une première étape, on voit s'imposer par un consensus rapide une série de symboles, drapeaux, armoiries et surtout un (ou plusieurs) chants nationaux qui affirment la spécificité du peuple tant par leurs paroles que par la langue même dans laquelle ils sont chantés. Dès les années 1840, la Flandre « flamingante » se choisit le poème de H. van Peene De Vlaamse Leeuw (Le lion des Flandres) comme son hymne national; à la même époque, on voit apparaître le Lijepa naa (Notre belle patrie) d'Autun Mahanovi en Croatie. (À cet égard, pour l'historien des mentalités, l'absence d'un ou plusieurs hymnes « nationaux » au Québec devrait constituer, je crois, une véritable énigme).

I. Puisqu'on s'est donné pour mandat de formuler ici des évidences, on notera que le choix de la bataille pour la reconquête linguistique donne aux prêtres, instituteurs et érudits qui la promeuvent un mandat clair et une légitimité de prestige qu'ils s'efforceront de préserver. En général, on voit apparaître un ou plusieurs « poètes nationaux » (au milieu ou à la fin du XIXe siècle) et ces bardes du peuple jouissent d'un prestige émotionnel énorme (on voit aussi paraître des grammairiens amateurs. On songe à la monumentale Grammaire irlandaise du P. O'Growney et aux nombreux curés-linguistes des Pays Basques français et espagnols. En Croatie, se joignent à eux des philologues professionnels tels Daniči et Mareti). Toute cette étape est marquée par le thème constant de la trahison des élites qui explique le tour populiste ou para socialiste des idéologies nationales. Ainsi, en Flandre, les seuls écrivains de réputation internationale, jusque tard dans le XXe siècle, ont écrit en français : ce sont notamment M. Maeterlinck (prix Nobel de littérature), Émile Verhaeren et même Charles De Coster, auteur cependant de la grande épopée flamande (mais écrite en français, on l'oublie souvent) La Légende de Thyl Uylenspiegel. Au contraire, les chantres flamingants sont un curé de village poète, Guido Gezelle, et un romancier populaire, Henri Conscience. Cette remarque vaut encore plus pour l'Irlande de Sean O'Casey, de W.B. Yeats et de James Joyce, mais seulement exceptionnellement en Croatie, avec Tommaseo qui passe à l'italien.

Ainsi –, première thèse –, la politique de la langue sert à légitimer le rôle « naturel » de doctrinaires et de leaders que se donnent les intellectuels nationalistes. Le nationalisme est à cet égard par essence un plaidoyer pro domo.

II. Autre remarque qui n'est pas faite ordinairement, celle-ci : la polémique linguistique revient souvent, pour les premiers nationalistes, à se placer sur le terrain argumentatif préféré des préjugés du groupe dominant. C'est d'abord le groupe dominant qui oppose la médiocrité ou la pauvreté de la langue aux prétentions des nationalistes. C'est ce qu'on voit au Québec jusque dans les années soixante : dire qu'on ne pouvait faire du français une langue industrielle et commerciale en Amérique, voulait dire qu'on ne voulait pas faire des francophones des partenaires industriels et commerciaux. De sorte que toutes les résistances du groupe dominant étaient « spontanément » traduites en termes d'obstacles linguistiques (et sont nécessairement décryptées par l'historien en termes de défense d'intérêts de classe, économiques et politiques). Le polémiste nationaliste s'aligne volontiers sur cette propagande pleine de préjugés de l'adversaire, le faisant selon les cas par tactique ou par aveuglement (et il y aurait beaucoup à dire ici).

III. Si le combat linguistique est toujours au début (et reste durablement) le front essentiel du combat nationaliste, la définition de la nation et de « l'idéal » nationaliste ne sont pas d'abord énoncés en termes linguistiques. Il importe de le dire en ceci que, dès le jour où on admet que « la langue est l'essentiel de l'identité culturelle », l'ancienne définition subit un refoulement définitif. Cependant le critère de « communauté » et de « missions religieuses particulières » dévolues à la nation ont défini essentiellement celle-ci, en Irlande, en Flandre, au Pays Basque (quoique les Castillans fussent aussi catholiques romains!) et en Croatie qui se considère comme le Antemurale Christianitatis, le rempart de la chrétienté latine, jusqu'au XVIIe siècle contre l'Islam et dans le nationalisme du XXe siècle contre le prétendu hégémonisme serbe-orthodoxe. Au reste, si la Belgique s'est séparée des Pays-Bas en 1830, avec une belle unanimité, c'est parce que le clergé des Flandres était soucieux d'éviter la contagion des valeurs calvinistes venant du Nord. Quant à la promotion du gaélique, dans les limites restreintes où elle s'est opérée, elle s'est faite sur des bases religieuses et non l'inverse. Enfin au Pays Basque actuel il existe encore une corrélation nette entre l'intensité de la pratique religieuse et l'usage prédominant de la langue basque. La présence d'un nationalisme ultramontain, messianique et antimodemiste au Canada français au tournant du siècle n'est donc pas une exception à cette règle. On constate d'autre part que le nationalisme linguistique laïcisé n'est pas toujours lié à des revendications aussi radicales d'indépendance politique que le clérical, mais peut se restreindre à des exigences simplement culturelles et institutionnelles. Ici encore, le Québec semble confirmer nos quatre échantillons : Denis Monière oppose à bon droit une tradition cléricale/radicale qui va jusqu'à Lionel Groulx et un nationalisme culturel illustré par Henri Bourassa et Olivar Asselin. En Croatie, colonisée par un Empire catholique, l'autrichien, la situation s'inverse : le clergé est divisé en prêtres conservateurs défenseurs de l'ordre politique établi et en prêtres libéraux (comme Mgr Strossmayer), au moment même où l'opposition antihabsbourgeoise laïque (Starèevicè) se radicalise.

Le combat linguistique change de forme lorsqu'il cesse d'être traité comme un moyen (par exemple chez Tardivel, le moyen de conservation et d'autarcie d'une société antimodemiste), pour être traité comme fin : la forme visible et concrète d'une « culture » à préserver. Lionel Groulx fait converger ces deux tendances et, s'inspirant du Péguy de Notre jeunesse, s'exclame : « Point d'État français sans mystique française! » (Orientations M., 1935) – se plaçant ainsi dans l'intertexte de la diatribe antimoderniste et nationaliste socialiste du catholique Péguy en 1910.

Enfin, quand le R.I.N. déconfessionnalise radicalement, vers 1963, la question nationale, il la « linguisticise » du même coup. Le fait qu'il se proclame « socialiste modéré » ne contredit pas ce mouvement, car la nation n'est pas définie en termes socioéconomiques. La rupture idéologique passe ici entre le R.I.N., le M.S.A. et l'idéologie felquiste.

IV. Il est peut-être possible de montrer que les mouvements nationalistes suivent un schéma constant dans la transformation des appareils et des institutions, suivant le principe de moindre résistance :

  1. nationalisation de la littérature, de la philosophie, de la grammaire, de l'historiographie;
  2. nationalisation de la langue des tribunaux (en plusieurs étapes);
  3. nationalisation de la langue d'enseignement, par étapes : élémentaire, secondaire et beaucoup plus tard, universitaire;
  4. nationalisation de la langue militaire;
  5. nationalisation de la presse;
  6. nationalisation globale de la langue de l'appareil d'État;
  7. nationalisation linguistique de la finance et du commerce.

Le schéma ci-dessus correspond à la chronologie flamande, mais ne me paraît pas infirmé, sauf discordances prévisibles, par les autres exemples disponibles. La nationalisation de la langue militaire s'y réalise cependant tôt, ce qui ne se conçoit guère que dans un pays où s'impose le principe d'une politique bilingue sans sécession. L'emploi militaire du seul croate ne s'est réalisé en Croatie que pour le temps du prétendu État « indépendant » fasciste de 1941 à 1945. En pays flamand, le premier quotidien populaire en néerlandais c'est le Volksblad qui paraît à Gand en 1870. Ce n'est qu'un siècle plus tard que disparaissent tour à tour les trois derniers quotidiens en français, Le Matin et La Métropole à Anvers et La Flandre libérale à Gand. En Croatie, le processus dure du « Rinascimento » des années 1830 jusqu'à 1918. À partir de l'étape n° 6, on constate la reprise du mouvement pour l'élimination partielle ou totale de la langue de l'ancien groupe dominant.

V. La bataille linguistique constitue (dirais-je, si j'osais cette métaphore douteuse) le ciment des groupes nationalistes. On voit en effet, dans tous les cas observés, le mouvement nationaliste éclater en cours d'action entre deux (ou plus de deux) groupes contraints à l'unité d'action, mais se haïssant sur tous les points de doctrine, groupes qu'on peut classer (suivant les termes flamands) en « activistes » et « passivistes », c'est-à-dire en « modérantistes » et « radicaux ». Ce n'est pas le cas aujourd'hui au Québec, mais ce fut le cas en Eire où malgré l'union sacrée dans la lutte, le mouvement républicain irlandais éclata en 1921 (c'est-à-dire avant l'indépendance, qui conduira à la guerre civile) en une droite dominée par Griffith, une gauche conduite par Cathal Brugha et un centre avec Eamon de Valera. L'éclatement des mouvements nationaux est souvent plus précoce et plus brutal dans le tiers monde, entre le groupe des « progressistes » et celui conduit par des sortes de Quisling, traditionalistes et non-assimilés cependant – comme on a pu le voir en Algérie entre le FLN de Ben Bel la et le MNA de Messali Hadj. Or, ici, tant que les contradictions n'éclatent pas, la politique linguistique reste un dénominateur commun dont la radicalisation permet au groupe nationaliste (souvent modéré) qui a le pouvoir, de le conserver et de satisfaire ses alliés « radicaux » (c'est-à-dire nationalistes radicaux). Ce groupe nationaliste au pouvoir (ou en position de négociation) est conduit « faire des concessions à l'ancienne puissance dominante, concessions politiques ou économiques – la politique linguistique est au contraire d'autant plus fermement maintenue qu'elle a cessé d'être un enjeu auquel le groupe dominant veuille s'attacher à tout prix.

VI. Ce qui précède n'exclut pas que la question de la langue ne devienne un jour un problème interne, une source de tiraillement entre les factions nationalistes, soit parce que la branche la plus « modérée » est aussi la plus bilingue et la plus cosmopolite, soit parce que la branche la plus proche du pouvoir favorise le sociolecte le plus élitiste et le plus distingué et se met (à son tour) à mépriser le sociolecte le plus populaire. Soit enfin que le nationaliste bourgeois, en fonction de sa tradition nationaliste propre et de ses intérêts bien compris, favorise les réformes superstructurelles dont la langue aux dépens des priorités économiques proclamées par les chefs populaires.

VII. Le combat linguistique permet encore, plus que tous les autres combats du mouvement, une mobilisation permanente et indéfiniment relancée des militants, ceci souvent en dehors de toute urgence objective et cela pouvant aller jusqu'à une certaine manipulation. En Irlande, il est vrai (avec 90 % de pratique religieuse catholique en Ulster), ce sont la religion et l'église qui devinrent les principaux camps retranchés. Mais en général, c'est le combat linguistique qui s'institue comme un motif mobilisateur interminable. Quand les perspectives de progrès de la stratégie nationaliste marquent le pas en politique et en économie, il est tentant de reprendre la guerre d'usure linguistique et d'y marquer des points (cf. Les Flamands, les Basques, comme stratégie répétée). Le combat linguistique est unificateur, simplificateur, progressif et indéfiniment remobilisateur. La mobilisation linguistique peut se combiner à la mobilisation confessionnelle comme on le voit dans de nombreuses « guerres scolaires » qui scandent l'histoire des mouvements nationaux. Dans les guerres scolaires, il faut inclure les guerres des programmes scolaires. Aujourd'hui encore en Irlande du Nord, on a d'une part les écoles « publiques » : histoire d'Angleterre, écriture sainte, cricket; et les écoles « volontaires » : histoire irlandaise, gaélique, hurling... Signalons en passant un autre mobilisateur permanent : la revendication d'amnistie (pour les militants flamands, basques, irlandais, croates emprisonnés pour leurs activités nationalistes).

Contre-exemple qui éclairera mon propos : dans bien des pays récemment indépendants, le thème de la reprise d'arsenaux et de facilités militaires conservés par l'ancienne puissance dominante a eu pendant des années un caractère extrêmement mobilisateur, mais – du jour où la récupération était acquise, que ce soit dans le sang ou par voie diplomatique –, une démobilisation des énergies était inévitable (voir la Tunisie jusqu'à la reprise de Bizerte ou, à plus grande échelle, la Grèce et la Yougoslavie face aux acquisitions territoriales italiennes de 1911-1945). En outre, le groupe dominant après avoir défendu avec becs et ongles sa « légitimité linguistique » finit un jour par décider de sauver les meubles, c'est-à-dire sauver quelques avantages économiques et politiques en jetant par-dessus bord tout le lest linguistique. En Croatie, en raison de l'identité linguistique du serbe et du croate, on a vu se développer une guerre – ridicule, mais acharnée –, portant sur des variations d'orthographe, des doublets lexicaux et des points mineurs de morphologie – guerre de dissimilation, linguistique et nationale, contre l'assimilation tant redoutée...

VIII. La politique linguistique a ce caractère classique, mais évident, de dissimuler les intérêts de classe à l'intérieur de la nation en lutte, intérêts non seulement économiques, mais (contre tout marxisme sommaire) intérêts liés à l'accumulation de capital symbolique acquis dans une pratique linguistique plus « distinguée » (plus distinctive) que celle des masses. Que ceci soit une évidence, n'empêche pas de l'énoncer, d'autant que cela explique un phénomène curieux qui est la discordance entre la langue populaire, valorisée romantiquement au début, et la langue officielle effectivement promue à la fin, aux dépens de ces particularismes populaires mêmes. Si la langue plébéienne c'était le flamand, tout le monde sait que le résultat de l'activisme flamingant a été de l'éliminer au profit du néerlandais. Quant au Québec, j'ose proposer comme hypothèse que, s'il est vrai que la langue des élites bourgeoises diffère – et continuera à différer – de cette entité bizarre appelée le français international, là n'est pas le problème. Le problème pour le sociolinguiste est de mesurer aujourd'hui l'écart croissant instauré entre le québécois des élites et le québécois populaire, écart qui me semble être en train de se fixer et de se « clicher », c'est-à-dire qu'il devient normativement distinctif. La querelle du français international, du québécois et du joual a probablement servi en partie à dissimuler cette opération inévitable de rééquilibrage normatif.

Bien entendu, cette distinction de sociolectes opérée sur une langue vernaculaire antérieurement plus homogène fait l'objet d'une forte dénégation ou rationalisation de la part des élites.

J'ajouterai, pour finir sur ce point, que le combat linguistique tient d'autant plus de place dans les doctrines du nationalisme qu'il semble en fait, du point de vue rétroactif de l'historien, tenir moins de place dans les interprétations que celui-ci est amené à donner des causes et des mouvements réels qui donnent forme à l'histoire de la libération nationale.

Cela revient à répéter ce vieux thème critique : que tous les nationalismes en pays industrialisés ont eu pour conséquence et but réel de créer un capitalisme à visage national (!) en canalisant les antagonismes de classe vers l'union sacrée, condition de cette création.

IX. Il s'agit dans cette neuvième et avant dernière thèse d'une fonction du combat linguistique où le Québec se différencie fondamentalement des quatre exemples choisis. Je veux parler du critère linguistique comme servant à imposer, dans les théories et dans les faits, une frontière nationale. L'usage du critère linguistique pour imposer une frontière nationale est particulièrement central dans les luttes intercommunautaires en Belgique où le concept de Gebiedsroofd (vol de territoire) constitue une des thèses mobilisatrices essentielles du nationalisme flamand, dans la mesure où le français, en régression globale, est néanmoins en progrès dans certains villages et cantons le long de cette frontière même. La notion de frontière linguistique est d'autant plus centrale ici qu'aucune des limites administratives traditionnelles belges (provinces, arrondissements) n'épousaient (antérieurement à la régionalisation des années 70) cette frontière linguistique. – La nécessité d'englober dans la frontière l'aire linguistique la plus étendue possible entraîne un thème encore plus mobilisateur que tous ceux que j'ai cités, qui est celui de l'irrédentisme, thème extraordinairement émotionnel parce qu'il lie la langue, la nation et le sol en un compendium volontariste et qu'il permet de sentir la nation voisine comme composée de « voleurs ». L'Irlande réclame tragiquement depuis 1922 les six comtés du Nord partiellement « unionistes ». Les Flamands ressentent comme une véritable spoliation la tache d'huile bruxelloise qui continue à s'étendre sur leur sol. Les Wallons ont porté jusque devant la Cour des droits de l'homme l'annexion abusive du canton de Fouron-le-Comte ('s Gravens Voeren) à la province flamande de Limbourg. Les Croates disputaient aux Serbes à coup d'arguments historiques et avec amertume, les territoires de la Bosnie et de l'Herzégovine. Ce sont aussi des arguments historiques — de faible valeur sociologique – qui entretiennent un irrédentisme basque. Les nationalistes bretons, enfin, s'occupent beaucoup d'une certaine « ligne de démarcation » fondée en toponymie, mais que les malheurs de l'histoire ont privée de toute pertinence actuelle.

X. Dernière thèse avant des conclusions quant à la fonction de la langue dans le nationalisme, c'est son usage comme shibboleth – ceux qui ont quelques souvenirs de la Bible comprendont tout de suite ce que je veux dire par là. La langue nationale est certes un facteur de promotion et de désaliénation collective. Elle est aussi un facteur d'exclusion (donc d'aliénation!), permettant d'identifier et d'isoler quiconque n'appartient pas à la communauté nationale. Souligner ce facteur peut sembler vouloir dégager une fonction agressive et xénophobe qu'on a raison de vouloir refouler. Ce facteur est pourtant mis en lumière par un Récit des Origines qui se rencontre dans plusieurs cultures européennes et qui se modèle sur le « test » linguistique que, dans Juges, ch. XII, versets 5 6, les gens de Galaad font subir aux Ephraïmites et qui consiste à leur faire prononcer le mot shibboleth. S'ensuit la grande scène primitive du massacre phonologique dont on retrouve l'avatar dans l'histoire des Vêpres siciliennes (1282) et l'histoire parallèle des Mâtines brugeoises, actes de naissances des nations sicilienne et flamande respectivement. Dans les deux cas, la bourgeoisie « communale » alliée à la plèbe va massacrer la puissance occupante de langue étrangère, en lui faisant subir un petit test phonétique. La chanson populaire sicilienne en rappelle les termes :

Lu francisi faccia lu prepotenti
’Nta ogghi famigghia c’e ruccul’e chianti
L'unore di la donne strallucente
Lo pistar’ nia lu fangiu, li birbanti!
“ Di : Ciciri”
“ Sisiri”
“ A morti!”
(bis) (cf. « Chant du Monde », LD 74.544)

La même histoire se reproduit à Bruges, également occupée par les Français, tout Belge apprend encore à l'école primaire que les communiers brugeois se répandirent dans les rues en réclamant des passants qu'ils répètent : Schild en Vriend (bouclier et ami),... phrase évidemment imprononçable pour un francophone. Ainsi furent massacrés les occupants français des Flandres. Ces deux grands mythes d'origine rappellent à qui voudrait l'ignorer que la « promotion de la langue nationale » est inséparable de mesures directes visant à éliminer ou à réduire le rôle de la langue anciennement dominante, par voie législative ou autrement. Cette élimination, jamais complète, varie grandement à l'égard du français en Flandres ou à l'égard du castillan au pays basque où les attitudes radicales ou de compromis varient suivant les factions nationalistes aujourd'hui. Une élimination de la langue commune serbo-croate est évidemment impossible en Croatie en raison de la présence d'une forte minorité serbe qui a été soumise au génocide « manqué » du régime oustachi de 1941 à 1945. Quant à l'Irlande du Sud, l'appareil d'État y continue à promouvoir le gaélique sans songer, que je sache, à modifier le statut de l'anglais comme langue d'usage.

***

J'ai fini d'exposer mes dix hypothèses, dont je crois qu'elles sont générales. Reste à dire que le Québec présente des traits tout à fait spécifiques :

  1. Il offre un nationalisme nord-américain et la géopolitique autant que l'histoire des mentalités lui imposent peut-être un devenir particulier.

  2. C'est un nationalisme rattaché à une langue de diffusion mondiale, en principe c'est là un avantage : le néerlandais, le croate, le basque et le gaélique sont à divers degrés des « petites » langues ce qui donnait prise à l'argument « unioniste » de provincialisme, de bigoterie et d'archaïsme nostalgique.

  3. C'est enfin – mais l'histoire dira peut-être que c'était un lourd handicap pour la visée indépendantiste –, un nationalisme appuyé sur un appareil d'État largement autonome, quoique constamment contrecarré dans certaines de ses politiques, un appareil d'État dont la légitimité juridique ne fait l'objet ni d'une contestation ni d'un combat.

  4. Au contraire de tous les exemples européens, le nationalisme québécois ne s'est pas servi de la langue comme moyen de délimitation « naturelle » et irréfutable d'un territoire. Au contraire : il n'est devenu « québécois » que par l'abandon du concept de communauté culturelle et la revendication d'une unité territoriale formée dans une autre histoire que celle de la communauté culturelle. En 1967, aux États généraux du Canada français, se consomme l'abandon de ce concept de « Canada français », compensé par la rationalisation de ce repli qui fait du Québec un « foyer national ». Ceci confirme au fond a contrario l'hypothèse selon laquelle la revendication linguistique est toujours un moyen de terri torialisation. Il faut concéder cependant que de l'Autriche-Hongrie à l'U.R.S.S., on rencontre diverses doctrines politiques visant à distinguer des « Volksstämme » ou des nationalités, c'est-à-dire des entités reconnues culturellement et politiquement, mais dépourvues d'un territoire exclusif et continu.

***

Les tentatives de synthèse qui précèdent ne permettent pas (et c'est fort bien ainsi) de prédire le succès des campagnes de nationalisation linguistique. L'Irlande du Sud a fait depuis 50 ans des progrès en tout par rapport à la misère culturelle, économique et sociale (et même physiologique) du début du siècle, en tout, sauf quant au gaélique dont, malgré les efforts constants du gouvernement, la stagnation ou la faible dynamique semblent irréversibles. Au contraire, les Flandres avaient à remonter, il y a un siècle, une pente très raide : elles sont parvenues non seulement à promouvoir un usage extensif du néerlandais, mais à éliminer presque entièrement le français de l'usage public. Pas entièrement, car il est certain qu'il y a dans la pratique linguistique des éléments qui échappent durablement à la législation, à la propagande et même au consensus collectif.

***

Je tiens à remercier mon collègue Darko Suvin qui a examiné ce texte et y a apporté des précisions utiles, en ce qui concerne la Croatie notamment.






L'axe Québec — États-Unis



Guy BERTRAND



Ma réflexion sur le sujet que je dois traiter à ce colloque m'a rapidement fait constater qu'il est très difficile de jeter un regard précis sur la « société québécoise » parce qu'elle est dans une position de déséquilibre qui la fait constamment osciller sur sa base.

Par ailleurs, le nationalisme québécois a progressé de sa formulation dans un langage d'intentions jusqu'à son expression dans un projet politique dont on ne peut plus retarder la réalisation. En effet, pour répondre à cette question riche de possibilités :

Pour que s'épanouissent la langue et la culture québécoise au sein de la société nord-américaine, et sans perturber celle-ci, dans quel sens le nationalisme québécois devra-t-il évoluer?

Il nous faut constater que si d'une part les Québécois veulent conserver leur identité nationale, ils veulent d'autre part que la richesse de leur territoire devienne pour et par eux un actif économique dans un contexte nord-américain.

En d'autres mots, je crois que les Québécois seraient prêts à faire du Québec un ÉTAT MODERNE, c'est-à-dire de le transformer de son statut de province liée à une Confédération en celui de pays s'ils étaient assurés que ce changement leur procurerait un pain plus riche et de meilleure qualité.

La prospérité en français pour le peuple québécois est-elle possible en Amérique du Nord? Voilà la question.

Le Québec « ÉTAT MODERNE » implique les attributs suivants :

  1. La libre disposition de notre avenir nous permettant comme peuple de choisir démocratiquement le régime politique que nous voulons, de nous administrer nous-mêmes et de développer notre personnalité en dehors de toute contrainte;

  2. Le contrôle de tous les pouvoirs politiques, juridiques, économiques et financiers. Vouloir faire du Québec un ÉTAT MODERNE dans les cadres de la Confédération est une utopie sans l'entier contrôle de notre fiscalité, de la politique tarifaire, de la monnaie et du crédit, sans l'entier contrôle du commerce d'exportation et d'importation; sans la possibilité d'une action concertée pour obtenir le plein emploi, accroître notre productivité et, par ricochet, notre revenu national.

  3. Le pouvoir de choisir de nous associer économiquement avec un ou d'autres états. Personnellement, je crois que l'avenir du Québec doit nécessairement passer par une association économique avec les États-Unis sans pour autant exclure le maintien de liens économiques avec le Canada.

  4. La reconnaissance internationale concrétisée par notre admission à l'ONU et à d'autres grands organismes internationaux où les Québécois feront l'apprentissage de leur indépendance et de leur solidarité avec les nations. Voilà le chemin rapide pour obtenir un brevet de nation et d'État, d'une façon valable et sans contestation possible.

  5. L'affermissement d'une culture québécoise autonome et originale permettant aux Québécois francophones de continuer de s'épanouir, mais dans un esprit d'ouverture et d'accueil vis-à-vis des autres ethnies intégrées dans notre nation.

Crise économique ou crise de l'homme

Nous vivons, ici comme ailleurs, une grave crise économique avec cet inconvénient majeur que peu d'outils de relance nous appartiennent en propre. La remontée n'en sera que plus longue et difficile et les propos qu'ont tenus les magnats internationaux de la finance lors de la réunion des États membres du Fonds monétaire international en septembre, à Toronto, ne sont pas de nature à nous réjouir.

Mais cette crise que l'on dit « économique » serait-elle pas, en réalité, une véritable crise de l'homme à la recherche d'une plus grande spiritualité, à la recherche d'une pensée nouvelle, de nouvelles valeurs? Albert Camus, quelque temps avant sa mort tragique, disait déjà :

« Chaque génération se croit vouée à refaire le monde; la mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Notre tâche consiste à empêcher que le monde se défasse1 ».

et Teilhard de Chardin a traduit cette inquiétude de l'homme en ces termes :

« C'est l'infortunée tendance encore manifestée par les adeptes du progrès à défigurer en piteux millénarismes ce qu'il y a de plus légitime et de plus noble dans notre attente, désormais éveillée, de quelque ultra humain. Une période d'euphorie et d'abondance – Un âge d'or –, voilà nous laisse-t-on entendre, tout ce que tiendrait en réserve pour nous l'Évolution2 ».

Cette crise au Québec

Cette CRISE DE L'HOMME est donc une crise des cultures et le Québec n'échappe pas à celle-ci bien qu'il la subisse selon le contexte de son milieu et à sa manière. Pour que se prolonge depuis 220 ans et se manifeste encore avec vigueur une quête d'identité nationale, il a fallu et il faut que ce tenace besoin d'être s'appuie sur un sentiment autre que vengeance ou colère. Le langage nationaliste québécois que d'aucuns dénigrent a tout de même réussi à faire naître chez nous et surtout à maintenir une solidarité, une volonté communautaire, un enracinement, des modes de vie, des comportements et des valeurs typiquement québécois.




1 Rapporté par Pierre Shaeffer dans Le fait culturel, Fayard, 1980, p. 141. [retour au texte]

2 TEILHARD de CHARDIN, Pierre, Hymne de l'Univers, Seuil, p. 114. [retour au texte]




La carte géographique canadienne aligne d'ouest en est neuf carreaux rouges, de teintes légèrement différentes : mais la vraie différence, c'est le carreau bleu au Centre-Est. D'ailleurs, cette différence transparaît dans tous les sondages pancanadiens, que ce soit pour les habitudes de consommation, les comportements politiques ou tout autre sujet.

C'est pourquoi nous n'avons pas toujours rouspété uniquement par les discours quand, par exemple, la majorité canadienne a tenté d'obtenir notre adhésion à des projets qui ne nous convenaient pas : plusieurs des nôtres ont pris le maquis et même connu l'emprisonnement.

Mais précisément parce que le Québec possède une culture originale qui le personnalise, au-delà de sa caractéristique linguistique, il doit être constamment conscient des écueils que représente pour lui le vaste environnement anglo-saxon nord-américain. Néanmoins, il doit aussi savoir en tirer profit.

Échec de la réforme en éducation

De ce point de vue, les « jeunes » nous ouvrent les yeux sur de dures réalités.

La société que nous avons construite a créé deux solitudes : à un extrême, les personnes âgées isolées dans des ghettos que constituent les foyers pour vieillards et les centres d'accueil, et de l'autre côté la jeunesse, elle aussi isolée dans ses grandes institutions d'enseignement; au centre grouille une population active bourgeoise, technocratique, professionnelle ou ouvrière.

Mais cette jeunesse semble actuellement démobilisée, elle constate son impuissance dans le système actuel :

  • multiples conflits scolaires au dessus de sa tête dont la bataille qui s'engage entre les Fédérations des commissions scolaires et le ministre de l'Éducation n'est qu'un exemple;

  • chômage chronique rendant illusoire le « qui s'instruit s'enrichit », qui bloque toute spontanéité dans les perspectives d'avenir;

  • échec de la réforme de l'éducation entreprise dans les années 60 comme l'illustre si bien un article de l'Action nationale de septembre 1982 signé par MM. Jean-Claude Rochefort et François Dumas. Ces derniers écrivent :

    « En somme, la substitution de l'État providence à l'État gendarme par la révolution en éducation n'a pas réussi à combler le prétendu retard de 1959 du Québec par rapport à l'Ontario. Un retard bien réel celui-là nous sépare actuellement de l'Ontario en ce qui concerne la qualité de l'enseignement, le degré de scolarisation, le nombre de diplômés et l'efficacité du système en général. Si on peut rendre compte de ce retard en une phrase, nous disons : nous payons plus cher que l'Ontario pour un service moindre et une scolarisation moindre, et ce, depuis des années3 ».




3 ROCHELEAU, Jean-Claude et François DUMAS (1982), « Échec de la réforme en éducation (19591982) », dans L'Action nationale, septembre, p. 18. [retour au texte]




J'ajouterai quelques chiffres pour montrer le tragique de la situation. En 20 ans, la réforme de l'éducation a coûté 40 $ milliards; seulement 50 % des étudiants terminent leur secondaire, 30 % des finissants du secondaire s'inscrivent au cégep et 6 % seulement poursuivent des études universitaires. Toujours selon Rochefort et Dumas, un des objectifs majeurs de la réforme de l'éducation n'a pas été atteint :

« Le nouveau système d'éducation issu de la réforme devait former une bourgeoisie d'affaires permettant aux francophones de contrôler leur économie. Or cela ne s'est pas réalisé : en 1960, les Canadiens français contrôlaient 20 pour cent de leur économie; ils en contrôlent 21 pour cent en 1980. Les investissements en éducation sont donc hautement improductifs depuis vingt ans dans la Belle Province ».

La description de la déconfiture qu'encaisse notre réforme de l'enseignement correspond à une réalité que les auteurs Rochefort et Dumas ne sont pas les premiers à décrire.

Tiédeur des jeunes pour le français

Cette « morosité » se traduit inévitablement par une perte de fierté de l'appartenance à notre culture québécoise et à notre langue. Une recherche effectuée par le Conseil de la langue française auprès des étudiants du secondaire afin de mesurer la conscience linguistique des jeunes Québécois illustre combien notre école n'a pas su leur inculquer des racines intérieures qui leur donnent foi en ce pays :

  • 10 % des étudiants croient perdue la cause du français au Québec;
  • 30 % manifestent un certain pessimisme face à la cause du français au Québec;
  • 33 % croient que, à toutes fins utiles, il est plus important pour un francophone d'apprendre l'anglais que de perfectionner son français.

Les analystes concluent à une tiédeur vis-à-vis de la langue française qui leur apparaît « moins rassurante ». Ils écrivent :

« 40 % des jeunes francophones se montrent assez tièdes dans leurs attitudes à l'égard de la langue française, soit du point de vue de sa qualité4 ».

Les jeunes sont des Nord-Américains

Ces données sont inquiétantes, car elles indiquent une rupture entre les « jeunes » et la langue française et, ne nous leurrons pas, entre les « jeunes » et la culture québécoise.

Autre indice relevé dans cette dernière recherche est que l'école arrive loin derrière la famille, les parents, les médias comme source de conscientisation des jeunes au problème linguistique au Québec. Le Conseil de la langue française doit poursuivre ses recherches pour découvrir les motivations profondes de cette tiédeur chez les jeunes vis-à-vis du français afin d'être mieux en mesure de formuler des suggestions pour l'avenir.




4 BÉDARD, Édith et Daniel MONNIER (1981), Conscience linguistique des jeunes Québécois, tome I, Éditeur officiel du Québec, p. 75 [retour au texte]




Mais cette réaction des jeunes traduit pourtant une attitude normale compte tenu du contexte nord-américain. Au fond, ne nous indiquent-ils pas, malgré eux peut-être, le sens que nous devons donner au nationalisme québécois pour que soit assuré l'avenir de notre langue au sein de la société nord-américaine tout en leur permettant, et à nous aussi, de bénéficier des retombées économiques de notre appartenance à ce grand continent? Ils comprennent, ces jeunes, plus que nous probablement, la situation du Québec dans le contexte nord-américain.

Langage de gamin sur la place publique

Pendant ce temps, nous continuons de vivre dans une société compartimentée formée de rassemblements patronaux, syndicaux, politiques, économiques, sociaux, plus ou moins en guerre les uns contre les autres. Le « discours » de nos porte-parole, de nos élites, de nos figures de proue, véhiculé à grand renfort de publicité par les médias n'est pas un échange entre partenaires, mais un débat stérile entre des irréductibles assis sur leur vérité respective.

Les journaux, les médias tels que la télévision et la radio, nous font constater quotidiennement tout un affrontement idéologique, syndical ou social, où l'on utilise la menace à l'appui d'une argumentation pas toujours logique et détaillée, comme si nous vivions dans une sorte d'état de guerre continuel. Au-delà de l'irréductible position de chacun, on n'hésite pas à recourir, de part et d'autre, à un langage irrationnel pour justifier ses positions, puisant, s'il le faut, dans des idéologies dépassées et usées.

Toutes ces formes agressives du langage et du discours québécois nous enferment dans un climat où la concertation apparaît impossible. Nous stagnons dans nos gamineries d'où est absente la plus élémentaire rationalité. Quand reprendra-t-on, dans nos discours, un langage d'espérance qui se concentre davantage sur la maison à édifier et les gens qui l'habitent que sur le gâteau à bouffer?

La « nouvelle Constitution canadienne » n'est que l'aboutissement d'un long processus de désintégration psychologique pour tuer le goût du Québec. Le discours fédéraliste canadien, depuis 1968 surtout, charrie un nationalisme canadien qui cherche à détruire la légitimité même du gouvernement du Québec. Le savoir politique se trouverait concentré à Ottawa. Selon les fédéraux, le gouvernement actuel du Québec est parvenu au pouvoir en 1976 par suite d'une grossière erreur de la population du Québec.

Et qui peut vraiment oublier la laideur du discours tenu à l'automne 1980 pour convaincre les Québécois que leur sécurité tenait à leur attentisme séculaire qui leur éviterait des risques économiques et politiques évidents.

J'ai la profonde conviction que la teneur méprisante du discours que les politiciens fédéraux entretiennent depuis plus de 12 ans à l'endroit du Québec, donc avant l'arrivée au pouvoir du Parti québécois, a miné à tout jamais pour nous l'autorité morale du gouvernement du Canada comme institution. À peu près tous les hommes ayant occupé un poste de ministre au Québec depuis 1970 ont été à tour de rôle vilipendés malicieusement par les grands frères d'Ottawa. Peu importe le parti au pouvoir à Québec dans les prochaines années, cette constance du langage du mépris a ouvert tant de blessures qu'elle a installé définitivement de ce côté-ci une méfiance qui rendra impossible la réconciliation sur le plan politique.

Le Québec n'a plus d'avenir dans le Canada

Il faut retisser nos liens sociaux autour d'un objectif commun. Nous devrions reformuler notre projet nationaliste en tournant de 90° vers le Sud notre compas pour chercher une association économique avec les États-Unis plutôt que de continuer à nous illusionner dans une exclusive et restreinte association Est-Ouest dont la plus récente formule est la souveraineté-association prônée par le Parti québécois.

Depuis toujours, venant des provinces de l'Ouest comme du Québec, des reproches ont été adressés au gouvernement du Canada à l'effet que le vent du développement économique charriait les aides techniques et financières de l'Outaouais vers le lac Ontario. L'industrie a pu s'implanter et progresser en Ontario grâce à une surprotection tarifaire consentie par Ottawa pour des secteurs de production propres à cette province pendant que les secteurs de haute production au Québec, comme les textiles, n'ont jamais bénéficié d'une protection aussi avantageuse.

Or, comme au Canada persiste toujours « l'utopie ferroviaire » née avec la Confédération, tous les échanges des biens de production doivent s'effectuer dans l'axe de localisation des partenaires de ce marché commun : l'axe EST-OUEST.

La structure industrielle spécifique du Québec se trouve handicapée par la concurrence et par l'éparpillement d'est en ouest, sur une distance de 4 000 milles, d'un infime marché de consommation de 20 millions d'habitants seulement. Grâce à la protection tarifaire consentie à la production spécifique de l'Ontario, celle-ci bénéficie du même marché, mais un marché fermé, ce qui lui permet de souffler ses prix.

Par exemple, tous les Québécois savent le prix qu'ils paient pour une voiture carrossée en Ontario à côté du prix de vente de la même voiture fabriquée aux États-Unis.

Les avantages d'un Québec associé aux États-Unis

Certes, nous devons payer le prix et pour notre appartenance au continent nord-américain et pour la conservation de notre identité culturelle québécoise. Cependant, l'expérience nous indique que nous payons trop cher en souscrivant exclusivement au projet canadien. C'est dans une association économique Québec — États-Unis que nous connaîtrons une véritable prospérité.

Marché de consommation

En premier lieu, nous aurions accès à un marché de consommation dynamique et sept fois plus vaste que l'actuel marché canadien en dehors du Québec. C'est d'abord toute la Nouvelle-Angleterre à proximité de nos frontières; puis à une distance moyenne de 500 milles, c'est le corridor urbain qui s'étend de Boston à Washington en passant par New York, Baltimore, Philadelphie et Pittsburgh; et un peu plus loin, la région du Centre-Nord-Est comprenant les états de l'Ohio, du Michigan, du Wisconsin, de l'Illinois et de l'Indiana, soit les villes de Cleveland, Chicago, Milwaukee, Détroit, Buffalo.

Bref, à 300 milles de Montréal, New York offre un marché de consommation plus grand que tout le Canada et à 500 mille environ de la métropole il y a un marché de plus de 100 millions d'habitants avec le triangle Chicago, Boston, Washington.

Structure de transport

Puis notre structure de transport est de loin plus importante dans l'axe Nord-Sud que dans l'axe Est-Ouest. Deux autoroutes, quatre corridors ferroviaires nous relient avec les états de la Nouvelle-Angleterre, la côte Est américaine, dont le corridor Boston — Washington. Vers le Centre-Nord-Est, deux corridors ferroviaires, une autoroute et la voie maritime du Saint-Laurent. Et je n'ai pas fait le compte des corridors aériens et du nombre d'envolées quotidiennes entre le Québec et ces deux importantes zones américaines qui groupent à une distance maximum de 800 milles de Montréal plus de 125 millions d'habitants.

Exportations vers les États-Unis

Vers ces deux marchés importants, et malgré une barrière tarifaire défavorable, le Québec exportait déjà aux États-Unis, en 1980, pour près de 9 milliards de dollars, soit 59,18 % du total des exportations du Québec à l'extérieur du Canada : soit une hausse de 14 % par rapport à 1979. De ce montant, 3,36 $ milliards ou 35 % du total représentaient des marchandises livrées sur la côte Atlantique aux états de New York, du New Jersey et de la Pennsylvanie. Les exportations vers le Centre Nord-Est s'élevaient à 2,3 $ milliards et vers la Nouvelle-Angleterre à 1,07 $ milliards.

En 1981, les États-Unis, avec 10,4 $ milliards d'importation en provenance du Québec, absorbaient 65 % de ses exportations à l'étranger.

Et que vendons-nous aux États-Unis; je vous énumère simplement la liste des produits les plus vendus en 1980 par ordre d'importance : le papier d'imprimerie, les minerais concentrés et les déchets de fer, les automobiles et les châssis, l'amiante non manufacturé, l'aluminium et ses alliages, les moteurs et les pièces d'avion, les pâtes de bois et les pâtes similaires, les hydrocarbures et leurs dérivés, le matériel roulant de chemin de fer et de tramway, les pelleteries non apprêtées, l'électricité; les minerais concentrés et les déchets de zinc, etc.

On peut imaginer ce qui se passerait dans le cas d'une association économique QUÉBEC — États-Unis où seraient abolis frontières et tarifs d'échanges :

  • Intensification majeure des exportations québécoises vers les États-Unis et élargissement de la gamme des produits échangés (qu'on pense à tous les produits agricoles, laitiers).

  • Ouverture pour les produits québécois sur les marchés internationaux par l'entremise de la puissance commerciale américaine.

  • Les Québécois auraient accès aux produits américains à des coûts passablement moins élevés que ceux du marché canadien et vice-versa.

  • Augmentation considérable de notre production industrielle actuelle, donc un taux de chômage moins élevé que celui que nous subissons à l'intérieur du marché canadien.

  • Hausse certaine de l'afflux annuel de touristes américains tant en hiver qu'en été. L'industrie touristique représente un gâteau commercial qui influe lourdement sur une bonne ou une médiocre performance économique au Québec. Dans certaines régions, comme celle de Québec, le tourisme se maintient depuis longtemps en tête d'affiche de l'activité économique.

  • Développement spectaculaire de la circulation maritime sur le fleuve Saint-Laurent et croissance de l'achalandage pour les grands ports québécois comme Montréal, Québec, Sept-Îles, Trois-Rivières, Baie-Comeau; réalisation du grand projet portuaire de Gros-Cacouna, près de Rivière-du-Loup.

  • Essor sans précédent des aéroports de Mirabel et de Québec; le premier jouera enfin son rôle de plaque tournante nord-américaine pour le trafic des marchandises.

  • Développement de la métropole, comme centre bancaire; les grandes banques américaines viendront s'y installer, ce qui accroîtra considérablement la circulation de dollars sur tout le territoire québécois.

  • Expansion accélérée du secteur industriel depuis les grandes industries de transformation des matières premières jusqu'au secteur des petites industries surspécialisées.

Il faut davantage approfondir le dossier de nos liens économiques avec les États-Unis. Mais déjà on peut affirmer qu'il est beaucoup plus rentable économiquement pour le Québec de s'associer aux États-Unis plutôt que de maintenir son association avec le Canada.

Notre décision : nous ouvrir sur l'Amérique

C'est une décision qui nous appartient, nous Québécois. La négociation de notre projet de développement économique ne deviendra possible que le jour où les Québécois décideront qu'un seul centre de décision les régira à l'avenir et que ce centre sera Québec. Cette décision est primordiale pour nous ouvrir sur le monde moderne sans que nous soyons toujours dans l'obligation de nous battre pour pouvoir regarder par dessus les hauts paravents du gouvernement fédéral.

Vous voulez un exemple factuel de ce que j'avance? Grâce à l'initiative du président de la Bourse de Montréal, M. Pierre Lortie, le Comité de promotion économique de Montréal est en bonne voie de réaliser l'implantation d'un centre bancaire international à Montréal. Deux autres villes canadiennes s'interposent : Toronto et Calgary qui ont entrepris un puissant lobbying auprès des autorités du ministère des Finances à Ottawa pour arracher une décision en leur faveur. Québec a déjà donné son consentement en acceptant d'accorder aux banques internationales des exemptions d'impôt sur les profits découlant de transactions, en devises étrangères, faites avec des non-résidents5.




5 Journal Les Affaires, 16 octobre 1982, pp. 2, 3 et 5. [retour au texte]




Mais encore une fois, la décision appartient à Ottawa; le Québec, impuissant, assiste à ce jeu en spectateur passif, comme c'est le cas la plupart du temps quand les enjeux ont quelque importance. Le Devoir signalait récemment, sur la foi de documents confidentiels adressés au Cabinet des ministres à Ottawa, que les retombées des 137 chasseurs F-18 allaient en réalité favoriser davantage l'Ontario que le Québec contrairement à ce qui avait été annoncé par les ministres fédéraux lors de la campagne référendaire au printemps 1980.

Dans la même édition, Le Devoir révélait l'écart considérable favorisant l'Ontario dans l'octroi, par le Conseil du Trésor, de contrats pour services professionnels et autres. Pour l'ensemble de ces contrats, l'Ontario obtenait 95,6 % de ces contrats tandis que le Québec en récoltait un très mince 1,6 %6.

Rappelons-nous la triste histoire de Dome Petroleum, de Pétro-Canada, des promesses d'investissement de 1,2 $ milliard pour l'aménagement d'une raffinerie ultramoderne dans l'est de Montréal. Tant d'argent investi ailleurs pendant qu'au Québec, des centaines de PME tirent de la patte ou s'écroulent.

Québec : l'an 2100

Qui peut prétendre que le Québec, à la suite des brimades essuyées par la « clause Canada » insérée dans la nouvelle Constitution, parlera encore français en l'an 2100 s'il persiste à demeurer accroché au Canada?

« Un Québec francophone sera toujours un défi...
Nous sommes une société improbable7 »

soutient le sociologue Gabriel Dussault, de l'Université Laval. Depuis 1760, le peuple québécois a réussi à durer grâce à une volonté forte; nous survivrons encore, ancrés que nous sommes à la même volonté persistante parce que nous portons l'empreinte d'une des grandes civilisations dominantes de l'histoire universelle : la civilisation française, enrichie de notre personnalité nord-américaine.

Pour cela, il nous faudra bien sûr affermir davantage notre culture française par un enseignement de notre histoire et de notre langue qui soit de qualité; cet enseignement fait si tristement défaut depuis une dizaine d'années. La pâleur de la langue parlée et écrite chez ceux qui sortent de nos collèges et de nos universités est-elle le résultat de mauvais choix en ce qui a trait aux méthodes d'enseignement, ou ne reflète-t-elle pas plutôt un manque de motivation quant à l'apprentissage du français, manque attribuable au fait que l'enseignement de l'histoire ayant flanché, les jeunes ne se découvrent pas plus d'enracinement au pays et à ses coutumes qu'à sa langue?

Il ne faut pas exagérer la crainte selon laquelle des liens plus étroits et des échanges plus intenses avec les États-Unis seraient menaçants pour la survie de notre culture française. D'abord, la pression culturelle américaine ne sera certainement pas plus forte demain qu'elle ne l'est actuellement. Qu'on considère simplement la forte pénétration des médias d'information américains, des émissions de télévision, de la radio, du disque, du film, du livre, etc.




6 Journal Le Devoir, 23 octobre 1982, pp. 1-18. [retour au texte]

7 LACHANCE, Lise, « Le Québec français, toujours un défi », dans Le Soleil, 16 septembre 1982, p. B2. [retour au texte]




Par ailleurs, la société américaine manifeste un pluralisme culturel plus ouvert que celui que nous vivons présentement dans notre association avec le Canada anglais qui lui, en plus d'encaisser moins bien que nous la diffusion culturelle américaine, tente d'affirmer sur l'élément français de ce pays son caractère de dominant.

Donc en ouvrant le Québec à l'Amérique du Nord et au monde il deviendra impératif non seulement d'améliorer la connaissance de notre langue, mais aussi d'apprendre la langue anglaise. Sur ce point, les jeunes du collégial qui ont participé à la recherche du Conseil de la langue française sur la conscientisation linguistique manifestent un grand réalisme; 35 % d'entre eux souhaitent que leurs enfants apprennent l'anglais à l'école.

Toujours selon une étude du Conseil de la langue française réalisée par l'Université de Montréal auprès de 1 500 sujets choisis au hasard à l'échelle québécoise, les Québécois sont de plus en plus attirés par l'anglais. En effet, 74 % des Québécois francophones ont répondu qu'il faudra toujours que les Québécois sachent parler l'anglais puisque le Québec fait partie de l'Amérique du Nord.

Par ailleurs, la loi 101 sur le statut de la langue française aura fait disparaître à toutes fins utiles, d'ici quelques années, les situations les plus menaçantes pour la survie du fait français sur notre territoire. C'est à nous qu'appartiendra l'initiative d'adoucir ses aspects les plus contraignants quand l'étiquette française accolée au Québec aura acquis ses brevets partout dans le monde.

Lien Québec — É.-U.

Qu'est-ce que nous négocierons avec les États-Unis en plus d'une association économique très ouverte? Dans le temps qui m'est alloué ici, je ne puis qu'exprimer quelques hypothèses.

Il est clair qu'une association économique très ouverte signifiant à toutes fins utiles la disparition des frontières implique l'interpénétration des systèmes financiers et monétaires, des réseaux de transport, des postes, la libre circulation des biens et des personnes, etc. Devrons-nous adopter le système monétaire américain ou créer notre propre monnaie? Les théoriciens en science économique devront débattre du sujet.

L'association que je propose obligerait également à des ajustements sur le plan juridique et constitutionnel puisque, de part et d'autre, il faudra niveler à un point de concertation une foule de réglementations et le partage de pouvoirs. Il n'est pas question dans le projet que j'avance que le Québec devienne le cinquante-deuxième état américain. Les deux pays demeureront politiquement indépendants au sein de leur association comme c'est le cas présentement pour les pays du marché commun européen, pour les pays scandinaves, etc.

Les deux pays toutefois, dans l'harmonie et le respect de leur personnalité respective, s'entendraient pour régler ensemble, sur une base contractuelle et renouvelable, certaines affaires communes dans des domaines rigoureusement délimités. Par exemple, y aurait-il lieu d'établir les mêmes règles tarifaires avec l'extérieur pour les exportations ou importations passant par l'une ou l'autre de nos frontières?

Québec : état moderne

Il faut lancer le projet QUÉBEC ÉTAT MODERNE.

Ce qui importe en ce moment, c'est de nous détourner de nos combats stériles, de nos divisions internes, pour nous plonger dans une sorte de réflexion ascétique qui portera sur deux thèmes qui nous sont également chers : le pays et le pain. Les Québécois ont faim d'un pays, à eux, qui leur permette de prétendre à un pain de meilleure qualité, à un pain plus riche.

Dans le dernier débat référendaire, nos concitoyens n'ont pas vu dans l'association proposée avec le Canada un avantage économique réel et n'ont pas perçu, dans les propos tenus par les politiciens canadiens à cette époque, que le Québec serait accepté comme un partenaire de valeur dans le nouvel ensemble proposé. C'était nous inciter à regarder ailleurs.

Je souhaite que toutes les classes sociales se rallient à cet idéal collectif et profondément humain qui est de faire du Québec un ÉTAT MODERNE.

La responsabilité de cette démarche ne peut demeurer l'apanage des hommes politiques et de la technocratie administrative. C'est tout le secteur privé du clan économique québécois qui devra prendre l'initiative et faire preuve de créativité en essayant de dépasser les traditionnels schémas de fonctionnement pour réfléchir en profondeur sur un corridor Nord-Sud plus naturel et plus prometteur.

Je veux qu'on comprenne bien que le leadership économique dans une communauté nationale exige avant tout la participation de plain-pied du secteur privé. Les hommes d'affaires ne doivent plus se réfugier dans l'attentisme laissant toute l'initiative à l'État pour la détermination des grandes orientations économiques de la nation.

Selon la conception que je me fais de l'ÉTAT MODERNE, l'homme d'affaires est un novateur dont la préoccupation doit dépasser l'augmentation de ses propres investissements. Il doit posséder une vue d'ensemble de l'économie de son milieu social immédiat et de son milieu national et être en mesure de déployer la même créativité pour aider à la promotion économique de son pays.

Certains prophètes affirment que nous sommes au bord de l'anarchie saoûls de discours vides. Il m'apparaît urgent, pour éviter le pire, que nous nous lancions dans une sérieuse réflexion collective sur les thèmes du pays et du pain à nous approprier. Les conditions économiques et politiques qui nous sont faites dans le cadre canadien et l'irréductibilité grandissante de la part d'Ottawa à notre égard commandent que nous songions pour nous-mêmes à notre mieux-être et à notre plus-être.

L'avenir du Québec, ce n'est pas l'entreprise exclusive des libéraux ou des péquistes; c'est l'affaire de tous les Québécois : pauvres comme riches, ouvriers comme patrons.






Nationalisme et langue nationale



André BELLEAU



La présentation de cette séance comporte trois questions : 1. Dans quelle mesure le nationalisme québécois a-t-il contribué à la sauvegarde de la langue? 2. En la sauvegardant, jusqu'à quel point le nationalisme a-t-il influencé la langue dans son vocabulaire et dans son esprit? 3. Pour que soit assuré l'avenir de la langue des Québécois au sein de la société nord-américaine, dans quel sens le nationalisme québécois devra-t-il évoluer?

De mon point de vue, la meilleure question est la troisième. Les deux premières ont le défaut, en effet, de n'avoir qu'un intérêt historique. Et aux yeux de l'histoire, de quel nationalisme s'agit-il, s'agirait-il? Il faut souligner que les formulateurs de ce congrès ont été curieusement enclins à prendre le nationalisme comme allant de soi, concept ou idéologie qui ne devraient pas eux-mêmes être soumis à l'examen. La dernière question, tournée vers le présent et l'avenir, permet de poser le nationalisme plus simplement comme la tendance inévitable de toute communauté culturelle se sentant minorisée, menacée ou méprisée, à valoriser, célébrer même certains traits qui la caractérisent, entre autres la langue nationale. Mais, est-il besoin de le rappeler une fois de plus, une tendance inévitable ne constitue pas nécessairement une tendance souhaitable. Le danger, ici comme ailleurs, c'est que la nation1 qui a mal à elle-même se mette à chérir son mal...




1 La nation, pour ne pas tout mêler, conçue comme un « fait culturel ». Le « fait politique », c'est l'État. Voir Louis-Jean CALVET, Langue, corps, société, Payot, 1979, p. 23. [retour au texte]




Cela dit, la première réponse très spontanée suscitée par la question posée (la troisième : pour que soit assuré l'avenir de la langue des Québécois au sein de la société nord-américaine, dans quel sens le nationalisme québécois devrait-il évoluer?), c'est de souhaiter que le nationalisme d'ici réussisse enfin à doter le peuple québécois du maximum possible de pouvoirs étatiques : cela s'appelle, en d'autres mots, réaliser l'indépendance politique. Mais cette avenue est bloquée depuis le référendum de mai 1980. Qu'une indépendance politique souhaitable finisse ici un jour par se substituer à un nationalisme actuel inévitable ne veut nullement dire de toute façon que la fameuse équation ÉTAT = NATION = LANGUE UNIQUE soit un principe clair et indiscutable. Dans le passé, tout le monde le sait, cette équation a servi de couverture idéologique aux entreprises colonisatrices (intérieures et extérieures) des grandes puissances. Mais le Québec, précisément, n'est pas l'Angleterre ou la France de l'ère coloniale, et qui niera qu'il y ait des avantages à ce que les Danois, par exemple, aient un État à eux, le Danemark, et une seule langue, le danois, une seule langue au lieu de deux, trois ou quatre en conflit dans un même territoire? Le monolinguisme social, en soi, n'est pas un désavantage ni un mal. Je réitère brièvement ces évidences et ces clichés parce qu'il est difficile de parler de ces questions au Québec sans que de bons esprits se mettent aussitôt à agiter les grands drapeaux de la pensée pure et de la vertu alors que nous sommes dans une situation essentiellement relative qui ne comporte pas de caractères extrêmes.

***

Donc, depuis le « non » du référendum, c'est le petit train qui continue d'aller et nous ne savons pas s'il va aller très loin... Mais dans la mesure où il reste quelques pouvoirs à l'État québécois, il me semble que notre politique linguistique générale – tout en restant inchangée si cela est possible – gagnerait à se remotiver profondément. Le discours justificateur de la loi 101 tel qu'on le formule dans bien des milieux, les positions prises par certains groupes d'enseignants, les commentaires des chroniqueurs linguistiques devraient, à mon avis, renoncer aux valorisations et glorifications propres au discours nationaliste. Ces dernières, à long terme, ne peuvent servir de fondement à une politique nationale linguistique globale. Les faits, la réalité finissent toujours par crever les mythes et les mystifications, et au surplus, nous n'avons pas le droit de mentir à notre jeunesse, à ceux sur lesquels nous comptons pour continuer la lutte. Voici quelques observations sur la question.

Il demeure dangereux de continuer à vanter les prétendus mérites de notre langue, le français, comme s'il y avait de par le monde des langues plus belles, moins belles, plus nobles, moins nobles, etc. On entend toujours et encore là-dessus tant d'aberrations qu'il est inévitable qu'un jour se produise un grand mouvement de démystification qui risquera de jeter l'enfant (la politique linguistique) avec l'eau du bain (la célébration nationaliste). Il n'y a pas si longtemps, le chroniqueur linguistique du Devoir affirmait sans rire que le français est apte aux sentiments élevés tandis que l'anglais convient particulièrement au négoce. Pour d'autres, le français est abstrait et l'anglais concret, ou bien le français semble plus musical... Sans compter les dévots qui font toujours la génuflexion devant « Sa Majesté la langue française ». (La vérité, c'est que les langues sont des guidounes et non des reines.) Pourtant, nous savons tous depuis longtemps que le rayonnement effectif d'une langue dépend uniquement de facteurs extralinguistiques. Une langue, c'est un dialecte qui s'est doté un jour d'une armée, d'une flotte et d'un commerce extérieur... Imaginons un instant que l'histoire ait tourné autrement et que Montcalm ait été vainqueur en 1760 : l'Amérique serait sans doute aujourd'hui française et le français, par la force des choses, la langue internationale du commerce. Tout le monde vanterait avec empressement les qualités du français comme langue des affaires, en concédant toutefois que pour la poésie, l'anglais a bien des mérites... « So it goes ».

Ce qu'il faudrait faire comprendre au peuple québécois, c'est que nous devrions avoir exactement la même politique linguistique quelle que soit la langue. Nous parlerions le bachi-bouzouk, le tagalog, le rhéto-roman ou une langue que nous serions les seuls à connaître, que nous devrions avoir en tant que peuple les mêmes droits, la même politique linguistique, la même loi 101, sans avoir à nous excuser ou à nous justifier. Pourquoi? C'est que le problème en est d'abord un de langage.

Qu'on me permette de rappeler une distinction classique sans laquelle on ne saurait penser la question linguistique. Le langage, comme faculté humaine fondamentale, capacité de s'exprimer par des signes verbaux, de dire le monde, de l'organiser – mais aussi constitutif de tout un environnement2 –, voilà ce qui, en dernière analyse, est en cause. Bien sûr, le langage s'exerce toujours à travers une langue donnée, dans notre cas, le français. Il passe obligatoirement par une langue. Le drame, donc, c'est que si l'on s'attaque à la langue d'un peuple en la refoulant, en la dédaignant, on s'attaque à la faculté humaine des individus de la communauté. Les hommes qui voient leur langue méprisée ne parlent tout simplement pas. Ce sont des silencieux. Le silence de l'humiliation. Voilà pourquoi ce n'est pas tellement le français comme langue qui est en cause – le français en lui-même n'est pas une personne, il ne connaît pas l'injure, etc. –, c'est bien plutôt l'essentielle fonction langagière d'une communauté humaine. Sur le plan individuel ou quand il s'agit de groupes restreints, la solution est facile : on change de langue. On adopte la langue dominante. Mais une collectivité de plusieurs millions de personnes scolarisées occupant massivement le même territoire ne saurait aujourd'hui changer de langue. C'est une opération irréalisable.

Je résume ma première proposition : viser désormais non pas le français comme tel, mais à travers le français le plein exercice de la faculté humaine du langage. Ne plus raconter d'histoires à nos enfants sur les prétendues qualités intrinsèques des langues. Finie l'idéologie de la célébration linguistique! Pour nous, ne pas parler français, cela veut dire ne pas parler du tout. Nous n'avons pas besoin de parler français, nous avons besoin du français pour parler3.

Il faudrait ajouter ici que la glorification nationaliste des vertus de la langue nationale ne fait souvent que tomber dans le piège du racisme de la majorité ou de la minorité dominante. Cette exaltation devient un contre discours profondément ambigu dans la mesure où elle fait droit – négativement – au mépris et au rejet dont elle est l'objet. Exemples :

Speak white / Black is beautiful
Frog / Frog power


Cette remarque ne contredit nullement une observation faite naguère par Marcel Cohen. Dans les luttes de revendication nationale, note-t-il4, surtout au début, on remarque chez certains éléments plus conscients de la société une exagération temporaire marquée de certains traits phonétiques, sémantiques ou autres de l'idiome national. Ce sera un cas ici où le discours sur la langue entraîne momentanément une modification du discours de la langue.




2 Les linguistes ignorent systématiquement cette dimension essentielle du langage, qui est de constituer un indispensable environnement. [retour au texte]

3 Il est abusif d'affirmer comme le fait depuis tant d'années le discours québécois que langue et culture sont synonymes. Ce problème complexe demeure irrésolu. L'hypothèse de Whorf Sapir est éclairante lorsque l'on compare des cultures très éloignées dans le temps ou dans l'espace. Mais qui niera que l'essentiel de la culture occidentale est accessible à un homme et une femme du vingtième siècle aussi bien en français qu'en anglais, en espagnol, en italien, en allemand ou en russe? [retour au texte]

4 Marcel COHEN, Pour une sociologie du langage, Albin Michel, 1956, p. 179. [retour au texte]




Mais si l'on tient, contre toute raison, à évoquer le racisme au sujet de la loi 101, il faudra bien marquer qu'elle traduit paradoxalement non pas le racisme de ceux qu'elle veut défendre, mais bien celui de l'Autre, celui de la minorité dominante, laquelle a inventé, au jugement du linguiste américain Mario Pei, one of the most intolerant linguistic insults on record : « Speak white!5 » En fait, la loi 101 est une loi antiraciste, destinée à contrer le racisme. Le malheur veut que ce genre de mesure soit toujours en quelque sorte contaminée par le mal qu'elle entend combattre. Mais simultanément, c'est ce caractère concret de la loi 101 en tant que reflet inversé de la situation réelle qui en fait un terrible révélateur des attitudes vraies derrière les façades trompeuses. Quand un Claude-Armand Sheppard s'en va en Alberta (of all places! Se souvient-il des lois nazies sur la stérilisation obligatoire naguère promulguées à Edmonton?) déclarer qu'un « génocide » est en train de se perpétrer au Québec, quand un Peter Blaikie parle du « tribalisme » des Québécois, ils me font penser aux Allemands des Sudètes. Nous serions les méchants Tchèques persécuteurs de ces gens-là. À l'examen, ces beautiful people prétendument ouverts, généreux, démocrates, révèlent quelque chose d'un peu répugnant. On ne répondra donc pas à M. Claude-Armand Sheppard. On le laissera gagner sa vie à défendre les boutiquiers d'extrême droite.

***

J'estime, dans un deuxième temps, qu'il faut renoncer au plus vite à l'idéologie nationaliste de la conservation linguistique, qui consiste à pleurnicher : vous savez... il faut comprendre... dans la situation où nous sommes... en Amérique du Nord... le français doit être protégé, aidé, entouré de barrières... etc. Ce type de discours est encore plus répandu que le précédent. Pensez-vous que nos enfants vont accepter bien longtemps cette approche muséologique? Notre langue vit elle dans une « réserve » comme certaines plantes ou certaines espèces animales menacées d'extinction? Mieux vaut disparaître que vivre ainsi. Mieux vaut changer de langue et vivre en liberté que survivre dans une sorte de « parc national linguistique ». Le danger de cette attitude est si grand qu'il risque d'entraîner, lui aussi, le rejet complet de notre politique linguistique générale par la prochaine génération.

Je ne vois qu'une différence entre le Québec et le reste de l'Amérique du Nord. C'est celle-ci : ce que le poids ou la force des choses a réalisé en Amérique du Nord, en Alberta, à Toronto, dans le Michigan, c'est-à-dire un monolinguisme de fait, nous sommes obligés de l'accomplir, nous, en faisant intervenir de façon plus manifeste les leviers de l'État. Il y a quelque chose de répugnant à demander à l'autre la permission de se protéger de lui. Pour ma part, je ne suis nullement intéressé par les entreprises de conservation et de préservation des langues, n'étant nullement porté sur les vieux meubles et les antiquailles... Le peuple québécois a droit au langage et à l'environnement de langage que cela implique. Il n'a pas à se justifier ni à s'excuser.

Mais le terrain est tellement piégé ici que nous ne sortons pas des mises en demeure, des interpellations flicardes, des questions malveillantes et de mauvaise foi. On me demande souvent : qu'est-ce qu'un Québécois? Je refuse de répondre, ou plutôt ce n'est peut-être pas à moi de répondre. Nos grands-pères et nos pères encore se disaient des Canadiens. Puis lorsque nous nous sommes rendu compte que le Canada ne semblait pas pouvoir faire place à notre langue et à notre culture, voilà que le terme Québécois s'est répandu et finalement imposé. Or il reflète une situation que nos pères n'ont pas voulue. Quant à moi, j'aime mieux vivre que me définir, et je dis que c'est à ceux qui ont créé la situation qu'il incombe de définir maintenant les termes. Je leur renvoie donc la balle. Ce n'est pas tout à fait mon problème. Que le journal The Gazette consacre quelque recherche et quelques fonds à cette tâche.




5 Mario PEI, The Story of Language, Mentor Book, 1966, p. 275. [retour au texte]




La politique linguistique actuelle comporte le même piège. L'idéologie de la préservation et de la conservation cherche, au fond, à répondre à des questions qui devraient être jugées irrecevables. Elle traduit l'incertitude, la crainte de l'autre, la sujétion, l'incapacité de poser les questions sur le terrain qu'elle aurait choisi elle-même. Je refuse de montrer mes papiers. Je ne peux pas définir un Français, un Russe, un Finlandais. Je suis incapable de définir la culture allemande. Personne au monde n'a à supporter ce poids de définitions que l'on impose aux Québécois actuellement. Je dis qu'il y a là du mépris et de l'intimidation, et que nous devons cesser de nous excuser d'avoir des bras, des jambes, une langue, une société...






Synthèse des discussions



Francine GAGNÉ



Les interventions de la salle qui ont suivi les exposés se sont révélées des compléments aux différentes thèses des conférenciers. Les principaux thèmes abordés ont été les suivants :

  1. la conscience collective québécoise et les problèmes linguistiques et culturels;
  2. la prise en charge du nationalisme par les partis politiques;
  3. quelques aspects économiques de l'indépendance du Québec;
  4. la gestion de la culture;
  5. le point de vue de la bioculture.

1.

La conscience collective québécoise et les problèmes linguistiques culturels

Quelques résultats de l'enquête du Conseil de la langue française sur la conscience linguistique des jeunes ont été utilisés pour illustrer une certaine démobilisation chez ces derniers : par exemple, 40 % des jeunes se montrent assez tièdes dans leur attitude à l'égard de la langue française, soit du point de vue de son statut, soit du point de vue de sa qualité. Certains intervenants croient même que le discours nationaliste ralentirait l'évolution de notre conscience collective parce qu'il est trop conservateur, pas suffisamment axé sur le présent et sur un projet social.

Le professeur André Belleau analyse différemment l'attitude des jeunes. Il estime qu'ils sortiront de leur état d'inconscience le jour où le monolinguisme français sera installé au Québec de façon irréversible. Une deuxième condition serait l'instauration d'une politique d'enseignement des langues. Selon lui, le drame des jeunes, c'est qu'ils ne connaissent pas les sources de leur culture et qu'ils ne peuvent reconnaître les influences étrangères. Ce n'est pas parce qu'ils écoutent de la musique américaine qu'ils s'américanisent davantage, c'est qu'ils ne distinguent plus leurs propres repères culturels.

2.

La prise en charge du discours nationaliste par les partis politiques

On a rapidement distingué les différentes variétés de nationalismes exprimées par les gouvernements au Canada : le parti libéral fédéral et son nationalisme canadien et canadien-français; le Parti libéral provincial qui met de l'avant tantôt son nationalisme canadien-français, tantôt son nationalisme québécois; le Parti québécois et son nationalisme québécois et parfois canadien-français.

On déplore cependant que seul le Parti québécois ait un projet concret. D'ailleurs, on signale que le dernier programme du Parti québécois est assez curieux : il accorde 4 lignes à la loi 101 et 2 pages aux communautés culturelles.

Un autre intervenant, député libéral à l'Assemblée nationale, fait remarquer qu'il faut se méfier des promesses nationalistes des partis parce qu'une fois au pouvoir ils ont d'autres intérêts à promouvoir. Quelques intervenants endossent cette opinion. M. Belleau, un des conférenciers, s'oppose à ce pessimisme. Le Parti québécois a fait des erreurs, selon lui, mais les leviers étatiques sont trop importants dans un État moderne pour refuser leur intervention. Un parti a droit à ses erreurs.

3.

Quelques aspects économiques de l'indépendance du Québec

À quelques reprises au cours du débat, M. Bertrand a souligné les préalables économiques de l'indépendance comme il l'avait fait au cours de son exposé. Cette idée a été corroborée par M. Scowan, député de l'Assemblée nationale, qui indique que le parti doit faire la démonstration que la vie économique est intéressante si on veut obtenir un consensus sur l'indépendance. Selon lui, le Livre blanc du Parti québécois n'était pas assez convaincant au référendum. Un intervenant lui rétorque que les Québécois n'ont pas à s'expliquer à ce sujet.

4. La gestion de la culture

Comme l'avait souligné M. Paquette dans son exposé et comme ensuite on l'a rappelé au cours des débats, l'État dispose de moyens d'action puissants sur la langue et la culture et il se doit de les utiliser. Il faudrait des politiques culturelles plus présentes. Certains intervenants dénoncent, par contre, les erreurs qui ont été commises par l'Office de la langue française, notamment dans le domaine de la terminologie, en normalisant des termes d'usage courant. Ces interventions sont perçues comme des atteintes à la liberté.

5. Le point de vue de la bioculture

Un linguiste intervient pour indiquer qu'on fait fausse route en misant uniquement sur des phénomènes qui sont de l'ordre de l'acquis. Pour la bioculture, le nationalisme est comme la culture inscrite dans l'inconscient, c'est un phénomène sociobiologique à caractère universel. Il s'appuie sur l'outillage culturel transmis de génération en génération (langue, valeurs, etc.) et continue d'exister tant que la communauté croit à l'efficacité de la culture pour assurer sa survie.




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