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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 5

La démographie linguistique



Conférenciers : Charles CASTONGUAY, professeur, Université d'Ottawa
Michel PAILLÉ, démographe, Conseil de la langue française
Rosaire MORIN, président, Conseil de la ligue d'Action nationale



Les communications et les discussions qui ont eu cours dans cet atelier gravitent autour des cinq questions formulées par le comité thématique soit :

Comment la composition linguistique de la population québécoise a-t-elle évolué au cours des quinze dernières années? Les législations linguistiques ont-elles freiné le transfert linguistique des francophones vers la langue anglaise? Les efforts du Québec pour maîtriser son immigration sont-ils bénéfiques à la majorité francophone? L'avenir démographique du Québec réside-t-il dans un accroissement de son immigration? L'avenir des francophones dans la région de Hull est-il assuré?

Charles Castonguay a traité de la première et de la dernière question, en faisant remarquer dans ce dernier cas que le caractère francophone de l'Outaouais serait à la merci de la conjoncture économique et du bilan migratoire correspondant s'il n'y avait une législation linguistique rigoureuse. C'est par l'analyse des statistiques scolaires et plus particulièrement de ce que Henripin et Lachapelle ont appelé « les navettes linguistiques scolaires » et par l'étude des données inédites des fichiers des naissances vivantes que Michel Paillé a abordé la réponse à la seconde question. Il conclut son exposé en soulignant que malgré un changement radical de la situation démolinguistique scolaire, la Charte de la langue française n'a pas encore établi un climat général favorable à la langue de la majorité. Ce n'est qu'à long terme qu'elle pourra donner ses fruits et ainsi freiner les transferts linguistiques des francophones vers la langue anglaise. Rosaire Morin pour sa part, constatant le grave problème de dénatalité qu'affronte le Québec, s'inquiète de l'avenir démographique de l'État québécois. Pour maintenir le fait français en Amérique, un nombre imposant de francophones est nécessaire. Tout programme d'immigration devrait donc favoriser les francophiles et faciliter le recrutement chaque année de quelques milliers de francophones qui vivent dans la diaspora et qui sont voués à l'assimilation.

Les discussions qui ont eu cours dans cet atelier sont consignées dans le compte rendu qu'en a fait Hervé Gauthier, démographe à l'Office de planification et de développement du Québec. Réjean Lachapelle, directeur de la recherche au ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, a agi comme animateur de cet atelier.







L'évolution récente de la situation
démolinguistique au Québec et dans
l'Outaouais



Charles CASTONGUAY



Au début des années 70, la situation démolinguistique québécoise semblait évoluer de façon défavorable au français. Entre 1951 et 1971, le poids relatif de la population de langue maternelle française au Québec était tombé de 82,5 % à 80,7 %. Aussi, les causes de cette tendance étaient-elles bien connues : banalisation du taux des naissances dans les familles francophones, immigration non francophone due à une situation économique assez bonne et adoption de l'anglais comme langue d'usage au foyer par bon nombre d'allophones ainsi que par un certain nombre de francophones.

Les recherches démographiques effectuées pour la Commission Gendron ont montré que, si cette attraction supérieure de l'anglais se maintenait, la composition linguistique future du Québec dépendrait de la conjoncture économique. Une situation économique relativement bonne entraînerait, par l'immigration et l'anglicisation, la poursuite de la baisse dans la fraction des francophones au Québec, alors que des conditions économiques mauvaises conduiraient, par une émigration relativement plus forte de la population anglophone, plus mobile, à une augmentation du poids du groupe français1.

La loi 22 avait pour but d'assurer de façon définitive le caractère francophone du Québec. Par la promotion de l'usage du français dans de nombreuses aires d'activité sociale, on espérait rendre le français plus compétitif face à l'anglais dans le domaine des choix linguistiques au foyer. Le caractère français du Québec, et tout particulièrement de Montréal, serait alors à l'abri des aléas des conjonctures économiques futures.

La loi 101 cherche avec encore plus d'énergie à améliorer la position du français. Pourtant, au moment de son adoption, plusieurs intervenants ont prétendu que ce nouveau renforcement était devenu excessif, puisque la conjoncture politique, dont la loi 22, avait déjà provoqué un exode anglophone.




1 CHARBONNEAU, H. et MAHEU, R., Les aspects démographiques de la question linguistique, synthèse S3, Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Québec, Éditeur officiel, 1973, p. 291. [retour au texte]




Par la suite, Statistique Canada a en effet constaté un certain regain du groupe français au recensement de 1976. Et dernièrement, au recensement de 1981, celui-ci a remonté à 82,4 % de la population québécoise, soit pratiquement à son niveau de 1951. Il est cependant difficile, voire impossible, de savoir de façon précise à quel point cette récente remontée résulte des législations linguistiques et à quel point elle découle, comme l'avaient prévu les démographes, d'une détérioration relativement forte de la situation économique au Québec.

On sait cependant que le poids relatif du groupe de langue maternelle anglaise au Québec a diminué régulièrement de 13,8 % à 11,0 % entre 1951 et 1981. Cette baisse ne fait que prolonger la tendance séculaire de la population d'ascendance britannique à quitter le Québec. La loi 22 ne semble pas avoir contribué de façon significative à cette tendance, du moins pas à court terme, puisque le nombre de Canadiens de langue maternelle anglaise entrant au Québec ou en sortant de 1971 à 1976 ne diffère guère des mouvements migratoires constatés pour la période précédente, 1966-19712.

On ne connaît pas encore aussi bien la composition linguistique de la migration interprovinciale la plus récente, mais il ressort déjà assez clairement des estimations indirectes que la baisse plus subite de la fraction de langue maternelle anglaise au Québec entre 1976 et 1981 provient autant, sinon davantage, d'un recul dans le nombre des entrants que d'une hausse en forme d'exode dans celui des sortants. Impossible de cerner la part de ce recul qui serait due à la loi 101, et notamment à sa « clause Québec », et celle qui serait attribuable à la détérioration de la situation économique.

Soulignons d'ailleurs qu'on ne connaîtra pas encore avant quelques mois la proportion de « francophones », « anglophones » et « allophones » au Québec en 1981, dans le sens de la langue d'usage actuelle au foyer, soit le sens que donnerait à ces vocables le Petit Robert3. À cause de la loi fédérale sur les langues officielles, qui s'inspire des données sur la langue maternelle, Statistique Canada publie toujours celles-ci en primeur. Or elles demeurent toujours « une génération en retard sur l'événement »4, puisqu'elles renvoient à la langue parlée au foyer par l'individu dans son enfance, et non à celle qu'il parle au foyer au moment du recensement. Par conséquent, elles ne tiennent pas compte du bilan des transferts linguistiques, c'est-à-dire du résultat de l'assimilation linguistique5.

De fait, des observations tirées du recensement de 1976 et du fichier des naissances au Québec pour les années 1976-1979 montrent que, quels que soient les progrès de l'usage du français dans le domaine public à la suite suite des lois 22 et 101, dans l'intimité du foyer les transferts linguistiques ont continué, au cours de la dernière décennie, de profiter à l'anglais dans sensiblement les mêmes proportions qu'en 19716. D'une part, les transferts entre les groupes anglais et français avantagent toujours l'anglais, comme en 1971, à raison de trois transferts du français à l'anglais pour deux dans le sens contraire. D'autre part, parmi les jeunes mères du tiers groupe (langue maternelle allophone) ayant adopté, au cours des années 70, l'anglais ou le français comme langue d'usage, environ 70 % ont choisi l'anglais, comme ce fut le cas avant les lois 22 et 101. En particulier, un peu plus de 70 % des transferts des jeunes mères de langue maternelle italienne allaient à l'anglais vers la fin des années 70, alors que par le passé la majorité de leurs transferts allaient au français7.




2 LACHAPELLE, R. et HENRIPIN, J., La situation démolinguistique au Canada : évolution passée et prospective, Institut de recherches politiques, Montréal, 1980, tableau 6.8. [retour au texte]

3 Francophone : qui parle habituellement le français. [retour au texte]

4 Rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1965, vol. I, p. 18. [retour au texte]

5 Une personne accomplit un transfert linguistique lorsque, dans son foyer, elle vient à parler habituellement une langue autre que sa langue maternelle. [retour au texte]

6 CASTONGUAY, C., « Dimensions des transferts linguistiques entre groupes anglophone, francophone et autre d'après le recensement canadien de 1971 », Annales de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, vol. 41, n° 2, 1974, pp. 125-131, tableau 2; Lachapelle et Henripin, op. cit., p. 136; R. Maheu, « Les transferts linguistiques au Québec entre 1975 et 1977 ». Cahiers québécois de démographie, vol. 7, n° 3 (spécial), 1978, pp. 109-131; M. Paillé, « Les transferts linguistiques au foyer, 1976-1979 : une mise à jour », communication présentée au 50e Congrès de l'ACFAS, UQAM, Montréal, mai 1982, à paraître dans les Cahiers québécois de démographie. [retour au texte]

7 PAILLÉ, op. cit. [retour au texte]




Donc d'après les sources d'information disponibles en ce moment, la tendance de l'assimilation linguistique ne semble pas avoir changé au Québec depuis 1971, l'anglais dominant toujours aussi nettement sur ce plan. Il faudra attendre encore pour voir si, à plus long terme, la promotion du français sur la place publique par les lois 22 et 101 trouvera un écho éventuel dans les comportements linguistiques plus profonds du foyer.

Par conséquent, nous devrons attendre la publication des données sur la langue d'usage avant de connaître de façon satisfaisante la composition linguistique du Québec au dernier recensement. Mais d'ores et déjà, nous pouvons affirmer que si ces données montrent que le Québec s'est francisé au cours des années 70, il s'agirait là d'une sorte de francisation par défaut, provenant non pas des transferts linguistiques, qui continuent de favoriser le groupe anglais, mais d'une perte différentielle de population due à un bilan migratoire médiocre. Cette situation dépend surtout de la détérioration des conditions économiques.

La fluctuation de la composition linguistique de l'Outaouais entre 1971 et 1981 illustre particulièrement bien l'importance de la conjoncture économique en cette matière. L'Outaouais se distingue des autres régions du Québec, en ce, que son bilan des transferts linguistiques, de cinq transferts du français à l'anglais pour seulement deux dans le sens contraire, en fait une région d'anglicisation absolue, semblable en cela à l'est ontarien ou à la partie acadienne du Nouveau-Brunswick8. Cette tendance s'est poursuivie au cours des années 709.

À la faveur d'une forte expansion des emplois à la fonction publique canadienne et de l'affectation de plus de 15 000 fonctionnaires fédéraux à Hull comme lieu de travail, le groupe anglais de l'Outaouais a connu entre 1971 et 1976 un renversement de son bilan migratoire habituellement négatif avec l'Ontario, réalisant un gain net substantiel10. Pendant cette période, le rythme de croissance du groupe anglais dans la région métropolitaine de Hull a été presque le double de celui du groupe français. L'effet conjoint de cette vague migratoire et des transferts linguistiques a été de réduire le poids relatif de la population de langue maternelle française dans la région de Hull de 82,4 % à 80,9 % entre 1971 et 1976, le groupe anglais passant en même temps de 15,6 % à 16,6 %11.




8 CASTONGUAY, C., op. cit., tableau 10. Il y a anglicisation absolue lorsque la population de langue d'usage française est inférieure à celle de langue maternelle française. [retour au texte]

9 MAHEU, op. cit., tableau 6. [retour au texte]

10 LACHAPELLE et HENRIPIN, op. cit., tableau 6.24. [retour au texte]

11 CASTONGUAY, Charles, « Le recul du français dans l'Outaouais », dans : Jean Cimon, éd., Le dossier Outaouais : réflexions d'un urbaniste, Québec, Éditions du Pélican, 1979, pp. 64-80, tableau 5. [retour au texte]




Mais une détérioration subite de la situation économique, gel draconien des effectifs à la fonction publique fédérale, décentralisation à l'extérieur de la région Ottawa-Hull du lieu de travail de nombreux fonctionnaires fédéraux, explosion des taux d'hypothèque, semble avoir renversé la tendance en faveur du français dans l'Outaouais. Le poids du groupe français à Hull a remonté à 82,6 % en 1981, soit à son niveau de 1971.

Sans doute le régime scolaire établi par la loi 101 a-t-il également favorisé ce retour des choses. Sous la « clause Québec », la plupart des migrants interprovinciaux élisant domicile à Hull sont tenus d'inscrire leurs enfants éventuels à l'école française. Or il paraît que la « clause Québec » entre en contradiction avec la Charte des droits de la nouvelle Constitution canadienne...

On voit bien à quel point le caractère francophone de l'Outaouais, sans législation linguistique vigoureuse, serait à la merci de la conjoncture économique et du bilan migratoire correspondant. Les différentes études prospectives de la situation démolinguistique sont arrivées à la même conclusion pour le Québec dans son ensemble.







Cinq ans après la Charte de la langue
française, les transferts linguistiques favorisent
toujours l'anglais



Michel PAILLÉ



Parmi les cinq questions posées dans le paragraphe de présentation de cet atelier, l'une d'elles convient très bien au champ de recherche qui m'a été dévolu au Conseil de la langue française. On demande : « Les législations linguistiques ont-elles freiné le transfert linguistique des francophones vers la langue anglaise? » Sans me limiter aux seuls francophones, je voudrais répondre sommairement à cette question.

D'un point de vue démographique, on peut d'emblée répondre à cette question à la fois par un oui et par un non. Notons tout de suite que cette double réponse n'aboutit pas à une situation neutre où le oui et le non s'annulent, donnant pour résultante un statu quo. Car, comme nous le verrons, le non l'emporte sur le oui.

Examinons d'abord le volet positif de cette réponse.

C'est pour le domaine scolaire que l'on peut répondre par l'affirmative, en regardant la répartition des élèves selon leur langue maternelle pour chacun des deux réseaux d'enseignement. À la fin des années 60, au moment où la loi 63 reconnaissait le libre choix de la langue d'enseignement1, les écoles françaises comptaient à peine 500 élèves de plus qu'il n'y en avait de langue maternelle française tandis que les écoles anglaises accueillaient 66 600 élèves de plus qu'on en recensait de langue maternelle anglaise2. Cet avantage marqué des écoles anglaises s'expliquait par le fait que plus de 85 % des allophones préféraient faire instruire leurs enfants dans la langue de la minorité et parce que plus de francophones choisissaient l'école anglaise que d'anglophones l'école française3.

Cette situation s'est empirée jusqu'à l'intervention gouvernementale de juillet 1974 (loi 22)4. Lors de l'année scolaire 1974-1975, les gains nets des écoles anglaises par rapport aux effectifs d'écoliers de langue maternelle anglaise dépassaient 70 300 tandis que le secteur francophone accusait une perte nette de 5 100 élèves5. Après deux années d'application de la loi 22, laquelle accordait l'accès à l'école anglaise aux écoliers ayant démontré une connaissance suffisante de l'anglais, le réseau anglophone profitait toujours d'un gain net de 64 400 écoliers tandis que le réseau francophone subissait une perte nette de l 8006.




1 Loi pour promouvoir la langue française au Québec, S.Q., 1969, chap. 9. [retour au texte]

2 Calculé d'après Louis DUCHESNE, La situation des langues dons les écoles du Québec et des régions administratives (1969-1970 à 1972-1973), Québec, ministère de l'Éducation, Document no 9.14S, 1973, p. 7. [retour au texte]

3 Il s'agit ici de comparer les effectifs absolus et non l'importance relative des pertes de chacun des groupes en faveur de l'autre. Voir plus loin, note 9. [retour au texte]

4 Loi sur la langue officielle, L.Q., 1974, chap. 6. [retour au texte]

5 Calculé d'après Claude ST-GERMAIN, La situation linguistique dans les écoles primaires et secondaires, 1971-1972 à 1978 1979. Québec, Conseil de la langue française. Dossier no 3, 1980, pp. 22-23. [retour au texte]

6 Ibid., p. 22-23. [retour au texte]




Ce n'est qu'avec la loi 1017 que la situation change véritablement. Après cinq ans d'application de la Charte de la langue française, on observait l'an dernier (1981-1982), pour la première fois dans notre histoire, des gains nets à l'école française supérieurs à ceux de l'école anglaise, soit 35 600 comparativement à 35 2008. Notons cependant que ce léger avantage de l'école française ne favorise pas l'ensemble de la communauté francophone, vu la différence numérique entre les deux principales communautés linguistiques au Québec9. Nous n'avons pas encore atteint le seuil où la majorité francophone accueillera dans ses écoles une proportion d'écoliers égale à son importance relative10. Nous sommes d'ailleurs encore loin de ce seuil11 puisque les modalités transitoires de la loi 101 permettaient l'an dernier à 40 000 allophones (soit 54,6 % d'entre eux) de recevoir leur instruction précollégiale en anglais12. Quant aux francophones inscrits à l'école anglaise, ils étaient 14 000 l'an dernier13, soit une baisse sensible depuis le sommet de 31 000 en 1974-197514. Pour la première fois en 1979-1980, il y avait plus d'écoliers de langue maternelle anglaise à l'école française que l'inverse15. Bien qu'au chapitre de la langue d'enseignement la loi 101 n'ait pas encore donné tous ses effets, on peut tout de même répondre par l'affirmative à la question posée au début de cette communication.




7 Charte de la langue française, L.R.Q., 1977, chap. C-11. [retour au texte]

8 « Fichier élèves standard », ministère de l'Éducation, données non publiées, compilation du 29 juin 1982. [retour au texte]

9 Il ne suffit pas que les gains nets de l'école française soient simplement positifs pour favoriser toute la communauté francophone du Québec. Étant donné l'inégale importance des groupes culturels au Québec, la majorité francophone doit attirer à elle une proportion de non-francophones égale ou supérieure à son poids démographique, sans quoi elle régresse. Voir à ce sujet Charles CASTONGUAY. « Sur quelques indices de propension à l'exogamie et au transfert linguistique ». Cahiers québécois de démographie, 9-3, déc, 1980, pp. 53-70. [retour au texte]

10 Michel PAILLÉ, « Attraction des deux réseaux d'enseignement du Québec sur les divers groupes linguistiques : 1969-1970 à 1980-1981 », Cahiers québécois de démographie. 10-3, déc. 1981, pp. 397-425. [retour au texte]

11 Vu les modalités transitoires de la loi 101 au chapitre de la langue d'enseignement, ce n'est qu'à la fin de la présente décennie que l'école française comptera sa quote-part d'allophones : voir : Michel PAILLÉ, loc. cit., pp. 409-411. [retour au texte]

12 Québec, ministère de l'Éducation, « Fichier élèves standard », données non publiées, compilation du 29 juin 1982. [retour au texte]

13 Ibid. [retour au texte]

14 Calculé d'après Claude ST-GERMAIN, op. cit., pp. 22-23. [retour au texte]

15 Québec, ministère de l'Éducation, « Fichier élèves standard », données non publiées, compilation du 7 novembre 1980, voir aussi : Michel PAILLÉ, loc. cit., pp. 406-408. [retour au texte]




Passons maintenant à l'aspect négatif de notre réponse.

Aucun article des législations linguistiques de la dernière décennie ne porte spécifiquement sur les transferts linguistiques16. Le voudrait-on d'ailleurs que cela serait impossible. Cependant, en légiférant sur la langue du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires, le gouvernement du Québec compte assurer, comme il l'a affirmé dans le préambule de la loi 101, « le rayonnement de la langue française ». Est-il possible présentement de mesurer l'impact des législations linguistiques sur les transferts linguistiques?

Disons d'abord qu'il ne s'agit pas d'une mesure directe de l'impact des législations comme on peut le faire à propos de la langue d'enseignement, mais qu'il s'agit plutôt de se demander si ces législations linguistiques ont créé un climat si favorable au français qu'on pourrait déjà en apercevoir les conséquences positives en examinant les transferts linguistiques?

Les transferts linguistiques sont principalement mesurés à l'aide des recensements, en faisant lit comparaison entre la langue maternelle et la langue d'usage. Or, nous ne connaissons ces deux variables que pour le recensement de 1971, les données sur la langue d'usage recueillies en 1981 n'étant pas encore publiées. Heureusement, le ministère des Affaires sociales du Québec, par son nouveau formulaire des déclarations de naissances vivantes, connaît depuis juin 1975 la langue maternelle et la langue d'usage des mères17.

Nous disposons depuis peu au Conseil de la langue française du fichier des naissances pour les années 1976 à 1980 inclusivement. En ne retenant que les femmes ayant accouché pour la première fois18, nous avons étudié les transferts linguistiques de cette tranche importante de la population du Québec. Au total, près de 8 000 de ces femmes19 font usage au foyer d'une langue qui diffère de celle qu'elles ont apprise dans l'enfance (tableau 1). La répartition de ces transferts linguistiques donne 66,1 % en faveur de l'anglais contre 33,9 % en faveur du français, et l'examen des résultats sur une base annuelle ne montre aucune tendance à un renversement de la situation.

En ne considérant que la région administrative de Montréal, les données du ministère des Affaires sociales montrent toute l'importance des transferts linguistiques dans cette région du Québec où sont concentrés la plupart des anglophones. En effet, 85 % de ces transferts linguistiques concernent des Montréalaises, et l'attrait de l'anglais s'élève à près de 72 % des cas, laissant à peine 28 % au français. En chiffre absolu, ces échanges entre le français et l'anglais dans la région de Montréal se soldent pour la période quinquennale étudiée à un déficit de près de 3 000 nouvelles familles.




16 Toute personne qui change (subitement ou graduellement) de langue d'usage (langue habituellement parlée au foyer) effectue un transfert linguistique. La langue maternelle (première langue apprise) est généralement la première langue d'usage d'une personne. [retour au texte]

17 Robert MAHEU, « La réforme québécoise du système d'enregistrement des statistiques du mouvement de la population », Bulletin de l'Association des démographes du Québec, 3-4, déc. 1974, pp. 1-5. [retour au texte]

18 En procédant ainsi, on s'assure de ne pas compter plus d'une fois les femmes ayant donné naissance à plus d'un enfant au cours de ce lustre. [retour au texte]

19 Ce n'est là qu'un minimum, car il peut arriver qu'une mère fasse un transfert linguistique après la naissance de son premier enfant; voir Charles CASTONGUAY, « Les transferts linguistiques au foyer », Recherches sociographigues, 17-3, sept.-déc. 1976, pp. 341-351. [retour au texte]




Si on se penche maintenant sur la langue maternelle de ces femmes qui ont effectué un transfert linguistique (tableau 2), on constate d'abord que 61 % de ces femmes sont des allophones, dont plus des deux tiers (68,7 %) ont opté pour l'anglais. Ensuite, on observe, dans les échanges entre francophones et anglophones, une dissymétrie fort marquée puisque plus de 62 % des transferts sont le fait de francophones ayant opté pour l'anglais. Enfin, les chiffres absolus révèlent une situation fort gênante : tandis que 1 509 allophones ont choisi le français, 1 948 francophones ont opté pour l'anglais, soit un déficit de 439 nouvelles familles.


Tableau 1
Nombre de transferts linguistiques parmi les femmes ayant donné naissance à un premier enfant entre janvier 1976 et décembre 1980, selon le lieu de résidence au Québec


Tableau 2
Nombre de transferts linguistiques parmi les femmes ayant donné naissance à un premier enfant entre janvier 1976 et décembre 1980, selon la langue maternelle de la mère (Québec)


Cette analyse, quoique très sommaire20, du fichier des naissances du ministère des Affaires sociales du Québec nous oblige à répondre par la négative à la question que nous avons privilégiée : non seulement les transferts linguistiques des francophones vers la langue anglaise n'ont pas été freinés, mais aussi la très large majorité des allophones opte toujours pour l'anglais.

Nous disions en introduction que le bilan global de notre double réponse ne donnait pas un résultat neutre. La raison à cela est très simple : dans la première partie de cette communication, nous n'avons pas traité de transferts linguistiques réels, mais plutôt de ce que R. Lachapelle et J. Henripin ont justement appelé « navettes linguistiques scolaires21. » Par cette expression, ces démographes veulent préciser le fait que la langue des études n'est pas la même que la langue habituellement parlée au foyer. C'est donc dire que la partie affirmative de notre réponse n'est pas directement comparable à sa partie négative.

La Charte de la langue française n'ayant que cinq ans, il est trop tôt pour apprécier les effets sur les transferts linguistiques de son chapitre VIII portant sur la langue d'enseignement. Toutefois, comme la loi 101 laisse à tous le libre choix de la langue des études collégiales, on peut comparer le choix des nouveaux inscrits en première année de collège avec la langue de l'enseignement reçu au secondaire. Ainsi, nous serons en mesure de constater si la loi 101 a au moins établi un nouveau climat favorable au français chez les allophones en particulier.

De 1977-1978 à 1980-1981, 1 500 allophones ont changé de langue d'enseignement en passant du secondaire au collégial. La répartition s'est faite au cours de ces quatre années en faveur des collèges anglophones qui ont attiré 72 % de ces étudiants dont la langue maternelle n'est ni le français ni l'anglais22.

Cette répartition asymétrique est encore plus frappante quand on constate que les écoles secondaires anglophones comptaient six fois plus de finissants allophones que les écoles d'expression française, constituant ainsi un bassin beaucoup plus grand de transferts vers le collégial français23.

La stabilité des transferts linguistiques au foyer, toujours favorables à l'anglais, ainsi que le passage nettement marqué des allophones du secondaire français au collégial d'expression anglaise, montrent, malgré un changement radical de la situation démolinguistique scolaire, que la Charte de la langue française n'a pas établi un climat général favorable à la langue de la majorité. Ce n'est qu'à long terme (de 25 à 30 ans) qu'elle pourra donner tous ses fruits. En août dernier, le magazine L'Actualité24 présentait un bilan des cinq premières années de la loi 101. Sous le titre, on pose une question : « En avons nous toujours besoin? » Ma réponse est oui.




20 La première étude des transferts linguistiques faite à partir du fichier des naissances du ministère des Affaires sociales est de Robert MAHEU, « Les transferts linguistiques au Québec entre 1975 et 1977 ». Cahiers québécois de démographie, 7-3 déc. 1978, pp. 109-131 : nous en avons fait une mise à jour : Michel PAILLÉ, « Les transferts linguistiques au foyer, 1976-1980 : une mise à jour », communication au 50e congrès de l'Acfas, U.Q.A.M., 14 mai 1982. [retour au texte]

21 Réjean LACHAPELLE et Jacques HENRIPIN, La situation démolinguistique au Canada : évolution passée et prospective. Montréal, Institut de recherches politiques, 1980, p. 180. note 26. [retour au texte]

22 Québec, ministère de l'Éducation, tableaux non publiés, compilation du 6 août 1982 : analyse préliminaire de l'auteur. [retour au texte]

23 C'est donc que la force d'attraction des collèges anglophones est 15 fois supérieure à celle des collèges francophones. [retour au texte]

24 Benoît AUBIN, « La loi 101, cinq ans après », L'Actualité, 7-8, août 1982, pp. 34-42. [retour au texte]






L'avenir du Québec réside-t-il dans un
accroissement de son immigration?



Rosaire MORIN



Des cinq questions posées à cet atelier, deux ont particulièrement retenu mon attention :

Les efforts du Québec pour maîtriser son immigration sont-ils bénéfiques à la majorité francophone?

L'avenir démographique du Québec réside-t-il dans un accroissement de son immigration?

Répondre à cette double interrogation nous oblige à étudier divers aspects du mouvement démographique et de sa conjoncture. Il faut ici se demander ce qu'il adviendra du Québec et de la nation canadienne-française au cours du prochain siècle. Le Québec affronte un grave problème de dénatalité. La « revanche des berceaux » a cédé la place à une « croissance zéro ». Déjà, en plusieurs régions, on ferme des écoles élémentaires. Certaines polyvalentes sont occupées à 60 % de leur capacité. Demain, des cégeps verrouilleront leurs portes.

Poutant, l'avenir démographique du Québec est le cœur même du futur de la nation canadienne-française. En la brève analyse de ce jour, quatre observations seulement seront présentées : l'influence du nombre, le mouvement migratoire au Québec, les avantages économiques de l'immigration et la politique culturelle et linguistique à l'égard des immigrants.

1. L'influence du nombre

Le Québec est l'État national des Canadiens français. Il représente le seul milieu canadien-français capable de se doter de structures constitutionnelles, politiques et juridiques qui assureraient l'épanouissement de la nation. Mais nulle réalité française ne pourra subsister en Amérique si elle ne jouit pas d'un nombre imposant d'habitants. L'un des premiers éléments de tout programme d'émancipation nationale réside dans le peuplement du Québec par des francophiles. Le droit du nombre devient indiscutable.

Hélas! aujourd'hui comme il y a 100 ans, le Québec est le plus sous-peuplé des pays du monde. Sa superficie atteint les 1 540 680 kilomètres carrés. Son territoire est trois fois plus grand que la France qui compte 53 millions d'habitants. La superficie québécoise est égale au territoire combiné de l'Albanie, l'Allemagne de l'Est, l'Allemagne de l'Ouest, l'Andorre, l'Autriche, la Belgique, la Bulgarie, le Danemark, la Grèce, la Hongrie, l'Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal, la Suisse et la Tchécoslovaquie. Ces pays recensent 181 millions de personnes. Dans un territoire d'égale dimension, le Québec dénombre 6,4 millions d'âmes. Cette situation est-elle normale?

Pouvons-nous plus longtemps ignorer d'immenses possibilités de développement? Dans la mer américaine de 238 millions d'anglophones, quelle sera la force éventuelle de résistance de cinq millions de francophones? Pour que notre îlot français ne soit pas submergé, il est nécessaire d'en accroître la population. De la croix de Gaspé aux remparts du Long-Sault, il nous faut attirer un grand nombre d'immigrants de notre foi et de notre culture.

Peut-on conserver un pays aussi vaste que le nôtre avec une population si peu considérable? Le Québec devrait compter de 20 à 30 millions d'habitants. Il pourrait les faire vivre. Les nouveaux arrivés créeraient les marchés pour absorber nos produits. Ils produiraient des biens nécessaires à la satisfaction des besoins nouveaux. Ils nous apporteraient des techniques nouvelles.

Qui doute de l'importance de l'immigration n'a qu'à regarder l'expérience vécue des États-Unis et de l'Ontario. Alors que l'Ontario a recruté avec continuité un nombre d'immigrants égal à 1,2 % de sa population, le Québec a hésité et se refuse à dresser un plan d'ensemble pour atteindre de tels objectifs. Quand je compare les efforts du Québec à ceux de nos voisins du sud ou de l'ouest pour encourager la venue d'immigrants, il m'apparaît que nous avons été et que nous demeurons inactifs, apathiques et presque méfiants. Le recul démographique que nous subissons passivement est inquiétant pour l'avenir. S'il demeurait aussi marqué d'ici la fin du siècle, nous donnerions raison à Lord Durham... « Une seule race est appelée à dominer au Canada : ces Anglais éclairés, actifs, entreprenants, et non pas ces Français ignorants, inertes, aveuglément soumis à des chefs remplis de préjugés. »

2. Le mouvement migratoire au pays du Québec

L'histoire de l'immigration au Québec et en Ontario vous sera résumée en deux phases : l'évolution de la population dans les deux provinces et l'établissement des immigrants de 1957 à 1980. L'histoire est toujours éloquente. En 1755, la population de la Nouvelle-France comprenait 56 000 Français. En 1760, le Canada comptait 60 000 Français et 10 000 Anglais. En 1791, les Canadiens français représentaient encore 93 % de la population canadienne. En 1971, la proportion de notre groupe ethnique était réduite à 28,7 %. Une telle débandade est presque tragique et elle engendre l'anglicisation des francophones dans les autres provinces canadiennes.

Cet écart entre les groupes français et anglais prend toute sa source dans le peuplement des deux principales provinces. De 1901 à 1956, l'Ontario a accueilli 2 140 583 immigrants, alors que le Québec n'en recevait que 997 554 au cours de la même période. Une autre différence favorise aussi l'Ontario : un grand nombre de leurs travailleurs recrutés possédaient des contrats de travail antérieurs à leur admission au Canada, alors que la plupart des immigrants destinés au Québec éprouvaient de larges difficultés à se trouver un travail rémunérateur après leur débarquement.

Les recensements des quatre dernières décennies illustrent avec clarté le recul démographique du Québec en regard de l'Ontario. Certaines personnes me reprochent un tel parallèle. On ne voudrait tout de même pas comparer le Québec avec l'Île-du-Prince-Édouard dont la population égale celle de la ville de Montréal-Nord.


Population du Québec et de l'Ontario, 1951 à 1981


La croissance de la population ontarienne possède une vitesse de croisière beaucoup plus rapide que la courbe québécoise. Le facteur d'accroissement qui explique la différence repose principalement sur le nombre des immigrants. Les facteurs des naissances, décès et migrations interprovinciales n'ont pas une influence déterminante sur l'évolution de la population des deux provinces.

Le nombre des immigrants revêt une importance décisive. Afin de savoir si « les efforts du Québec pour maîtriser son immigration... sont bénéfiques », nous allons indiquer le nombre des immigrants établis au Québec dans les 12 ans qui ont précédé la création du ministère de l'Immigration du Québec (5 novembre 1968) et nous comparerons ces résultats avec les immigrants venus au Québec en ces 12 dernières années, alors qu'un ministère de l'Immigration existait.


Nombre des immigrants et pourcentage des personnes admises au Canada


Le dynamisme ontarien apparaît à l'œil nu. Au cours de cette période de 12 ans, l'Ontario a accueilli 538 020 immigrants de plus. Cet accroissement de la population a créé naturellement un plus grand besoin de nourriture, de logements, de vêtements et de services. Nombre de ces immigrants remédiaient au manque de main-d'œuvre dans certains genres de travaux et ils augmentaient ainsi la production de biens et de services. En même temps, l'influence politique du Parlement de Queen's Park et la force économique de Bay Street grandissaient.


Nombre des immigrants et pourcentage des personnes admises au Canada


La lecture de ces deux tableaux nous démontre que le nombre total des immigrants a diminué au Québec de 85 668 personnes dans cette période de 12 ans au cours de laquelle le ministère de l'Immigration du Québec a opéré. Le pourcentage des immigrants établis au Québec sur le nombre admis au Canada a aussi diminué de 5,3 %, passant de 21,4 % pour la période 1957-1968 à 16,1 % pour les années d'opérations du Ministère, 1969-1980.

Au cours des deux périodes, l'Ontario a attiré un même nombre d'immigrants. De 1969 à 1980, le Québec a accueilli 620 112 immigrants de moins que la riche province voisine. On ne peut pas conclure que l'établissement du ministère de l'Immigration du Québec a été bénéfique dans le nombre des immigrants recrutés.

Le Ministère n'a pas non plus exercé une influence suffisante pour que la majorité des immigrants admis au Québec s'établissent à l'extérieur de la région métropolitaine. Le phénomène de la concentration des immigrants sur l'Île-de-Montréal existe depuis toujours. Au cours des 12 dernières années, rien n'a été modifié dans la région de destination des nouveaux venus. La région métropolitaine qui attire déjà la jeunesse de tous les villages du Québec demeure le centre d'attraction pour les immigrants.

Comme exemple, en 1980, 76,4 % des immigrants admis au Québec se sont établis dans la région de Montréal. La région de Québec n'a accueilli que 6,8 % des Néo-Québécois. La Mauricie–Bois-Francs obtient une proportion de 2,2 % des personnes admises au Québec en 1980. L'Estrie reçoit 2,1 % des immigrants et le Saguenay – Lac-Saint–Jean se contente de 2,0 %, l'Outaouais de 1,3 %, l'est du Québec de 1,1 %, le Nord-Ouest de 0,8 % et la Côte-Nord de 0,7 %.

Si ce rythme d'établissement des immigrants se perpétuait, le déséquilibre entre la population montréalaise et celle des autres régions connaîtrait un écart grandissant préjudiciable aux meilleurs intérêts du Québec. Une véritable politique de la population susciterait des pôles d'attraction qui attireraient les immigrants dans toutes les régions. Pour réaliser son potentiel, le développement des régions exige un très grand nombre d'immigrants. Sans un vaste marché intérieur, une région est toujours exposée à toutes les fluctuations économiques des territoires qui l'avoisinent.

3. Les avantages économiques de l'immigration

Pour assurer la prospérité économique du Québec, pour mettre en valeur ses ressources et améliorer les conditions de vie des Québécois, il faut augmenter le nombre des consommateurs et des producteurs. Mais les nouveaux arrivants doivent être judicieusement choisis. Ils ne doivent pas renforcer le bataillon des chômeurs et des assistés sociaux. Ils ne doivent pas remplacer au travail des ouvriers québécois. Leurs talents et leurs compétences doivent correspondre aux besoins de main-d'œuvre de chacune des régions québécoises. Les besoins démographiques, socioculturels et économiques de chaque milieu doivent aussi être respectés. Ces exigences précisent qu'il ne suffit pas chaque année d'ajouter de pleins bateaux d'immigrants de toutes sortes à notre population pour qu'un heureux développement survienne.

Dans la conjoncture actuelle, le Québec doit d'abord sélectionner et accueillir un plus grand nombre d'entrepreneurs et d'investisseurs. En nombre de secteurs, nous avons besoin de ressources humaines et matérielles. L'expérience et le capital sont nécessaires pour développer des projets nouveaux susceptibles d'assurer le relèvement du niveau de vie.

Peu d'initiatives ont été assumées par le ministère de l'Immigration dans la recherche d'investisseurs étrangers. Les résultats des sept dernières années révèlent l'incapacité de répondre aux besoins urgents qui deviennent de plus en plus pressants.


Cas et capital établis, 1975 à 1982


La moyenne annuelle des sept dernières années appartient à l'époque des vaches maigres. Le nombre de 161 investisseurs par année est très faible. La moyenne par investisseur s'établit à 317 024 $ et chaque emploi créé représente un capital investi de 64 283 $. Ces chiffres soulignent la faiblesse à recruter des immigrants possédant un capital et intéressés à s'implanter dans une contrée qui est l'une des plus prospères de la terre.

L'analyse de l'année 1980-1981 fait ressortir des faits saillants qui sont constants. Sur les 187 cas d'investissement, 125 sont localisés dans le secteur de l'agriculture, 17 dans l'industrie manufacturière et 55 dans le commerce et les services. Des 57 162 000 $ investis, 36 505 000 $ sont consacrés à l'agriculture, soit 64 % des capitaux investis; 11 135 000 $ ou 19 % des capitaux sont investis dans l'industrie manufacturière et 9 522 000 $, 17 % de l'investissement total, financent des services et des entreprises commerciales. L'apport des capitaux d'immigrants ne transformera pas la structure industrielle du Québec. Il est si minime qu'il ne résout aucun problème.

La répartition par région administrative favorise la région de Montréal qui bénéficie de 68,2 % des 57 162 000 $ d'investissement total. La région de Québec se satisfait de 2 768 000 $; l'Estrie se contente de 3 429 000 $. La Mauricie jouit de 11 955 000 $. Le Bas-Saint-Laurent, le Saguenay, l'Outaouais, le Nord-Ouest, la Côte-Nord et le Nord du Québec n'accueillent aucun investisseur immigrant.

Une telle situation est anormale, irrégulière. Le Québec se classe parmi les pays les plus riches de la terre. Notre capacité d'attirer des immigrants possédant des capitaux excède de loin les résultats obtenus. Il faut remettre en question les mesures politiques prévues à cette fin. Il importe aussi de désigner les secteurs et les régions à privilégier. Les objectifs à déterminer doivent s'éloigner de la petite taille des travaux actuellement entrepris pour recruter des entrepreneurs investisseurs. L'expansion de notre économie en dépend.

L'incidence de la variété des compétences que nous pouvons acquérir par l'immigration est importante. Mais il faut savoir recruter principalement des travailleurs qualifiés et des techniciens pour combler les postes auxquels ne peut pourvoir la main-d'œuvre québécoise. Dans l'aéronautique, les télécommunications, l'électronique, l'informatique, la métallurgie, la recherche médicale et scientifique et en nombre d'autres domaines, une immigration sélective peut s'avérer déterminante pour l'économie québécoise. Le recrutement extérieur s'impose là où une pénurie de main-d'œuvre existe. Avec les changements technologiques et les nouveaux modes de production, il survient fréquemment que les travailleurs québécois soient en nombre insuffisant en un secteur donné et que les programmes de formation ne soient pas capables de répondre aux exigences du marché du travail. Le recrutement à l'extérieur s'impose alors.

Mais la politique du ministère de l'Immigration ne semble pas orientée vers une telle conception. Certes, on accepte le principe, mais on ne l'applique pas avec force. En 1980, on nous apprend dans le rapport annuel que « 716 ouvriers qualifiés, techniciens et spécialistes industriels, dont la moitié est maintenant en poste au Québec » ont été recrutés par une vingtaine de grandes entreprises.

L'effort n'est pas considérable. Des normes de sélection sont établies. Des études sont poursuivies sur les besoins de la main-d'œuvre. Mais dans la sélection, respecte-t-on les critères choisis? Les immigrés qui projettent de travailler dans le montage, la réparation, l'usinage, les sciences naturelles, les sciences sociales, l'enseignement, le personnel administratif, la vente, les services, les pêcheries, la forêt et dans les mines sont-ils des travailleurs spécialisés et ne retrouve-t-on pas dans ces catégories d'emploi des milliers de chômeurs québécois? Pourtant, les immigrants destinés à ces emplois constituent environ 75 % des nouveaux venus enregistrés comme travailleurs. Mais combien sont bénéficiaires de l'aide sociale dès leur arrivée au Québec? Combien sont intégrés dans la main-d'œuvre active?

Une autre question cruciale se pose avec le refus d'ordres professionnels d'accorder des équivalences et de reconnaître les acquis de connaissances. Quatorze professions n'ont pas encore adopté des règles d'équivalence et neuf ordres professionnels étudient des projets, pendant que des diplômés d'université sont condamnés à chauffer des taxis ou à agir comme commis dans des restaurants. Les règlements adoptés par 15 corporations professionnelles ne sont pas tous dictés par la justice et l'équité. Certaines obligations sont plus discriminatoires que permissives. Que d'entraves au droit des immigrants!

L'insistance que j'exprime pour convier au Québec des entrepreneurs-investisseurs et des travailleurs spécialisés ne s'oppose pas à l'accueil de réfugiés. Mais chaque chose à sa place, selon nos besoins et notre capacité. À travers le monde, des millions de personnes sont chassées de leur pays par la guerre, l'émeute, les partages de territoires, les fièvres d'évasion, les fuites, les révolutions, les persécutions, les dangers d'invasion. Des millions de personnes souffrent de la faim, vivent dans la misère et dans la pauvreté. Pouvons-nous leur refuser le privilège de vivre dans l'un des pays les plus fortunés du globe? Ce n'est pas le nombre des réfugiés indochinois, chiliens, libanais, salvadoriens, haïtiens ou italiens que je déplore. Mais au moment où nous accueillons des milliers de réfugiés, nous devons planifier en conséquence le recrutement d'investisseurs et de travailleurs intégrés dans la maind'œuvre active. L'absence d'un programme d'ensemble et l'oubli d'application d'intentions exprimées représentent la faiblesse du ministère de l'Immigration. En une décennie, accueillir 15 000 ou 20 000 réfugiés dont la plupart deviennent bénéficiaires de l'aide sociale ne constitue pas une erreur. Le geste est humanitaire et nous devons le poser. Mais l'action économique qui compenserait n'est pas réalisée. Voilà la maldonne!

4. La politique culturelle et linguistique à l'égard des immigrants

La force du ministère de l'Immigration réside dans sa volonté de préserver la langue et la culture françaises au Québec et d'intégrer les nouveaux venus au groupe ethnique majoritaire. On a compris que l'individu qui reste plus ou moins en marge n'ajoute rien à la force collective du Québec. On a aussi compris que l'intégration à la société québécoise permet l'épanouissement des communautés culturelles. À partir de cette conception, les activités sont organisées.

La Division de l'accueil reçoit les réfugiés dès leur arrivée au Québec, les informe de leurs droits et de leur destination, leur assure l'accessibilité aux services publics. Le programme de parrainage collectif a permis à un plus grand nombre de réfugiés d'être accueillis au Québec. Le Service des relations avec les individus a développé des ententes avec divers ministères pour favoriser les immigrants : classes d'accueil, équivalences d'études, suivi médical, aide sociale, assurance maladie, traduction de documents, permis de conduire, etc.

Pour faciliter l'adaptation linguistique des immigrants, les Centres d'orientation et de formation des immigrants organisent des cours de français. La Division de la pédagogie et de l'évaluation consacre beaucoup d'efforts à l'alphabétisation et à une nouvelle approche pour les classes lentes. En collaboration avec des citoyens, on organise dans certains quartiers des villes des activités collectives pour les immigrants à l'occasion de la Fête nationale ou de la fête de Noël. Concrètement, on aide le nouvel arrivant à se trouver un emploi. On lui prodigue une assistance continue, particulièrement au cours de sa première année de vie au Québec. Toutes les lectures et toutes les observations que j'ai pu faire me persuadent que le ministère de l'Immigration remplit une tâche d'intégration des immigrants avec compétence et dignité.

Le travail n'était pas facile. Le ministère partait de loin. Il n'y a pas si longtemps, 90 % des immigrants s'intégraient à la minorité anglophone du Québec. Depuis la création du ministère, des progrès sensibles ont été réalisés. Mais les difficultés à vaincre sont grandes. À peine 20 % des nouveaux venus parlent le français. Le processus d'adaptation et d'intégration est lent et ardu. Les données sur les langues couramment parlées par les immigrants indiquent le difficile cheminement que le Ministère doit vivre.


Répartition des immigrants admis au Québec selon leur connaissance des langues officielles, en pourcentage


Ce tableau décrit les problèmes d'adaptation et d'intégration des immigrants à la majorité française du Québec. Il indique en même temps le travail laborieux que le Ministère doit accomplir. Comme exemple, en 1980, le Québec accueille 50,7 % de ses immigrants de pays de l'Asie : Vietnam, Kampuchéa, Laos, Inde, Liban, Israël, Philippines et Chine populaire; 6,2 % des immigrants originent de la France et 6,9 % indiquaient Haïti comme pays de dernière résidence.

Pour diminuer les difficultés d'intégrer les immigrants au Québec français, une orientation nouvelle devrait être adoptée dans la politique de sélection. Pourquoi ne pas recruter principalement des citoyens possédant une connaissance du français? Le milieu le plus naturel vers lequel nous pourrions nous diriger est près de nous. Pourquoi ne pas faciliter l'entrée et l'établissement au Québec de tout Canadien français désireux de vivre en français et qui vit actuellement au Canada anglais, en Nouvelle-Angleterre ou en Louisiane? Plus de deux millions de Canadiens français sont domiciliés à l'extérieur du Québec. Serait-il insensé de songer à rapatrier au bercail tant de compatriotes dispersés et voués à l'assimilation? N'est-il pas possible de recruter chaque année quelques milliers de personnes vivant dans la diaspora?

Près d'un million de Français de France sont domiciliés en 31 pays différents. Qu'attendons-nous pour les convier à s'établir en Gaspésie, dans l'Outaouais, la Mauricie et les Laurentides? Une abondance de capitaux et de spécialistes français ne nuirait pas à la prospérité de ces régions. Ces immigrants pourraient par surcroît vivre à l'aise et leurs capitaux pourraient s'arrondir allègrement.

Sur la terre des hommes, 300 millions de personnes parlent la langue française. Elles résident en 47 pays où notre langue est officielle ou décrétée langue seconde. Au moins deux millions d'habitants de langue française immigrent chaque année! 2 000 seulement s'établissent au Québec. La ville de New York en accueille 20 000 annuellement. Pourquoi aussi ne pas se rapprocher des Espagnols, des Portugais, des Italiens et des citoyens de culture latine? Par leur origine et leur culture, ils peuvent s'intégrer au Québec français avec facilité. La tâche de l'adaptation au Québec serait moins difficile.

Conclusion

Pour être vraiment le maître d'œuvre des politiques relatives à l'immigration, le ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration doit assumer des initiatives nouvelles. Il doit démontrer plus de dynamisme. Dans l'élaboration d'une politique globale de la population, il doit redéfinir les objectifs de l'immigration, orienter la sélection des nouveaux venus vers les pays francophones, œuvrer au relèvement du taux de la natalité et se préoccuper de retenir sur le sol natal les milliers de Québécois attirés par l'éblouissante prospérité de l'Alberta ou par le climat ensoleillé de la Floride.

La présente courbe démographique du Québec diminue constamment notre influence au Canada et dans le monde. Pour redresser la situation, une volonté politique s'impose. Rien ne sert de parler de l'indépendance si les Canadiens français sont appelés à disparaître de la carte géographique.







Compte rendu des discussions



Hervé GAUTHIER



Les discussions qui ont suivi les trois communications présentées à l'atelier ont touché certains points très précis abordés par les conférenciers. D'autres commentaires se sont éloignés considérablement des propos tenus lors des exposés.

Au sujet de la possibilité pour le Québec de faire venir ici un nombre d'immigrants beaucoup plus grand qu'il n'en reçoit présentement (exposé de R. Morin), on fait remarquer qu'il faut s'interroger sur la politique économique qui détermine l'émigration. Les pays d'immigration ont en effet une part de responsabilité dans les conditions économiques défavorables qui sont à la source de l'émigration.

En ce qui concerne l'effet de la Charte de la langue française sur les transferts linguistiques (exposé de M. Paillé), les évaluations diffèrent selon les données que l'on utilise. Un auditeur a exprimé l'avis que si on s'était fondé non pas sur la statistique de l'état civil, qui permet de mesurer la mobilité linguistique chez les mères, mais sur la statistique scolaire, qui autorise à estimer la mobilité linguistique chez les enfants et les adolescents, il y aurait eu, à tout le moins, une amélioration de la situation.

Les statistiques apportées par Charles Castonguay ont donné lieu à un débat sur l'évaluation de la santé de la langue française au Québec en se basant sur les transferts linguistiques. Ainsi, on s'est interrogé sur la signification des transferts du groupe anglais vers la langue française : on soupçonne qu'il y a parmi ces individus beaucoup de cas de retour vers le français. Par ailleurs, quelqu'un a noté qu'il était difficile de considérer la situation québécoise sans examiner ce qui se passe dans l'ensemble du Canada.

Les phénomènes linguistiques évoluant lentement, on remarque que l'évaluation de la législation linguistique du Québec ne pourra être faite avant plusieurs années. Il est donc possible que l'incertitude quant aux effets de la législation linguistique dure encore quelque temps.

On a discuté aussi du fait qu'une situation économique difficile au Québec favorise le groupe français. À long terme, une telle situation serait suicidaire, car elle entraîne aussi le départ de nombreux francophones dont le taux d'assimilation est très élevé hors du Québec, d'où le déclin du français en Amérique du Nord.

Le marché du travail joue un rôle capital dans l'attraction qu'exerce l'anglais sur les groupes allophones. Jusqu'à présent, les mesures gouvernementales ont porté surtout dans le domaine de la langue d'enseignement. Les allophones veulent bien adopter le français, mais à condition de pouvoir travailler dans cette langue. Quelqu'un a suggéré que le système scolaire devrait être unifié. Mais on a objecté à cela qu'un système scolaire entièrement français ne résout pas tous les problèmes, car le Québec demeurera toujours une société très ouverte.

Finalement, il est important que les réflexions débordent le champ linguistique pour considérer l'ensemble de la question culturelle. À cet égard, deux problèmes importants se posent : d'abord, il n'est pas facile de dégager une définition de la culture québécoise, ensuite la majorité québécoise se doit de faire une place aux groupes culturels minoritaires, et particulièrement aux groupes non anglophones.




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