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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 6

La description du français



Conférenciers : John REIGHARD, professeur, Université de Montréal
Gaston DULONG, professeur, Université Laval
Normand BEAUCHEMIN, professeur, Université de Sherbrooke
Claire LEFEBVRE, professeur, Université du Québec à Montréal
Denise DESHAIES, professeur, Université Laval
Thomas LAVOIE, professeur, Université du Québec à Chicoutimi



Nous avions, lors du congrès, deux ateliers sur la description du français, l'un cherchant à identifier les grandes lignes et les conclusions majeures à propos du français québécois, l'autre essayant de rassembler les principales études dialectologiques faites au Québec. Le premier était animé par André Dugas, professeur à l'Université du Québec à Montréal, le second par Jean-Claude Boulanger, terminologue à l'Office de la langue française.

Nous avons réuni les textes de ces deux ateliers dans la présentation des Actes. John Reighard fait des remarques générales sur la description du pouvoir au Québec, Gaston Dulong nous expose son Atlas linguistique de l'est du Canada, Claire Lefebvre rend compte de son analyse du français parlé en milieu populaire de Montréal; Denise Deshaies expose deux analyses sociolinguistiques et enfin Thomas Lavoie nous fait part des particularismes des régions de Charlevoix et du Saguenay–Lac-Saint-Jean.







Les recherches et les caractéristiques du
français québécois



John REIGHARD



Je voudrais, dans cette communication, en suivant les questions identifiées comme thème de cet atelier, essayer de présenter dans les grandes lignes ce qui m'apparaît comme étant la recherche la plus importante sur le français québécois depuis vingt ans : l'état actuel de nos connaissances de ce parler, et l'utilisation ou l'intérêt de cette recherche pour l'enseignement de la langue. Il est certain que je ne pourrai en l'espace des quinze minutes qui m'ont été accordées, accomplir cette tâche de façon exhaustive, ni de façon équitable, et mes commentaires risquent fort de montrer un certain biais. Je tiens avant tout à m'en excuser auprès de tous les chercheurs dont j'ai pu oublier de mentionner les noms, dont la contribution n'en est pas pour autant moins importante. Les recherches effectuées sur le français québécois depuis vingt ans sont importantes en quantité et en qualité, et c'est l'œuvre collective d'un grand nombre de chercheurs, représentant tous les centres de recherche du Québec. (Pour ne pas trop alourdir ce texte, le lecteur est prié de se référer, pour de plus amples indications bibliographiques, aux sources classiques comme par exemple Dulong (1966) ou Sabourin et Lamarche (1979)).

Les domaines de recherche des linguistes et
sociolinguistes québécois depuis vingt ans

L'activité de la recherche en linguistique québécoise s'est développée de façon exponentielle depuis une vingtaine d'années, la croissance explosive des universités québécoises ayant été accompagnée par un développement proportionnel de la recherche. Même si les champs d'investigation se sont multipliés à vue d'œil, et que beaucoup de domaines nouveaux ont fait leur apparition pour la première fois dans la tradition québécoise, il n'en reste pas moins qu'il y a continuité tout autant que rupture dans cet essor de la recherche linguistique québécoise.

Il ne serait certainement pas erroné de faire remonter cette tradition de recherche linguistique québécoise au début du siècle, moment où on peut déceler en elle deux tendances principalement : la phonétique dans les travaux de A. Rivard par exemple, et la lexicologie dans les débuts de la Société du parler français au Canada. La première tendance a donné lieu – directement ou indirectement – à une longue et vigoureuse tradition de recherche en phonétique, dont les jalons principaux peuvent se trouver dans les ouvrages de J.-D. Gendron, R. Charbonneau et L. Santerre, et qui est représentée aujourd'hui d'une part par un véritable foisonnement de travaux spécialisés, d'autre part par des développements qui manifestent tous les signes du « virage technologique » : l'analyse et la synthèse de la parole par ordinateur (L. Santerre) et l'électropalatographie (A. Marchal) à l'Université de Montréal en sont deux exemples. Comme la lexicologie est depuis toujours l'un des grands centres d'intérêt de la réflexion linguistique au Québec, la deuxième tendance s'est poursuivie avec autant de vigueur, et après avoir donné le jour dans les années trente au Glossaire du parler français au Canada, et par la suite à des dictionnaires « canadiens », se manifeste aujourd'hui dans le très important projet du Trésor de la langue française du Canada, de l'Université Laval (M. Juneau et C. Poirier), dans la production impressionnante de matériaux lexicologiques de l'Université de Montréal : (A. Clas et E. Seutin), et depuis l'essor de l'enseignement et de la recherche en traduction et en terminologie – surtout depuis vingt ans –, une production incroyablement riche en lexiques et glossaires spécialisés (plusieurs de l'Office de la langue française) et, encore une fois, virage technologique oblige à une informatisation de ceux-ci, notamment dans les banques de terminologie (Ottawa et Québec).

La lexicologie québécoise amène tout naturellement à la dialectologie québécoise, laquelle peut être considérée à juste titre comme un domaine de recherche nouveau depuis vingt ans. D'orientation souvent lexicologique, mais comportant aussi un aspect phonétique important, la dialectologie québécoise s'est développée grâce entre autres à E. Seutin (Île aux Coudres), à N. Beauchemin (Cantons-de-l'Est), et à G. Dulong et à G. Bergeron, dont le très important Atlas linguistique de l'est du Canada a enfin vu le jour en 1980.

Tout comme la lexicologie amène à la dialectologie, par affinité d'intérêts et d'objectifs, celle-ci amène tout aussi naturellement à l'ethnolinguistique et à la sociolinguistique québécoises, toutes deux nouvelles dans la recherche linguistique québécoise des vingt dernières années. Les recherches sur le bilinguisme sont très développées au Québec et jouissent en fait d'une réputation internationale (Centre international de recherches sur le bilinguisme de l'Université Laval; travaux de W. Lambert et R. Tucker et collaborateurs à l'Université McGill). Mais c'est peut-être G. Lefebvre qui était le premier à formuler une réflexion systématique sur les rapports entre la variabilité interne du français québécois, phénomène où entre en considération le terme mal défini du « joual », et les structures sociales et politiques dans lesquelles nous vivons. D'un autre côté, l'essor des méthodes d'analyse de la sociolinguistique américaine, de l'école de Labov en particulier, a eu un impact immédiat et considérable, surtout à Montréal où l'équipe de G. Sankoff et H. Cedergren a non seulement produit et inspiré une quantité très importante de recherches fondamentales sur la variation en français montréalais, mais a contribué aussi de façon très significative à l'élaboration de la théorie même de la variabilité. L'influence de ces travaux a, je crois, été très importante dans l'évolution de la recherche linguistique québécoise : on en voit l'effet aujourd'hui dans la recherche en phonétique (L. Santerre), en lexicologie (N. Beauchemin), et en linguistique historique (J. Reighard et D. Dumas). D'autres études de variation n'ont pas tardé à suivre, et nous possédons aujourd'hui un riche matériel descriptif sur Montréal, Québec, les Cantons-de-l'Est, et Ottawa (C. Lefebvre, D. Vincent, S. Laberge, D. Sankoff, W. Kemp, N. Beauchemin, D. Deshaies, S. Poplack).

Pour ce qui est des autres aspects de la description linguistique, la recherche québécoise a progressé autant. Nous devons à D. Dumas la description la plus complète de la phonologie d'un parler québécois, celui de Montréal, et à Y.-C. Morin et à M. Picard une continuation et une élaboration des questions posées par celle-là, ainsi qu'à de nombreux autres travaux spécialisés. Puisqu'en linguistique tout se recoupe, mentionnons que l'étude de la phonologie québécoise ne se fait plus sans considération de sa place dans l'ensemble des parlers français (Y.-C. Morin, L. Dagenais, G. Tassé, L. Légaré, J. Reighard), ni sans considération des questions théoriques auxquelles elle apporte continuellement des lumières (P. Pupier, J. Kaye, Y.-C. Morin, M. Picard, A. MeLaughlin, D. Dumas).

D'un autre côté, le renouveau d'intérêt pour la morphologie et ses rapports avec la phonologie dans le cadre des théories contemporaines de la grammaire trouve aussi sa place dans la recherche québécoise (A. Ford, L. Drapeau, J. Kaye et Y.-C. Morin, B. Tranel, J. Reighard).

Enfin, la recherche contemporaine en syntaxe, qui doit tant aux développements de la théorie de la grammaire de N. Chomsky et de ses collaborateurs du M.I.T., est merveilleusement bien représentée aujourd'hui dans les nombreux travaux de toute une série de chercheurs québécois qui comptent parmi les meilleurs spécialistes de la syntaxe française et québécoise. On leur doit, en plus de descriptions très détaillées de particularités syntaxiques québécoises, des contributions fondamentales à l'élaboration de la théorie syntaxique (C. Lefebvre, G. Sankoff et S. Laberge, D. DaoustBlais, D. Bouchard, J.-Y. Morin, W. Kemp, J. McA'Nulty, M. Lemieux, A.M. di Sciullo, M.T. Vinet, C. Dubuisson, P. Barbaud). On peut affirmer aujourd'hui, à juste titre, que c'est au Québec que se font les recherches les plus poussées et les plus intéressantes en syntaxe du français.

Dans un autre cadre tout à fait, celui du modèle psychomécanique de G. Guillaume, les chercheurs de l'Université Laval représentent aussi un courant très significatif de recherche en syntaxe (R. Valin et collaborateurs).

Pour finir ce survol, bien trop sommaire hélas, des recherches linguistiques québécoises, mentionnons une dimension diachronique, dont un volet lexicologique apparaît de façon très importante dans les recherches qui entourent le Trésor de la langue française au Québec (C. Poirier, M. Juneau), un volet structural dans les recherches en phonologie historique, de l'équipe D. Dumas et J. Reighard, et un volet philologique dans les travaux de G. Legendre et M. Juneau.

Sans prétention aucune à un traitement exhaustif, bien au contraire, j'espère que ces quelques indications de l'ampleur et de l'importance de la recherche des vingt dernières années portant sur la description du français québécois auront suffi pour donner une idée de l'étendue des données qui constituent à l'heure actuelle l'état de nos connaissances de ce parler français du Québec.

Connaissance actuelle du français québécois, perspective sociale et géographique

À la lumière de la quantité et de la qualité de ces informations, le produit d'une vigoureuse activité de recherche, il ne me semble pas impossible de tenter aujourd'hui de donner une sorte de vue générale et globale, de ce que nous savons de ce français québécois, d'abord sur le plan de la sociolinguistique et de la géographie linguistique; ensuite sur le plan de la description de ses principales caractéristiques. Il est clair qu'ici encore mes commentaires seront nécessairement partiels et incomplets, étant donné l'ampleur et l'importance des sources d'information.

Néanmoins, certaines grandes lignes se dégagent assez clairement. Pour ce qui est de la perspective sociale, nous savons aujourd'hui que la langue française parlée au Québec est constituée d'une charpente fondamentale de grammaire française à l'intérieur de laquelle se trouvent un certain nombre de variables linguistiques. Celles-ci peuvent être envisagées comme étant regroupées en une sorte de faisceau de paramètres le tout constituant un continuum complexe. Chacun de ces paramètres représente un type de variable linguistique, phonologique, morphologique, syntaxique, ou lexicale. L'une des extrémités du continuum correspond à un français tout à fait normalisé – le français « standard » ou « international », alors que l'autre extrémité représente un parler dans lequel apparaissent toutes les caractéristiques qui distinguent le français québécois du français standard.

Par ailleurs, nous savons que tout locuteur manifeste continuellement une variabilité linguistique (et ce, dans toutes les langues d'ailleurs), et que l'on peut mesurer très précisément la fréquence d'apparition des variables « québécoises » dans son discours. On ne peut pas le situer à un point précis dans le continuum, mais plutôt dans une zone de dispersion du continuum. D'ailleurs, il est possible qu'un locuteur occupe des zones différentes selon les variables en question : un individu peut se situer vers une extrémité dans sa phonologie, et vers l'autre extrémité dans son lexique, ou inversement. On comprend dès lors pourquoi le terme « joual » est fondamentalement indéfinissable : s'agit-il d'un point extrême du continuum par rapport à l'ensemble des variables (auquel cas il ne représente véritablement le parler de personne), ou plutôt une des zones intermédiaires? Dans le dernier cas, de quelle zone s'agit-il exactement et par rapport à quelles variables?

Enfin grâce aux recherches détaillées sur la variation linguistique, nous savons également que les éléments constitutifs du continuum – la fréquence d'apparition des variables « québécoises »; – sont en corrélation avec deux autres échelles, une socioéconomique, l'autre attitudinale. Tout comme la fréquence d'apparition des variables est fonction du niveau socioéconomique du locuteur, de la même façon l'évaluation subjective de ces variables faite par l'ensemble de la communauté linguistique dépend de la position de celles-ci dans le continuum.

À la lumière de ces faits apparaissent avec une clarté déconcertante des questions concernant la définition de la norme, l'aliénation linguistique des Québécois par rapport au français « international », l'aliénation double des couches populaires par rapport à la langue officielle du Québec – celle qui s'enseigne à l'école, et qui s'emploie dans toutes les institutions publiques. Les implications pour une critique constructive des politiques linguistiques du Québec, tant au niveau de l'enseignement qu'au niveau de la planification, sont à mon avis évidentes.

Dans une autre perspective, celle de la géographie linguistique, nous comprendrons que ce qui varie selon les régions, ce n'est pas à proprement parler le français, mais plutôt la nature précise des variables linguistiques qui en font partie. Effectivement, grâce surtout à l'Atlas linguistique de l'est du Canada, on peut reconnaître trois grandes régions linguistiques dans la francophonie canadienne : l'acadien, le québécois et le montréalais, correspondant respectivement aux Maritimes, à la région de Québec (avec le -Saint-Jean, et la Beauce) et la région de Montréal (comprenant une partie des Cantons-de-l'Est et de l'Outaouais). Historiquement, ces trois régions reflètent l'établissement colonial dans trois régions distinctes, bien sûr, et les divergences plus accentuées de l'acadien par rapport aux deux parlers du Québec reflètent la difficulté des communications entre l'Acadie et le Québec comparativement à la facilité et la fréquence de celles-ci entre Québec et Montréal.

Or, à mesure que les descriptions de ces parlers canadiens se précisent, il semble assez clair que le type de continuum que nous pouvons nous imaginer pour le français de Montréal s'applique mutatis mutandis à chacune de ces régions. Là où les variantes divergent, ce n'est pas de façon radicale, mais bien plutôt au niveau du détail des variables linguistiques. Et dans chacune de ces régions – à condition qu'elles soient dotées d'institutions francophones –, l'extrémité « standard » du continuum ressemble beaucoup à celle des autres régions. Ceci nous amène à invoquer le principe du superstrat – une sorte de superposition du français standard – par rapport au parler traditionnel, qui lui continue à survivre sous forme de variables sociolinguistiques dont le détail varie selon les régions.

L'examen du détail de ces variables, ainsi que la comparaison des variantes du français de France, semble montrer assez clairement que les parlers nord-américains étaient, au moment de la colonisation, de légères variantes du français central de l'époque, et non pas l'exportation pure et simple d'un ou de plusieurs des dialectes historiques du français. Même si l'on a relevé un certain nombre de mots d'origine normande en français québécois, par exemple, il est clair qu'aucun des trois parlers nord-américains ne dérive directement d'un dialecte ou d'un patois français. Tout comme en France il faut distinguer les dialectes historiques (normand, picard, angevin, franco-provençal, etc.) de ce qu'il est convenu d'appeler les français régionaux (français de Lyon, français de Marseille, français de Bruxelles, etc.), de la même façon nous voyons que les parlers français nord-américains apparaissent nettement comme des français régionaux, susceptibles de présenter à l'occasion tout de même quelques traits dialectaux.

Cette distinction apparaît dans l'examen des aspects structuraux de ces parlers – l'organisation des systèmes vocaliques, morphologiques et syntaxiques – et la comparaison de ces systèmes à ceux des dialectes historiques de France d'une part (L. Dagenais, Y.-C. Morin) et à ceux des français régionaux d'autre part (Y.-C. Morin, J. Reighard, L. Légaré).

L'image qui se dégage de tout ceci est donc précisément celle avancée par A. Rivard il y a maintenant presque 80 ans et reprise par F. Brunot. Au moment de la colonisation, malgré un nombre sans doute considérable de locuteurs de dialectes (des « patoisants »), il s'est effectué une sorte d'uniformisation linguistique (C. Asselin), et la langue d'usage commun qui s'est établie dans chaque point principal de la Nouvelle-France était une variante du français central (français commun, ou français standard de l'époque). Par la suite, il s'est produit un double phénomène : d'une part, ce qui restait des patois a presque complètement disparu; d'autre part, étant donné les séparations géographiques, l'évolution linguistique s'est faite de façon plus ou moins indépendante dans chacune des régions, y compris en France. Par exemple, à mesure que la diphtongaison faisait son apparition à Montréal, l'évolution des voyelles nasales se poursuivait en Nouvelle-Écosse, et la neutralisation d'une série d'oppositions vocaliques se produisait à Paris. Par contre, comme le français a toujours joué le rôle de langue des institutions au Québec, il y a une forte tendance, surtout aujourd'hui, à vouloir l'aligner sur l'usage de la France. Et c'est cette tendance qui aurait produit l'effet de superstrat, et donné comme résultat le détail du continuum que l'on peut observer aujourd'hui.

Principales caractéristiques

Pour ce qui est du détail de ces caractéristiques proprement québécoises, nous en savons aujourd'hui beaucoup. Dans l'organisation même des éléments structuraux de sa grammaire – sa phonologie, sa morphologie et sa syntaxe –, le français québécois se présente comme une variante du français commun, comme nous l'avons dit, un français régional, qui – sur le plan de son développement historique – apparaît à la fois comme conservateur par rapport à certaines de ces caractéristiques, et comme innovateur par rapport à d'autres.

Dans sa phonologie, il est conservateur dans le maintien des oppositions de voyelles longues et brèves non finales, système qui correspond de même chez les locuteurs des milieux les moins favorisés (C. Lefebvre).

Quant au vocabulaire québécois, on sait depuis le début du siècle qu'il est composé avant tout de mots parfaitement français, et que s'y ajoutent un certain nombre d'archaïsmes, de dialectalismes, de néologismes et d'emprunts – particulièrement d'anglicismes. Cependant, alors que l'on a pu à l'occasion exagérer l'importance de l'une ou l'autre de ces composantes, et décrier ce qu'on interprétait comme un caractère impur, mélangé, créolisé, ou vieilli du vocabulaire québécois, nous savons aujourd'hui mieux apprécier le rôle relativement marginal joué par ces éléments lexicaux. D'une part, à mesure que nos connaissances en lexicologie française progressent, nous sommes obligés de procéder avec beaucoup plus de prudence avant de pouvoir classer définitivement un mot donné (C. Poirier); d'autre part, les analyses lexicales de corpus enregistrées montrent très clairement que la partie non française du vocabulaire actif du Québécois moyen est minimale dans le discours normal (N. Beauchemin, D. Sankoff, S. Poplack).

L'ensemble de ces observations, tant synchroniques que diachroniques nous amène donc à la même conclusion. Ce français québécois est un type de français assez standard, dont les éléments non standard, ou typiquement québécois sont finalement assez marginaux à la fois sur le plan des structures, et sur celui de la fréquence. Ces éléments véritablement québécois se présentent généralement sous forme de variables sociolinguistiques, et trouvent leur origine pour la plupart soit dans l'histoire même du français, soit dans une évolution ultérieure propre au Québec et tout à fait normale. D'autre part, l'élément étranger qui apparaît en français québécois n'est très près du français commun du XVIIe siècle (Dumas), mais largement perdu, ou en voie de disparition à Paris (ex. faite ≠ fête; patte ≠ pâte). Par contre, il est innovateur dans son système de diphtongaison des voyelles longues (ex. fête = fa-ête; pâte pâ-ote), système qui n'a pas d'équivalent ni en français standard, ni dans les dialectes historiques du Centre-Ouest de France (L. Dagenais). Avec l'acadien, il est conservateur dans son maintien de l'ancienne prononciation de la graphie « oi », et même plus conservateur que celui-ci puisqu'il l'admet même en finale dans les pronoms et les verbes (ex. moé, je boé), là où l'acadien ne l'admet pas (acad. boêre, mais mouâ, je bouâ) (J. Reighard).

Dans sa morphologie il est conservateur dans le maintien d'un certain nombre de consonnes finales (Pupier et Légaré, A. McLaughlin, Kaye et Morin), et dans le redoublement du l des pronoms clitiques que l'on retrouve en français populaire de France (ex. tu ll'as : Y.C. Morin); mais il a innové en faisant disparaître le 1 d'autres pronoms et articles (ex. vous 'es avez vus, tous 'es jours : Sankoff et Cedergren, Y.C. Morin), et en développant une nouvelle consonne, marqueur de pluriel et de subjonctif dans les verbes (ex. il joue/ils jousent : Reighard).

Dans sa syntaxe il montre plusieurs types de structures que l'on retrouve aisément dans les parlers populaires de France (D. Bouchard, Y.C. Morin) : interrogatives subordonnées en est-ce que (ex. je ne sais pas où est-ce que je l'ai mis); complétives circonstancielles en que (ex. quand qu'il est parti...); relatives en que plutôt qu'en préposition-pronom relatif (ex. La fille que je sors avec). Mais en même temps, dans l'esprit du continuum que nous avons esquissé ci-haut, toutes les structures normatives se retrouvent également en français québécois, pas moins marginal : l'apport anglais au vocabulaire reste statistiquement assez non significatif; et la prétendue influence anglaise que l'on a si souvent décriée dans les structures grammaticales semble inexistante, puisque là où la grammaire du français québécois diverge du français standard, elle le fait soit de la même façon que d'autres variantes populaires du français en France, soit de telle façon que toute possibilité d'influence anglaise est exclue. Que ce soit dans les structures phonologiques, morphologiques ou syntaxiques, l'organisation grammaticale de l'anglais est telle que l'attribution d'une origine anglaise aux propriétés structurales québécoises est dans la vaste majorité des cas impossible.

Utilisation dans l'enseignement

Il me semble qu'il y a des leçons importantes qui se dégagent de toute cette activité de recherche fondamentale sur le français québécois depuis vingt ans.

Nous avons parcouru bien du chemin depuis les batailles du joual, et des questions comme « Quel français devons-nous enseigner? » auxquelles nous avons assisté dans les années 1960 et 1970. Cependant, et même si nous semblons avoir collectivement un peu plus de confiance en ce français que nous parlons et que nous écrivons ici au Québec, nous continuons quand même à nous poser des questions sérieuses, surtout sur la qualité et l'efficacité de l'enseignement que nous faisons de la langue.

Ce qui me semble le plus important dans tout cela, c'est avant tout de connaître l'objet que nous prétendons enseigner. Et à ce titre là, il me semble de la plus haute importance de prendre pleinement conscience une fois pour toutes, du caractère fondamentalement normal, et du caractère fondamentalement français de la langue qui se parle au Québec. Il est important de reconnaître que l'élément non normatif est assez marginal, qu'il se manifeste de façon variable, et que cet état de choses n'a absolument rien de remarquable : il se retrouve dans toutes les formes du français parlé dans le monde, et dans toutes les langues du monde. Ensuite, il me semble important de reconnaître les éléments non normatifs pour ce qu'ils sont : un mélange de conservatisme, d'innovation et d'emprunts, tout à fait comparable à ce que l'on retrouve dans d'autres variétés du français.

I1 est important d'insister sur ces faits parce que malgré l'évolution importante des dix dernières années nous vivons encore au Québec notre version particulière de la tradition de purisme linguistique qui se retrouve dans tous les pays francophones. Cette tradition entretient un ensemble de mythes sur le langage, qui nous amènent constamment à prendre position ferme sur une foule de questions touchant la langue. Dans nos conversations, dans nos publications, dans nos évaluations, même dans nos colloques officiels sur « la langue et la société »... et bien entendu dans nos écoles, nous répétons encore aujourd'hui sans cesse que le français québécois est dans un état lamentable, que nous avons la bouche molle, que nous n'avons pas de grammaire, que la moitié de nos mots sont anglais, que nous ne savons ni parler, ni lire, ni écrire, que notre langue est malade, dégénérée, pourrie, et une déviation historique (quand ce n'est pas la langue de Louis XIV!). Bref, nous énonçons collectivement et continuellement une litanie de défauts linguistiques qui ne trouvent cependant aucun appui dans la recherche scientifique objective.

C'est cette idéologie linguistique imaginaire qui est le reflet même de l'insécurité linguistique québécoise, et le véhicule premier de l'aliénation linguistique que j'ai mentionnée tout à l'heure.

Lorsque cette idéologie se traduit par une pédagogie traditionnelle qui justifie l'enseignement du français correct en le mystifiant, et en faisant du langage populaire un objet de mépris, ses effets sont particulièrement néfastes.

Il me semble qu'une pédagogie éclairée, un enseignement du français – langue maternelle ou langue seconde – qui tiendrait pleinement compte de nos connaissances actuelles du français québécois, servirait non seulement à faire prendre conscience chez l'enfant de la réalité complexe dans laquelle sa langue vit et évolue; elle pourrait l'amener en même temps à faire une évaluation plus juste du rôle de tous les éléments, les codes et les sous-codes en jeu. La prise de conscience par l'élève de sa propre place dans la dynamique sociolinguistique – sa place réelle et non sa place mythique – peut avoir deux effets : d'une part, il saura mieux apprécier la distance qui le sépare de ses objectifs pédagogiques, et la meilleure manière de la combler; d'autre part, la démonstration de l'écart qui existe entre la réalité linguistique objective et celle d'une idéologie reçue peut constituer le point de départ du développement chez l'élève de ce sens critique qui devrait se trouver dans toute pédagogie saine.






RÉFÉRENCES

DULONG, G. 1966. Bibliographie linguistique du Canada français de James Geddes et Adjutor Rivard (1906) continuée par Gaston Dulong. Paris : Klincksieck, et Québec : Presses de l'Université Laval.

SABOURIN, C. et R. LAMARCHE. 1979. Le français québécois. Bibliographie analytique (édition 1979). Collection langues et sociétés. Montréal : Office de la langue française.






L'Atlas linguistique de l'est du Canada



Gaston DULONG



De 1898 à 1901, on réalisa en France la première grande enquête dialectologique; celle-ci donna lieu à la publication de l'ALF ou Atlas linguistique de la France et fait ressortir les grandes caractéristiques lexicales et phonétiques des parlers régionaux. Depuis 1945, on a répété en France cette même enquête sur des bases régionales. Les nouveaux atlas par régions sont presque tous terminés ou en chantier; ils décrivent avec une plus grande précision la nature et l'extension géographique des parlers régionaux révélés dans l'ALF.

L'Atlas linguistique de l'est du Canada est une enquête de même nature et de même calibre et donne la description du français populaire du Québec avec ses extensions ontariennes et acadiennes. Elle nous informe sur l'homogénéité et sur les particularités du français québécois selon les aires géographiques.

Cette enquête unique a été réalisée dans la plus pure tradition dialectologique française. C'est aussi la plus grande enquête scientifique jamais réalisée sur le français populaire des francophones d'Amérique.

C'est au 3e Congrès de la langue française au Canada, à Québec, en 1952, que j'ai commencé à parler de l'Atlas linguistique de l'est du Canada. On m'avait demandé de faire une communication et je l'ai faite sur quelque chose qui me trottait en tête et que d'ailleurs j'avais déjà légèrement amorcé par quelques enquêtes sur le terrain, dont la première avait été faite à Saint-Joseph-de-Beauce. J'annonçai donc, en 1952, le projet ambitieux d'un atlas pour le Canada français.

Il a fallu beaucoup de temps avant que les choses puissent s'enclencher réellement : on était à une époque où on ne croyait pas beaucoup à ce genre de travaux et où il était pratiquement impossible d'avoir des subventions; quand on pouvait décrocher 100 $ ou 150 $ au cours d'un été pour aller faire quelques enquêtes, on remerciait le ciel. Il a fallu attendre la fin des années 60 pour voir s'ouvrir la possibilité de financement d'un travail d'une certaine envergure; à ce moment-là, j'avais déjà fait dans tout l'est du Canada pas loin d'une quarantaine d'enquêtes. C'est en 1969, exactement au mois de septembre, que le questionnaire pour l'enquête linguistique de l'est du Canada a été terminé et que deux enquêteurs engagés pour un an sont partis sur le terrain. Le questionnaire s'intéressait à environ 2 500 concepts portant sur la vie traditionnelle et matérielle (habitation, vêtement, nourriture, etc.). Au total, entre 1969 et 1974, des enquêteurs spécialisés ont visité 169 villages sélectionnés (152 au Québec, 8 en Ontario, 9 dans les Maritimes) et ont rempli le questionnaire d'enquête à chacun des points. La moyenne d'âge des 650 témoins interrogés était de 72 ans.

La compilation et la classification des données ont été faites entre 1973 et 1977 par les auteurs (Gaston Bergeron et moi même) et leurs assistants au Département de langues et linguistique de l'Université Laval. Pour chacune des questions, le vocabulaire recueilli fut identifié en français commun avec ses nuances sémantiques générales et particulières. En 1974, il y a eu une évaluation du projet et le Conseil des Arts a décidé de financer l'Atlas linguistique de l'est du Canada et de nous fournir les moyens d'informatiser les données recueillies. Il a fallu recommencer une partie du dépouillement en fonction de la mise en mémoire informatique. La compilation a duré près de trois ans et demi. La préparation des programmes, des transcriptions, des mises en pages et des essais de cartographie, a été passablement longue. Finalement, nous avons pu remettre le manuscrit à un éditeur à la fin de 1979. L'imprimeur a mis une année à en imprimer les 10 volumes, 4 800 pages, et le lancement a eu lieu en février 1981.

Il a donc fallu près de 30 ans pour que le projet initial prenne forme et plus de 10 ans de travail intense pour que paraisse l'Atlas linguistique de l'est du Canada, l'ALEC.

Le contenu de l'ALEC se répartit de la manière suivante :

Vol. 1 : présentation et guide de l'usager;
Vol. 2 à 8 : (corpus) toutes les données recueillies sur le terrain, de la question l à la question 2310;
Vol. 9 et 10 : index de tous les mots avec renvoi à la question ou aux questions où apparaît chacun de ces mots.


Je ne tiens pas à faire ici l'éloge de l'atlas : je dirai simplement qu'il contient une matière extraordinaire et que l'index fournit, à lui seul, une liste énorme d'expressions, de syntagmes qui font partie de phrases, de comparaisons ou d'images et qui ont été relevés un à un sur le terrain au cours des enquêtes. Je vous y réfère*.

L'exploitation très partielle des données de l'ALEC permet de conclure, avec preuves à l'appui, qu'il y a au Québec des régions linguistiques, des isoglosses, dont le tracé mouvant semble indiquer qu'elles n'ont ni la personnalité ni la rigidité auxquelles on est habitué dans les pays de vieille civilisation. En effet, au gré des mots, ces isoglosses semblent se balader d'est en ouest, mais surtout entre les villes de Québec et de Montréal.

Entre ces deux villes se retrouve un faisceau d'isoglosses, donc de frontières de mots. À partir des mots étudiés plus haut, on peut compter, sur la rive nord du Saint-Laurent, plus d'une cinquantaine d'isoglosses dont trente-cinq entre Québec et Champlain (points 24 et 30) et vingt et un entre Champlain et Berthierville (points 30 et 37).




* Gaston DULONG et Gaston BERGERON, Atlas linguistique de l'est du Canada, 10 vol., Éditeur officiel du Québec. [retour au texte]




Annexe



Je voudrais maintenant illustrer l'existence de régions linguistiques différentes au Québec en utilisant la carte des points d'enquête et quelques phénomènes phonétiques et lexicaux.

Il aurait fallu plus de soixante cartes pour permettre au lecteur de visualiser l'aire respective de la centaine de mots retenus, aire limitée par des isoglosses. Par économie, nous nous sommes astreints à indiquer pour chacun des mots, et du nord au sud, les points d'enquêtes par où passe chacune des isoglosses, un trait horizontal et long représentant le Saint-Laurent. Le lecteur pourra lui-même tracer sur une carte identique à la carte muette qui suit, l'isoglosse des mots dont il voudra visualiser l'aire géographique, sur la carte jointe.


ALEC
Carte des points d'enquête


Cartes phonétiques

  1. La carte du r apparaît à la page 31 du volume 1 du Parler populaire du Québec et de ses régions voisines.

    Le r apical ou montréalais occupe un territoire situé à l'ouest d'une ligne passant par les points 32, 30 ————— 99, 106. À l'est, on retrouve le r roulé.

  2. Le mot raie (rayon d'une roue) se prononce ou ra à l'ouest d'une ligne passant par les points 29 ————— 101, 103, 106 et à l'est.

Cas où la région de Montréal ne connaît que le mot français, contrairement au reste du territoire

  1. Tombereau (mot français) est seul connu à l'ouest d'une ligne 29, 27 ————— 116, 115, 104, 106. À l'est de cette même ligne c'est le territoire de banneau. En Acadie, le tombereau est connu sous le nom de charrette.

  2. Pis de vache (mot français) est seul connu à l'ouest d'une ligne 37 ————— 86, 87, 88. À l'est de cette ligne pis se dit per à l'exception de l'acadien (Côte-Nord, sud de la Gaspésie, Îles-de-la-Madeleine et Maritimes) où le pis se dit remeuil.

  3. Gravier (mot français) est connu surtout dans l'ouest où il est en concurrence avec gravois à l'ouest d'une ligne 35, 34 ————— 86, 87, 88, 94 et aussi avec gravelle qui, lui, est connu partout.

  4. On pourrait ajouter hameçon (mot français) seul mot connu dans la région de Montréal alors que le mot haim (archaïque) est connu partout ailleurs.

Cas où le territoire est occupé par quatre mots différents correspondant à quatre régions

  1. Une perche de clôture s'appelle :
    boulin, à l'ouest d'une ligne 42, 41, 40 ————— 83, 82, 80;
    perche, seulement depuis cette ligne jusqu'à une autre ligne 25 ————— 117, 118, 119, 120;
    pieu à l'est de cette dernière ligne (en incluant toutefois le -Saint-Jean) puis enfin
    lisse en acadien.
  2. Une stalle pour un animal dans l'étable se dit :
    entre-deux, à l'ouest de 35, 36 ————— 86, 92, 98, 97;
    parc entre cette ligne et 11, 20 ————— 127, 126;
    barrure, à l'est de 22 ————— 124, 125;
    crèche en acadien.

Cas où le territoire est occupé par trois mots correspondant à trois régions.

  1. Le bout croisé d'une corde de bois se dit :
    échiquette, à l'ouest de 34 ————— 99, 105, 107;
    croisée entre cette ligne et 22 ————— 124, 121;
    cage, à l'est de 22 ————— 124, 121.
  2. Les capitules de bardane se disent :
    grakias, à l'ouest de 35, 36 ————— 91, 104, 106;
    toques, à l'est de cette ligne;
    amoureux, en acadien.
  3. Une meule de foin se dit :
    mulon, à l'ouest de 30 ————— 100, 103, 105;
    mule, à l'est de cette ligne;
    barge, en acadien.
  4. Anneler un cochon se dit :
    alêner, à l'ouest de 28 ————— 103, 106;
    enclaver, entre 31 ————— 100, 99, 93 et 8 ————— 128, 126;
    brocher, à l'est de cette dernière ligne.
  5. Une bouilloire à eau chaude se dit :
    canard, à l'ouest de Trois-Rivières;
    bombe, à l'est de Trois-Rivières;
    coquemar, en acadien.
  6. Des souliers de gymnastique se disent :
    running-shoes, à l'ouest de 26, 27 ————— 100, 92, 97;
    shoe-claques, à l'est de cette ligne;
    sneakers, en Estrie, au sud de la Gaspésie et dans les Maritimes.

Cas où le territoire est occupé par deux mots correspondant à deux régions

  1. Vésicule de résine de sapin :
    bouffié, à l'ouest de 27 ————— 116, 113, 118;
    vessie, à l'est de cette ligne.
  2. Perche enlevante pour la chasse au collet :
    ripousse, à l'ouest de 26 ————— 116, 115, 113, 107;
    giboire, regiboire, à l'est de cette ligne.
  3. Fondrière dans un chemin :
    ventre de bœuf, à l'ouest de 32, 30 ————— 124, 125;
    panse de bœuf, de vache, à l'est de 32, 30 ————— 99, 106.
  4. Chemin faisant communiquer deux rangs :
    montée, à l'ouest de 35 ————— 85, 87, 88;
    route, à l'est de cette ligne.
  5. Tonneau dont les douves sont disjointes :
    tombé en bottes, à l'ouest de 37 ————— 86;
    ébaroui, à l'est de cette ligne.
  6. Lie, dépôt au fond d'une bouteille :
    marc, à l'ouest de 29 ————— 91, 90, 89;
    râche, à l'est de 35, 36 ————— 85, 87.
  7. Grain mélangé :
    gabourage, à l'ouest de 42, 38 ————— 84, 83, 82;
    gaudriole, à l'est de cette ligne.
  8. Chaintre où l'on tourne au bout d'une pièce : cintre, à l'ouest de 27 ————— 116, 115, 103, 98, 93;
    about, à l'est de cette ligne.
  9. Vache sans cornes :
    toscon, onne, à l'ouest de 25 ————— 116, 113, 107.
    bouscaud, aude, à l'est de cette ligne.
  10. Atteloire de brancard :
    Jeton, à l'ouest de 34 ————— 99, 105;
    cheville, à l'est de cette ligne.

Mots de l'Ouest

  1. hallier (appentis à une grange), à l'ouest de 43, 38;
  2. pénille (charpie), à l'ouest de 35, 36 ————— 85, 87;
  3. draille (pâtée pour cochons), à l'ouest de 37 ————— 84, 83, 82;
  4. chaland (bac d'évaporation d'eau d'érable), à l'ouest de 32, 30;
  5. boîte à cendre du poêle, à l'ouest de 32, 30 ————— 99, 106;
  6. sucet (tige de maïs), à l'ouest de 32, 34 ————— 91, 90, 89;
  7. sagamité (à base de maïs), à l'ouest de 29, 27 ————— 115, 105, 106;
  8. jetée (rencontre dans chemins d'hiver), à l'ouest de 29, 28 ————— 101, 103, 106;
  9. micouenne, surtout à l'ouest de 26 ————— 116, 115, 113;
  10. col (cravate), à l'ouest de 26, 27 ————— 102, 103, 97;
  11. botterlo (bottines de travail), à l'ouest de 27 ————— 101, 99, 92, 94;
  12. sainte-Catherine (voiture d'hiver à patins très hauts), à l'ouest de 29, 27 ————— 116, 115, 113, 107;
  13. tête-de-femme (butte d'herbe), à l'ouest de 25 ————— 117, 118, 119, 120;
  14. empanner dans la neige, à l'ouest de 27 ————— 116, 115, 113.

Mots de l'Est

  1. blouse (veston), entre 29 ————— 103, 97 et 22 ————— 124; 125;
  2. haler de l'eau, à l'est de 39, 38 ————— 85, 94;
  3. éguipette d'un coffre, à l'est de 26, 27 ————— 116, 102, 109;
  4. chanteau (berceau de berçante), à l'est de 27 ————— 116, 114, 110;
  5. cani (moisi du pain), à l'est de 26 ————— 101, 92, 95;
  6. amarrer un cheval, surtout à l'est de 32 ————— 99, 97;
  7. cabouron (monticule), à l'est de 32, 30 ————— 100, 99, 92;
  8. brûlette (ciboulette), à l'est de 23 ————— 123;
  9. pinturon, paturon (champignon sur un arbre), à l'est de 24 ————— 117, 104, 106;
  10. relevée (après-midi), à l'est de 28 ————— 101, 102, 105;
  11. haim (hameçon), à l'est de 37 ————— 100, 106;
  12. saut (chute), à l'est de Trois-Rivières comme nom commun et toponyme;
  13. doler (avec une doloire), à l'est de 17, 18 ————— 123, 118;
  14. fontaine (puits), à l'est de 17, 9 ————— 124, 125.

Mots du golfe du Saint-Laurent (à l'est de Tadoussac et de Rivière-du-Loup)

  1. Magonne (neige détrempée ou cristaux de glace en suspension dans l'eau);
  2. croc (hameçon particulier pour la pèche à la morue);
  3. salebarde (épuisette pour sortir le poisson de l'eau);
  4. gabion (abri du chasseur à l'affût);
  5. se gabionner (se mettre à l'affût dans un gabion);
  6. burgau (porte-voix);
  7. moyac (eider commun);
  8. corbigeau (courlis);
  9. gau (estomac de la morue);
  10. bouillée de poissons (banc de poissons).

Mots acadiens

Aux mots du golfe, tous connus des Acadiens, il faut en ajouter beaucoup d'autres dont ceux qui ont été signalés plus haut : amoureux (capitule de barbane), barge (meule de foin), charrette (tombereau), crèche (stalle), coquemar (bouilloire), lisse (perche de clôture), remeuil (pis).






Le français parlé de la région de Sherbrooke



Normand BEAUCHEMIN



Le domaine principal de recherches linguistiques à l'Université de Sherbrooke a été la langue parlée dans la région de l'Estrie, appelée aussi la région des Cantons-de-l'Est. Nous y avons constitué un corpus de langue parlée à partir d'enquêtes faites sur le terrain dans dix-huit villages francophones d'origine estrienne, c'est-à-dire fondés vers 1875, au début du peuplement francophone de la région jusqu'alors habitée presque exclusivement par des anglophones. Il s'agit d'un corpus qui comprend environ 1 700 pages de textes transcrits, soit environ un demi-million de mots.

Si l'on se reporte en 1973, date de publication du premier volume de ces textes, on constate qu'il n'existait rien du genre au Québec, sauf peut-être les premiers volumes du Père Lemieux : Les vieux m'ont conté... J'insiste sur cette date au bénéfice de l'Institut québécois de recherche sur la culture qui a publié, il y a un an à peine, un ouvrage sur la manière de transcrire des textes de langue orale sans mentionner les travaux publiés à Sherbrooke.

Les travaux poursuivis à l'Université de Sherbrooke ont porté, depuis quelques années, sur les dimensions quantitatives du vocabulaire de la région. Ces travaux nous permettent de juger du caractère « français » du vocabulaire québécois. En effet, si l'on compare le vocabulaire élevé en fréquence dans la région de l'Estrie avec des listes du vocabulaire du français fondamental relevé en France au cours des années 1956-1960 par Gougenheim et son équipe, on se rend compte qu'il s'agit d'une même langue, des mêmes mots qui sont à la même fréquence ou dans les mêmes plages de fréquence, sauf quelques rares exceptions comme fun (dans « avoir du fun », « c'gars-là, y est le fun », « c'fille-là est le fun ») inconnu du français, ou comme « là » (dans « c'gars-là est venu, là, puis, bien sûr, là, quand il m'a dit ça, là, ben bon... ») qui, évidemment, est un mot français, mais dont la fréquence en québécois est supérieure à la fréquence à laquelle on l'utilise en France. À l'inverse, quelques mots relativement fréquents du français de France sont absents du québécois que nous connaissons. Mis à part ces trois types de « canadianismes » de fréquence, la structure même du vocabulaire, d'un point de vue quantitatif, est la même au Québec qu'en France.

Je dis au Québec et non dans la seule région de l'Estrie, car pour moi il s'agit de la région la plus représentative du vieux français du Québec parce qu'elle a été peuplée, à partir de 1875, par des gens qui venaient de tous les coins du Québec, du Lac-Saint-Jean, de Montréal, de Québec, de la Beauce, de Trois-Rivières, et qui se sont retrouvés comme expatriés dans les Cantons-de-l'Est. Ils ont dû fatalement en arriver à se dédialectaliser, à retenir le vocabulaire commun et à faire disparaître les caractéristiques linguistiques régionales des parties du Québec d'où ils venaient. C'est d'ailleurs la raison principale pour laquelle nous avons entrepris cette recherche. J'espère bien que d'ici quelques années nous pourrons le démontrer à partir de la comparaison avec les autres études faites au Québec.

Il me faut faire ici une observation sur la prétendue pauvreté du vocabulaire québécois dont la conférence inaugurale de monsieur Maranda a encore fait état (voir le volume I des Actes). Si l'on arrive à relever les mots char, auto, automobile, machine, voiture, bazou, bagnole, minoune ou cancer pour désigner le même moyen de transport, je ne crois pas qu'on puisse parler sérieusement de « pauvreté de vocabulaire ». Pour désigner une sorte de traîneau qui n'existe plus parce que maintenant on fabrique les traîneaux en usine, mais qui était encore répandu à la campagne il y a dix ou quinze ans, traîneau fait simplement d'une planche de baril, une « douille de quart », en québécois, avec un rondin coiffé d'un travers et qui permettait à un enfant de s'amuser à peu de frais, nous avons trouvé dans une région aussi limitée que les Cantons-de-l'Est : runner, skidder, traîneau, picawak, tape-cul, cogne-cul. Si, auprès d'une petite centaine d'informateurs, on trouve autant de mots différents pour désigner la même chose, je ne suis pas sûr du tout qu'on puisse conclure à la pauvreté du vocabulaire.

Ainsi, en général, pour la partie encore minime que nous avons étudiée, nous constatons d'une part que le vocabulaire n'est pas si pauvre qu'on a l'habitude de le répéter et, d'autre part, que la distribution et la fréquence des mots les plus courants sont très proches de celles du français de France.

L'ensemble des recherches sur le français parlé en Estrie a donné lieu jusqu'à présent à un grand nombre de publications dont on pourra trouver la liste en appendice de ce texte. Ces publications sont souvent mal connues parce qu'elles sont le plus souvent des « documents de travail » à circulation limitée. Il s'agit au total d'une vingtaine de publications qui font à peu près 4 500 pages.

Je signale que l'on a commencé à faire des mémoires de maîtrise sur la langue de l'Estrie. Celui de Richard Lavallée, « Quelques régionalismes dans le français parlé de l'Estrie » (1979), constate que les anglicismes ne sont pas très nombreux dans le vocabulaire du québécois, bien que l'Estrie ait d'abord été complètement et est encore en partie de langue anglaise. À cet effet, nos études n'arrivent pas à identifier plus de 1 % d'anglicismes pour ce qui est des occurrences et pas plus de 0,5 % pour ce qui a trait aux vocables.

Un autre mémoire, celui de Chantal Gallez, « Évaluation de la performance lexicale des Québécoises » (1979), a permis de constater que, d'un point de vue statistique, le vocabulaire de seize femmes de la région de Toulouse, en France, est fondamentalement le même que celui de seize femmes de la région de l'Estrie. Les verbes les plus fréquents sont les mêmes et apparaissent aux mêmes rangs, etc.

Nous avons également publié, depuis un certain temps, six volumes d'Échantillon de textes libres et une Concordance du corpus de l'Estrie, un ouvrage d'environ 2 000 pages disponible en microfiches. Je vous renvoie à la liste en appendice pour les autres publications disponibles.

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Ouvrages disponibles dans la collection Recherches sociolinguistiques dans la région de Sherbrooke, Département de français, Faculté des arts, Université de Sherbrooke.

BEAUCHEMIN, N. (1972), Le questionnaire, document de travail no 01, 46 p.

BEAUCHEMIN, N. (1972), Quelques traits de prononciation québécoise dans un contexte anglophone qui les influence, document de travail no 02, 32 p.

BEAUCHEMIN, N. (1982), La diphtongaison en Estrie, document de travail n° 04, 32 p.

BEAUCHEMIN, N. et P. MARTEL (1975). Échantillon de textes libres no I, document de travail no 08, 236 p.

BEAUCHEMIN. N. et P. MARTEL (1975), Échantillon de textes libres no II, document de travail no 09, 268 p.

BEAUCHEMIN, N. et P. MARTEL (1977), Échantillon de textes libres no III, document de travail n° 10, 209 p.

BEAUCHEMIN, N. (1977), Données sociologiques, document de travail no 11, 54 p.

BEAUCHEMIN, N. et P. MARTEL (1978), Échantillon de textes libres no IV, document de travail n° 12, 291 p.

BEAUCHEMIN, N. et P. MARTEL (1979), Vocabulaire fondamental du québécois parlé, document de travail n° 13, 269 p.

GALLEZ, C. et P. MARTEL (1979), Évolution de la performance lexicale des Québécois, document de travail n° 14, 114 p.

LAVALLÉE. R. et P. MARTEL (1979), Les régionalismes dans le français parlé de l'Estrie, document de travail n° 15, 182 p.

BEAUCHEMIN, N., P. MARTEL et M. THÉORÊT (1980), Échantillon de textes libres no V, document de travail n° 16, 245 p.

BEAUCHEMIN, N., P. MARTEL et M. THÉORÊT (1981), Échantillon de textes libres no VI, document de travail n° 17, 364 p.

BEAUCHEMIN, N. (1982), Dictionnaire d'expressions figurées en français parlé du Québec, document de travail no 18, 145 p.

BEAUCHEMIN, N. et coll. (1983), Concordance du corpus de l'Estrie : formes, fréquence et contexte, document de travail no 19, environ 2 000 p. en 5 microfiches, avec introduction de 10 p. brochées et présentées en pochette de 15,5 sur 21,5 cm.

BEAUCHEMIN, N., P. MARTEL et M. THÉORËT (1983), Vocabulaire du québécois parlé en Estrie fréquence, dispersion, usage, document de travail no 20, 303 p.






Le français parlé en milieu populaire
de Montréal



Claire LEFEBVRE



L'analyse morphologique et syntaxique du français populaire montréalais et sa comparaison avec le français standard, tel est l'objet d'étude du Projet de recherche aussi connu sous le nom de Projet Centre-Sud. Cette recherche s'est étalée sur six ans, de 1976 à 1982. 43 étudiants et professeurs du Département de linguistique de l'Université du Québec à Montréal et 56 locuteurs du quartier Centre-Sud de Montréal y ont travaillé.

But de la recherche

Dans quelle mesure le français parlé en milieu populaire diffère-t-il formellement du français standard? Quelle est la nature des différences entre les deux dialectes et quelles en sont les différences du point de vue grammatical? Les locuteurs du français vernaculaire possèdent-ils dans leur répertoire verbal les formes identifiées comme standard? Quels sont les effets d'une recherche théorique de ce type sur le problème général de l'enseignement du français? Voilà les questions auxquelles nous nous sommes intéressés.

Notre choix d'un quartier populaire de Montréal – le Centre-Sud – comme communauté linguistique cible a été motivé par la tendance actuelle au Québec d'expliquer le taux élevé d'échecs scolaires des enfants de milieu populaire, soit en alléguant que la langue populaire est « imparfaite », « non structurée » ou « impropre à un discours élaboré », etc., soit en l'imputant à une présumée interférence structurelle entre la variété de français apprise à l'école et la langue vernaculaire des élèves. Les enfants de milieu populaire arriveraient à l'école avec un handicap linguistique qui expliquerait leurs échecs ultérieurs. Nous nous sommes proposé de vérifier cette hypothèse en examinant la structure de la langue populaire, la nature des écarts entre les deux variétés de français et le degré de maîtrise des constructions standard auprès de notre échantillon.

Afin d'étudier la nature des différences syntaxiques et morphologiques entre le français populaire de Montréal et le français standard, nous avons analysé1 certaines constructions du français populaire en les comparant formellement avec les constructions équivalentes dans la variété de français considérée comme standard; cela nous a permis de déterminer la nature des différences entre les deux « dialectes ».




1 Le cadre théorique dans lequel nous avons effectué nos analyses est celui de la grammaire générative. [retour au texte]




Nous avons ensuite évalué la maîtrise des différentes constructions étudiées (variété populaire et standard) auprès d'un échantillon de population habitant un quartier populaire de Montréal; cela devait nous permettre de déterminer si les formes standard font partie de la compétence linguistique de cette couche de la population et d'étudier quelques aspects de l'apprentissage (et par ricochet leur enseignement) des formes linguistiques standard par une population dont la langue vernaculaire est plus ou moins éloignée de la variété linguistique reconnue comme standard.

Les constructions étudiées

Nos analyses portent sur les constructions suivantes :

Syntaxe :

— la structure des questions (C. Lefebvre)2
1. a) Qui vient? (FS)3
b) Qui qui vient? (FP)
— la structure des relatives (D. Bouchard)
2. a) Une fille qui pleurait (FS)
b) Une fille qu'elle pleurait (FP) (25316.13331)
3. a) Ça fait trois locataires avec qui on a du trouble. (FS)
b) Ça fait trois locataires qu'on a du trouble avec. (FP)
— l'alternance entre ce que/qu'est-ce que (H. Koopman)
4. a) J'ai dit au micro ce qu'on faisait au projet. (FS)
b) J'ai dit au micro qu'est-ce qu'on faisait au projet. (FP)
5. a) Je me demande ce que tu fais. (FS)
b) Je me demande qu'est-ce que tu fais. (FP)
— le redoublement du clitique (S. Carroll)
6. a) Moi, je lui écris une lettre. (FS)
a') Moi, j'écris une lettre à Marie. (FP)
b) Je lui écris une lettre à Marie. (FP)
b') Moi, je lui écris une lettre à Marie. (FP)
— l'ordre des clitiques (C. Degué-Bertrand)
7. a) Je la lui donne. (FS)
b) Je lui la donne. (FP)
8. a) Donne-la-lui. (FS)
b) Donne-lui-la. (FP)
— le datif éthique (C. Deguée-Bertrand)
9. a) Je vois la police à l'autre bout. (FS)
b) Je te vois la police à l'autre bout. (FP)



2 Les noms attachés aux différentes constructions correspondent au nom des chercheurs qui les ont étudiées. [retour au texte]

3 FS = français standard
FP = français populaire [retour au texte]




Morphosyntaxe :

— les quantifieurs (M. Lemieux)
10. a) Il faut que tu recommences tout. (FS)
b) Il faut tout que tu recommences. (FP)
— l'utilisation adverbiale des adjectifs (L. Drapeau)
11. a) répondre bêtement (FS)
b) répondre bête (FP)
— les mots questions (C. Lefebvre)
12. a) Quand Jean est-il parti? (FS)
b) /ktès/ Jean est parti? (FP)
c) Jean est parti /ktès/? (FP)
13. a) Je ne sais pas que/quoi faire. (FS)
b) Je ne sais pas /kesé/kwasé/ faire. (FP)
— la formation de sontaient (L. Drapeau)
14. a) Elles étaient brunes (FS)
b) Elles sontaient brunes. (FP)

Discours

Nous avons également étudié quelques éléments qui ont trait à la structure du discours : les actes de requête (Di Sciullo et St-Pierre); les faits de coordination et d'enchâssement (L. Leblanc); la dislocation (S. Carroll); les superlatives construites avec le pas explétif (W. Kemp).

Les critères de classification des constructions en standard et populaire correspondent à leur classification dans les grammaires du français telle par exemple la grammaire Grevisse. Il faut remarquer ici que le seul fait que les données du français vernaculaire se prêtent à une comparaison systématique sur le plan structurel avec celles du français standard témoigne de ce que le français vernaculaire a une structure.

Les résultats de la recherche

Les résultats majeurs de notre recherche sont les suivants : le français populaire ne présente pas de différence structurale majeure d'avec le français standard. Le français populaire ressemble aux autres langues du monde. Le français populaire n'est pas farci d'anglicismes. Les jeunes du milieu populaire connaissent et utilisent les formes du français standard dans des contextes appropriés à leur utilisation. Les manuels scolaires de français ne contiennent pas l'information qui manque aux élèves dans leur apprentissage de la langue standard. La suite de cet article sera consacrée au développement de chacun de ces points.

Les différences entre le français standard et le français populaire sont surtout lexicales

Notre recherche fait ressortir que c'est sur le plan lexical que le français standard et le français populaire diffèrent le plus. On trouve deux types principaux de différences lexicales entre les deux dialectes : celles qui n'impliquent que les règles de formation des mots sans avoir de conséquences syntaxiques, par exemple, sontaient par rapport à étaient; et celles qui ont des conséquences syntaxiques. Dans le deuxième cas, notre étude fait ressortir que plusieurs des différences entre les deux dialectes, qui semblent structurales à première vue, sont en fait des conséquences des différences lexicales. Les exemples suivants illustrent ces deux types de différences lexicales.

Drapeau présente un type de variation lexicale entre les deux dialectes qui implique les règles de formation de mots. Elle attribue la présence de sontaient en français populaire par rapport à étaient en français standard à une différence dans la sélection du radical pour former l'imparfait. Ainsi, elle argumente en faveur d'un alignement complet des formes de l'imparfait sur la forme de surface du radical du présent auquel on ajoute les flexions de l'imparfait.

Pour les constructions relatives, Bouchard montre que la différence entre : « Ça fait trois locataires avec qui on a du trouble. » par rapport à : « Ça fait trois locataires qu'on a du trouble avec. » (1/13.1/505), n'est pas une différence structurale, mais lexicale. Là où le français standard utilise des pronoms relatifs, le français populaire sélectionne des pronoms résomptifs. Les règles subséquemment appliquées aux structures de base découlent directement du choix lexical initial entre pronom relatif et pronom résomptif.

Le français populaire ressemble aux autres langues du monde

L'une des conclusions majeures de notre étude est que là où le français vernaculaire diffère du français standard, il se rapproche d'autres langues naturelles aussi variées que le chinois, l'espagnol ou l'haïtien. Prenons l'exemple suivant. En français populaire on trouve fréquemment des phrases comme : « Je lui écris une lettre à Marie. » dans lesquelles un pronom lui est coréférentiel au nom complément du verbe. Ce phénomène connu sous le nom de redoublement du clitique objet ne se rencontre pas en français standard de sorte que : « J'écris une lettre à Marie. » est l'équivalent, en français standard, de : « Je lui écris une lettre à Marie. » du français populaire. Dans la partie de notre recherche consacrée à l'étude de ce phénomène, Carroll montre que le redoublement du clitique objet que l'on trouve en français vernaculaire correspond au système de l'espagnol standard. Ainsi la phrase : « Je lui écris une lettre à Marie. » du français vernaculaire correspond à l'espagnol standard Le escribo una carta a Maria.

La structure du français populaire n'est pas farcie d'anglicismes

Une croyance fort répandue au Québec veut que la langue populaire de Montréal soit entachée d'anglicismes. La phrase suivante est souvent citée comme un exemple d'anglicisation du français montréalais : « La fille que je sors avec ». Dans la partie de notre recherche qui est consacrée aux constructions relatives, Bouchard montre que plusieurs arguments militent contre le fait que les relatives de ce type soient analysables comme des emprunts à l'anglais; il fait ressortir le fait qu'elles existent en français de France aussi bien qu'ici, et ce, depuis le XIe siècle. Il montre de plus que les relatives construites sur ce modèle sont de même type que celles rencontrées, entre autres, dans la langue arabe, alors que ce sont celles de type : « La fille avec qui je sors. », correspondant à la forme prescrite, qui sont construites sur le même modèle que l'anglais. Ce résultat est certes contraire à la croyance générale au Québec.

Les adolescents de milieu populaire utilisent les formes du français standard

Les résultats de notre recherche relativement à la compétence des préadolescents du quartier Centre-Sud sont importants. II ressort de notre étude que les formes standard, quand elles diffèrent des formes populaires, font pour la plupart partie du répertoire verbal des préadolescents du Centre-Sud; ces derniers utilisent les formes en alternance pour des fins stylistiques. Lefebvre et Maisonneuve montrent en effet que pour les constructions étudiées, les préadolescents du Centre-Sud tendent à utiliser les variantes standard dans les situations sociales jugées formelles, alors qu'ils tendent à utiliser les variantes populaires dans les situations jugées informelles.

Les constructions relatives de forme standard (c'est-à-dire celles qui contiennent un pronom relatif) constituent une exception à cette tendance générale. En effet, cette construction est la seule construction standard que les membres de notre échantillon évitent systématiquement de produire en langage spontané (même en situation formelle) et pour laquelle ils commettent des erreurs quand ils sont forcés de la produire en situation de test. Les études de ce phénomène par Roy, Lefebvre et Régimbald font ressortir deux faits importants : premièrement, les adolescents du Centre-Sud ne sont pas les seuls à éprouver des difficultés en ce qui concerne la construction relative; un groupe témoin d'adolescents du même âge, mais de milieu moyen (Cartierville), présente les mêmes difficultés que les membres de notre échantillon; en second lieu, si les constructions relatives dans leur version standard posent un problème de production, elles ne posent pas de problème de compréhension pour les locuteurs du Centre-Sud. Ce fait soulève un problème largement discuté : celui de l'asymétrie entre la production et la compréhension dans une communauté linguistique.

Notre étude fait donc ressortir que les adolescents connaissent et utilisent les formes standard; elle permet également d'isoler les constructions relatives standard comme posant un problème particulier. Nous avons donc étudié plus en détail les processus d'acquisition et d'enseignement de cette construction.

Les manuels scolaires de français ne contiennent pas l'information qui manque aux élèves dans leur apprentissage de cette construction

Pour les raisons mentionnées précédemment, nous avons cherché à répondre aux deux questions suivantes : Que doivent apprendre les élèves pour être en mesure de produire les constructions relatives de type standard? Quelle information contiennent les manuels scolaires au sujet de cette construction?

En réponse à la première question, l'analyse de Lefebvre montre que l'assimilation des pronoms relatifs constitue l'élément essentiel de l'acquisition de cette construction dont découle l'application des autres règles reliées à cette construction.

Pour répondre à la deuxième question, Dubuisson et Emirkanian ont étudié le contenu des manuels scolaires et des grammaires relativement à cette construction. Elles constatent que : « 1. Les grammaires n'apportent aucune aide aux enfants et aux adolescents qui éprouvent des difficultés dans la construction des relatives avec pronom relatif puisqu'elles ne mentionnent pas ou très peu ce type de relative; 2. les grammaires ne mentionnent pas les formes les plus fréquentes utilisées par les enfants et les adolescents, c'est-à-dire les formes non standard, ce qui va à l'encontre du programme de français qui préconise de partir de la langue des enfants; 3. les grammaires ne tiennent pas compte des processus d'acquisition des relatives puisqu'elles considèrent, à toute fin pratique, que l'essentiel est acquis en 5e année; 4. les grammaires facilitent l'évitement des relatives en proposant des substitutions qui peuvent être utilisées comme des stratégies ayant pour effet de contourner la difficulté et ne facilitant aucunement les acquisitions. En conclusion à leur article, Dubuisson et Emirkanian proposent « d'introduire l'étude des relatives standard à partir des formes non standard produites par les enfants, non comme l'unique forme acceptable, mais comme une forme alternative. »

Les analyses de la recherche font l'objet d'un ouvrage intitulé La syntaxe comparée du français standard et populaire : approche formelle et fonctionnelle. Il s'agit d'une collection d'articles écrits par dix-sept chercheurs. Le livre est publié par l'Office de la langue française, chez l'Éditeur officiel du Québec. La recherche a été financée par le ministère de l'Éducation du Québec, par le Fonds institutionnel de recherche de l'Université du Québec à Montréal et par l'Office de la langue française.

Conséquences de cette recherche pour l'enseignement du français

Il se dégage de cette recherche une conséquence majeure pour l'enseignement du français : la nécessité d'introduire dans l'enseignement du français la comparaison systématique entre les formes de la langue parlée et celles de la langue prescrite. Cette comparaison pourrait prendre la forme de : 1. l'analyse des similarités et des différences entre les formes comparées et 2. l'étude de la logique interne aux formes populaires aussi bien que standard. La comparaison systématique entre les formes pourrait mettre en lumière les possibilités et les limites de chacune des constructions à l'étude; par exemple, dans la formation des relatives, l'usage des pronoms résomptifs permet une plus grande flexibilité dans la formation de relatives que l'utilisation de pronoms relatifs. Ainsi, on peut dire « La fille que je suis plus grande qu'elle » utilisant un pronom résomptif (elle); il n'est pas possible en utilisant un pronom relatif de construire une relative à partir de l'objet de comparaison, ainsi la phrase « La fille dont je suis plus grande » (ou quelque autre forme que ce soit) n'est grammaticale dans aucune variété de français. Non pas qu'on ne puisse traduire l'idée en français standard; en effet, il est toujours possible de paraphraser par « La fille qui est plus grande que moi » par exemple. Mais ce dont il s'agit ici c'est de la forme et non du fond.

En conclusion, il appert donc que la portée de cette recherche, relativement à l'enseignement du français, est de fournir un matériel de base, tant au niveau des données qu'au niveau de l'analyse, pour un enseignement renouvelé du français qui utiliserait comme méthode pédagogique la comparaison systématique entre les formes en usage par les élèves et les formes prescrites par l'école.






Deux analyses sociolinguistiques :
Trois-Rivières et Québec



Denise DESHAIES



Les recherches dont nous parlerons dans cet exposé sont fondées sur une problématique sociolinguistique, laquelle implique que l'on considère le langage comme un phénomène social. Nous avons mené deux recherches dans cette perspective, l'une portant sur le français parlé à Trois-Rivières et l'autre s'intéressant au français parlé dans la ville de Québec.

Le français parlé à Trois-Rivières

La première recherche est celle qui fut effectuée sur le français parlé à Trois-Rivières. Cette recherche se situait dans la lignée des travaux de Labov à New York (1976) et visait à découvrir les relations existant entre divers faits de prononciation et certaines caractéristiques sociales des locuteurs. Dans cette étude, 60 informateurs ont été interviewés, la moyenne de chacune des entrevues étant d'une heure et demie. Les entrevues comprenaient une discussion libre, la lecture d'un texte et la production de mots isolés. Ces trois parties de l'entrevue visaient à analyser la variation du comportement des locuteurs en fonction de la situation de communication. Les 60 informateurs se répartissaient dans les groupes suivants : 30 hommes et 30 femmes; 18 répondants âgés de 15 à 24 ans, 18 âgés de 25 à 44 ans et 24 âgés de 45 ans et plus; enfin, nous avions 20 répondants dans chacune des catégories suivantes : professionnels, employés de services, travailleurs manuels. Cette répartition devait nous permettre d'établir des relations entre les caractéristiques sociales des locuteurs et le comportement linguistique.

Plusieurs variables phonétiques ont été étudiées dans cette recherche. Nous avons analysé l'usage que les locuteurs faisaient du la] et de la postériorisation de ce [] en [] dans des contextes phonétiques différents (ex. avril, gâteau, part, tard, taille, bras, chocolat, pas, là, etc.)

Nous avons analysé la fréquence de diphtongaison des voyelles è, eu, o, a, dans des mots comme père, peur, port, part, l'ouverture des voyelles è, eu, o, lorsqu'elles sont suivies d'un « r », l'usage de certains traits phonétiques jugés archaïques dont nous donnons la liste :

è prononcé a dans des mots comme serviette, paix, etc. (serviette, pa) oi prononcé ou dans des mots comme soir, moi, toi, (swèr, moé, toé)
g et ch prononcés h dans les mots comme manger et chercher (manher, harher)
è prononcé é dans des mots comme père, mère (pére, mére)

Enfin, nous avons étudié la prononciation du r à Trois-Rivières, lequel peut être antérieur ou postérieur, ainsi que l'élision du r dans certains contextes linguistiques.

L'ensemble de ces analyses a montré que tous les locuteurs utilisaient les différentes prononciations possibles d'un son et que la fréquence d'apparition d'une prononciation dépendait de la situation de communication et de certaines caractéristiques sociales. En d'autres termes, ce qui distingue les locuteurs entre eux, ce n'est pas la présence ou l'absence d'un trait phonétique dans leur usage, mais plutôt la fréquence selon laquelle ils utilisent ce même trait. Seuls les traits soi-disant « archaïques » nous ont donné une image différente de la précédente en ce que la présence de ces traits se retrouvait presque exclusivement chez les répondants ayant eu 9 ans et moins de scolarité. Pour les autres analyses, soit la postériorisation du a, la diphtongaison, l'élision du r, l'usage d'un r antérieur ou postérieur et l'ouverture de certaines voyelles, seules les fréquences relatives ont pu être associées à des caractéristiques sociales.

Le français parlé dans la ville de Québec

La recherche sur le français parlé dans la ville de Québec avait pour but d'analyser le comportement linguistique de locuteurs en fonction de facteurs sociaux tels l'âge, le sexe, le milieu socioéconomique ainsi que les représentations sociales de ces derniers. Il nous importait non seulement d'identifier les faits linguistiques pour lesquels les différences sociales pouvaient être trouvées, mais également les faits linguistiques communs à tous les locuteurs. En effet, il est courant d'entendre dans notre société des jugements qui établissent un lien étroit entre le « bien parler » et les gens socioéconomiquement « favorisés », et entre le « mal parler » et les gens socioéconomiquement « défavorisés ». Une des questions qui nous semblait fondamentale était de découvrir sur quoi reposent ces jugements, c'est-à-dire de savoir si le langage de tous les jours est semblable ou différent chez ces groupes et, s'il est différent, à quel degré, et sur quels éléments linguistiques portent ces différences.

À l'aide d'une méthodologie d'observation participante, nous avons contacté 54 garçons et filles et 42 parents habitant les quartiers Sainte-Foy et Saint-Sauveur de la ville de Québec. Jusqu'à maintenant, nous n'avons analysé que les quelques questions linguistiques suivantes :

  • les variations dans la conjugaison verbale : ex. dire « qu'il soye » au lieu de « qu'il soit », « contaient » au lieu de « étaient », « jousent » au lieu de « jouent ».

  • l'utilisation du futur simple et de la forme périphrastique « aller + infinitif »

  • les pronoms personnels : référents et fonctions syntaxiques.

La conclusion majeure de ces analyses est que les variations d'emploi de ces divers éléments linguistiques ne suivent pas les variations socioéconomiques des locuteurs. Ces derniers semblent faire un usage similaire de ces éléments et les différences trouvées semblent être attribuables à des facteurs plutôt contextuels ou au sujet de discussion. Il nous faut pousser plus loin nos analyses avant de confirmer ces résultats, mais ceux-ci nous suffisent actuellement pour indiquer que le comportement linguistique de locuteurs différents est peut-être plus semblable que les jugements sur le langage ne le laissent supposer.






Quelques particularismes linguistiques
des régions de Charlevoix et
du Saguenay–Lac-Saint-Jean



Thomas LAVOIE



1.

La diversité linguistique des parlers saguenéens : aspect historique

Parmi les régions du Québec, les régions de Charlevoix et du Saguenay–Lac-Saint-Jean présentent une certaine originalité linguistique. Les gens de ces régions, essentiellement francophones, se sont au fil des ans, derrière leur isolement, façonnés une conscience linguistique très forte. Cette situation linguistique particulière ne date pas d'aujourd'hui. Déjà, au début du siècle, entre 1903 et 1908, les enquêtes par correspondance d'Adjutor Rivard et de Stanislas-A. Lortie en vue d'un « Atlas dialectologique de la province de Québec » avaient laissé entrevoir, pour les lettres A-B-C seules enquêtées, une diversité linguistique importante entre l'aire montréalaise et l'aire québécoise et dégagé du même coup quelques particularismes régionaux. Pour nos régions, on peut déjà citer les quelques mots suivants insérés dans leurs fichiers dialectologiques : ajets (êtres d'une maison), bicher (embrasser), chouenne (mensonge plaisant), batte-feu (enfant agité, remuant), barbouillat (tache d'encre), casse-jambe (maîtresse-poutre placée au-dessus du plancher du grenier ou du garde-grain), blasphème (gros coton bleu ou rouge dont on fait les salopettes [overalls]), etc. (cf. « Le projet d'Atlas dialectologique de la Société du bon parler français au Canada » dans Protée, VII, 2, automne 1979, pp. 11-45). Mais Adjutor Rivard ne croyait pas assez à la diversité géographique du français québécois et il ne localisera plus les faits linguistiques dans la poursuite de son entreprise (cf. Études sur les parlers de France au Canada, Garneau, 1914, p. 27, et le Glossaire du parler français au Canada, Action sociale, Québec, 1930, qui ne localise rien géographiquement).

Quelques années plus tard, durant l'été de 1916, à la suite d'une enquête rapide qu'il avait effectuée dans la région de Charlevoix (Saint-Irénée), l'ethnologue Marius Barbeau se fera à nouveau l'ardent défenseur des diversités linguistiques régionales contre l'hypothèse devenue courante de l'unité absolue du « parler canadien » prônée par la Société du bon parler français au Canada. Il affirme :

« [...] l'uniformité du langage, des traditions, des coutumes et de la technologie n'est certes pas telle qu'elle puisse éclipser, même aux yeux des moins avertis, les traits régionaux distinctifs. Or, tout importante qu'elle soit, l'étude de ces nuances locales a été jusqu'ici plus négligée encore, au Canada, que celle des aspects généraux ».

(« Le pays des gourganes », Mémoires de la Société Royale du Canada, série 3, II, 1917, section I, p. 194).

À cette affirmation, il joint une longue liste de régionalismes et de coutumes particuliers à Charlevoix. Comparant aujourd'hui ces résultats d'alors avec ceux contenus dans l'Atlas linguistique de l'est du Canada (ALEC) de Gaston Dulong et Gaston Bergeron, il est intéressant de constater que le grand ethnologue avait vu relativement juste.

De la même manière, cette langue régionale particulière s'est aussi fait connaître par la littérature. Qu'il s'agisse de la langue des colons de Péribonka connue mondialement grâce à Maria Chapdelaine de Louis Hémon (1913), de la langue des draveurs de la rivière Malbaie et de toute la civilisation terrienne de l'époque magnifiée stylistiquement dans Menaud, maître-draveur de Mgr Félix-Antoine Savard (surtout dans la lre édition publiée chez Garneau en 1937) ou de celle des pionniers de Val-Jalbert recréée récemment par la dramaturge Marie Laberge dans Ils étaient venus pour (1981). Trois moments littéraires certes, mais également trois œuvres empreintes profondément de la couleur locale du parler ancien des gens de ces régions.

Tous ces témoignages plaidaient fortement en faveur du régionalisme linguistique, mais seule une enquête menée à l'échelle du Québec pouvait nous permettre d'affirmer que tel fait linguistique est particulier à telle région du Québec. Depuis la parution, en 1980, du Parler populaire du Québec et de ses régions voisines, Atlas linguistique de l'est du Canada, de Gaston Dulong et Gaston Bergeron, les études régionales peuvent désormais s'appuyer sur des données linguistiques solides et plus difficilement contestables.

2.

Notre enquête dialectologique régionale et la méthodologie utilisée

Depuis plus d'une douzaine d'années, nous nous intéressons à la langue paysanne ancienne des régions de Charlevoix et du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Sans aide financière d'abord et plus formellement entre 1973 et 1977, lors de la phase des enquêtes sur le terrain, avec le soutien financier du Conseil des Arts du Canada et depuis 1981, pour l'informatisation du corpus, nous bénéficions de l'aide financière du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Les résultats de cette recherche devraient être disponibles dans trois ans environ.

La méthode qui a été utilisée pour la cueillette des données linguistiques n'est pas nouvelle : c'est celle habituellement employée en dialectologie. Questionnaire d'enquêtes couvrant l'ensemble de la vie rurale, interrogation de témoins autochtones et notation sur le champ des réponses en transcription phonétique des dialectologues français. Cette méthode a largement fait ses preuves pour la cueillette des parlers paysans. Notre recherche – il est bon de le souligner – s'inscrit d'emblée dans le sillon de celle de MM. Gaston Dulong et Gaston Bergeron couvrant tout l'Est francophone du Canada. Dans l'exploitation des données, nous suivons d'assez près les programmes informatiques originaux qu'ils ont mis au point et qui permettent une présentation rapide d'un corpus considérable. L'index des formes retenues, transcrites en orthographe usuelle, est immédiatement publiable dès la fin de l'informatisation du corpus. Progrès considérable par rapport aux atlas régionaux français par exemple où tout le travail est fait manuellement et qui ne contiennent à la fin aucun index des formes. L'esthétique des cartes géolinguistiques soigneusement fignolées a cédé la place chez nous à la froide efficacité de l'ordinateur.

Pour l'identification des régionalismes linguistiques propres à ces régions, nous avons fait la lecture intégrale des sept volumes de données de l'ALEC en portant notre attention uniquement sur les faits particuliers à nos régions d'enquêtes. Les régionalismes retenus pour cette étude représentent les cas les plus sûrs attestés avec grande fréquence dans l'ALEC. Nos enquêtes dialectales dans ces régions nous en ont révélé beaucoup d'autres, mais il est difficile de prouver leur spécificité régionale. L'ALEC couvre 12 points dans les régions de Charlevoix et du Saguenay–Lac-Saint-Jean (soit les points 9 à 20). En général, ces régionalismes s'étendent, avec des degrés divers, à plusieurs villages de la Côte-Nord (soit les points 1 à 8 de l'ALEC) dont la colonisation a été faite en partie par des gens de Charlevoix et ensuite par des gens du Saguenay. Trois villages de l'Abitibi–Témiscamingue, Rouyn, Rochebeaucourt et Villebois, soit les points 66, 70 et 73 de l'ALEC, se sont comportés de la même façon. Rien de surprenant à cela puisque les témoins interrogés dans ces villages provenaient de nos régions. Quelques villages de la rive sud du fleuve ont eu à l'occasion des comportements linguistiques identiques à ceux des régions étudiées. Des contacts entre les deux rives ont pu avoir lieu à date ancienne soit par le peuplement soit par les chantiers forestiers; il ne faut pas oublier non plus que nous sommes en présence des parlers de l'aire linguistique québécoise. De toute façon, ces villages sont vraiment peu importants dans l'ensemble.

3. Situation historique

Avant d'étudier ces régionalismes, disons quelques mots de la situation historique de ces régions. Géographiquement, elles sont situées à l'extrémité nord-est du territoire québécois, séparées de Québec par les Laurentides, de la rive sud par le fleuve Saint-Laurent et du nord par l'immense forêt du Nouveau-Québec. Charlevoix est la région la plus ancienne et le berceau des deux autres. Les premiers colons s'y installent durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle et durant tout le XIXe siècle. Ils venaient de Québec, de la Côte-de-Beaupré et de l'île d'Orléans. Leur langue, tout en comportant de nombreux particularismes, est vraiment caractéristique de celle de l'Est québécois. Région peu industrialisée et demeurée proche de ses origines où parlers paysan, forestier et maritime ont toujours fait bon ménage. Les régions du Saguenay et du Lac-Saint-Jean ont été colonisées, à partir de 1840, par des habitants venus de Charlevoix. La population de ces deux régions est originaire à 80 % de celle de Charlevoix : la langue qu'on y parle aujourd'hui est à peu de chose près celle de Charlevoix. La conscience régionale y est très forte; depuis très longtemps on s'est habitué à vivre dans l'isolement et à s'identifier à sa région; dans une ville comme Québec, on a même fondé une association de « Bleuets » (gens du Saguenay–Lac-Saint-Jean). Rien de surprenant non plus dans le fait que les « Bleuets » soient reconnus à l'extérieur de la région par leur « parlure » régionale caractéristique. Écoutons-les parler d'un peu plus près.

4. Étude linguistique des particularismes de ces parlers

4.1. Particularismes phonétiques

Le système phonologique du français québécois est le même dans tout le Québec. De nombreuses variantes phonétiques existent toutefois dans les différentes régions. Enquêtant en milieu rural, il n'est pas sans intérêt de souligner que les traits archaïques sont dominants dans la prononciation des témoins interrogés : maintien d'une ancienne prononciation e (per = père, ker = mère, fer = faire, afer = affaire, etc.), le suffixe -oir régulièrement prononcé -we (pikwe = piquoir, blãiswe = blanchissoir, devidwe = dévidoir, parswe = perçoir, etc.) et les imparfaits de l'indicatif prononcés -e lave = avait, saple = s'appelait, = mangeait, etc.). Au niveau vocalique, la prononciation de Charlevoix et du Saguenay se caractérise surtout par l'ouverture des voyelles I, Y et U (lIt = lit, lyt = lutte, lut = loutre), l'articulation d'un postérieur sombre (kårjol = carriole, pt = pâte), l'absence quasi totale de diphtongaison, la tendance du e à passer à ã (jã = chien, pã = pain). Au niveau consonantique, soulignons la forte tendance à la palatisation, l'aspiration des chez les jeunes (harhe = chercher, hkjeR = Jonquière), le maintien des consonnes à la finale et la prononciation d'un R vélaire.

Par ailleurs, certains mots peuvent recevoir des prononciations particulières dans ces deux régions : attelle —> ãtl; about —> abut; lacet —> las et non låsè; friche —> fRIK; génisse —> gni minuit —> mënyIt; varlope et varloper —> vaRlup et vaRlupé; « libèche » (lanière de cuir) —> ; nichet —> nit et niwt; chimère —> imweR; minet —> mnt, etc. Les prononciations particulières pour certains mots abondent, mais il est très difficile en ce domaine d'identifier ce qui relève de l'idiolecte ou du parler.

4.2. Particularismes lexicaux

4.2.1. Polysémie des termes « ajets et tourtière »

Le français québécois n'étant pas un dialecte, il est normal que les variantes régionales se retrouvent en plus grand nombre dans le domaine lexical. Dans une civilisation à dominante rurale, les mots voyagent peu : ils s'installent d'abord dans les grandes familles souches et ils ont parfois bien de la difficulté à être adoptés par l'un des deux conjoints (en cours d'enquête, on trouve souvent des mots différents chez l'époux et l'épouse). Plusieurs mots dialectaux ont dû au départ, dans les familles, dans les paroisses et plus sûrement dans les diverses régions, se faire la lutte. À cet égard, il est intéressant d'étudier le comportement linguistique des mots ajets et tourtière à travers le Québec. La région de Charlevoix s'est très tôt singularisée dialectalement et cette situation se retrouve aujourd'hui au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Le mot ajets, depuis la période de l'ancien français et dans de nombreux parlers de France, a signifié « les êtres, la disposition des pièces d'une maison : on connaît les ajets d'un lieu ». Le Trésor de la langue française de Paul Imbs l'a consigné avec ce sens comme terme régional. C'est ce sens régional quelque peu étendu que Mgr Savard a mis dans la bouche du Lucon dans Menaud, maître-draveur : « Le lâche (le Délié) n'oserait pas, ainsi qu'il s'en était vanté, venir les (le Lucon et Menaud) relancer dans leurs agès » (éd. Fides, p. 130). Il s'agit ici de leur grande connaissance de la topographie de la forêt. Et c'est ce sens qui s'est implanté dans la région de Charlevoix, et là seulement. Ailleurs au Québec, le mot ajets désigne un présage, un pronostic quelconque ou l'ancienne coutume de prédire le temps des douze mois de l'année en notant le temps qu'il fait chaque jour entre Noël et l'Épiphanie. À cette époque, les gens avaient accès aux lieux et au temps très familièrement : il suffisait de connaître les ajets. Comme le terme ajets avait déjà sa signification dans nos régions, la coutume des « ajets du temps » a été désignée par le terme journaux, plus rarement par le calendrier, probablement selon l'habitude prise de noter ses « remarques » dans un journal ou sur le calendrier. Les immeubles modernes et la météorologie des anticyclones ont tué les ajets d'hier.

Le mot tourtière a lui aussi sa petite histoire et sa saveur locale. Très tôt dans Charlevoix, non avec des tourtes, mais dans des tourtières, pour les grandes familles d'alors, on a commencé à préparer le dimanche surtout ce pâté familial économique, cette grande tourte à la viande et aux pommes de terre hachées en cubes. Ailleurs, le mot tourtière désigne plus modestement une tourte à la viande, ce qui dans nos régions est désigné par le terme de pâté à la viande. Connue maintenant à l'extérieur de la région, elle est appelée la « tourtière du Saguenay ou du Lac-Saint-Jean ». C'est la reconnaissance géographique d'une différence.

4.2.2. Parlers de nos régions/Autres régions du Québec

Le plus souvent, nous retrouvons des appellations régionales caractéristiques à nos régions et d'autres désignations pour le reste du Québec. Ces dernières désignations peuvent également être employées dans les régions de Charlevoix et du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Citons quelques exemples :


Voir Tableau


4.2.3. Caractère archaïsant de ces parlers

Les parlers des régions de Charlevoix et du Saguenay, très archaïsants, ont conservé nombre de mots vieillis ou dialectaux qu'on ne retrouve que dans ces régions. Ces archaïsmes sont très bien soulignés dans l'ALEC et l'enquête 18 de Saint-Fidèle, menée par Ghislain Lapointe dans son patelin d'origine, est d'une grande richesse à cet égard. Les seize enquêtes que nous avons effectuées en territoire charlevoisien n'ont fait que confirmer le caractère ancien de cette langue paysanne. Laissons parler quelques-uns de ces vieux mots : les bandons, c'est le regain et à l'automne on envoyait paître les vaches dans les bandons, une fois le ban, la permission accordée; la poule qui caquette, cacaille comme au XVIe siècle; une lanière de cuir s'appelle une courriette; le fourcat, par influences maritime et provençale sans doute, c'est le fond de culotte, on prenait un enfant par le fourcat, par la fourche de son pantalon; comme on gargote avec son gargoton, on garguette chez nous avec son gagouette (garguette) comme en moyen français; les grosses joues sont des margeoles, mais on se casse encore la margoulette; tendre à la regiboire, c'est tendre avec une perche que l'animal piégé fait rebondir, regiber (regimber); enfin la bibe de l'œil pour désigner l'orgelet a peut-être aussi des origines lointaines!

4.2.4. Champs de prédilection de ces régionalismes

Les régionalismes les plus nombreux se retrouvent dans les domaines suivants : la nature et les plantes, la ferme et les animaux, la cuisine, les vêtements ainsi que le corps humain et ses attitudes. Arrêtons-nous un moment sur le vocabulaire de la nature pour en souligner la grande richesse. Mais il serait impoli de ne pas laisser d'abord la parole à Mgr Savard, le poète par excellence de la nature charlevoisienne qui a si bien enregistré la parole paysanne créatrice :

« J'appris alors de nos guides que les noms des rivières changeaient, en cours de route et selon leurs lits, courants et humeurs. Ils disaient : les eaux mortes, les eaux vites, les eaux blanches, les rapides, les cirés, les cassés, les chutes et chutons, les remous, les sauts, etc. Ces noms et combien d'autres tirés de la nature elle-même m'enchantaient ».

(Journal et souvenirs II, pp. 200-201).

Ils disaient encore un trou chaud pour désigner un endroit non gelé dans un lac ou une rivière, une oreille de charrue pour le remous dans une rivière dû au courant divisé par une roche, l'engueulement de la rivière ou d'un lac pour son embouchure, une caye pour un rocher à fleur d'eau, une gatte pour une fondrière où l'on s'engatte quand on s'embourbe, un pendant pour une butte, les remparts pour les glaces côtières, le réparement et le rempirement de temps, l'engraissement de suroît pour les nuages de pluie dissipés aussitôt par le vent, etc. Le besoin d'expressivité a présidé ici à la création de mots originaux.

4.2.5. Richesse suffixale de ces régionalismes

Il faudrait également souligner la grande vitalité de certains mots qui sont parvenus à former des familles lexicales assez intéressantes. À tout seigneur, tout honneur, c'est le cas du mot bleuet, « raisin de chez nous, fils du feu et miel des crans sauvages » qui a servi à désigner les habitants du Saguenay–Lac-Saint-Jean; on rencontre encore les dérivés beleuetter pour cueillir des bleuets, beluetté-ée au sens de abondant en bleuets (ex. c'est beluetté dans le coin cette année) et beluetteux pour cueilleurs de bleuets. Le mot chouenne au sens de plaisanterie, badinage, a lui aussi ses dérivés avec chouenner, chouennage et chouenneux. C'est encore le cas des mots chimouère (chimère) avec chimouèrer, chimouèrage et chimouèreux et le verbe pilasser au sens de piétiner, salir le plancher avec pilasse, pilassage, pilasseux; ce dernier mot peut encore désigner la trépigneuse.

Toujours dans le cadre de la suffixation, retenons le suffixe d'adjectif -u, -ue au sens de qui possède, pourvu de : chicotu : une poule chicotue est une poule remplie de chicots et un enfant chicotu est un enfant malingre, maladif; boutonnu, boutonneux; jottu, joufflu et mottonnu ou moutonnu pour moutonneux.

4.2.6. Cas des anglicismes et des amérindianismes

Dans ces régions si typiquement françaises, il est intéresant de constater que certains anglicismes ont quand même pu y fleurir. Citons les mots suivants : vache balloonée, ballonné; bourzaille (angl. bull's eye), bonbon rond; bedder ou faire un bed, faire un lit de branches pour supporter l'arbre qu'on abat; clairance, le délivre de la vache, et se clearer, se délivrer en parlant de la vache; pine, carcan; whip, fouet fait d'une branche d'arbre, etc.

Mentionnons enfin quelques amérindianismes rencontrés seulement dans nos régions; mascouabina, le sorbier d'Amérique; la ouitouche, variété de cyrin (sorte de goujon); la ouananiche connue ailleurs, mais très typique du Lac-Saint-Jean pour désigner le saumon d'eau douce; le magoucham ou macoucham, ragoût de gibier et de poisson des chasseurs en forêt; le wapush pour le lièvre.

Et les autres régionalismes, beaucoup plus nombreux que la liste d'environ deux cents qui a servi pour cette étude, se retrouveront épars dans la documentation sur Les parlers français de Charlevoix, du Saguenay, du Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord.

Ces particularismes régionaux, trop rattachés pour la plupart au monde paysan ancien, ne peuvent d'aucune façon être inscrits dans les programmes d'enseignement du français. Le problème de l'enseignement des québécismes importe d'abord, mais il n'est pas de notre propos ici. Cet héritage culturel ancien et le sentiment régional très fort des gens de nos régions, dans les cas de mots moins techniques, devraient laisser quelques souvenirs dans la langue d'aujourd'hui.




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