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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 7

La documentation et le français



Conférenciers : Gilles CARON, responsable des services disciplinaires, bibliothèque, Université du Québec à Chicoutimi
Gérard MERCURE, directeur de la bibliothèque, Rimouski
Marc-André LEDOUX, directeur du développement des banques d'information documentaire, Informatech France-Québec
Gilbert GAGNON, agent de recherche, Service des bibliothèques publiques, ministère des Affaires culturelles
Réal BOSA, coordonnateur des services publics, Bibliothèque nationale du Québec



La langue de la documentation, surtout en milieu universitaire québécois, fait l'objet d'un chaud débat depuis plusieurs années. Les opinions sont à ce sujet parfois diamétralement opposées. Pour analyser le problème, il faut distinguer entre les divers types de bibliothèques qui fournissent la documentation, entre les différentes disciplines qui sont représentées et entre les niveaux d'utilisateurs. En fait, la langue de publication choisie par les universitaires québécois a un impact important sur la documentation de recherche que les bibliothèques peuvent acquérir. C'est là un problème d'intrant qui amène inévitablement un problème d'extrant.

Cinq spécialistes des questions de bibliothéconomie ont discuté de ces questions sous la présidence de Mme Céline Cartier, directrice de la bibliothèque de l'Université Laval.







La langue de la documentation :
questions préalables



Gilles CARON



S'il est un thème pour lequel, en milieu universitaire québécois en particulier, il est facile de voir se déchaîner les passions d'un peu tout le monde, c'est bien celui de la langue de la documentation.

Cependant, au-delà des prises de position grandiloquentes de nature pseudo nationaliste, qu'il est souvent tentant de relier à de la paresse intellectuelle pure et simple; au-delà, à l'opposé, d'autres prises de position tout aussi virulentes des défenseurs acharnés du courant majoritaire qui, au nom du qualitatif, de la compétence et, vocable sacré, s'il en est un en milieu universitaire, de l'excellence, nous vendent l'anglais à toutes les sauces, oubliant de souligner que ceci sert fort bien par ailleurs leurs intérêts particuliers, lisons école ou ego; au-delà de tout ceci donc, peut-être y a-t-il lieu de tenter de faire le point sur la situation présente ou tout au moins, y a-t-il lieu de nous poser certaines questions de base de nature à éclairer le débat, si besoin en est.

Première question :

De quelle bibliothèque ou fin documentaire s'agit-il?

Il est évident que le problème, s'il en est un, ne se pose pas de la même façon que l'on s'adresse à une bibliothèque publique, collégiale ou universitaire.

Ce qui peut apparaître comme un problème et même en constituer un de fait dans un milieu donné peut sembler un débat stérile ailleurs. Que l'on retrouve plus de volumes de langue anglaise, toute proportion gardée, à la bibliothèque de l'Université Laval qu'à la bibliothèque municipale de Chicoutimi ne surprendra personne. C'est évidemment une question de mesure, mesure fondée sur une appréciation des clientèles sur le plan linguistique et des fonctions différentes attribuées à un type d'institution par rapport à un autre. En un mot, il faut distinguer, et c'est à ces distinctions que certains de mes confrères s'attarderont davantage au cours de cette table ronde.

Et encore là, le problème n'est pas réglé. Une fois la distinction établie entre les types de bibliothèques, il faut comparer entre institutions semblables et, à la fin, évaluer. C'est quoi trop ou pas assez? Existe-t-il une norme ou tout au moins des balises? La question est ouverte!

Deuxième question :

De quelle documentation s'agit-il et dans quelle discipline?

En contexte universitaire, par exemple, l'éventail des thèses de doctorat disponibles en langue française, hormis la production québécoise, peut s'avérer d'accès très limité.

En ce qui concerne la documentation périodique, la couverture de langue anglaise apparaît nettement plus importante et supportée par des instruments secondaires, index ou banques de données, de nature beaucoup plus performante que sa contrepartie de langue française.

Sur le plan strictement disciplinaire, la consultation d'ouvrages de langue anglaise par les étudiants en sciences fondamentales ou appliquées semble aller de soi. Est-ce un bien ou un mal, normal ou anormal? Tout au moins, ce fait ne semble pas y faire problème.

La situation par contre apparaît tout autre en sciences humaines en général où, régulièrement, les étudiants se plaignent, en milieu universitaire tout au moins, de la non-disponibilité d'ouvrages de langue française, alors que les étagères, semblerait-il, regorgent d'ouvrages de langue anglaise.

Donc, encore là, il faut distinguer. Distinguer entre les disciplines et surtout distinguer entre les niveaux de perception de la question de la langue comme étant un problème. À moins que l'on ne décide, a priori, que le seul fait d'avoir à consulter un ouvrage de langue anglaise constitue en soi un problème; auquel cas, si l'on accepte cette hypothèse de départ, nous avons effectivement un sérieux problème d'accès à l'information documentaire de langue française dans de nombreuses disciplines en milieu universitaire québécois.

Troisième question :

De quel niveau d'utilisation s'agit-il?

Encore là, il ne faut pas être grand clerc pour suggérer que le chercheur et l'étudiant de premier cycle n'ont pas en général à faire face au même besoin documentaire.

La plupart des établissements universitaires de langue française au Québec s'efforcent, croyons-nous, d'offrir à leurs étudiants de premier cycle un éventail qui soit le plus large possible d'ouvrages en français de leur niveau; quitte même, a priori, à acquérir des titres dont la pertinence n'apparaît pas totale avec les programmes dispensés ou évalués d'un niveau qualitatif plus faible. En un mot, pour les bibliothèques universitaires où l'initiative du choix appartient à la bibliothèque, on peut affirmer sans trop de risques d'erreur que, dans le cas du document de langue française, quelle que soit la discipline, la chance va au coureur.

Dans ce contexte, ce qui le plus souvent fait problème, c'est le nombre d'exemplaires disponibles d'un même titre. Tout un débat existe d'ailleurs au sein de la profession sur la question de savoir si l'on doit privilégier la couverture documentaire la plus vaste possible au détriment du nombre d'exemplaires ou vice versa. Et c'est relativement à cette facette du problème que probablement pourront être notées des différences entre les établissements.

Ceci dit, la priorité étant accordée, quand cela s'avère possible, au titre de langue française, il demeure néanmoins une vaste zone grise où, à la limite, il faut quand même accepter de trancher.

Où se termine la chance au coureur et où devient prédominante la préoccupation pour des intérêts locaux évalués en termes de pertinence ou de qualité, c'est là tout le débat et chaque établissement sans doute le vit un peu à sa façon.

Enfin, en terminant, je m'en voudrais de ne pas souligner que tout ce débat frise la frivolité, si l'on ne fait pas entrer en ligne de compte la langue de publication choisie par nos auteurs, professeurs et chercheurs.

En effet, tant que 63 % des professeurs de Laval choisiront l'anglais comme langue de publication (71 % pour l'ensemble des publications des universitaires québécois d'institution de langue française), il demeurera horriblement illusoire d'exiger des bibliothèques, centres de documentation ou autres organismes du genre, de rendre disponible à leur clientèle un produit de qualité qui satisfasse à leurs exigences linguistiques en faveur du français.

En clair, le problème ne se situe peut-être pas tant en bout de ligne, à l'output qu'à l'input. Or, ce problème, aussi fondamental soit-il en regard de la question posée, ne nous appartient pas.






Les bibliothèques universitaires et la
documentation de langue française



Gérard MERCURE



Dans le procès du français et de l'anglais comme langues scientifiques, les éditeurs et les chercheurs sont au banc des accusés. Les bibliothécaires et les libraires n'ont pas jusqu'à maintenant été cités à la barre ni comme témoins, ni comme complices. Les études sur la situation du livre ou du périodique scientifiques ne concernent que très peu les bibliothèques. Au plus, quelques recommandations : incitation à acquérir plus de revues scientifiques en français, acquisition automatique des traductions, etc. C'est donc à ce congrès l'une des premières fois où l'on traiterait du statut du français dans les bibliothèques, où l'on s'inquiéterait, à tort ou à raison, des risques d'anglicisation de la recherche et de l'enseignement par la documentation.

La barrière linguistique

En dépouillant ce qui s'est écrit sur la « langue de lecture » dans les bibliothèques, on trouvera beaucoup d'articles se rapportant au plurilinguisme de la documentation, mais en tant qu'obstacle à l'accès à l'information en raison même du grand nombre de langues secondes à maîtriser. Ce n'est pas une barrière que l'on veut fermer, mais un mur que l'on tente de franchir ou de contourner. Et de plusieurs façons. La première, il va de soi, c'est par la connaissance de quelques langues étrangères ou, à l'inverse, par le recours massif à la traduction. On référera à des interprètes bibliographiques tels que l'Index translationum pour les livres et le Journals in translation pour les articles de revues1.

L'on propose également une approche linguistique structurale qui permettrait, avec un minimum de vocabulaire, d'avoir une connaissance de base de plusieurs langues. L'on évalue aussi les mérites respectifs de deux métalangages pour la traduction assistée par ordinateur, l'anglais et le chinois2.




1 Van BERGEIJK, D. (1981), « Comment vaincre la barrière linguistique dans le domaine du transfert de l'information : rôle du Centre international de traduction », dans Revue de l'UUNESCO pour la science de l'information, la bibliothéconomie et l'archivistique, III, 3 (juillet-septembre), pp. 179-183. [retour au texte]

2 DICKSON, A.J. (1979), « Librarians and the Language Barrier », Aslib Proceedings, XXXI, 11 (novembre), pp. 488-494. [retour au texte]




Ce qui aura forcé les spécialistes de l'information à explorer ces deux nouvelles voies, ce sont à la fois le développement de réseaux régionaux et internationaux et la création de systèmes multilingues pour les échanges de données bibliographiques et factuelles à l'intérieur de groupes plurilingues tels que la Communauté économique européenne.

Le concept de bibliothèque multilingue

Le concept de la bibliothèque bilingue ou multilingue est étranger à la bibliothéconomie. On ne s'est jamais vraiment préoccupé de cet aspect du multilinguisme dans les bibliothèques universitaires ou publiques. On se souciait bien, dans les grandes bibliothèques, au cours des années d'abondance, d'acquérir toute la documentation étrangère significative notamment aux États-Unis avec le fameux Farmington Plan. Avec les restrictions budgétaires des années 70 et les arguments fournis par les méthodes d'analyse opérationnelle sur l'utilisation des collections, on a sabré, là comme ailleurs, dans les budgets réservés à l'acquisition de la non-English literature. En remplacement de ces programmes nationaux d'acquisition de documentation étrangère, l'UNESCO propose un programme international d'accès aux publications sur une base de réciprocité par le prêt entre pays membres.

Les études sur l'utilisation d'une documentation de langue étrangère dans une bibliothèque universitaire sont plus que rares. On a repéré, jusqu'à maintenant, un seul article de la revue britannique Journal of Librarianship, rapportant une vaste enquête réalisée à la bibliothèque de l'Université de Sheffield en 19683! Au Canada ou au Québec, il n'y a pas eu, que nous sachions, d'étude semblable dans les bibliothèques universitaires. On s'attardera plutôt dans les revues de documentation aux problèmes nombreux et ardus reliés à l'importation d'une littérature exotique.

Dans les bibliothèques publiques, les minorités ethniques tiennent une plus grande place depuis une dizaine d'années. Ce sont les groupes hispaniques des États-Unis, les travailleurs immigrés de la Suède et du Danemark, les communautés ethnoculturelles du Canada, etc. Par une documentation dans leur langue maternelle, on facilite leur insertion dans un nouveau milieu de vie et on essaie de préserver les valeurs culturelles de ces minorités. On peut affirmer que s'élabore actuellement une philosophie des services multilingues grâce à l'action des associations nationales et internationales de bibliothécaires4. Mais cette philosophie du multilinguisme a peu de chose à voir avec la réalité de l'anglicisation de la science et de la complicité possible des bibliothèques.

Faute donc de trouver chez les sages de la documentation de grands principes directeurs pouvant nous éclairer dans l'art de dresser une bibliothèque multilingue et pouvant nous guider entre les écueils de la censure et de la tolérance, nous chercherons du côté de la réalité de l'édition et de la pratique quotidienne.




3 HUTCHINS, W.J., L.J. PARGETER et W.L. SAUNDERS (1971), « University Research and the Language Barrier », dans Journal of Librarianship, III, 1 (janvier), pp. 1-25. [retour au texte]

4 WERTHEIMER, Léonard (1982), « Library Services to Ethno-cultural Minorities : Philosophical and Social Basis and Professional Implications », 48e Conférence générale de l'IFLA, Montréal, 22-28 août, 13 p. [retour au texte]




Bibliothèque universitaire et équilibre linguistique

Une bibliothèque d'université doit-elle refléter dans son équilibre linguistique la réalité de l'édition, les besoins de l'enseignement et de la recherche ou la demande manifestée par la consultation sur place et le prêt de ses ouvrages? À la lumière d'un sondage que nous venons de faire dans trois bibliothèques universitaires de l'Université du Québec, nous verrons comment se traduit dans le concret cette recherche paradoxale de l'équilibre par un préjugé favorable au français.

a) Profil de l'édition sur le plan mondial, canadien et québécois

Voyons d'abord dans quel contexte bibliographique se situe le développement des collections universitaires. Lorsque paraît un livre au Québec il s'en publie deux autres au Canada, 20 dans les principaux pays de langue française (dont un en sciences exactes), 60 dans les principaux pays de langue anglaise et 200 dans les autres pays. C'est une évaluation sommaire faite à partir des données statistiques de l'UNESCO pour l'année 1976 sur l'édition du livre dans le monde5.

Quant à la langue, il se publie au moins trois livres en anglais pour un en français. Pour ce qui en est des périodiques, la disproportion est sans doute encore plus grande : peut-être de l'ordre de neuf en anglais pour un en français. Les analyses faites à partir des grands index dans le secteur des sciences concèdent un maigre 5 % aux citations en français. Pour l'ensemble de la production française, la proportion des citations varie de 0,7 à 24,2 % selon les domaines.

Il est bien évident qu'on ne peut bâtir une collection équilibrée à partir d'un tel calcul arithmétique. Mais le poids du nombre est une réalité écrasante dont il faut tout de même tenir compte.

L'édition et le marché du livre canadien et québécois permettent de considérer cette réalité sous un autre angle (tableau 1). Il se publie bon an, mal an au Canada deux titres en anglais pour un en français. Au Québec, la proportion est inversée : neuf livres en français pour un en anglais. Mais comme la production québécoise compte pour 0,33 de 1 % de la production mondiale, c'est une « infime majorité » à l'échelle planétaire.

Le marché du livre canadien reflète également une autre dure réalité (tableau 2). Outre le fait que le livre de langue française ne représente que 14 % du marché du livre canadien (tableau 3), les produits importés comptent pour plus de 50 % du volume des ventes : quatre volumes anglais étrangers pour un made in Canada, trois volumes français européens pour un imprimé au Québec.

Toutes ces caractéristiques concernent le livre en général. Pour une analyse plus fine, il faudrait distinguer les livres de bibliothèques des manuels scolaires, les livres « grand public » des livres spécialisés. Cependant, comme ces données sont compilées à partir de la définition normalisée du livre de l'UNESCO, on peut penser que les proportions demeurent comparables d'un pays à l'autre comme d'une catégorie à l'autre. Le Canada exclut toutefois de ses données les publications gouvernementales.




5 UNESCO, Annuaire statistique 1977, Paris, 1978, pp. 790-805. [retour au texte]





Tableau 1
LE MARCHÉ CANADIEN DU LIVRE


Tableau 2
L'ÉDITION QUÉBÉCOISE - L'ÉDITION CANADIENNE


Tableau 3
LE MARCHÉ CANADIEN DU LIVRE


b) Profil documentaire et profil de la recherche et de l'enseignement

La bibliothèque universitaire doit répondre aux besoins de la recherche et de l'enseignement. C'est là une idée admise. Mais quel est le profil documentaire et linguistique du professeur d'université?

À notre connaissance, une seule enquête à ce sujet peut nous permettre d'établir un tel profil. Elle a été réalisée par l'AUPELF en 1968-1969 auprès des universités partiellement ou entièrement de langue française sur la langue des ouvrages scientifiques utilisés dans le monde universitaire francophone. Sur 837 questionnaires retournés, 136 provenaient du Canada. Le Canada est ici identifié sous la vedette « Amérique ».

L'une des questions était la suivante : « Utilisez-vous des ouvrages en langue étrangère pour vos recherches et/ou votre enseignement? » et en sous question : « Dans quelle proportion? » Je cite le rapport de cette enquête :

« Dans l'ensemble les ouvrages en langues étrangères comptent pour plus de 50 % des sources utilisées chez 86,2 %. (sic) des sujets, pour plus de 60 % chez 65,6 %, pour plus de 70 % chez 63,6 %.6 »

Pour les chercheurs canadiens, la moyenne est plus élevée comme l'indique le tableau 4 : la documentation étrangère compte pour plus de 70 % chez 89,5 % des universitaires.


Tableau 4
Importance décroissante des titres en langues étrangères dans la recherche, selon le continent et la catégorie de disciplines.


Les sources étrangères sont tout aussi importantes pour l'enseignement (tableau 5) :

« Chez une majorité d'informateurs (60,1 %), les ouvrages en langues étrangères représentent plus de la moitié des ouvrages utilisés dans l'enseignement. En Amérique où cette tendance est la plus prononcée, la proportion s'élève à 70 %.7 »




6 « Synthèse des résultats de l'enquête sur la langue des ouvrages scientifiques utilisés dans le monde francophone », La revue de l'AUPELF, VII, 2 (été 1969), pp. 6-45. [retour au texte]

7 Idem. [retour au texte]





Tableau 5
Importance décroissante des titres en langues étrangères dans l'enseignement, selon le continent et la catégorie de disciplines.


Dans la mesure où la bibliothèque est la source principale d'information, cette enquête nous amènerait à l'hypothèse suivante : une bibliothèque développée en fonction de la demande des professeurs pourrait à toutes fins utiles répondre au besoin de la recherche avec à peine un ouvrage sur trois en français, elle satisferait aux besoins de l'enseignement avec un ouvrage sur deux en français. Qu'en est-il aujourd'hui? La situation aurait-elle beaucoup changé en 15 ans?

Dans les universités de langue française, la langue de lecture est incontestablement le français chez les étudiants de 1er cycle. À ce niveau d'étude, que ce soit en France ou au Québec, la maîtrise de la langue maternelle est de beaucoup supérieure à celle d'une langue seconde. En France, un snobisme pour l'anglais jouerait en faveur de l'usage de cette langue8. Au Québec, à l'inverse, on la rejetterait par nationalisme. Les professeurs encourageraient fortement la consultation de la documentation de langue anglaise puisque c'est la langue véhiculaire de la science. Ils influenceraient le choix en proposant l'achat des meilleurs ouvrages écrits dans cette langue. En somme, les professeurs choisiraient en anglais et les étudiants liraient en français. I1 semble bien qu'au 2e cycle on se serait résigné par la force des choses à l'anglais. Le « Bozo » instruit aurait compris, lui aussi, qu'« À moins d'être dingue, faut être bilingue »!

Un sondage dans trois bibliothèques de l'Université du Québec

Nous avons pensé vérifier de telles allégations par un rapide sondage dans trois bibliothèques universitaires. Nous avons choisi l'Université du Québec à cause de son catalogue collectif automatisé BADADUQ qui nous a permis d'extraire rapidement les données. Nous avons interrogé le système par grands sujets, politique – éducation – biologie, pour déterminer le nombre de références en français par rapport à l'ensemble pour chacune des bibliothèques choisies. De plus, une enquête maison sur la circulation des documents dans ces mêmes bibliothèques nous a permis de comparer l'offre (les collections) et la demande (les prêts) sur une période d'une même semaine en début de session. Ces deux sondages visaient un objectif fort simple : connaître le pourcentage de documents en français dans chacune des collections et le pourcentage d'utilisation du français par rapport à l'anglais.




8 De CHANBRUN, Noëlle et Anne-Marie REINHART. (1981), « Publish (in english) or perish » dans Le français chassé des sciences : actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay... CIREEL, pp 15-25. [retour au texte]




Au départ, nous avons arrêté notre choix sur trois bibliothèques pour les raisons suivantes : Rimouski à cause du milieu unilingue français, Hull à cause de l'environnement bilingue de la région et Chicoutimi en raison de la présence d'une industrie locale anglo-saxonne. Cependant, nous nous sommes vite aperçus en interrogeant les bibliothécaires et les professeurs que les usagers de ces bibliothèques étaient à toutes fins utiles des gens dont la langue de travail et d'étude est le français. Ils constituaient pour cette enquête une population homogène dont la connaissance de l'anglais comme langue de lecture n'est ni très faible ni très bonne.

Ces trois bibliothèques d'universités en régions périphériques sont de constitution récente. Elles correspondent au profil de leurs programmes et répondent principalement aux besoins d'un enseignement de premier cycle. Aux 2e et 3e cycles, Hull dispense des cours de maîtrise en sciences de l'éducation, en gestion de projets et en andragogie. Rimouski offre cinq programmes d'études supérieures : océanographie, développement régional, sciences de l'éducation, éthique et mathématiques. À Chicoutimi, les sciences physiques et l'ingénierie prédominent comme au 1er cycle, faisant de la bibliothèque de cette constituante de l'U.Q. une bibliothèque davantage orientée vers les sciences pures et appliquées que vers les sciences humaines.

Les politiques de choix et le français

Nous avons également recueilli les politiques de choix de la documentation quant à la langue auprès de chaque bibliothèque, comme facteur pouvant modifier l'équilibre des collections. À Hull, une politique écrite mentionne la préférence au français : « Priorité d'achat sera donnée aux livres publiés en langue française ». C'est souligné dans le texte et dans les faits, car on fait d'abord l'acquisition des ouvrages français jugés pertinents. À Rimouski, la priorité est également accordée à la documentation de langue française, surtout à celle du 1er cycle. Il faudra bien s'enquérir s'il ne se trouve pas de traduction française ou d'équivalent français. À Chicoutimi, il n'y a pas de politique relative à la langue d'acquisition, les critères prioritaires étant strictement la qualité et la pertinence de l'ouvrage. En sciences, le choix en français limiterait considérablement l'éventail des titres notamment des périodiques pertinents publiés presque en totalité en anglais. Quant aux monographies, la demande des professeurs absorbe la part du budget qui leur est réservée.

On pourrait ainsi résumer par une boutade la tendance des politiques de choix selon la plus ou moins grande tolérance envers l'anglais : nationaliste à Hull, conservatrice à Rimouski et libérale à Chicoutimi...

Les résultats

Sur 46 352 références obtenues, plus de la moitié ou 27 513 sont en français. L'écart entre les sciences humaines et les sciences pures (13,7 %) est moins élevé qu'on aurait pu le croire. Cela s'explique en partie par le fait que l'agriculture classée comme science pure et appliquée obtient une moyenne de 71,4 % et que, en contrepartie, les sciences sociales se retrouvent dans les sciences humaines avec une moyenne de 60,8 % seulement.


Tableau 6
Équilibre des collections


Néanmoins, dans l'ensemble, le français l'emporte avec une faible majorité absolue, comparativement à l'ensemble de la production anglaise. Mais il faut se rappeler que c'est un match qui se joue à trois contre un.

On ne peut déterminer dans quelle mesure une moyenne plus élevée est le résultat d'une politique de choix favorable au français, mais le sondage confirme que les facteurs conjugués de programmes en majorité en sciences humaines et de 1er cycle avec préjugé favorable au français créent une situation très favorable au français. On pourrait émettre l'hypothèse que les facteurs favorables à l'anglais sont dans l'ordre décroissant d'importance : les sciences pures, les programmes de 2e cycle et l'absence de politique d'achat en français.

Une constante : un taux d'utilisation de l'ordre de 90 % du français en sciences humaines et de l'ordre de 65 % en sciences pures. Car c'est là la surprise que réserve le 2e volet de l'enquête. Et cela en dépit d'une collection plus ou moins pourvue en ouvrages en anglais. Comment expliquer la préférence de près de 20 % en faveur du français entre ce qui est lu et ce qui est disponible sur les rayons (tableau 7)?


Tableau 7
Utilisation des collections


Est-ce la manifestation d'une réticence à l'anglais due au phénomène de la barrière linguistique? Il faudra peut-être dans l'avenir tenir davantage compte lors du choix de la documentation de « l'indice d'ignorance de la langue seconde ». Cet indice est l'un des éléments de la règle établissant la hauteur de la barrière linguistique9.

Pour l'ensemble des prêts (2 670), 84 % des ouvrages enregistrés étaient de langue française pour 16 % en anglais (tableau 8). C'est en sciences humaines que le pourcentage est le plus haut à la faveur du français, 89,4 %, tandis qu'en sciences pures, la moyenne tombe à 67,2 %.


Tableau 8
Prêt — Sciences humaines et sciences pures


On peut observer une grande ressemblance entre les étudiants en sciences humaines (90,6 %) du 1er cycle et les étudiants des 2e et 3e cycles (81,4 %). La ligne de démarcation ne se fait pas comme on pourrait le penser entre les cycles d'études, mais entre les grands secteurs disciplinaires, les sciences humaines d'une part et les sciences pures et appliquées d'autre part (tableau 9).


Tableau 9
Prêt — Étudiants (par cycles)



9 HUNICKI, Miloslaw, (1980), « La barrière linguistique; son importance et son évaluation », dans Documentaliste, XVII 4-5 (juillet-octobre), pp. 147-150. [retour au texte]




Les professeurs empruntent de la bibliothèque une documentation en français à 78,8 % s'ils s'intéressent aux sciences humaines et à 50 % s'ils appartiennent aux sciences pures. On ne peut pas ici distinguer s'il s'agit d'ouvrages empruntés aux fins de l'enseignement ou de la recherche. On ne sait pas non plus, ni dans un cas ni dans l'autre, si la bibliothèque universitaire joue un rôle complémentaire à la collection personnelle spécialisée. Pour cette catégorie d'usagers, le sondage n'a qu'une valeur indicative, l'échantillonnage étant trop petit. Néanmoins, on est loin de la proportion alarmante de l'enquête de l'AUPELF citée plus haut (tableau 10).


Tableau 10
Prêt&mbsp;— Professeurs


Conclusion

Cet exercice a un côté rassurant : dans nos bibliothèques universitaires, le français serait bien logé. Il jouirait même d'un traitement enviable. Cela ne règle pas pour autant la question de fond. Faut-il obligatoirement lui donner la priorité sur les rayons? Faut-il, à l'université, faire du français la « langue de lecture »?

Il faudrait tout au moins distinguer entre bibliothèque de recherche et bibliothèque de 1er cycle. La première a pour mission d'informer le chercheur de ce qui se pense et se fait dans le monde dans quelque langue que ce soit. La bibliothèque universitaire, c'est la maison de la culture et de la science des autres surtout... La bibliothèque de 1er cycle a pour mission première de former. Ce qui se publie en français suffit peut-être à pourvoir ce laboratoire des instruments bibliographiques indispensables. Une politique de priorité au français y trouverait alors sa raison d'être.

On peut enfin s'inquiéter de la barrière linguistique que constitue actuellement la méconnaissance de l'anglais comme langue seconde chez les étudiants d'université. Qu'on le veuille ou non, l'anglais demeure la principale langue de publication. À se confiner chez soi, on risque de perdre une juste et vaste vision du monde.






Langue française et bases de
données bibliographiques



Marc-André LEDOUX



La place de la langue française dans la documentation doit s'apprécier aussi en regard des nouvelles technologies de l'information qui ont connu, au cours de la dernière décennie, un développement prodigieux. Pour repérer des documents qui répondent aux besoins d'information des usagers, le bibliothécaire dispose maintenant d'un nouvel outil, qui s'ajoute aux outils traditionnels comme les index imprimés ou les fichiers manuels : c'est l'accès conversationnel à des centaines de bases de données bibliographiques ou textuelles. Muni d'un terminal, et au moyen de procédures relativement simples, il recherche et repère en quelques minutes, parmi les millions de références accessibles du bout des doigts, les quelques références qui répondent précisément à la question qui lui est posée. Les bases de données bibliographiques qu'il interroge sont stockées dans les ordinateurs d'organismes de diffusion qu'on appelle serveurs, situés à différents endroits en Amérique du Nord ou en Europe, et accessibles grâce à des moyens de téléinformatique. Dialog, Orbit, BRS, Medline, Questel, Canole, Sabine : voilà quelques-uns des noms commerciaux de ce nouveau service de repérage automatisé de l'information documentaire.

Quelques chiffres vont donner une idée de l'ampleur du phénomène. En 1975, on dénombrait 301 bases de données bibliographiques (c'est-à-dire contenant des références bibliographiques à des documents) ou textuelles (c'est-à-dire contenant de l'information factuelle écrite en langage naturel). En 1981, ce nombre atteignait près de 750. Au cours de la même période, le nombre de documents accessibles en ligne est passé de 33 millions à 220 millions, le nombre de recherches faites dans les bases accessibles publiquement a grimpé quant à lui d'un million à six millions (une recherche est définie ici comme une question posée dans une base, une session d'interrogation pouvant comporter plusieurs questions). En pleine période de récession, voilà donc un secteur qui poursuit une croissance fulgurante. C'est que l'information est de plus en plus reconnue comme une ressource économique fondamentale. L'utilisation des bases de données est donc amenée à poursuivre sa courbe ascendante : que l'on considère par exemple qu'en 1989 aux États-Unis, on prévoit que 10 millions de terminaux seront en activité, donc autant d'utilisateurs potentiels des bases de données.

Dans ce contexte, qu'en est-il de la langue française? Cette nouvelle technologie des bases des données peut-elle constituer un moyen de rayonnement de la langue française? Ou au contraire est-elle un moyen pour renforcer l'hégémonie de l'anglais? À quelles conditions peut-elle servir l'épanouissement et la diffusion de l'information scientifique, technique, économique et sociale d'expression française? Voilà les questions que veut soulever ce bref exposé.

Examinons d'abord la situation actuelle en analysant les divers rapports existant entre langue et bases de données bibliographiques. Ce rapport apparaît d'abord au niveau de la couverture documentaire des bases : en quelle langue sont écrits les documents répertoriés dans les bases? Les créateurs des bases de données établissent généralement un critère linguistique quant au choix des documents qui seront entrés dans la base. À défaut d'une étude globale, qui à notre connaissance n'a pas été faite, nous citerons les cas de certaines bases diffusées par quelques serveurs. Si nous considérons ainsi cinq bases françaises de 100 000 documents et plus diffusées par le serveur Télésystèmes-Questel (et accessibles au Québec depuis mai 1982), on obtient les chiffres suivants :

Pascal (1 900 000 doc. au 1981-01-01) : 12 % de documents en français
57 % de documents en anglais
Francis ( 520 000 doc. au 1981-02-01) : 31 % de documents en français
41 % de documents en anglais
EDF-DOC ( 209 000 doc. au 1981-01-01) : 47 % de documents en français
46 % de documents en anglais
Ialine ( 135 000 doc. au 1981-01-01) : 15 % de documents en français
45 % de documents en anglais
Cancernet ( 120 000 doc. au 1979-06-01) : 14 % de documents en français
70 % de documents en anglais


De façon générale donc, les bases de données bibliographiques produites en France contiennent davantage de documents publiés en anglais. A fortiori, on ne s'étonnera donc pas de trouver le même phénomène dans les bases produites aux États-Unis. Sur les 2 700 revues médicales indexées dans la base « Medlars », 140, soit 0,5 %, sont de langue française. Dans les bases diffusées par Dialog, le principal serveur mondial, la proportion des documents français va de 23 % pour « Sociological Abstracts », à 15 % pour « Language Abstracts », à 14 % pour PAIS International, à 9 % pour « Agricola » et « Economic Abstracts International »; les autres bases de Dialog ont un pourcentage de documents français qui va de 0,09 % à 8 %.

Cette situation est naturellement en partie la résultante d'un autre état de fait : le choix de la langue de publication par les auteurs. Si, en sciences exactes, par exemple, 4 % seulement des publications sont en langue française, les bases de données bibliographiques ne peuvent que refléter cet état de fait, et on ne peut être ramené ici qu'au problème du français, langue de communication scientifique. Mais la question qu'il faut se poser ici est plutôt : les créateurs de bases de données se soucient-ils de couvrir systématiquement la littérature francophone, dans quelle mesure les documents d'expression française existants sont-ils indexés dans les bases interrogeables? Poser cette question, c'est du même coup découvrir l'existence de trous dans la couverture documentaire des bases : un exemple parmi d'autres, les thèses universitaires écrites en français dans les universités québécoises : vous les cherchez en vain dans les bases existantes.

Le rapport entre langue et base de données apparaît en second lieu au niveau de la langue de repérage. On peut parler en effet d'une langue de base de données : généralement, cette langue apparaît au niveau du titre, des descripteurs ou termes d'indexation, et des résumés. Ces trois éléments d'information qui se retrouvent dans la plupart des notices bibliographiques accessibles en ligne peuvent en effet faire l'objet d'une traduction en une ou plusieurs langues. Comme ils constituent généralement des critères de recherche à partir desquels il est possible de retrouver les documents dans la base, le choix par le producteur de la base de traduire l'un ou l'autre de ces éléments a des conséquences importantes sur l'accessibilité de sa base essentiellement, pour les utilisateurs de différentes langues, sur la possibilité de bâtir des stratégies de recherche dans leur propre langue. Ainsi, le bilinguisme ou multilinguisme de la base contribue à franchir la barrière linguistique qui demeure un des principaux obstacles à l'accessibilité à l'information documentaire.

À ce sujet, une étude menée en Europe sur 337 bases bibliographiques en 1976 (mais sûrement encore valable) a montré que 10 % seulement de ces bases utilisent le français comme langue véhiculaire, contre 76 % pour l'anglais. Si on prend le cas des bases précédemment mentionnées, certaines comportent des éléments multilingues : ainsi pour « Cancernet » (70 % de documents anglais) et « Ialine » (45 % de documents anglais), les titres sont traduits en français et « Cancernet » est indexé avec un thésaurus bilingue français-anglais; dans Pascal, 40 % des titres anglais sont traduits en français, de même que tous les titres en une autre langue, et depuis cette année on a commencé à indexer la base avec un macrolexique bilingue. De façon générale, on peut donc dire que, pour un francophone qui ne maîtrise pas bien l'anglais, il sera difficile d'interroger efficacement les bases accessibles sur le marché : pour bâtir une bonne stratégie de recherche, il faut en effet bien connaître la terminologie des auteurs et des disciplines, tenir compte des synonymes et des relations sémantiques entre les mots, bref s'imprégner d'une autre langue et d'une autre culture.

Que conclure de cette situation de la langue française dans les bases de données? Plutôt que l'occasion d'une complainte, ces quelques données devraient plutôt nous inciter immédiatement à discerner les voies d'une utilisation à fond de cette nouvelle technologie pour la promotion de la littérature d'expression française, ce que je vais tenter maintenant. Trois objectifs pourraient être visés.

  1. Couvrir et indexer l'ensemble des documents de langue française : comme il est mentionné, des trous existent, des documents de langue française ne sont pas repérables dans les bases de données, simplement parce qu'ils n'y sont pas inclus.

  2. Permettre la recherche en français dans les bases de données.

  3. Faciliter l'accessibilité aux non-francophones des documents écrits en français.

Le premier moyen à mettre en œuvre est évidemment de favoriser la création de bases de données bibliographiques. Si on prend le cas du Québec, le gouvernement québécois vient de donner comme mandat à Informatech d'être le serveur pour les bases de données québécoises et de favoriser la diffusion des bases françaises. Depuis 1977, déjà Informatech diffuse par ses propres moyens informatiques et commerciaux quelques bases québécoises comme Radar, Envirodoq, Hiscabeq, Bibliocom et Urbadoq. De plus, depuis mai dernier, Informatech est agent de commercialisation au Canada des bases diffusées par le serveur français Télésystèmes-Questel. Ainsi, le Québec dispose déjà d'un centre de diffusion capable d'assurer toutes les tâches techniques, promotionnelles, éducatives liées à l'activité de serveur. Encore faut-il que les créateurs de bases de données se mettent à l'œuvre et alimentent en contenus québécois les bases susceptibles d'être diffusées par Informatech. Or les idées ne manquent pas sur les projets de base à créer : ce qui fait défaut souvent c'est le financement. À vrai dire, aucun organisme au Québec n'a le mandat spécifique d'aider techniquement et financièrement à la création de bases de données. C'est l'inverse de ce qui se passe par exemple en France où la MIDIST aide financièrement au démarrage de banques de données.

Un second moyen à mettre en œuvre et qui peut permettre de réaliser les objectifs 2 et 3 concerne le développement d'outils pour assurer le multilinguisme des bases. En effet, il faut comprendre qu'avec les moyens modernes de téléinformatique, l'avenir est au multilinguisme. La promotion du français ne peut se faire qu'à côté des autres langues et non contre elles. Donc pouvoir accéder aux documents en interrogeant en français, mais permettre aussi aux autres groupes linguistiques de repérer les documents de langue française dans leur propre langue. En passant, cela pourrait être une incitation aux auteurs francophones à publier dans leur langue, assurés alors que leurs écrits seraient repérables en d'autres langues.

Au niveau des outils concrets pour le multilinguisme, il y a tout intérêt à suivre de près les activités de la C.E.E. au niveau de la création de thésaurus multilingues de banques de données terminologiques et de la traduction automatique (Systran, projet Eurotra). D'autres moyens existent aussi comme la consultation en ligne de thésaurus multilingues lors de recherches automatisées. La création au Québec de bases de données multilingues pourrait donc être une voie qui favoriserait la promotion du français et de la culture québécoise à l'extérieur tout en réduisant la dépendance des documentalistes d'ici à l'égard des sources extérieures massivement anglophones.






La documentation et le français dans les
bibliothèques publiques du Québec



Gilbert GAGNON



Je me propose de vous parler brièvement de la place accordée à la documentation de langue française et au français dans les bibliothèques publiques et de vous souligner les quelques anomalies à corriger pour que toute la population francophone du Québec reçoive le service de bibliothèque auquel elle a droit.

Le rapport annuel sur les bibliothèques publiques du Québec présente des statistiques sur la répartition des fonds documentaires de langue française, anglaise ou autres. Il fournit aussi des données sur la répartition de la population desservie selon la langue. Les chiffres disponibles pour 1982 révèlent que la population francophone a généralement accès à une documentation imprimée en langue française et qu'elle reçoit des services équitables de bibliothèque publique.

Ainsi, dans 40 % des bibliothèques, soit 49 sur 122 bibliothèques, la proportion de la documentation francophone correspond au pourcentage de la population francophone desservie. Dans 41 autres bibliothèques, la proportion de la documentation francophone est supérieure ou inférieure de moins de 10 % au pourcentage de la population francophone desservie. En ajoutant 11 autres bibliothèques, dont la proportion de la documentation francophone est supérieure de plus de 10 % à la proportion de la population francophone desservie, nous atteignons 101 bibliothèques sur 122, soit 83 % des bibliothèques publiques du Québec, où la documentation francophone est accessible sans aucune discrimination.

Par ailleurs, dans 17 % des bibliothèques publiques, la proportion de la documentation francophone est inférieure de plus de 10 % à la proportion de la population francophone desservie. Ces bibliothèques ne sont pas situées exclusivement dans une région ou en milieu anglophone. Deux facteurs expliqueraient ce phénomène. D'une part, des bibliothèques auraient, jadis, été créées à la demande de groupes anglophones dans des municipalités où la population anglaise avait une importance numérique plus grande que maintenant. D'autre part, certaines bibliothèques municipales étaient, jadis, des bibliothèques d'association à caractère privé, qui ont reçu des dons importants de livres de langue anglaise lors de leur création. La situation tend, cependant, à être corrigée au fur et à mesure que les bibliothèques renouvellent leurs collections de volumes.

On peut affirmer maintenant, contrairement à la situation existant au début des années 60, que la population francophone reçoit un service équitable de documentation dans les bibliothèques publiques du Québec. Les usagers y sont servis dans leur langue et ils y trouvent généralement la documentation désirée. Au cours des deux dernières décennies, la proportion de la population desservie par les bibliothèques publiques est passée de 47 % à 80 % de la population totale du Québec. Le développement important de ces bibliothèques a surtout favorisé la population francophone qui était moins bien organisée que la population anglophone.

La politique des bibliothèques publiques a évolué rapidement au cours des dernières années. En effet, la priorité accordée aux bibliothèques dans un discours sur le budget a exprimé la volonté de l'État de donner aux Québécois une structure adéquate d'accessibilité aux livres. Les municipalités ont bien répondu aux nouveaux programmes plus incitatifs en augmentant leurs contributions municipales au développement de leur bibliothèque. Ces programmes offrent diverses mesures d'aide financière : une subvention égale à 50 % des dépenses de fonctionnement pour les deux premières années de création d'une bibliothèque municipale, une subvention ne dépassant pas 65 % du coût de construction d'une bibliothèque ou 75 % du coût de sa rénovation, une subvention variant de 20 % à 35 % des dépenses de fonctionnement (excluant les dépenses pour l'achat de livres) des bibliothèques existantes et une subvention de 50 % du coût d'achat de livres québécois ou de 35 % du coût d'achat des autres livres. De plus, 11 bibliothèques centrales de prêt créées pour desservir les municipalités de moins de 5 000 habitants sont subventionnées à 80 % de leurs dépenses de fonctionnement. Espérons que ces mesures d'aide financière demeureront en vigueur, jusqu'à ce que l'ensemble de la population du Québec ait accès gratuitement au livre et à tout genre d'information, car il y a encore place pour l'amélioration de la qualité des services offerts aux citoyens.

Un point important à souligner en terminant est l'absence, dans les bibliothèques publiques du Québec, d'une section de documentation sur les affaires pour les francophones. Le milieu anglophone des affaires est beaucoup plus favorisé que le milieu francophone, par la présence de bibliothèques spécialisées dans l'entreprise. Une tradition de lecture chez les personnes de langue anglaise, les relations commerciales avec les États-Unis et le fait que, jadis, les affaires se soient exercées le plus souvent au Québec dans la langue de Shakespeare explique cet avantage.

Il faudrait corriger cette situation en développant, dans les bibliothèques publiques, une collection de volumes destinée aux gens d'affaires francophones. Ainsi, dans chacune des régions du Québec, une bibliothèque publique pourrait créer une section francophone des affaires qui tiendrait compte, en particulier, des besoins spécifiques à la petite, moyenne ou grande entreprise du milieu. Pour leur part, les bibliothèques municipales de Québec et de Montréal développeraient une collection plus complète sur les affaires afin de mieux répondre à une clientèle plus diversifiée dans ces centres urbains et afin d'alimenter, au besoin, les autres régions du Québec. Il faudrait toutefois encourager le développement de services de traduction, car la documentation utilisée dans les affaires est principalement de langue anglaise.

Pour le moment, il faut féliciter la nouvelle bibliothèque municipale de Québec qui ouvre la voie à d'autres bibliothèques en offrant une section des affaires à sa clientèle. La région métropolitaine de Québec pourra aussi en bénéficier. Espérons que Montréal, le plus important centre d'affaires au Québec, suivra cet exemple.






Langue et savoir professionnel : le cas de la
bibliothéconomie au Québec



Réal BOSA



Le titre de cet exposé fait référence à une analyse de la documentation professionnelle quant au contenu et au véhicule utilisé par les professionnels québécois pour le communiquer. Il entraîne de plus une mise en relation entre langue et savoir professionnel.

C'est là un sujet d'intérêt certain, mais qui suppose, pour le traiter adéquatement, que l'on s'appuie sur des éléments de recherches déjà faites. Or, à notre connaissance, aucune étude sérieuse et exhaustive n'a été entreprise à cet égard.

Nous nous bornerons plutôt à émettre certaines considérations sur le thème dans le cadre d'une réflexion sur la spécificité de la bibliothéconomie québécoise et en traçant certains traits de son évolution.

Même si, depuis quelques décennies, on parle de plus en plus de bibliothéconomie internationale en raison d'une prise de conscience de la dimension internationale de la documentation et du fait de la multiplicité des échanges et de la coopération entre pays, tant au niveau des individus que des institutions, il faut reconnaître que la profession, au Québec comme ailleurs, présente et continuera de présenter des particularismes qui tiennent à des facteurs de divers ordres :

  • géographique
    la dispersion de la population à desservir sur un très vaste territoire;
  • historique
    une population de langue française quasi isolée dans un milieu anglo-saxon;
  • politique
    la présence d'un système de type confédératif avec juridiction provinciale dans le domaine de l'éducation;
  • socioculturel
    le développement au Québec d'une culture spécifique, une volonté collective à la fois d'affirmer la langue de la majorité et aussi de s'ouvrir sur le monde de la francophonie en général.

L'influence de ces facteurs et leur interaction ont été déterminantes dans le façonnement de la profession au Québec et dans l'aménagement des services de bibliothèques.

On admettra aisément que le début des années 60, marqué au coin de la « Révolution tranquille », fut le point de départ de l'organisation sur des bases plus structurées de la profession et d'un développement selon des approches plus scientifiques des diverses catégories de bibliothèques. Les bibliothécaires choisirent alors tout naturellement, pour amorcer ce développement de la profession et des bibliothèques, de s'inspirer de l'expérience des provinces canadiennes les mieux nanties et surtout de celle des États-Unis. On se souviendra des campagnes quasi missionnaires qui ont été menées à travers la province par les chefs de file d'alors avec, en main, les textes des Standards for school library programs, Standards for public libraries et Standards for college libraries publiés par l'American Library Association. Ce fut l'époque où commença l'exil aux États-Unis pour nombre d'entre nous afin d'obtenir une formation universitaire en bibliothéconomie, ce fut l'époque aussi où la première école universitaire de bibliothéconomie au Québec, celle de l'Université McGill, se refusait, sur la base de normes américaines qui la régissaient, à accepter des candidats francophones n'ayant qu'un baccalauréat ès arts.

Il y eut enfin, suite à l'exhortation constante des plus fervents (sinon des plus purs) parmi les nôtres, les grands pèlerinages qui ont amené nombre de nos collègues aux congrès annuels de la Canadian Library Association et de l'American Library Association, pèlerinages qui furent imposants durant la décennie 60 et dans la première partie de la décennie 70.

La documentation professionnelle publiée durant cette période au Québec démontre à souhait la prépondérance de l'influence canadienne et surtout celle des États-Unis sur notre profession.

La mise en place au cours de la décennie 60 des structures suivantes : le Service des bibliothèques publiques et la Commission des bibliothèques publiques, rattachés au ministère des Affaires culturelles, la Centrale des bibliothèques, le Service des bibliothèques scolaires rattaché au ministère de l'Éducation, la prise en charge par l'Université de Montréal d'une école universitaire de bibliothéconomie et l'adoption par cette dernière d'un programme de maîtrise avec mémoires facultatifs, les transformations profondes qui ont marqué l'évolution de l'A.C.B.L.F., tout cela allait contribuer cependant à favoriser le développement d'une bibliothéconomie québécoise.

Qu'en est-il aujourd'hui en 1982? Les questions pourraient se poser en ces termes :

Avons-nous maintenant une profession plus autonome?

Avons-nous formé dans nos rangs un certain nombre de spécialistes et de chercheurs?

Possédons-nous, quant à l'alimentation professionnelle, une documentation de valeur en langue française?

Cette documentation puise-t-elle à des sources plus variées et possède-t-elle à certains égards une dimension internationale?

Pour y répondre, il peut être utile de relever aux fins de discussion quelques indices favorables :

  • la publication régulière au Québec de deux périodiques de calibre professionnel : Argus et Documentation et bibliothèques, le dernier s'étant mérité en 1977 le trophée H.W. Wilson Periodical Library Award accordé « to a periodical published by a local, state, or regional library, library group, or library association in the United States for outstanding contribution to the library profession »;

  • la traduction française et l'adaptation de plusieurs instruments de travail dans les secteurs suivants : classification, analyse documentaire, vedettes matière, catalogage et description bibliographique réalisés grâce à la collaboration de divers intervenants québécois et d'autres pays francophones;

  • l'accueil de la 48e conférence générale de l'IFLA à Montréal en août 1982 et sa valeur significative pour la profession au Québec;

  • la contribution du Québec à la création de l'Association internationale des Écoles des sciences de l'information et le rôle actif qu'y joue l'École de bibliothéconomie de l'Université de Montréal;

  • la collaboration de l'École de bibliothéconomie de l'Université de Montréal à la mise sur pied d'un programme de maîtrise à l'École de Dakar au Sénégal.

Par ailleurs, d'autres indices amènent à s'interroger : l'absence d'organismes de subventions pour des fins de recherche en bibliothéconomie au Québec, le nombre peu élevé de professionnels québécois formés pour la recherche, l'absence d'ouvrages québécois de synthèse sur l'administration des bibliothèques selon les catégories, et les références encore nombreuses dans l'enseignement professionnel à une documentation de langue anglaise.

Quel bilan convient-il de faire? Et quelles seraient les prochaines étapes à franchir pour développer une plus grande authenticité de la bibliothéconomie québécoise? La question est ouverte.


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