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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 9

La norme



Conférenciers : Gilles-R. LEFEBVRE, professeur, Université de Montréal
Denise DESHAIES, professeure, Université Laval
Claire LEFEBVRE, professeure, Université du Québec à Montréal



La question de la norme du français au Québec a été au cœur de bien des débats. Il suffit de lire les journaux entre 1960 et 1980 pour comprendre le flot d'émotions qu'engendrent les différentes opinions sur la qualité de la langue parlée au Québec.

L'atelier qui a traité de cette question au congrès n'a pas fait appel aux protagonistes habituels du bon parler français ou du joual, mais à des universitaires qui ont abordé la question soit à la lumière des idéologies socioculturelles (Gilles-R. Lefebvre), soit en rapport avec le jeu du pouvoir social (Denise Deshaies), soit dans la perspective sociolinguistique de l'utilisation des registres langagiers (Claire Lefebvre).

Pierre Auger, directeur de la terminologie à l'Office de la langue française, a aussi participé à l'atelier sous la présidence de Raymond Joly, professeur à l'Université Laval. Michel Bélanger, professeur au Cégep de Trois-Rivières agissait comme secrétaire.







Le problème de la norme linguistique au
Québec, à la lumière des idéologies
socioculturelles



Gilles-R. LEFEBVRE



Au Québec, le problème du standard linguistique, en d'autres termes, de la norme quant à l'usage du français – lequel (dialecte)?; comment (registres sociolinguistiques)?; pourquoi (nécessité de son usage)? – n'a pas encore été résolu et, à l'heure actuelle, ne semble pas recueillir de consensus de la part de la majorité des francophones peuplant une province qui constitue également le foyer principal d'une des deux grandes ethnies fondatrices du Canada. Le stade de la survivance étant dépassé, l'heure des choix vient de sonner. En effet, deux tendances principales s'opposent dans les courants qui ont formé l'opinion linguistique depuis les débuts de la Révolution « tranquille », voilà plus de vingt ans déjà. Ces tendances peuvent être considérées comme les deux pôles, les points extrêmes du spectre de l'opinion linguistique franco-québécoise.

La première tendance, que l'on peut qualifier d'« européanisante », s'aligne sur une perspective n'admettant aucun compromis face aux différences linguistiques spécifiquement québécoises. Selon cette doctrine, les francophones québécois devraient se conformer à l'usage qui prévaut en France, tout spécialement à Paris. Il s'agit là, nous ne l'ignorons pas, d'une manière de voir, en matière de langue, qui est largement répandue chez les élites culturelles (littéraires, artistiques, universitaires, etc.) et les médias influents de notre province.

La seconde tendance, que l'on peut décrire comme le « courant québécisant », reconnaît, en même temps que son autonomie, la nécessité de l'usage d'un parler, quand ce n'est pas d'une langue propre au Québec francophone, et qu'on désigne sous les étiquettes de « québécois » ou de « québécien ». L'espèce d'idiome en question n'est pas clairement défini comme un phénomène linguistique à structure francisante. Bien au contraire, les protagonistes les plus radicaux du « québécois » ou du « québécien » s'appuient sur l'existence d'un vernaculaire québécois, servant de norme en lui-même et par lui-même. Il n'y aurait donc aucune pertinence scientifique à le définir comme une variété dialectale du français universel ou même européen. Par ailleurs, on avance l'argument que ses coordonnées sociolinguistiques sont spécifiques, et la réalité basilectale différente. Il n'est pas superflu d'affirmer que ces idées ont déjà fait leur chemin chez un certain nombre de nos spécialistes de la langue : professeurs, littérateurs, linguistes. Dans cette perspective, nous aurons l'occasion de revenir plus loin sur la question des composantes sociolinguistiques et dialectales de cet idiome que certains considèrent comme purement « québécois ».

Examinons, maintenant, d'une façon plus détaillée, la relation qui existe entre le premier courant d'attitudes linguistiques, au Québec – c'est-à-dire entre la doctrine européanisante, sous l'angle de la norme, et les opinions socioculturelles et politiques de ceux qui la préconisent. En d'autres termes, le choix linguistique d'inspiration européenne, notamment le français « hexagonal », se base apparemment sur une certaine idéologie de l'élitisme culturel et social, plutôt que sur une position clairement identifiée, politiquement parlant, ou même un modèle bien défini de société.

Voyons, par exemple, les diverses allégeances politiques des plus connus parmi les tenants de ce choix linguistique. Il ressort de cette observation que le consensus ou l'homogénéité d'opinion n'existe pas chez les « francisants ». À ce groupe se rattachent des fédéralistes, des autonomistes (provincialistes), des séparatistes ou indépendantistes radicaux, des sociodémocrates, et même des neutres; tous ces gens peuvent se rallier à l'opinion normative favorisant l'usage du français européen. Concrètement, nous nous permettrons de rappeler ici que l'un des premiers radicaux de l'indépendance, dans les années soixante, Marcel Chaput, déclarait, sur un ton péremptoire, dans son ouvrage Pourquoi je suis séparatiste, que sa langue maternelle, la langue du Québec, n'était rien d'autre qu'un mélange méprisable de mauvais français et d'anglais, qu'il appelait le « franglais », tout en regrettant, par la même occasion, l'état de dégénérescence de la langue française au Québec, de même que l'insulte suprême qui rejaillissait, jour après jour, à la figure de Sa Majesté la langue française.

Sous l'angle sociolinguistique, étant donné les humbles origines paysannes françaises de nos ancêtres des XVIIe et XVIIIe siècles, on peut remettre en question la doctrine de la dégénérescence d'un « pur » français, qui n'a probablement jamais existé dans la colonie. Mais les mythes, de quelque nature qu'ils soient, ont le plus souvent la vie aussi dure que l'importance des rôles sociaux qu'ils jouent, en l'occurrence ceux du contrôle et de la cohésion dans une collectivité à tendances centrifuges, géographiquement et culturellement parlant. Par ailleurs, nous osons demeurer sceptiques au sujet des remarques louangeuses – le plus souvent paternalistes – et des témoignages superficiels que des chroniqueurs et des voyageurs célèbres nous ont légués au sujet de notre langue, aux siècles passés. Nous laissons aux historiens le soin d'expliquer les raisons profondes qui ont motivé, dans le sens de la propagande méliorative, ces nobles et distingués serviteurs de la couronne de France. Et nous sommes encore loin de pouvoir juger de la qualité objective ou scientifique de tels témoignages.

Revenons à Chaput. On pourrait expliquer, en partie, son attitude de rejet – dans un premier temps – et son jugement assez subjectif sur la langue du Québec, de même que – dans un second temps – son idéal hautement élitiste d'un français quasi sacré, par sa crainte presque obsessive de voir le Québec, non seulement rongé, mais carrément dévoré par le monstre linguistique et culturel de l'univers anglo-saxon qui nous entoure et nous enserre inexorablement. Cette catégorie d'attitudes, essentiellement définies par la peur de l'« assimilation » – mythe ou réalité? – caractérise l'opinion majoritaire des séparatistes québécois, en matière de langue. C'est également celle de nombreux « autonomistes »; mais ces derniers sont loin d'aller jusqu'à prôner le choix extrême, c'est-à-dire la norme européenne, et cela, au contraire des séparatistes ou indépendantistes. – Il est intéressant de trouver dans ce même camp des « francisants » – et même s'il ne l'avoue pas en toutes lettres – le plus irréductible parmi les fédéralistes, le premier ministre du Canada : Pierre Elliott Trudeau. À l'occasion d'une de ses plus retentissantes déclarations au sujet du Québec, il a qualifié notre langue de « lousy French », expression dont la traduction assez approximative – le français « pouilleux » – a déclenché un tollé de protestations. Quoi qu'il en soit de la traduction exacte, il n'en reste pas moins que le qualificatif employé par M. Trudeau n'a rien de flatteur pour le parler des Québécois; ce qui nous permet de déduire implicitement de cette prise de position qu'il ne reste plus qu'un seul choix à ceux qui veulent parler convenablement, dans la Belle Province : le français d'ailleurs, notamment celui de l'Europe.

Nous croyons pouvoir affirmer sans trop de risque d'erreur que l'attitude du lousy French et le choix linguistique qu'elle entraîne recueillent la faveur d'une bonne partie de l'élite économique et politique des Canadiens français (fédéralistes), attitude qui se double assez paradoxalement d'une solide francophobie accompagnée d'une pratique du bilinguisme franco-anglais. Toutefois, il nous faut apporter ici des nuances quant au choix linguistique des tenants du lousy French : il n'est pas assuré que tous soient capables ou même désireux d'aller jusqu'au bout de ce choix.

Par ailleurs, nous devons souligner le fait que la motivation strictement politique ne constitue pas, en tant que telle, la seule caractéristique des attitudes et des choix linguistiques, même si l'on peut considérer qu'une doctrine politique puisse refléter, dans bien des cas, une certaine vue, plus ou moins articulée de la vie sociale, et partant, un ensemble culturel donné. Fondamentalement, nous trouvons ici le FACTEUR ETHNIQUE, en particulier l'image que nous avons de nous-mêmes, en tant que collectivité ou ensemble global des citoyens d'un certain pays – le Canada – et d'une certaine province – le Québec, en tant qu'héritiers et dépositaires d'une certaine vision de notre continuité à travers l'histoire, dotés d'une personnalité collective, solidaires d'un même destin et partageant les mêmes symboles ou mythes, en dépit de nos divisions les plus flagrantes. C'est ce même facteur ethnique qui peut avoir façonné notre comportement culturel le plus intériorisé ainsi que nos attitudes vis-à-vis de notre propre instrument d'identité collective : la langue. Remarquons que l'usage ou les usages qui s'attachent à cette dernière relèvent de notre vision de nous-mêmes ainsi que de nos rapports avec le reste de l'humanité.

Sur le terrain politique, le système du bipartisme, hérité de la conquête anglo-saxonne depuis plus de deux siècles, n'a pas réussi à brouiller complètement l'image que nous avons toujours conservée de nous-mêmes en tant qu'entité humaine ayant continué à survivre et à prospérer en qualité de « Français » établis en terre d'Amérique. Il faut reconnaître que c'est notre double caractéristique de « Français » (au sens large) et d'Américains qui a conditionné à la fois l'ambiguïté et la confusion dans nos comportements et nos choix linguistiques et culturels. À notre avis, l'idéologie politique a toujours été fonction de nos comportements culturels, en vertu de l'ambiguïté fondamentale sous-jacente à une vie sociale et à une mentalité ethnique à forte cohésion. On pourrait, dans le cas présent, proposer l'hypothèse des cycles politico-culturels reliés à l'alternance entre force centripète et force centrifuge, sociologiquement parlant. Les attitudes et les choix linguistiques, les préjugés sur la norme pourraient dépendre de ces cycles, eux-mêmes reflets de notre propre vision du monde.

En résumé, l'attitude normative « francisante » trouverait sa motivation profonde dans le désir, chez de nombreux Canadiens français et Québécois francophones, de réduire l'ambiguïté en question à l'unité, dans le mythe du retour aux sources authentiques de notre être collectif, dans l'aspiration extrêmement enracinée en nous vers la « purification », la clarification d'une situation socioculturelle instable et gênante pour un peuple qui se voit et s'assume encore – en dépit des velléités de libération – comme minoritaire et en quelque sotte trouble-fête en Amérique du Nord. Il demeure, toutefois, que nous acceptons mal notre statut secondaire dans ce continent où, par ailleurs, nous avons le sentiment d'être bien chez nous. De là notre ambivalence vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis de ce qui nous caractérise et, dans un certain sens, nous stigmatise face aux autres. C'est là aussi la raison de notre recherche des formes prestigieuses de langage, le plus souvent, hélas!, au mépris de ce que nous sommes réellement.

Enfin, nous croyons voir dans la vague de purisme intransigeant qui a déferlé à la suite d'une prise de conscience politique, orientée vers la francité, dans les années soixante&mbsp;– et parallèlement au mouvement du joual (force centrifuge), lui aussi recherche d'identité collective socioculturelle. Dans ce mouvement puriste, que nous sommes contraints de décrire brièvement, faute de temps, nous reconnaissons l'idéologie du rejet des valeurs (« folkloriques », « traditionnelles », « cléricales ») de notre collectivité telle que la perçoivent les nouveaux définisseurs de situation issus de la Révolution tranquille. Il nous semble que les nouvelles valeurs, éloquemment et même bruyamment proposées à travers les institutions renouvelées (entre autres, l'école et son produit tout neuf : la « culture »), ont eu comme signe et véhicule privilégiés la LANGUE. Il ne faudrait pas s'étonner outre mesure du fait que, dans l'ambiance d'enthousiasme irrésistible et même quelque peu naïf qui régnait à l'époque, le purisme francisant d'un Dagenais [particulièrement dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada (1967)] n'ait pas su ménager les nuances ni reconnaître le rôle indispensable des réalités socioculturelles dans la formation et les usages d'une langue dont la perfection n'est jamais atteinte.

Le second courant d'attitudes linguistiques, que nous qualifierons de « québécisant », procède, lui aussi, d'une prise de conscience, dès les débuts de la Révolution tranquille, de la spécificité en même temps que de la légitimité de l'entité ethnique canadienne-française au Québec, tant dans une perspective politique qu'économique. Nous croyons que cette prise de conscience s'effectua avec une telle intensité et manifesta une telle profondeur de vue, qu'elle atteignit les racines du phénomène socioculturel franco-québécois, qu'elle alla plus loin qu'une simple observation objective. En effet, elle découvrit ou crut découvrir les sources d'un malaise particulier à une société de colonisés de l'intérieur, si l'on peut s'exprimer ainsi. La description de ce malaise atteignant, à des degrés divers, chacun des sous-groupes de la société en question, fut à l'origine de l'idéologie de l'ALIÉNATION (socioculturelle, politique, économique).

À partir de cette idéologie, plusieurs catégories d'intellectuels – littéraires, linguistes, journalistes, dramaturges, etc. – proposèrent une théorie (plus ou moins unifiée et cohérente) des usages linguistiques au Québec dit « francophone ». Remarquons ici que le terme « francophone » fut mis entre guillemets, car on commença à entretenir de sérieux doutes quant à la francité de cette société que l'on décrivait en termes quasi pathologiques. D'ailleurs, il suffit de se rappeler les Insolences du Frère Untel, petit ouvrage dont le rôle premier aurait dû se limiter à défouler son auteur, vomissant son antiduplessisme, mais qui se révéla très rapidement comme une espèce de condamnation, souvent très dure, de notre mentalité et de nos institutions. Ce que les intellectuels et – jusqu'à un certain point – le peuple en retinrent de frappant, c'est le terme (et la notion confuse) de « joual », tiré de notre parlure paysanne (où il avait le sens de « cheval ») pour désigner indifféremment le parler populaire des ruraux comme des urbains, sans distinction, l'argot des sous-groupes marginaux, de même que le franglais. En somme, c'était plus qu'une cloche que le religieux philosophe avait mise en branle, c'était tout un carillon. Et ce dernier résonna longtemps...

À partir de la réflexion socioculturelle collective que le « joual » déclencha chez nous, un mouvement sociopolitique (et culturel) est né dans les années soixante, parallèlement à la vague de purisme dont nous avons parlé précédemment. Il s'agissait de Parti Pris, essentiellement inspiré par des littéraires politisés, et qui adoptèrent et assumèrent comme symbole de notre aliénation collective, en tant que « nègres blancs d'Amérique », les formes de langue québécoises considérées comme les plus basses, méprisées, de préférence les variétés argotiques à base de franglais (surtout montréalais). Dans les productions de la littérature « jouale », on trouve rarement, sinon jamais, d'effort d'anoblissement de ces formes de langue dites « populaires », et cela, au contraire du phénomène des littératures dialectales comme, par exemple, en occitan ou dans le mouvement mistralien. C'est ainsi que le roman (ex. : Le Cassé, de Jacques Renaud) ou le théâtre (ex. : Les Belles-Sœurs, de Michel Tremblay) mirent à l'affiche, si l'on peut dire et rendirent en quelque sotte « universelles » des variétés de parlers, des dialectes de la base sociale, des strates sociolinguistiques particulières et spécialisées, issues, encore une fois et essentiellement, des milieux populaires montréalais. Bien entendu, il serait assez difficile de considérer comme une « norme » pan-québécoise ces manifestations linguistiques particulières illustrées par des auteurs dont la perception des phénomènes sociaux n'est pas à dédaigner, mais dont l'autorité en matière de langue ne peut pas s'extrapoler à toutes les couches de la collectivité franco-québécoise. Toutefois, c'est à partir du secteur littéraire selon nous que s'amorça la « Deffence et illustration de la Langue Québécoyse », pour répéter un leitmotiv cher à Michèle Lalonde.

À la différence des travaux de lexicologie et de dialectologie scientifiques, sans prétention normative, puisque, par essence, ils sont descriptifs – notons, ici, entre autres, l'Atlas linguistique de l'est du Canada de Dulong, les excellentes monographies lexicales des Juneau, Massicotte, etc., le Trésor de la langue française au Québec1 – notons que les théories sur le « québécois », le « québécien » (Gilles Des Marchais, dans Parti Pris), le « traduit du » (Gaston Miron), le « franglais », la « langue québécoise » (Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron), le « créole » québécois, etc., représentent des tentatives d'identification d'une certaine forme de parler (francophone ou non) à une culture appelée québécoise, à une société qui reçoit, par hypothèse, le statut de l'homogénéité, ou qui devrait s'identifier à une certaine catégorie de parler relié à une base ouvrière urbaine, de préférence montréalaise. En l'occurrence, il nous semble que ce type d'entreprise intellectuelle, ou du moins conduite par des intellectuels – qui ne sont pas tous des linguistes! – a substitué au mythe rural celui de la base prolétarienne2.




1 Le concept de « canadianisme de bon aloi », probablement inventé par les dialectologues, et se rattachant surtout au folklore et à la culture matérielle, nous apparaît plus descriptif que prescriptif, et cela, même s'il est souvent manipulé par des esprits normatifs. [retour au texte]

2 Où placerions-nous, dans la perspective d'une culture et d'une idéologie purement québécisantes, le récent ouvrage de l'écrivain Michèle Lalonde, Défense et illustration de la langue québécoise, publié chez Seghers Laffont (Paris, 1979). Position ambiguë, car, sous l'étiquette « québécoise » semble se cacher la volonté de préserver une réalité linguistique se présentant comme une modalité de la francophonie (mondiale) ou de la « francité ». [retour au texte]




En somme, cette recherche sur une norme indigène québécoise se rattache à l'idéologie, parce qu'elle manipule le mythe, qu'elle cherche à influencer, à véhiculer une croyance ou une catégorie de doctrine à propos de l'usage ou des usages de la langue chez nous. Assez fréquemment, nous recueillons l'impression que ce sont les meilleurs propagandistes qui l'emportent!

Au terme de notre bref exposé, nous aimerions apporter, en matière de norme linguistique québécoise, quelques modestes remarques qui nous ont été inspirées au cours de notre réflexion sur les rapports entre les types de parlers prédominants dans une société donnée et les facteurs non linguistiques qui peuvent inspirer ces diverses catégories d'usages que l'on peut considérer comme victorieux.

Premièrement, une norme linguistique ne semble pas procéder d'une découverte scientifique en matière de langue. À ce propos, les alphabétiseurs savent très bien que les meilleurs alphabets phonologiques ne recueillent pas toujours la faveur des locuteurs. – En second lieu, la norme linguistique doit correspondre à la réalité et à la « vérité » socioculturelle d'une collectivité donnée. L'abstraction, fruit de l'imposition, réussit rarement à s'enraciner dans la société en question. Enfin,- et ce n'est pas le moindre des facteurs en jeu –, la norme linguistique résulte, en définitive, d'une idéologie, c'est-à-dire d'un ensemble de croyances organisées et de préjugés fonctionnels mettant en relation une forme particulière et victorieuse de la langue commune (orale ou littéraire) et les modèles socioculturels qui dirigent le comportement des locuteurs intéressés au processus de normalisation linguistique.

Pour résumer, en termes d'anthropologie culturelle, aucun comportement linguistique ne peut-être imposé dans l'absolu, ni échapper à l'éthos, qui représente l'ensemble des comportements contrôlés de la collectivité3.




3 À la rigueur, nous serions portés à fonder la nécessité d'une norme linguistique – et UNE seule pour chaque entité sociale intégrée – sur l'ethnologie juridique. Donc, un ensemble de comportements socioculturels contrôlés et sanctionnés par des règles implicites, puis codifiées. Voir à ce sujet : Ethnologie générale, Encyclopédie de la Pléiade (volume publié sous la direction de Jean Poirier), Paris, 1968, pp. 1091-1099. [retour au texte]




Une norme, des normes ou pourquoi pas
autre chose?



Denise DESHAIES



Il a déjà été tellement question du problème de la norme au Québec qu'il semble aujourd'hui superflu d'en parler. Superflu, peut-être pas puisqu'il faut encore en parler. Au moins existe-t-il un consensus sur ce point, à savoir que la norme existe bel et bien puisqu'on consacre un atelier à ce thème. Autre consensus qui se dégage : seuls ceux qui sont détenteurs de cette norme sont appelés à se prononcer pour ou contre elle. Ayant identifié des personnes autorisées à prendre part au débat, celui-ci peut avoir lieu; et c'est dans un langage « normatif » que se déroulera la discussion, étant entendu que seule cette forme de langage a droit de cité dans le type de situation sociale où nous nous trouvons..

Lors de colloques tenus en France ou au Québec sur la notion de norme ou de qualité de la langue, certains auteurs ont tenu à distinguer la norme objective de la norme subjective. La norme objective est celle qui est relative aux notions de grammaticalité et d'acceptabilité ou encore à la conformité aux règles de la grammaire d'une langue. La norme objective est en quelque sorte reliée au travail des linguistes qui consiste à décrire le fonctionnement du système linguistique, abstraction faite des réalisations variables que l'on retrouve dans le discours (voir Chantefort, 1980; Corbeil, 1980; Kaminker, 1977).

À côté de cette norme objective ou interne existe une norme subjective ou externe, laquelle constitue l'étalon selon lequel sont mesurées les diverses réalisations linguistiques produites dans une société. C'est de cette norme dont il est question lorsque l'on parle de la qualité de la langue ou encore de langue « correcte ». Cette norme subjective est celle à laquelle on se réfère lorsque l'on caractérise la langue française comme juste, précise, concise, souple, claire, exempte de vulgarité, pure, véhicule de la pensée, logique, reflet du respect de soi-même, etc. C'est également autour de cette norme que les débats les plus vifs ont eu lieu et auront encore lieu. C'est encore autour de cette notion que sont débattues les questions relatives à l'enseignement du français et que le rôle d'organismes officiels, comme l'Office de la langue française, est défini. Cependant, bien que l'on fasse intervenir une distinction entre norme objective et norme subjective, celle-ci n'est pas toujours opératoire dans les faits comme nous le verrons ultérieurement.

Tout d'abord, il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la norme subjective dont nous venons de parler n'a pas existé de tout temps. Baggioni (1977) et particulièrement Chervel (1977) ont remis dans une perspective historique la naissance et la diffusion de cette norme du français et ont ainsi mis en évidence le fait que les grammaires ont vu le jour avec la reconnaissance grandissante du prestige du parler de l'Île-de-France ainsi qu'avec la scolarisation d'un nombre croissant d'individus. Comme le souligne Baggioni (1977, p. 68), les grammaires se sont développées pour répondre « à un besoin de rationalisation et de justification du processus d'unification linguistique ». Ce processus d'unification linguistique n'a pas été un phénomène isolé, mais a été étroitement relié à l'unification politique, à la centralisation des pouvoirs, au phénomène d'urbanisation, etc. La formulation écrite de règles relevant de cette norme a donc été principalement fondée sur la description de la variété de l'élite dirigeante de l'Île-de-France. Si cette réalité historique ne peut pas être niée, nous ne pouvons pas nier non plus le fait que l'émergence du système social que nous connaissons actuellement est profondément liée aux faits linguistiques eux-mêmes; la répartition des rôles, des tâches et des pouvoirs au plan social est liée à une répartition similaire des usages linguistiques; et les jugements portés au plan social sont assortis de jugements équivalents au plan linguistique. Comme Bourdieu le soulignait (1977, pp. 22-23) : « Les débats sur la valeur relative des langues ne peuvent être tranchés sur le plan linguistique : les linguistes ont raison de dire que toutes les langues se valent linguistiquement; ils ont tort de croire qu'elles se valent socialement ». Le langage n'est donc pas une réalité abstraite, exigeant en-soi et pour-soi, mais bien le médium privilégié par lequel sont véhiculées les représentations des individus, fussent-elles de nature « conceptuelle » ou « sociale ». Comme le note également Baggioni (1977, p. 63), « la norme subjective existe dès l'instant où sur un territoire déterminé un processus d'unification politique et/ou culturel est à l'œuvre, car cette unification s'organise au moyen de la domination d'une couche sociale sur les autres ». Ceci étant dit, il reste à voir les conséquences d'un tel état de fait.

Au Québec, il existe trois types de rapports qui sous-tendent toute discussion sur la norme : le rapport entre l'anglais et le français, le rapport entre le français de France et le français québécois et, enfin, le rapport entre le français québécois et le français populaire. Le rapport entre l'anglais et le français est des plus présents dans l'effort qui est fait pour faire du français la principale langue d'usage au Québec. Les diverses lois promulguées au Québec, dont principalement la Charte de la langue française, sont la conséquence d'une longue lutte menée par les francophones pour assurer la survie de leur langue au Québec. Cette survie n'étant cependant jamais assurée en raison du contexte socio-économico-géographique du Québec, des organismes sont chargés de surveiller les diverses institutions ou personnes morales afin de veiller à l'application de la loi. Mais il ne suffit pas que le français soit utilisé, encore faut-il que ce français soit un « véritable » français. C'est dans cette optique que certains organismes sont chargés de « franciser » le vocabulaire technique dans le but de dissocier radicalement les deux langues en concurrence. Notons que cette tendance à franciser le vocabulaire n'est pas propre au Québec. En France, nous assistons depuis quelques années au même phénomène. À cet égard, Marcellesi (1977) note que les circulaires gouvernementales imposent l'emploi de traductions dans le vocabulaire de certaines techniques, dont l'informatique, pour remplacer les mots empruntés au vocabulaire américain. Cet effort de francisation de termes techniques a une incidence sur les rapports entre le français de France et le français québécois et entre le français québécois et le français populaire.

Affranchir le français de ses rapports marqués avec l'anglais, rapports qui sont manifestés par l'usage d'anglicismes, devient un symbole important du rejet du « monopole » que représente la technologie d'origine anglophone. Ce type de symbole n'est pas éloigné du rejet d'autres formes linguistiques jugées non standard. À titre d'exemple, nous discuterons les énoncés suivants : « je fais qu'est-ce que je veux », « le type que je te parle », « i(l) y a dit », trois formes rejetées au niveau de l'usage standard. Il est vrai que les linguistes n'ont jamais analysé de tels énoncés, et c'est en ce sens que la norme dite « objective » a contribué à donner une forte légitimité à la norme dite « subjective ». Cependant, les travaux récents des sociolinguistes, dont Labov (1978) et Lefebvre (1982), ont étudié de tels emplois et ont démontré que de telles formes appartenaient bel et bien au système linguistique et qu'elles n'étaient nullement le fruit de quelconques aberrations. Il est à remarquer que les énoncés que nous avons cités ont été tirés d'articles écrits par des Français de France décrivant certains emplois de l'oral en France (voir Jeanjean, 1977; Baggioni, 1977;).

Phénomène intéressant, les faits d'emploi que l'on rejette au Québec sont les mêmes qui sont rejetés en France. Tout ceci étant dit pour démystifier un peu la soi-disant « piètre » qualité du français au Québec. Pour reprendre notre propos, il est à noter que même si les sociolinguistes ont démontré que les structures non standard étudiées appartenaient au système de la langue, ces mêmes formes continuent à être rejetées dans les usages « officiels » du langage. Ce fait a une importance certaine, car il nous ramène à des réalités sociales, réalités qui impliquent des jugements autres que ceux qui sont portés sur la langue seulement. Pour illustrer ce fait, nous citerons quelques auteurs ainsi que certaines recherches portant sur les attitudes face au langage.

Tout d'abord, dans le journal Le Monde du 1er juillet 1966, nous trouvons des propos qui nous sont très familiers au Québec : le journaliste rapporte les propos suivants : « M. Maurice Genevoix, secrétaire perpétuel de l'Académie française, s'est élevé contre les fautes de diction, les pléonasmes, les constructions intempestives, la confusion qu'entraîne l'emploi de certains mots et les nouvelles trouvailles du français ». Au Québec, par exemple, l'effort de francisation du vocabulaire est justifié par Auger (1980, p. 19) en ces termes : « La clarté de la communication entre les peuples est garante de relations plus harmonieuses entre ces mêmes peuples et justifie pleinement l'interventionnisme étatique en matière linguistique » et également (p. 15) « ici, nous croyons que seule une intervention radicale de francisation terminologique s'impose pour contrer la diffusion d'un français qui ne peut qu'appauvrir la langue des Québécois ». Dans ces commentaires, un lien étroit est établi entre le choix de certains éléments linguistiques, la richesse de la langue et la clarté de la pensée ou de la communication. Cette relation entre des faits linguistiques précis et d'autres aspects du comportement individuel est explicitée dans d'autres propos. À titre d'exemple, le Dr Camille Laurin déclarait lors du colloque sur la « qualité de la langue aprèsloi 101 la loi 101 » (1980, p. 22) : « [...] la qualité de la langue fonde la qualité de la vie d'une collectivité en même temps qu'elle en constitue un élément essentiel ». Ou encore, cette conclusion de Maheux (1980, p. 55) émise lors du même colloque : « Les effets des différents organismes gouvernementaux et autres ont porté fruit et il semble que le bon sens de la population, son respect d'elle-même, et peut-être aussi, sa plus grande extériorisation vers le monde, la poussent à parler un français correct [...] Et, depuis dix ans, le souci de bien parler a fait place au souci de pouvoir parler ». Nous pourrions multiplier de tels exemples à l'infini. Si nous les avons repris, c'est pour insister sur une relation qui est toujours présente, mais qui est rarement explicite, à savoir la relation étroite qui est établie entre langue et pensée et entre homogénéité linguistique et harmonie sociale.

Peut-être est-ce un héritage de la tour de Babel, toujours est-il que la diversité linguistique est toujours associée, lorsqu'elle n'est pas invoquée comme une cause importante, à des problèmes de communication au plan social ou ethnique. Qui plus est, la langue est profondément associée à la pensée; mais, pas n'importe quelle langue. Seule la « norme » est ici associée à rigueur, logique, clarté de la pensée. Toute autre forme est perçue comme déviante, synonyme de décadence, d'abâtardissement, d'illogisme, etc. C'est le bon vieux slogan « bien parler, c'est se respecter ». Comme si ceux qui ne parlaient pas « bien » ne se respectaient pas. Comme si la logique n'était l'apanage que des « parlant-bien ». C'est ériger la seule « forme » du langage à un niveau bien haut. Cette étroite relation entre qualité de la langue et qualité de la pensée est si bien ancrée dans les mentalités que l'on retrouve semblable association dans les études consacrées aux attitudes de locuteurs face à la langue.

C'est ainsi que plusieurs études (Lambert, 1973; Brown, 1969; Laberge et Chiasson-Lavoie, 1971; Méar-Crine et Leclerc, 1976; D'Anglejan et Tucker, 1973) sont toutes arrivées à des conclusions similaires. Lorsque des individus francophones ou anglophones sont appelés à juger des voix qu'ils entendent à partir d'un enregistrement, ils évaluent plus favorablement au plan de l'intelligence, de la fiabilité, de la responsabilité, etc., les voix anglophones, suivies des voix utilisant un français européen, celles-ci étant suivies par les voix utilisant un français québécois standard et en dernier lieu les voix utilisant un français québécois populaire. Ces résultats n'ont rien de surprenant. La seule observation de la réalité sociale couplée avec les discours qui ont été tenus depuis plusieurs années ont donné lieu aux stéréotypes suivants : suprématie économique des Anglais sur les Français et donc de la langue anglaise sur la langue française; les Anglais et leur langue sont plus logiques, rationnels, « bons pour les affaires » que les Français; suprématie culturelle de la France sur le Québec; la langue française parlée en France est plus belle, plus riche, plus nuancée que celle très campagnarde et archaïque parlée au Québec : suprématie économique, politique et culturelle de certaines couches sociales au Québec sur le peuple : la langue populaire a peut-être du charme et une force de défoulement, mais elle est moins rationnelle que l'autre et elle témoigne d'une paresse linguistique qui est aussi choquante que la paresse intrinsèque de ceux qui la parlent. Que de fois avons-nous entendu de telles assertions! Si peu de gens osent dire de telles choses aussi ouvertement, il n'en demeure pas moins que tout le débat sur la norme les sous-tend. Ce qu'il faut souligner, c'est que lorsque des jugements sont portés sur le langage, des jugements équivalents sont portés sur les individus eux-mêmes. Si l'on dévalue quelqu'un sur le plan linguistique, on le dévalue également sur le plan personnel et social et vice versa. Et comme les études sur les attitudes le démontrent, les membres d'une société ne sont ni dupes ni naïfs face à de telles réalités.

L'exposé a jusqu'à maintenant tenté de faire ressortir l'importance d'être conscient de la relation étroite qui est établie entre langage et pensée. Sachant fort bien qu'il existe deux types d'attitudes face à ceci, soit l'attitude puriste voulant que seule la variété parlée par la plus « saine » partie de l'élite intellectuelle (pour parodier Vaugelas) ait droit d'existence et l'attitude plus tolérante qui reconnaît l'existence de plusieurs normes (celle du français standard parisien, celle du français standard québécois, celles des diverses régions ou groupes sociaux), nous insisterons particulièrement sur le camouflage qui est fait dans la plupart des discours tenus sur la langue.

Sous prétexte de clarté dans la communication, sous prétexte de richesse d'une langue et de clarté de pensée, sous prétexte d'appauvrissement potentiel d'une langue, sous prétexte de rigueur intellectuelle, et nous pourrions allonger la liste, des déclarations sont faites qui sont autant de jugements de valeur portés sur les individus eux-mêmes. Utiliser management au lieu de « gestion » ou sink au lieu du mot « évier » n'implique en aucun cas la clarté de la communication. Tout réside dans le savoir partagé d'une collectivité. N'oublions pas non plus que la langue anglaise a été fortement influencée par le français à une certaine époque et que ce n'est pas pour cette raison que l'on dira aujourd'hui que l'anglais est une langue moins claire que le français. Que l'on se rappelle seulement que la nécessité d'améliorer le français au Québec est justifiée par un argument d'ouverture au monde. C'est dire que les Québécois sont repliés sur eux-mêmes s'ils parlent trop en québécois, l'argument de repli sur soi est exactement le même que celui qui est invoqué par ceux qui sont contre l'adoption de mesures législatives visant à assurer la survie du français au Québec. Curieux pourtant que le même argument serve à justifier deux types d'intérêts pourtant fort différents. La lutte que l'on mène contre les anglicismes est censée se situer sur les plans collectif et institutionnel. Et pourtant, lorsqu'il est dit qu'utiliser des mots anglais appauvrit la langue, ce sont les gens en tant qu'individus qui sont visés et non de quelconques institutions. En continuant à faire croire aux gens que lorsqu'ils parlent mal, que ce soit leur prononciation, leur choix de vocabulaire ou leur syntaxe, ils pensent également mal, on ne fera que contribuer à maintenir le statu quo. Peut-être est-ce là le meilleur moyen de maintenir la société telle qu'elle est? Convaincus dès leur tendre enfance qu'ils parlent mal et donc qu'ils pensent mal, comment les Québécois pourront-ils penser autre chose que l'éternel « on est nés pour un p'tit pain »? C'est comme dire à un enfant qu'il est laid tout au long de son enfance. Il ne pourra certes jamais croire qu'il peut-être beau. C'est ce type d'attitude qui doit être dénoncé. C'est ce type de rapport établi entre langue et pensée qui nous semble être une attitude des plus complaisantes de la part des « bien-pensants ». Et c'est également ce qui constitue le camouflage dont nous avons parlé précédemment. Que des variétés linguistiques différentes existent et qu'elles soient reliées à des groupes sociaux différents, cela ne fait aucun doute. Que l'on tente d'enseigner la variété standard à l'école ou encore que l'on prône son utilisation dans toutes les situations « institutionnalisées » de communication est tout à fait conforme au système social dans lequel nous vivons. Cependant, le justifier sous le couvert de la logique, de la clarté, de la pureté, ou de toute autre qualification, voilà qui est injustifiable parce que parfaitement erroné.

Partant des études effectuées par les sociolinguistes qui ont démontré que la norme dite objective était plus complexe que l'on avait bien voulu le croire jusqu'à maintenant, il nous semble essentiel de justifier l'enseignement de la « norme subjective » et la volonté de franciser le français du Québec par autre chose que de faux arguments.

Les véritables arguments en faveur de l'élimination des anglicismes, par exemple, concernent la volonté manifeste au plan politique d'éliminer la trace du rapport de pouvoir qui existe entre le français et l'anglais. L'alignement sur la France en cette matière relève d'une volonté tout aussi manifeste de se donner un allié contre la force envahissante de l'anglais dans le monde. La maîtrise du français standard est essentielle pour qui veut avoir droit de parole sur le plan institutionnel. C'est la règle du jeu. C'est connaître les armes des autres pour mieux se défendre. L'accès aux savoirs scientifique, culturel, historique et social passe par la connaissance du standard, un accès qui permet un agir éventuel sur ces savoirs. Une fois les motifs réels évoqués, les gens feront leur choix. Seule la prise de conscience de ces éléments est acceptable pour justifier les décisions officielles en matière de langue. Dire « moé, toé » n'a rien de plus illogique que dire « moi, toi » : certains rois l'ont bien déjà dit. Mais voilà, la société n'est plus la même et si l'on veut participer à certaines sphères de pouvoir, c'est « moi et toi » qu'il faut dire.

Cependant, si l'on veut mieux comprendre le rôle et l'importance du langage dans notre société, il nous faut connaître bien plus que la norme dite subjective. Pour illustrer ce point, nous nous servirons d'exemples donnés par Chantefort (1980) lors du colloque sur la qualité de la langue. Ce dernier stipulait que l'on devrait faire intervenir la notion de « niveau de langue » dans la grammaire pour éviter les fausses questions posées par le problème de la norme. À cet égard, il indiquait que la qualité objective ou norme objective pourrait se définir selon les trois critères suivants :

  1. conformité aux règles de la grammaire envisagée;
  2. cohérence interne sur le plan des niveaux de langue;
  3. congruence entre situation et niveau.

À titre d'illustration de ces trois critères, Chantefort donnait l'exemple d'un président-directeur général d'une grande société qui ouvrirait la séance d'un conseil d'administration à l'aide des trois énoncés suivants :

  1. Messieurs, je propose que la séance nous ouvrions
  2. Messieurs, vous croyez pas qu'on pourrait ouvrir la séance
  3. Alors les potes, on pourrait p't'ête commencer

Selon Chantefort, ces trois énoncés seraient non grammaticaux. Le premier énoncé violerait le premier critère, à savoir la conformité aux règles de la grammaire, le deuxième violerait le deuxième critère, soit la cohérence interne sur le plan des niveaux de langue et enfin le troisième énoncé violerait le troisième critère, c'est-à-dire la congruence entre situation et niveau. Bien que louable, cette tentative d'inclure la notion de niveau de langue dans la description de la « norme objective » tombe dans les mêmes types de stéréotypes qui caractérisent la « norme subjective ». En effet, dans ces exemples, les faits linguistiques sont traités d'une telle façon qu'ils apparaissent comme devant être liés à un seul type de situation. Pour ce qui est du premier exemple, il est inutile de s'y attarder étant donné qu'aucun locuteur dont la langue maternelle est le français ne produirait un tel énoncé. Dans le deuxième exemple, cependant, Chantefort indique que celui-ci viole la cohérence interne sur le plan des niveaux de langue, c'est-à-dire qu'on y retrouve des éléments linguistiques qui appartiennent à des niveaux de langue différents. Or, si nous analysons cet énoncé, il appert que chacun des éléments linguistiques est tout à fait conforme au système linguistique et que de plus ils sont parfaitement « standard ». Ce qui semble être rejeté dans cet exemple, c'est le type de rapport social que cet énoncé sous-tend. En effet, ce dernier comporte une demande de permission en vertu de laquelle le président-directeur général s'enquiert auprès des autres participants s'ils jugent approprié que la séance soit ouverte : l'usage du conditionnel associé au verbe pouvoir avec valeur de requête est d'ailleurs significatif à cet égard. Or, un président-directeur général « digne de ce nom » ne demande pas la permission. Son rôle « officiel » est justement d'ouvrir une séance en son nom sans qu'il soit pour cela nécessaire d'obtenir l'approbation des participants. Dans le troisième énoncé, le même type d'analyse s'impose. En effet, il y a non seulement usage d'un terme indiquant un rapport de camaraderie étroit « les potes », mais également usage d'un conditionnel et d'un peut-être. Mis à part le terme de « potes », c'est davantage l'effet de suggestion produit par l'emploi du conditionnel et du « peut-être » qui est jugé inapproprié à la situation décrite.

Cette analyse tend à démontrer que les éléments linguistiques en eux-mêmes ne sont pas porteurs d'une valeur quelconque de « niveau de langue ». En effet, l'usage d'éléments comme « vous, croire, pouvoir, ouvrir la séance, commencer, peut-être, on, etc. » peut-être approprié dans toutes les situations de communication. Imaginons que le président-directeur général ait dit : « Messieurs, nous commençons »; cet énoncé utilisant le verbe « commencer » au lieu du syntagme « ouvrir la séance » aurait été tout à fait conforme à la situation. Inversement, si le même directeur avait dit : « Alors les potes, on pourrait p't'ête ouvrir la séance », le même effet de non-congruence aurait été obtenu. Également, l'usage du pronom « on » n'est nullement l'apanage de situations plus informelles. Il n'y a qu'à remarquer les emplois de ce pronom dans le présent texte ou dans tout autre texte écrit. Nous pourrions imaginer plusieurs autres énoncés dans lesquels chacun des éléments linguistiques apparaissant dans les trois exemples donnés par Chantefort indiquerait l'emploi d'un niveau de langue très soutenu. D'où il semble que ce n'est pas l'emploi des éléments linguistiques en soi qui conduise à une analyse en niveaux de langue, mais plutôt l'association de certains éléments dans un énoncé donné qui indiquent un type de rapport entre interlocuteurs, rapport qui peut être jugé approprié ou non dans une situation sociale particulière. Le problème relié à la conception des « niveaux de langue », le plus élevé étant la « norme » ou encore la forme standard, tient au fait que l'on considère les formes linguistiques comme vidées de leur contenu et que l'on établit un classement de ces mêmes formes de façon catégorique, comme si elles ne pouvaient être pertinentes que dans un seul type de situation de communication. Or, toute analyse du langage démontre que l'emploi des éléments linguistiques est hautement variable, ceux-ci pouvant prendre différentes valeurs discursives selon le contexte linguistique et social dans lequel ils apparaissent. L'analyse de ces valeurs discursives peut-être faite par l'observation et la pratique de divers types d'écrits, lesquels offrent la possibilité de réfléchir sur le rôle que joue le langage dans les activités de persuasion, de dissuasion, d'explication, de narration, etc., soit autant de rapports à autrui que l'on est appelé à vivre à un moment ou l'autre de notre vie. Pensons seulement au fait que la plupart des gens ont à remplir des formules de demande d'emploi : remplir une telle formule ne consiste pas seulement à mettre des X dans des cases, mais nécessite également que l'on puisse démontrer à un éventuel employeur que l'on est la personne « idéale » pour l'emploi postulé. Démontrer ceci de façon précise et sans équivoque demande une maîtrise poussée des possibilités offertes par le langage.

À l'oral, les enfants acquièrent très tôt la maîtrise des règles de la grammaire. Ils apprennent très tôt la nécessité du « dire » ou de la « parole » dans notre société. La nécessité du langage dans la vie de tous les jours n'a pas à leur être démontrée. Le type de formes linguistiques qu'ils apprennent et utilisent indique déjà la variété des rapports qu'ils peuvent exprimer. Ils savent très tôt non seulement comment on parle en français, mais également comment on doit parler à ses parents, à ses frères ou soeurs, à ses amis, etc. L'usage des formules de politesse en est un exemple : les enfants savent que pour demander du pain à table, ils peuvent le faire de différentes façons : « le pain », « le pain s'il te plaît », « je peux avoir le pain? », « est-ce que je pourrais avoir le pain? », « pourrais-tu me passer le pain », « j'peux-tu avoir le pain? » et autant de formes que l'on voudra bien inventer. La simple formulation « le pain » est souvent rejetée par les parents, lesquels indiquent ainsi à l'enfant que cette formule est trop directe pour être polie. La politesse exige une certaine distanciation par rapport à la requête, c'est-à-dire que l'enfant apprend que s'il veut du pain et que l'autre est dans la possibilité physique de le lui donner, il doit faire comme si cela n'était pas le cas et alors utiliser le verbe « pouvoir » qui acquiert sa valeur de requête et non plus sa valeur de « capacité ». Les enfants connaissent déjà ce type de variation.

Ce qu'il faut apprendre aux enfants, c'est que le langage sert peut-être à communiquer, mais qu'il ne sert pas à communiquer n'importe quoi, de n'importe quelle façon à n'importe qui. Ainsi, le langage est aussi le moyen par lequel nous pouvons expliquer, décrire, raconter, persuader, dissuader, convaincre, embobiner, etc. Selon ce qui est visé, tous les moyens ne sont pas également crédibles pour y arriver. Ainsi, pour convaincre, des stratégies différentes seront utilisées comparativement à une simple description. Et convaincre un ami qu'on a raison ne se fait pas de la même manière que convaincre un auditoire plus large et plus diversifié. C'est l'expérience de cette dernière situation qui fait le plus défaut aux enfants. C'est celle-là que représente l'écrit ou encore les conférences entendues dans un colloque. La comparaison de certains écrits, que l'on ait affaire à des rapports d'activité, à des romans, à des discours politiques, à des discours publicitaires, etc. peut permettre de saisir les dimensions dont la vie quotidienne nous fournit le moins d'expérience.

Prendre conscience du pouvoir qu'a le langage à travers ses multiples utilisations aurait peut-être un effet de motivation plus grand pour les enfants que celui qui découle de la simple constatation qu'il existe différentes façons de parler ou encore différents niveaux de langue. Tout le monde sait cela déjà. Il n'y a donc pas lieu de l'enseigner, mais il y a lieu de faire prendre conscience que les divers moyens linguistiques pour exprimer quelque chose n'ont pas tous la même valeur discursive selon la situation. Comme le soulignait Jeanjean (1977, p. 203) :

« [...] le « genre littéraire » du discours est un facteur de variation plus lourd que la catégorie sociale à laquelle appartiennent les locuteurs ».

Si l'on s'attardait à l'étude du langage dans cette perspective, peut-être ne serait-il plus nécessaire de discourir sur la « norme »...






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Une ou plusieurs normes



Claire LEFEBVRE



J'aimerais concentrer mon intervention sur la dernière question qui fait l'objet de cet atelier : « Existe-t-il une ou plusieurs normes? » et discuter quelques implications de la réponse à cette question pour l'enseignement du français.

La vision mononormative des Québécois

Tout d'abord, je constate l'existence d'une croyance générale à l'effet qu'il n'existe qu'une seule norme. Au Québec, la dichotomie entre « bon » et « mauvais » français, « ce qu'il faut dire » et « ce qu'il ne faut pas dire », que l'on retrouve dans le discours des ministres de l'Éducation aussi bien que dans les rubriques journalistiques sur la langue, les campagnes de « bon parler français » menées dans les écoles et dans le public au moyen de slogans du type « Bien parler c'est se respecter », sont autant d'exemples de la conception mononormative des membres de la communauté québécoise.

Cette norme est conçue comme un modèle à imiter. Au Québec, ce modèle correspondait traditionnellement, et encore aujourd'hui pour certains, à ce qu'on appelle « le français international ». Depuis quelques années, on parle d'un modèle local de français dit « correct » dont l'exemple le plus évocateur nous est fourni par les annonceurs de Radio-Canada, le modèle correspond non pas au style que les annonceurs empruntent pour faire des entrevues, mais bien à leur style de lecture du bulletin de nouvelles. Appelons ce style le radio-canadien. Dans la population, le groupe socioéconomique perçu comme celui qui se rapproche le plus de ce modèle est la classe moyenne supérieure. À cause de cela, ce groupe est souvent identifié comme groupe de référence fournissant le modèle à imiter. Ce dernier élément caractérise non seulement la croyance populaire au Québec, mais également dans d'autres communautés linguistiques parlant une autre langue que le français; par exemple, ce même genre de croyance générale est rapporté par Labov (1966) pour les Américains, par Bernstein (1971) pour les Anglais, par Cedergren (1974) pour les Panaméens, pour ne nommer que ceux-là.

Cette division, en dépit du fait qu'elle soit bien réelle, n'en est pas moins fautive. Je montrerai qu'en fait les comportements réels des gens confirment l'hypothèse selon laquelle les membres des communautés linguistiques se conforment à plusieurs normes plutôt qu'à une seule et que le Québec ne fait pas exception à cette réalité. À côté de la norme officielle qu'est le radio-canadien, il existe d'autres variétés linguistiques qui servent de modèle ou norme dans la communauté québécoise. Mon propos est basé sur les résultats de recherches récentes dans le domaine de la sociolinguistique.

La réalité et les normes multiples

Le premier point que j'aimerais faire ressortir est que toutes les études récentes sur les variétés de la langue parlée (qu'on peut appeler styles ou registres), que ce soit celle de Labov sur l'anglais new-yorkais des Blancs et des Noirs, celle de Gumperz sur l'anglais et l'espagnol de la Californie ou encore sur les langues indiennes de l'Inde, ou celle de Sankoff et de son équipe sur les langues de la Nouvelle-Guinée aussi bien que sur le français parlé à Montréal, pour n'en nommer que quelques-unes, ont fait ressortir le fait que, non seulement il n'existe pas de société qui ne disposerait que d'une seule variété linguistique, mais il n'existe pas d'individu qui ne maîtriserait qu'une seule variété de langue. Ces études ont de plus fait ressortir le caractère fonctionnel de cette variation. En choisissant de s'exprimer dans un style plutôt que dans un autre, un locuteur communique déjà une grande quantité de renseignements sur lui-même, sur la situation dans laquelle il se trouve, sur le type d'effet qu'il veut produire chez son interlocuteur, sur la relation qu'il veut établir entre ce dernier et lui-même, etc. Ainsi, M. Duplessis nous donne toute cette information en s'adressant au secrétaire de la chambre M. Rivard, par « Toé, tais-toé », plutôt que par « Auriez-vous l'obligeance de vous taire ». En supposant donc que la chose soit possible, il serait dysfonctionnel sur le plan social de ne posséder qu'un seul style.

Ce fait explique à mon avis l'échec des campagnes de « bon parler français » en vogue dans les écoles, couvents et collèges des années 60 au Québec; les étudiants étaient alors soumis à des campagnes de correction de langage. Pendant les récréations par exemple, ils devaient se corriger mutuellement quand ils utilisaient des variantes phonétiques qui ne correspondaient pas à la variété considérée comme la norme. Ainsi, un /t/ afriqué [ts] devait être corrigé pour faire place à un [t] pointu, un ne de négation manquant devait également être corrigé. Ce type d'activité n'a certainement pas amélioré la qualité du français de la population estudiantine, comme cela en était le but, et la raison en est que cette activité était contraire à l'essence même de la communication et à la fonction de la diversité stylistique. S'il peut-être considéré comme approprié de prononcer des [t] pointus et de prononcer les ne de négation dans un style de lecture, il n'est certainement pas approprié de le faire quand on parle avec un groupe entre deux cours.

Donc, si l'on accepte qu'il existe plusieurs variétés d'une même langue, et ceci m'amène au deuxième point que je veux développer, une définition du terme « norme » qui ne ferait appel qu'à une seule variété linguistique serait erronée. Les recherches précitées suggèrent plutôt qu'il existe une norme — dans le sens de modèle à imiter - pour chaque style ou variété linguistique. C'est ce modèle que les locuteurs tentent d'approcher quand ils choisissent une variété linguistique parmi celles qui font partie de leur répertoire. Ainsi, le « Toé tais-toé » de Duplessis est interprétable dans la mesure où il correspond à un modèle qui, sur le plan formel, est partagé, et dont les éléments sont interprétables en contexte par tous et de la même façon. Dans une étude récente sur les pronoms personnels en français montréalais, Laberge (1977) a montré qu'il existe une norme du parler des jeunes qui est différente de celle du parler des membres plus âgés de la population. Dans un même ordre d'idées, Labov (1972) a montré que les gangs de jeunes ont tendance à développer des patrons linguistiques qui constituent la norme de la gang et qui sert d'identification des jeunes à leur groupe respectif d'appartenance.

Compétence active et compétence passive

Le fait qu'il existe en réalité plusieurs normes ou modèles linguistiques dans une communauté linguistique n'entraîne pas, comme d'aucuns le pensent, une situation de type « tour de Babel ». La recherche que j'ai effectuée dans le quartier Centre-Sud de Montréal en collaboration avec quelques collègues et étudiants a mis en lumière deux faits très importants relatifs à la compétence d'une population dont on dit qu'elle est confinée à une variété linguistique pauvre, déficiente, etc. D'une part, notre étude a fait ressortir que les locuteurs de ce quartier populaire n'ont aucune difficulté à comprendre les formes syntaxiques qu'ils utilisent peu ou pas dans leur langue vernaculaire. D'autre part, notre étude a fait ressortir que plusieurs de ces locuteurs possèdent une compétence active des formes qu'on pense généralement absentes de leur compétence. En effet, quand ils sont placés en situation appropriée, ils produisent les formes du français standard. Pour obtenir ces données, nous avons demandé à un groupe d'adolescents de notre échantillon de préparer des émissions pour la radio du quartier. Dans ces émissions, les jeunes font la recherche, la préparation des textes, les entrevues avec diverses personnes du quartier, etc. Les enregistrements de ces activités de production radiophonique contiennent des constructions qui sont généralement absentes de la langue parlée, et qu'on identifie au style d'entrevue radio-canadien. À titre d'exemple, mentionnons les nombreuses occurrences d'inversion du sujet : « Que penses-tu de la drogue? » au lieu de « Qu'est-ce que tu penses... »

Les langues changent, les normes changent

Cela m'amène à un autre point que j'aimerais faire ressortir et qui a trait au changement dans le temps de ce qui constitue la norme officielle. C'est un fait connu que les langues changent. Les études de code switching (Gal, 1979) et les études sociolinguistiques menées en milieu urbain [ex. Labov (1966), Cedergren (1974), Laberge (1977) etc.] ont fait ressortir le fait que ce changement est directement observable quand on compare le comportement linguistique des groupes d'âge dans une population donnée, donc en comparant le comportement des jeunes à celui des vieux. Ces études ont également montré qu'au cours d'un changement linguistique, il s'opère un changement dans les connotations attribuées aux variantes d'une langue donnée, de sorte qu'une variante prestigieuse à une époque peut-être considérée comme non prestigieuse à une autre époque. Un cas exemplaire de ce fait en français nous est fourni par le changement qui s'est opéré de /we/ à /wa/. Ainsi, dans la bouche de Louis XIV la prononciation [rwe] pour « roi » est prestigieuse et constitue pour son époque la forme à imiter alors que la prononciation /wa/ dans le même mot [rwa], à cette époque, pratiquée par les paysans et le peuple parisien constitue la forme stigmatisée. En français moderne, la situation inverse prévaut : la forme /wa/ est considérée comme prestigieuse alors que /wel est stigmatisée comme en fait foi sa réalisation dans [mwe]et [twe]. Ces faits montrent que la valeur sociale attachée à une forme n'a pas de lien intrinsèque à la forme, mais qu'elle est le produit d'une convention sociale à un moment donné dans l'histoire sociale d'une langue.

Les points discutés dans cette intervention m'amènent à conclure qu'il existe effectivement plusieurs normes ou modèles qui servent de points de référence aux membres de la communauté québécoise et que ces normes varient tant géographiquement que socialement et stylistiquement. Ainsi, on peut parler de la norme gaspésienne ou beauceronne, de la norme des divers groupes sociaux de référence (en termes d'âge, de classe sociale, etc.), de la norme radio-canadienne aussi bien que de celle du canal 10.

Normes multiples et enseignement du français

Qu'impliquent les constatations que nous venons de faire pour l'enseignement du français au Québec?

À titre de répercussion générale, nous constatons la nécessité de remplacer, dans l'enseignement du français, l'attitude corrective par une attitude générale de reconnaissance et d'explication des variétés linguistiques. L'actuel programme de français préparé par le ministère de l'Éducation du Québec reconnaît qu'il faut apprendre aux élèves qu'il existe plusieurs variétés linguistiques et qu'on ne parle pas toujours de la même façon. En cela, l'actuel programme de français présente une nette amélioration sur le présent.

À mon avis, il est important de faire travailler les élèves sur la correspondance systématique qui existe au plan syntaxique entre les formes standard et populaire. Prenons comme exemple les constructions relatives. La forme avec pronom relatif alterne avec la forme en que + anaphore : « la fille avec laquelle/qui je sors » par rapport à « la fille que je sors avec ». Sur le plan syntaxique, ces deux structures comportent des éléments lexicaux différents : pronoms relatifs d'une part, pronoms anaphoriques d'autre part. Ces deux structures n'offrent pas le même éventail de possibilités; ainsi avec la structure contenant un pronom relatif, il n'est pas possible de construire une phrase relative à partir de l'objet de comparaison alors que cela est tout à fait possible avec la structure contenant un pronom anaphorique. Ainsi, la phrase « la fille que je suis plus grande qu'elle » n'a pas de correspondant possible dans la structure standard utilisant les pronoms relatifs. Il serait important aussi de faire comprendre aux élèves que les relatives construites avec des pronoms anaphoriques plutôt qu'avec des pronoms relatifs existent en français depuis le XIe siècle et qu'on les retrouve encore aujourd'hui, non seulement en français du Québec, mais également dans la plupart des dialectes français de France; que ces formes se trouvent également dans la littérature classique; ainsi dans Madame Bovary, de Flaubert, on trouve les phrases suivantes :

« Mon mari que je suis sans nouvelle de lui »
« [...] un tas de farces que j'en pleurais de rire »

phrases qui sont du même type que « la fille que je sors avec » et qui seraient corrigées si on gardait une attitude correctrice plutôt que comparative. Il serait également souhaitable de corriger l'erreur couramment faite qui est d'attribuer à un emprunt à l'anglais la structure des relatives contenant des pronoms anaphoriques.





Je remercie mes collègues Michel Prairie et Denis Dumas pour m'avoir donné leurs commentaires sur une version préliminaire de ce texte.




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