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L'anglais, d'une langue menaçante à une langue partenaire

2014-11-12

(Le texte lu fait foi.) 

Au Québec, après l’adoption de la Charte de la langue française en 1977, on a noté une présence de moins en moins grande de la langue anglaise dans le domaine public au profit de la langue française. L’anglais était alors souvent vu comme une menace à l’existence du français et la coexistence linguistique n’était pas toujours facile; les tribunaux jusqu’au plus haut niveau, ont souvent eu à trancher les litiges. Il faut préciser que la perception de l’anglais qu’on avait alors était grandement alimentée par les rancœurs entretenues depuis la Conquête, et constamment nourries par l’attitude condescendante, sinon méprisante, d’une minorité anglophone qui avait entre les mains les leviers économiques et politiques du pouvoir au Québec. Depuis une quinzaine d’années cependant, on constate plutôt une utilisation de plus en plus répandue, et socialement acceptée, d’une langue anglaise soutenue par les nouvelles technologies, par Internet, par les échanges internationaux, par la mondialisation des marchés, par une culture générale teintée d’anglo-américanité. 

La langue anglaise ne fait plus aussi peur, conséquence d’une reprise en mains des pouvoirs sociaux et économiques par les Québécois francophones et des effets bénéfiques de l’application de la Charte de la langue française. Conséquence aussi d’un changement de garde : les jeunes Québécois n’ont pas vécu les débats acrimonieux des premières années de la Révolution tranquille; un nombre grandissant de Québécois, de toutes origines, sont ou veulent être bilingues. 

Au fil des 40 dernières années, le Québec a donc vécu ce passage d’une vision de l’anglais langue menaçante à celle de l’anglais langue partenaire quasiment par obligation, en raison de tous les avantages que l’on peut retirer de sa connaissance et de son omniprésence sur notre continent. Mais il subsiste toujours cette tension entre ceux, minoritaires, qui continuent de voir l’anglais comme un obstacle pour la survie et l’avenir du français et une proportion de plus en plus importante de la population qui partage une vision optimiste de l’avenir du français malgré la présence de l’anglais. 

Le défi consiste maintenant à établir les conditions d’un partenariat quand l’une des parties ne fait pas, à première vue, le poids. Quand c’est le partenaire « fort » qui offre sa collaboration, c’est vu comme de la générosité, de l’ouverture. Quand c’est le partenaire « menacé » qui le fait, ce peut être vu comme de la témérité, une façon de concéder le terrain. C’est l’alliance du pot de terre et du pot de fer dont le voyage, rappelons-nous, fut fatidique :

Extrait de la fable Le pot de terre et le pot de fer (Jean de La Fontaine) :

L’un contre l’autre jetés,
Au moindre hoquet qu’ils treuvent.
Le pot de terre en souffre; il n’eut pas fait cent pas
Que par son Compagnon il fut mis en éclats,
Sans qu’il eût lieu de se plaindre.
Ne nous associons qu’avecque nos égaux;
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d’un de ces Pots.

Nous allons d’abord faire quelques observations tirées d’études récentes, qui donnent une idée assez juste de la situation linguistique actuelle du Québec, quant aux rapports entre le français et l’anglais. En deuxième lieu, nous parlerons des conditions d’un partenariat harmonieux entre les deux langues les plus fréquemment utilisées au Québec.

Première partie
La situation linguistique actuelle au Québec : faits et perceptions

a) Quelques points saillants du dernier avis du CSLF, Redynamiser la politique linguistique du Québec1 :

Considérations générales2 :

  • Depuis l’adoption de la Charte de la langue française (1977), on observe une élimination quasi complète des inégalités socioéconomiques entre francophones et anglophones. 
  • La fréquentation du réseau d’enseignement public de langue française a augmenté sensiblement : 89,3 % en 2010-2011. On note également une augmentation marquée de la fréquentation de ce réseau par les allophones : 85,4 % en 2010-2011; la même tendance existe au collégial (53 %) et à l’université (60,6 %). 
  • La proportion de la population allophone ayant fait des transferts complets ou partiels vers le français a aussi augmenté de 34,7 % en 2001 à 40,0 % en 2011. 
  • Entre 2006 et 2011, les données statistiques font état d’une baisse de la proportion de la population de langue maternelle française (79,6 % contre 78,9 %) et de la proportion de ceux qui parlent le plus souvent le français à la maison (81,8 % contre 81,2 %). En ce qui concerne la langue anglaise, la situation est demeurée stable. C’est donc au profit des langues non officielles au Canada que se sont produits les changements : la proportion de la population de langues maternelles non officielles a connu une légère hausse (12,3 % comparativement à 12,8 %) alors que les utilisateurs de ces langues ont vu leur pourcentage passer de 7,6 % à 8,1 %. 

Le français, langue du travail3 :

La langue française demeure très présente au travail dans l’ensemble du Québec. En 2006, 94,3 % des travailleurs utilisaient le français au travail, à divers degrés. Ces données sont encourageantes. En contrepartie, toujours en 2006, 40,7 % des travailleurs de l’ensemble du Québec et 56,6 % de ceux de la région métropolitaine de recensement (dorénavant RMR) de Montréal déclaraient utiliser l’anglais au travail. Ces données sont globales et ne permettent pas de cerner la complexité de la situation.

À première vue, ces données permettent de penser que l’objectif de faire du français la langue normale et habituelle du travail est à la portée d’une majorité de travailleurs, particulièrement hors de la RMR de Montréal. Par contre, il est clair que l’évolution des dernières années ne va pas dans ce sens. On observe plutôt une présence grandissante du bilinguisme au travail.

Les données des enquêtes sur la langue du travail menées depuis plus de 20 ans illustrent bien cette tendance, généralement plus perceptible dans la RMR de Montréal. Les données des recensements de 2001 et de 2006 fournissent la confirmation que l’usage du français comme seule langue du travail a légèrement diminué sur une période de 5 ans, que ce soit dans la RMR de Montréal ou dans le reste du Québec. La même tendance vaut pour l’usage unique de l’anglais. À l’inverse, l’usage des deux langues au travail, à des degrés divers, augmente. 

En résumé, l’attente exprimée plus haut à propos d’une progression du taux d’utilisation du français dans la plupart des milieux où son usage n’est pas généralisé et de son maintien dans les autres n’est pas comblée.

Francisation des immigrants4 :

De tous les immigrants admis au Québec entre 2001 et 2010, 57,3 % (252 815) ont déclaré connaître le français à leur arrivée. Ce pourcentage s’élève à 62,8 % (154 252) pour les immigrants admis entre 2007 et 2011; toutefois, plus de 91 000 immigrants (37,2 %) admis au cours de cette période ne connaissaient pas le français à leur arrivée. 

Maîtrise du français par les Québécois5 :

Si l’on s’appuie sur le constat qu’en 2003, environ la moitié de la population active du Québec n’atteignait pas le niveau 3 en compréhension de textes suivis (c’est-à-dire être en mesure de lire un texte relativement dense et long, d’y repérer plusieurs éléments et de les apparier en faisant des déductions simples), on peut conclure que la maîtrise du français par une partie importante de la main-d’œuvre n’est pas toujours suffisante pour répondre aux besoins des entreprises et de l’ensemble des employeurs. 

b) Usage des langues dans les institutions publiques au Québec.

L’administration publique provinciale et municipale est un lieu privilégié, où le pourcentage de personnes qui utilisent le plus souvent le français et où le pourcentage de celles qui utilisent uniquement le français sont les plus élevés. On observe même une augmentation de 2001 à 2011 dans la RMR de Montréal6 des personnes qui utilisent le plus souvent le français.

Dans les universités, au contraire, l’usage unique du français est moins fréquent. Ces données font écho aux perceptions d’un usage croissant de l’anglais dans le domaine de l’enseignement et aux données sur la place importante de l’anglais dans la recherche scientifique aux cycles supérieurs au Québec7.

c) Une étude du CSLF, publiée en 2008, faisait part des réflexions et des perceptions de jeunes Québécois de moins de 30 ans sur la situation linguistique du Québec8

Rappelons-en quelques éléments.

De façon générale, les jeunes accordent une grande importance à la maîtrise de la langue française et à son apprentissage. Ils sont d’accord avec la mise en place de mesures visant l’amélioration du français dans l’enseignement primaire et secondaire. Ils considèrent que l’apprentissage du français par les immigrants est primordial pour assurer à la fois leur pleine intégration à la société et la pérennité du fait français au Québec. Pour ce faire, ils préconisent cependant une approche incitative plutôt que coercitive. En ce qui concerne le monde des affaires, les jeunes pensent que l’usage de la langue anglaise est acceptable dans certains cas (en ce qui a trait aux relations avec des clients ainsi qu’aux relations avec un siège social ou des succursales d’une entreprise, notamment), mais ils considèrent que l’usage du français doit être prédominant dans certaines situations de communication à connotation plus identitaire (liée par exemple à la vie interne ou administrative de l’entreprise), afin de préserver le sentiment de travailler en français.

Nés dans un Québec à leurs yeux déjà francisé, les jeunes qui ont participé à l’étude publiée en 2008 sont d’avis que la vigilance demeure de mise. Mais ils ont confiance en l’avenir du fait français au Québec et ressentent peu l’insécurité manifestée par bon nombre de Québécois. 

d) Une étude parue en 2012 fournit d’autres indices intéressants sur les perceptions de la population en général quant au dossier linguistique9.

N’en retenons que quelques-uns :

  • Le français est perçu comme la langue la plus importante pour marquer l’appartenance à la société québécoise, pour contribuer au bon fonctionnement de celle-ci, pour avoir des relations sociales intéressantes et pour communiquer avec les immigrants qui apprennent le français. En ce qui concerne la vie collective, seule une faible minorité de la population, toutes langues maternelles confondues, perçoit que l’anglais est plus important que le français. Lorsqu’il est question de la vie individuelle, les choix sont plus diversifiés. Pour réussir dans la vie, le français et l’anglais sont perçus comme d’égale importance par un tiers de la population; le français, comme plus important par un deuxième tiers; et l’anglais, comme plus important par un troisième tiers. Quant à la valorisation accordée à l’usage des langues (statut sociolinguistique), à peine 7 % de la population croit que l’anglais est plus important, et c’est l’égale importance des deux langues qui est le choix le plus fréquent, à 51,4 %.
  • On observe peu de différence entre les jeunes et les aînés quant à l’importance accordée à l’une ou l’autre langue et quant à la priorité accordée au français. Toutefois, dans le domaine de la réussite, les jeunes francophones sont proportionnellement plus nombreux que leurs aînés à percevoir que le français est plus important que l’anglais. Même les jeunes anglophones sont plus nombreux à percevoir le français comme plus important que l’anglais pour réussir au Québec (45 % contre 32 %). En général, les jeunes sont majoritairement en accord avec la priorité au français, bien qu’un peu moins que leurs aînés.

Il existe toutefois des différences régionales. 

Il va de soi que pour les domaines sociétal et social, les Québécois percevant une plus grande importance du français sont proportionnellement plus nombreux dans le reste du Québec que dans la couronne et dans l’île de Montréal; dans l’Île et la Couronne, c’est la perception d’une égale importance des langues qui prédomine. 

Synthèse de la première partie

On pourrait citer bien d’autres études qui vont dans le même sens. Elles démontrent pratiquement toutes que les rapports entre l’anglais et le français ont évolué au cours des quelque 20 dernières années. Les modifications profondes du marché du travail (dont le déclin de secteurs d’emploi traditionnels et l’émergence de nouveaux secteurs comme les technologies de l’information et de la communication) ont eu des répercussions sur la situation linguistique du marché du travail au Québec. Il en est de même pour la mondialisation sous toutes ses facettes. Comme le signale le dernier avis du Conseil supérieur de la langue française, « [i]l serait absolument improductif de remettre en question cette situation, d’autant plus qu’elle suscite des occasions de développement économique vitales pour le Québec. Dans un tel contexte, le recours à d’autres langues que le français au travail, en particulier à l’anglais, est souvent non seulement utile, mais absolument nécessaire. La présence d’une main-d’œuvre bilingue importante au Québec peut ainsi être vue, à bon droit, comme un avantage concurrentiel certain sur les marchés internationaux »10.

De plus, Statistique Canada faisait l’observation suivante en 2013 : 

« Entre 2001 et 2011, le Québec a connu la hausse la plus élevée du nombre de personnes pouvant converser en français et en anglais.

En 2011, 42,6 % des résidents québécois, ou 3,3 millions de personnes, ont déclaré pouvoir soutenir une conversation en français et en anglais. En comparaison, cette proportion était de 40,8 % en 2001, ou 2,9 millions de personnes. »11

Dans l’ensemble du Canada, la proportion de personnes bilingues régressait légèrement pendant la même période. 

À ces faits, il faut ajouter l’effet des changements sociodémographiques liés en particulier à l’immigration de même que les modifications des perceptions autant sur le débat et la situation linguistiques au Québec que sur les rapports à la langue anglaise, en particulier chez les jeunes générations.

Deuxième partie
Les conditions possibles d’un partenariat harmonieux entre le français et l’anglais au Québec

La question qui se pose est la suivante : Comment établir un véritable partenariat entre deux langues de diffusion internationale, sans courir le risque d’affaiblir la langue de la majorité, mais minoritaire sur le continent, tout en profitant des avantages de pouvoir recourir à l’anglais dans un Québec de plus en plus bilingue et dans un monde où il sert de lingua franca? Pour nous, le partenariat linguistique n’est pas une notion théorique. En établir les contours et les règles, c’est une question de survie. Deux langues partenaires, ce ne sont pas que deux langues, en l’occurrence le français et l’anglais, qui coexistent et qui sont utilisées sur un même territoire. Il s’agit aussi, et de plus en plus, de la connaissance et de l’usage de ces deux langues par une même personne. S’il devient généralisé, le bilinguisme individuel, bien qu’encouragé et souhaité par une très grande partie de la population québécoise, risque de se transformer en bilinguisme institutionnel. Le Conseil supérieur de l’éducation a bien saisi la situation dans son avis sur l’enseignement intensif de l’anglais au primaire publié en août dernier12 :

« Distinguer le bilinguisme individuel, une bonne chose en soi pour les individus, du bilinguisme de toute une communauté, qui peut entraîner des changements dans les comportements langagiers des membres de cette communauté, peut contribuer à expliquer pourquoi le rapport des Québécois à l’apprentissage de l’anglais, langue seconde, est teinté d’ambivalence. » 

En effet, compte tenu du contexte international et de la situation démographique et géographique du Québec, on peut légitimement se demander à quoi conduirait, au terme d’une bilinguisation généralisée de la population, l’usage de deux langues pour une majorité de Québécois. À moins que n’intervienne dans le débat l’émergence d’une fierté collective de parler la langue commune du Québec, le français. Nous y reviendrons. 

La notion de partenariat, ainsi que le signale justement le document préparatoire au colloque, est complexe. On évoque plusieurs cas de figure, mais celui du contact ou de la coexistence de deux langues de diffusion internationale, dans un territoire où l’une et l’autre sont à la fois minoritaire ou majoritaire selon l’étendue du territoire considéré, n’est pas envisagé. Et les modèles sur lesquels on pourrait se fier sont rares, avouons-le. Dans l’avis dont on vient de citer un extrait, le Conseil supérieur de l’éducation ne trouve pas davantage de point de comparaison, car dans les pays francophones du Nord, aucune des langues nationales n’est vraiment mise en danger dans le partenariat linguistique. 

Bref, quand les partenaires linguistiques ne sont pas égaux et que le minoritaire, continentalement parlant, tient à conserver sa langue, il ne reste qu’une solution : installer un dispositif d’amortissement entre les deux pour que le voyage puisse se poursuivre harmonieusement, pour reprendre l’analogie de la fable citée plus tôt. La notion de partenariat doit donc être comprise dans le sens de « gestion de langues en contact » et devenir, pour citer le document préparatoire au Colloque, « une démarche plus active, plus délibérée de gestion des rapports entre différentes langues, exploitable dans des politiques ciblées. » Il faut également faire en sorte que les rapports entre les deux langues ne puissent être vus comme un jeu à somme nulle où une langue régresse si l’autre progresse, et vice-versa. Il faudrait plutôt aborder cette question, comme le suggèrent Louis-Jean Calvet et Alain Calvet13, « en termes de jeux à somme positive, dans lequel tout le monde gagnerait quelque chose, mais bien entendu pas la même chose ».

Donc, que faire pour que soit possible un partenariat viable entre langue anglaise et langue française dans une société comme le Québec? Il faut en créer les conditions qui relèvent d’une double responsabilité.

1- Une responsabilité de l’État québécois

En premier lieu, la mise en place et l’application d’un dispositif législatif comme la Charte de la langue française pour régir les rapports entre les deux langues sont nécessaires. En 1974, il y a 40 ans, le français devenait la seule langue officielle du Québec (projet de loi no 22). Trois ans plus tard, le Québec adoptait la Charte de la langue française (projet de loi n101) qui définissait les règles de la coexistence entre le français et l’anglais, la priorité étant donnée clairement à la langue française. C’est dans ce cadre législatif que se joue désormais le partenariat linguistique, en équilibre entre les diverses chartes des droits de la personne et le droit d’une société minoritaire de conserver et de protéger sa langue. Il est pertinent de se demander quelles difficultés nous aurions rencontrées pour adopter une telle Charte en 2014, alors qu’aujourd’hui, devant les tribunaux, les droits de la personne ont de plus en plus préséance sur les droits collectifs. Il n’y a qu’à rappeler les nombreux amendements apportés à la Charte de la langue française, généralement en faveur de la langue anglaise, à la suite de contestations en Cour suprême du Canada fondées sur la Charte canadienne des droits et libertés et aussi sur la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Il n’en reste pas moins évident, à mon sens, que sans la Charte de la langue française, le sort de la langue française au Québec aurait été bien différent.

Les changements de toute nature qui ont marqué le monde depuis 40 ans nous placent en face de nouveaux défis. Les données dont nous avons fait état en première partie de la présentation en fournissent un aperçu. De façon générale, bien que les points positifs soient encourageants, certains points plus préoccupants nous incitent à ne pas relâcher notre vigilance : 

  • Une diminution de l’usage de la langue française comme langue unique en milieu de travail en lien avec la bilinguisation croissante des travailleurs.
  • La résistance à la francisation des immigrants de pays de tradition anglophone, à l’exception notable des réfugiés. 
  • À formation professionnelle égale, un plus faible taux d’emploi des immigrants et une formation qualifiante en français déficiente.
  • Un faible taux de compréhension de textes suivis (niveau 3) de plus de la moitié de la population active du Québec (maîtrise de la langue).

Mais aussi :

  • La question de l’affichage commercial et des raisons sociales.
  • La tendance à une utilisation plus grande de la langue anglaise dans le domaine de l’enseignement supérieur.

On ne peut prétendre que l’existence de ces zones faibles soit annonciatrice d’un retour à la situation qui prévalait à la fin des années 1970. Elle incite cependant à la mise en œuvre d’actions et de programmes modifiés ou nouveaux pour supporter, par exemple, la francisation des entreprises et plus particulièrement de celles de moins de 50 employés. 

Dans son avis Redynamiser la politique linguistique du Québec, le Conseil supérieur de la langue française recommande :

[…] que les entreprises qui emploient de 25 à 49 personnes soient soumises à une démarche de francisation obligatoire, sous la responsabilité de l’Office québécois de la langue française, selon une formule allégée et souple [Recommandation 10].14

et :

[…] que les entreprises qui emploient moins de 25 personnes : 

  • soient invitées à mettre en place, au besoin et selon les secteurs et les créneaux où l’utilisation du français est moins répandue, une démarche de francisation, selon une formule allégée et adaptée à leur situation;
  • soient encouragées par l’Office québécois de la langue française à se doter d’instruments de gestion qui prennent en compte le volet linguistique [Recommandation 11].15

Ces deux recommandations, à elles seules, commandent des modifications à la Charte de la langue française. Pour qu’on mesure bien l’ampleur du défi, nous signalons qu’il existe au Québec plus de 27 000 entreprises qui comprennent de 11 à 49 employés, dont de nombreux immigrants; plusieurs cependant offrent un milieu de travail en langue française. Une question se pose : Dispose-t-on des moyens et des ressources qui puissent supporter nos intentions? Il ne faut pas oublier que plusieurs missions grèvent déjà lourdement les ressources de l’Office québécois de la langue française, chargé de mettre en œuvre ces recommandations.

Il nous paraît donc exister des limites pragmatiques à ce que le partenariat linguistique dépende uniquement de mesures législatives et administratives. Les conditions nécessaires au maintien d’un partenariat « positif » viable entre le français et l’anglais doivent aussi reposer sur des facteurs d’un autre ordre. En effet, tout cet appareil gouvernemental est pratiquement voué à l’échec à long terme si l’on ne parvient pas à modifier les comportements et les pratiques linguistiques des Québécois francophones. Comme le disait le Conseil supérieur de l’éducation dans son avis16 :

« Si on souhaite optimaliser l’enseignement de l’anglais, il faudra donc faire parallèlement un exercice de conscientisation sur le rapport de force entre les langues. Ce sont en effet des comportements individuels qui garantiront la pérennité du français. »

De façon moins subtile, on pourrait dire que ce sont les francophones québécois eux-mêmes qui ont entre leurs mains une grande partie de l’avenir de la langue française au Québec, puisqu’il n’est pas prévisible que se réduise l’importance de la langue anglaise. 

2- Une responsabilité citoyenne

On l’a signalé plus tôt : plusieurs études le démontrent, les observateurs sociaux l’ont noté et les médias en fournissent régulièrement des exemples. Il s’est installé dans une bonne couche de la population une certaine indolence, pour ne pas dire de la nonchalance, quant à la question linguistique. 

 « [L]es citoyens, mais aussi l’Administration et les entreprises ont pu avoir le sentiment que tout était pris en charge par des règles, par des organismes linguistiques : bref, que la question était réglée une fois pour toutes. Cette perception, bien que compréhensible, a pu être un facteur d’une certaine déresponsabilisation : la loi, l’État (sous-entendu l’Office québécois de la langue française) s’en occupe… »17.

Le Conseil supérieur de la langue française, dans Redynamiser la politique linguistique au Québec, proposait trois grandes orientations pour une révision substantielle de la politique et de la législation linguistiques du Québec :

  • Renforcer la cohésion sociale de la collectivité québécoise autour du français, langue commune; 
  • Réaffirmer la place centrale du français au cœur de nos ambitions collectives;

Et enfin :

  • Responsabiliser les institutions, les entreprises et les citoyens18.

C’est cette troisième orientation qui retiendra notre attention et nous reprendrons ici une partie des propos de l’avis.

Pour modifier des choix, des habitudes et des comportements de citoyens dans leur vie ordinaire, il faut faire preuve d’imagination. C’est peut-être encore plus vrai quand il est question de l’avenir de la langue française et des leçons personnelles à en tirer, comme une meilleure maîtrise de la langue, une plus forte utilisation du français au travail, dans les commerces, dans les interactions sociales, etc. Dans ce cas, des mesures de renforcement positif sont plus appropriées que l’approche coercitive. Il faudrait donc construire un climat favorable à une plus grande utilisation du français. 

Il faut modifier le contexte négatif qui accompagne trop souvent ce qui a trait au Québec et à la langue française, comme en témoignent des commentaires et des préjugés tenaces : une société refermée sur elle-même, qui brime les anglophones par sa « loi 101 », qui refuse la langue anglaise; une langue mal adaptée à la science, aux affaires; une langue difficile, qu’on ne peut écrire ni parler correctement; une langue de plus en plus « créolisée », et j’en passe. En contrepartie, la langue anglaise, elle, aurait bien des vertus, au Québec comme ailleurs dans nos pays du Nord. 

L’une des difficultés que l’on éprouve dans les efforts de revalorisation de la langue française provient peut-être du fait que c’est sur la langue elle-même que l’on attire à peu près toujours l’attention. Elle est pourtant au cœur de notre culture, de notre identité, de notre histoire nationale. Elle marque notre production culturelle, notre théâtre, notre chanson, notre cinéma. En nous isolant en quelque sorte sur le continent, elle a façonné notre tradition universitaire, notre façon de voir la politique, la sociologie, la linguistique, l’éducation… Elle est le symbole de la société distincte qu’est le Québec dans l’univers nord-américain. 

L’école québécoise, lieu de construction du citoyen, devra ici jouer son rôle. Avec toute la charge émotive qu’elle porte dans la société québécoise, la langue française ne peut pas être un objet d’apprentissage au même titre que les autres disciplines. D’où vient cette langue? Pourquoi a-t-elle cette sonorité particulière? Pourquoi cette importance de la langue au Québec? L’apprentissage de la langue française doit s’appuyer sur l’histoire, sur la culture, sur la littérature d’ici comme d’ailleurs. D’ici, pour faire comprendre que le français en usage au Québec a une couleur particulière, fruit de son adaptation constante à son environnement. D’ailleurs, pour que soit évident notre lien avec la francophonie internationale et avec d’autres destins.

Ce sont tous des éléments d’une fierté collective et individuelle que nous devons impérativement mettre en valeur pour équilibrer les rapports entre le français et l’anglais. Et pour construire, sur le plan individuel, une sécurité linguistique qui demeure pour le moment parfois chancelante.

Conclusion

L’établissement d’un partenariat entre le français et l’anglais au Québec n’a pu s’établir sur une base consensuelle, comme il est possible de l’imaginer entre partenaires de force égale. 

En premier lieu, il est le résultat de la mise en place d’une politique linguistique définie il y a quelque 40 ans. 

La politique linguistique québécoise répond, de mon point de vue, aux trois principes de gestion des « confettis de Babel », pour reprendre la métaphore de Louis-Jean Calvet et d’Alain Calvet19 :

  • « Les locuteurs ne sont pas au service des langues, mais les langues sont au service des locuteurs, et ce, aussi bien au niveau des sentiments identitaires qu’à celui du développement d’un pays …
  • Il faut considérer les politiques linguistiques intervenant en situation multilingue comme des jeux à somme positive plutôt que comme des jeux à somme nulle, ce qui tendrait à mettre fin à ce que l’on a appelé la "guerre des langues".
  • La subsidiarité, enfin, principe selon lequel l’intervention sur les langues doit être effectuée par la plus petite entité pouvant la mener à bien, va de pair avec le principe complémentaire de suppléance, selon lequel on passe à l’échelon supérieur lorsque cette plus petite entité ne peut pas remplir cette tâche de manière suffisante. »

Nous ne pouvons cependant souscrire à la pensée des mêmes auteurs quand ils écrivent : « Ce qui compte surtout, c’est la volonté de ne léser aucun groupe de locuteurs et, en même temps, la volonté de ne rien leur imposer »20. Le législateur québécois, en voulant protéger la langue de la majorité francophone, a nécessairement touché les habitudes et les comportements linguistiques d’une minorité anglophone qui détenait alors plusieurs des leviers du pouvoir au Québec. Il faut cependant reconnaître que les tensions initiales se sont apaisées et que les dispositifs mis en place ont créé les conditions d’un partenariat positif et viable pour les deux langues.

En second lieu, le partenariat linguistique doit se fonder sur une volonté forte et affirmée de tous les Québécois francophones d’utiliser la langue commune du Québec. C’est ainsi que le partenariat linguistique peut devenir « positif », tous pouvant tirer profit de la connaissance de l’autre langue. 

On l’a vu, l’attraction qu’exerce la langue anglaise est réelle, particulièrement chez les jeunes et chez ceux qui ont bénéficié d’une éducation supérieure. Il faut réfléchir à des façons efficaces de faire la promotion de la langue française et de mettre en évidence les avantages ainsi que le plaisir liés à la connaissance et à l’utilisation du français au Québec. Il faut également insister sur la capacité du français d’assurer l’intégration sociale au Québec et en faire la démonstration dans les gestes quotidiens. L’immigrant ou le Québécois natif qui connaît le français aura accès à tout le marché du travail, il pourra gagner sa vie, mais aussi entrer dans les réseaux sociaux, profiter de notre richesse culturelle. Il faut enfin se convaincre collectivement de l’importance de maîtriser la langue française, des avantages liés à cette maîtrise mais aussi de ce que cela signifie en termes d’exigence scolaire. En soi, la langue française n’est pas mise en danger par la coexistence avec d’autres langues, en l’occurrence l’anglais. C’est le rapport de force entre les langues qui est à la source du danger, et ce rapport de force n’est pas uniquement déterminé par les individus. 

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1. CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA LANGUE FRANÇAISE, Redynamiser la politique linguistique du Québec : avis à la ministre responsable de la Charte de la langue française, Québec, CSLF, mars 2013.
2. Ibid., p. 20-24.
3. Ibid., p. 71.
4. Ibid., p. 24-25.
5. www.cmec.ca/Publications/Lists/Publications/Attachments/315/Canadian-PIAAC-Report.FR.pdf, p. 87.
6. Paul BÉLAND, L’usage des langues au travail dans le secteur public au Québec en 2011 : un portrait statistique, Québec, Conseil supérieur de la langue française, septembre 2014.
7. Jennifer DION, Le défi de former une relève scientifique d’expression française : l’usage du français et de l’anglais dans la formation universitaire aux cycles supérieurs au Québec, Québec, Conseil supérieur de la langue française, décembre 2012.
8. Nathalie ST-LAURENT, Le français et les jeunes, avec la collaboration d’Erica Maraillet, de Marie-Hélène Chastenay et de Caroline Tessier, Québec, Conseil supérieur de la langue française, mai 2008.
9. Michel PAGÉ et Charles-Étienne OLIVIER, Importance et priorité du français pour la population québécoise : une étude exploratoire, Québec, Conseil supérieur de la langue française, juin 2012.
10. CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA LANGUE FRANÇAISE, op. cit., p. 72.
11. STATISTIQUE CANADA, Étude : l’évolution du bilinguisme français-anglais au Canada de 1961 à 2011, Ottawa, Statistique Canada, 29 mai 2013, composante du produit no 11 001 X au catalogue, p. 1 [En ligne]. [http://www.statcan.gc.ca/daily-quotidien/130528/dq130528b-fra.pdf] (consulté le 27 août 2014).
12. CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ÉDUCATION, L’amélioration de l’enseignement de l’anglais, langue seconde, au primaire : un équilibre à trouver, Québec, CSE, août 2014, p. 13.
13. Louis-Jean CALVET et Alain CALVET, Les confettis de Babel, Organisation internationale de la Francophonie, Éditions Écriture, 2013, p. 187.
14. CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA LANGUE FRANÇAISE, op. cit., p. 79.
15. Ibid., p. 80.
16. CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ÉDUCATION, op. cit., p. 15.
17. CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA LANGUE FRANÇAISE, op. cit., p. 54.
18. Ibid., p. 42 et suiv.
19. Louis-Jean CALVET et Alain CALVET, op. cit., p. 193.
20. Ibid., p. 192.

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