Transcription de l'allocution d'Yves Frenette

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Président du Conseil supérieur de la langue française,
Madame la Conseillère municipale et membre du comité exécutif de la Ville de Québec,
Mesdames et Messieurs les invités,
Chers amis,

Je suis Franco-Francophone. D'abord Québécois, parce que j'ai grandi sur les bords du fleuve Saint-Laurent et que j'y ai passé les 25 premières années de ma vie. Puis Franco-Américain, les recherches pour mon doctorat m'ayant amené à Lewiston, au Maine, où mes voisins étaient des Bérubé et des Plourde, et dont les grands-parents avaient émigré de Kamouraska et de la Beauce.

Je suis aussi Franco-Ontarien, parce que pendant un autre quart de siècle, j'ai vécu et enseigné à Toronto, où j'ai découvert la diversité francophone dans toute sa richesse, puis à Ottawa, centre institutionnel par excellence de la francophonie ontarienne. J'ai une petite-fille et trois fils franco-ontariens.

Depuis trois ans, je suis Franco-Manitobain d'adoption et de cœur, étant chercheur dans une petite université qui est en même temps une grande institution francophone – je dis bien francophone, et non bilingue –, institution profondément ancrée dans son milieu tout en étant ouverte sur le monde.

Je n'ai jamais vécu comme tel en Acadie, mais j'y ai séjourné régulièrement à une certaine époque, à tel point que j'aurais pu voter au Nouveau-Brunswick.

Je suis chercheur francophone nord-américain, mais aussi citoyen francophone nord-américain, soucieux du développement de toutes ces communautés dont je suis partie prenante. Depuis quarante ans, j'ai essayé de concilier la distance nécessaire que l'historien doit maintenir avec un engagement politique, au sens large du terme. Cela a souvent pris la forme d'entrevues dans les médias sur divers sujets d'intérêt public, des entrevues au cours desquelles je donnais des points de vue qu'on n'entendait pas ailleurs, par exemple sur l'existence suicidaire de deux systèmes scolaires francophones en Ontario, sur le mythe de Champlain ou encore sur l'immigration. En milieu minoritaire, on s'attend trop souvent à ce que les universitaires contribuent à l'essor des communautés en cautionnant le discours officiel. Dans le cas des historiens, on voudrait que nous participions à l'élaboration de la mémoire collective en diffusant, par nos paroles et nos écrits, les actes nobles de nos héros nationaux et les mythes fondateurs de notre peuple. Or, ce devrait être exactement le contraire : encore plus que nos collègues œuvrant en milieu majoritaire, nous avons, en tant qu'intellectuels, une fonction critique. Nous avons le devoir de bouleverser l'ordre établi en émettant des opinions qui font progresser les connaissances et les débats, hors des sentiers battus.

Humblement, c'est ce que je pense avoir fait comme enseignant et comme chercheur. Dans cette veine, il m'est arrivé de malmener les décideurs publics, qu'ils aient été hommes ou femmes politiques, fonctionnaires, administrateurs, universitaires ou leaders communautaires. J'avais le beau rôle : contrairement à eux, je ne suis pas un homme d'action obligé de réagir rapidement aux événements. J'ai le loisir de l'analyse et de la réflexion.

Trop souvent, mon parcours géographique et intellectuel a été synonyme de solitude, même si je fais partie d'une remarquable confrérie avec laquelle je suis en dialogue depuis presque un demi-siècle. Certains, comme Jean Hamelin et Pierre Savard, nous ont malheureusement quittés. Mais, de nombreux autres savants continuent à décortiquer nos réalités et nos imaginaires. Ils m'ont beaucoup marqué. Permettez-moi d'en nommer quelques-uns : les historiens Fernand Ouellet, Yves Roby, Paul-André Linteau, Roberto Perin, John Willis, Martin Pâquet, Marcel Martel et Michel Bock; les géographes Dean Louder, Éric Waddell, Anne Gilbert, Marc Saint-Hilaire et Étienne Rivard, ces deux derniers ayant eu la gentillesse de présenter ma candidature à l'Ordre des francophones d'Amérique; les ethnologues Jean-Pierre Pichette et Marcel Bénéteau; l'anthropologue Monica Heller; les littéraires Michel Gaulin, Lucie Hotte et Virgil Benoit; la linguiste France Martineau; les sociologues Fernand Harvey, Simon Langlois, Joseph Yvon Thériault et Martin Meunier.

Finalement, je veux remercier mes cousins et mes cousines, dont plusieurs sont présents aujourd'hui. C'est avec eux que tout a commencé. En m'accueillant en son sein, l'Ordre des francophones d'Amérique leur rend aussi hommage.