Transcription de l'allocution d'Angéline Martel

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Maire,
Monsieur le Président du Conseil supérieur de la langue française,
Mesdames et Messieurs,

L’honneur qui m'est décerné aujourd'hui permet d'entrer dans le cercle prestigieux de l'Ordre des francophones d'Amérique. On ne peut l'exprimer autrement; il s'agit bien d'un cercle prestigieux qui regroupe, officiellement, officieusement, publiquement, privément, ceux et celles qui contribuent dynamiquement aux actions de la vie collective en français sur le territoire du Québec, du Canada, des Amériques et ailleurs sur la planète.

Mes remerciements vont tout d'abord au Conseil supérieur de la langue française de m'en faire l'honneur. Ils vont ensuite aux organismes et individus avec qui j'ai eu le plaisir et le bonheur d'avancer et d'agir.

Un tel honneur dans sa vie est une occasion de retracer son parcours et d'en comprendre un peu mieux le sens, car nous sommes ce que l'histoire a bien voulu pour nous. En partie du moins. Et nous sommes ce que ceux qui nous entourent ont fait avec nous. Permettez-moi d'illustrer ce dernier point, le temps d’une allocution.

Québécoise née à la frontière du Saguenay–Lac-Saint-Jean, j'ai été habituée, grâce à mes parents, à penser que la frontière était un espace unique et riche, la vie d'une part ou de l’autre de cette frontière s'avérant inestimable de connaissances, d'expériences, d'interrogations. Doublement. La parenté de Roberval contrastait agréablement, mais harmonieusement, avec celle de La Baie.

Adolescente arrivée à la Rivière-la-Paix en Alberta par un petit matin glorieux à la suite d'une pluie diluvienne nocturne, j'ai rapidement compris que mes parents savaient ce qu'ils faisaient en s'exilant ainsi : pour la grande culture du blé, pour la vie de coopérative, pour l'essor du français dans un petit Québec nouveau, frontières qui s'estompent.

Universitaire à la recherche de dépassements des frontières disciplinaires, j'ai été guidée par un Japonais et un Belge ayant tous deux choisi l'Alberta comme terre d'accueil. Ils m'ont initiée au confort de la pensée universitaire et scientifique sans frontières.

Mère de deux enfants qui ont à jamais tracé l'histoire de cette cause célèbre qui m'honore aujourd’hui, je leur en reconnais l'importance et l'ineffaçable genèse. Ils ont, eux aussi, dépassé les frontières : origines albertaines lointaines, parents québécois d'aujourd’hui.

Professionnelle interpellée par un après-midi d’octobre 1989 par monsieur Claude Ryan, j'ai accepté, « sous toutes réserves de votre confiance » lui ai-je répondu, de me joindre au Conseil de la langue française. « Madame Martel, m'avait-il dit, je pense que vous pouvez apporter un point de vue important et différent à notre politique linguistique. »

Les années ont passé. Les frontières se sont effacées au profit d'espaces d'interrelations riches et sans frontières.

En 2015, mon établissement a choisi d'œuvrer à la frontière linguistique par l'accueil, à distance, des nouveaux arrivants au Québec. Depuis, c’est plus de 3 000 personnes qui sont venues se joindre à la vie universitaire. Je leur rends hommage ainsi qu'à mon établissement d’enseignement pour en avoir compris l'importance.

Enfin, et ce sera le dernier jalon de ce parcours aujourd'hui, je vous invite à garder l'œil ouvert. Bientôt, l'Institut Jacques-Couture prendra publiquement son envol. Nommé d'après le ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, qui a donné une envergure nouvelle à la politique d’immigration québécoise en ouvrant la porte du Québec aux réfugiés, notamment haïtiens et du Sud-Est asiatique, notre nouvel institut souhaite contribuer au maillage des connaissances entre Québécois et nouveaux arrivants, y compris celles de la langue française, au profit d’une société harmonieuse. Merci aux collègues venus d'horizons disciplinaires divers, professeurs qui enseignent à distance, qui ont bien voulu fonder ensemble ce nouvel institut sous la thématique « accueils échanges sociétés ».

Mais revenons au point de départ : nous sommes ce que l'histoire a bien voulu pour nous. En partie du moins. Et nous sommes ce que ceux qui nous entourent ont fait avec nous. En espérant transgresser ensemble les frontières qui nous divisent pour échanger et accueillir les connaissances des autres.

Merci.