Transcription de l'allocution de Jules Boudreau

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Maire,
Monsieur le Président du Conseil supérieur de la langue française,
Mesdames et Messieurs,

Lorsque j'ai eu huit ou dix ans, mon père, qui avait sept solides années de scolarité, offrit à ses enfants un cadeau inestimable : L'Encyclopédie de la jeunesse. Dans ses pages que, tout comme mes frères et sœurs, je feuilletais avec émerveillement, j'ai pu faire connaissance entre autres avec la Vénus de Milo — c'était mieux que le catalogue Eaton; j'ai aussi fait la rencontre de Don Quichotte, de Robinson Crusoé, du roi Arthur et de ses chevaliers.

C'est là surtout, dans la rubrique « Pages à lire et à retenir », que je découvrais les écrits d'Alphonse Daudet, de Victor Hugo, de Leconte de Lisle, de Sully Prudhomme, de François Coppée. Pas tous des poètes de premier plan, de ceux qu'on étudie dans les cours de littérature. Mais avec eux, je m'habituais peu à peu, sans m'en rendre compte, à la musicalité particulière de la langue française. Je pourrais même dire que j'ai appris, dans ces pages, au moins autant sur les règles de la versification française que dans mes cours de littérature au collège.

L'amour de la langue m’est donc venu tout simplement, inconsciemment d'abord, puis plus explicitement à mesure que je faisais connaissance avec ceux qui l'ont si bien illustrée. Mais je n'ai jamais eu, comme d'autres, à lutter pour la conserver. Je n'ai jamais senti ma langue menacée par la proximité d'un idiome étranger. Oh! nous avions bien sûr comme d'autres nos anglicismes occasionnels; nos autos avaient des brakes et des mufflers, et nous écoutions à la radio, sans les comprendre, les chansons de Hank Snow et des McGuire Sisters (c'était avant Elvis…), mais jamais nous n'avions à parler anglais dans la rue ou la cour d'école. Jamais on ne m'a crié « Speak white! » en me regardant de travers.

Ma modeste contribution à la mise en valeur de la langue s'est faite par l'écrit et par la scène; si quelqu'un a pu juger qu'elle avait eu quelque valeur, j'en suis heureux et sincèrement touché. Je ne me suis jamais considéré comme un militant pour la cause, ayant toujours vécu dans un environnement très homogène sur le plan linguistique. Il ne me serait jamais venu à l'esprit d’écrire dans une autre langue que la mienne. J'ai une grande admiration pour ceux qui montent aux barricades, expriment avec vigueur des positions fermes, connaissent et invoquent les lois qui nous protègent. Je suis très flatté qu'on me place en quelque sorte à leurs côtés, que l'on considère que ma voix mérite de faire partie de ce magnifique concert de la francophonie en Amérique.

Je remercie mon ami Calixte qui a soumis ma candidature à cette prestigieuse distinction, le jury qui a bien voulu la considérer et tous ceux qui ont accepté d'être présents à cette occasion.