Transcription de l'allocution de Pierre Curzi

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Maire,
Monsieur le Président du Conseil supérieur de la langue française,
Mesdames et Messieurs, chers invités,

Mon père était un immigrant italien. J'ai appris très jeune que le français se chantait avec différents accents. Ma mère, fille d'immigrants français, parlait une belle langue, et lisait, et jouait du piano, et chantait du bel canto. Mes frères discutaient et m'informaient du monde. Je jouais avec mes amis de la ruelle. Mes professeurs m'éduquaient, m'outillaient; ils éveillaient ma curiosité, ma soif. Pendant toute mon enfance, j’ai écouté, peu parlé, observé, étudié. Les limbes de la parole.

Je suis né au théâtre quand, pour la première fois, en toute liberté, les mots m'ont permis d'exister et de communiquer. J'étais un personnage, le monde était une scène et les mots pouvaient charmer, séduire, convaincre, et le monde en était modifié. Je n'ai pas cessé depuis de jouer et de parler. En français. Cette langue m'a créé et elle a créé mon univers.

Au moment de recevoir cette distinction, un petit bilan s’impose. De la prise de parole sont nés le besoin d'en connaître son territoire et ses frontières, le goût d'en partager sa puissance et la nécessité d'en célébrer la beauté.

Je connais bien les gens des différentes régions de ce territoire dont je crois toujours qu'il constitue un pays. Le syndicalisme et la députation m'ont permis de rendre un peu de ce que j'ai reçu. Enfin, les batailles qui ont mené à l'obtention d’une Convention internationale de la diversité des expressions culturelles concrétisent le droit d'exprimer et de soutenir toutes les cultures de tous les pays du monde.

Force est de reconnaître que le territoire n'est toujours pas un pays, que le syndicalisme et la politique n'ont pas bonne presse, et que les menaces s'accumulent contre l'épanouissement des cultures. Rien n'est jamais acquis pour la suite du monde sinon l'espoir qui réside en celles et ceux qui nous suivent.

J'ai donc fréquenté plusieurs discours : les discours de la culture, de la politique, de la nature, du sport, de l'amour, de l'amitié, du combat et de l'ouverture. Et j'en ignore plusieurs autres. J'aurais pu naître dans une autre langue. Mais le hasard a voulu que je naisse en français ici.

Vous comprenez pourquoi j'y tiens comme on tient à sa vie. Vous comprenez pourquoi cette langue doit se transmettre et se cajoler, s'ouvrir et se protéger, se transformer sans se perdre.

Merci à vous toutes et à vous tous d'être des mots si vivants : filles, fils, frères, amis et toi, mon amour.