Transcription de l'allocution de Miléna Santoro

Monsieur le Ministre,
Madame la Conseillère municipale et membre du comité exécutif de la Ville de Québec,
Monsieur le Président du Conseil supérieur de la langue française,
Chers invités et amis,

Je tiens d'abord à exprimer ma profonde reconnaissance au Conseil supérieur de la langue française et aux complices qui, dans une discrétion totale, ont soumis ma candidature pour cette distinction. C'est un immense honneur pour une Canadienne anglophone qui, par amour, poursuit depuis plus d'un quart de siècle une carrière dans lenseignement du français.

Comment naît une telle vocation? Je pourrais remonter à ma grand-mère maternelle, qui avait appris le français au couvent en Égypte et qui jouait des chansons françaises pour moi, petite fille assise à ses côtés sur le banc du piano. Au clair de la lune faisait partie de mon vocabulaire avant que je sache de quelle langue il s'agissait.

J'ai commencé l'école à Victoria, et même dans cette ville on ne peut plus britannique, on s'est mis au pas du bilinguisme : en classes élémentaires, madame Robillard nous apprenait à nommer les objets quotidiens, en imitant son accent québécois. Réussir à prononcer « rayon de bibliothèque » me chatouillait l'ambition d'apprendre plus.

Ensuite, j'ai intégré les cours supérieurs d'Elizabeth McAuley à St. Margaret's. Sans son influence, je ne serais assurément pas ici aujourd'hui. Professeure exceptionnelle, Elizabeth nous communiquait sa passion pour la langue et la culture françaises, nous consacrant ses pauses de midi et nous mijotant des repas exquis « à la française ». C'est au cours d'une conversation dans son bureau que j'ai senti pour la première fois les mots français venir sans passer par l'anglais. C'est donc grâce à elle et au soutien de mes parents unilingues mais champions de tout ce qui m'intéressait que je suis devenue bilingue, que j'ai lu mes premiers poèmes en français et que j'ai assisté au programme d'été pour les non-francophones à l'Université Laval.

Cet amour de la langue, développé tôt, s'est intensifié pendant mes études universitaires à Victoria et pendant mon année d'assistanat en France. À Princeton, ma passion pour la littérature des femmes, en particulier celles du Québec, a été nourrie surtout par ma directrice de thèse, Karen McPherson, par d'autres spécialistes, dont Jane Moss, Mary Jean Green, Karen Gould et Paula Gilbert, et puis par les écrivaines elles-mêmes, surtout Nicole Brossard, Louise Dupré, Madeleine Gagnon et la regrettée Louky Bersianik.

L'étude de la littérature féministe d'ici m'a menée vers d'autres richesses de la culture québécoise, y compris son cinéma. Lorsqu'on m'a offert le poste en études québécoises à l'Université Georgetown, en 1996, j'appréciais déjà cette occasion exceptionnelle; je constate avec inquiétude la rareté des embauches universitaires américaines dans ce domaine depuis.

Vouloir assurer la relève a alimenté mon implication dans les organisations vouées aux études canadiennes et québécoises, comme l'American Council for Québec Studies, l'Association for Canadian Studies in the United States et, plus récemment, l'Association internationale des études québécoises. Ces réseaux professionnels m'ont enrichie et formée sur les plans intellectuel et personnel. Présidente sortante de l'Association internationale des études québécoises, je partage avec ce réseau de spécialistes un amour pour la culture québécoise qui a soutenu notre solidarité pendant les affres budgétaires récentes. Rappelons que toutes ces associations ont pour mission principale d'encadrer des spécialistes en devenir et de nourrir leur passion pour le Québec, comme d'autres ont su encourager la mienne.

Les mots de Nicole Brossard dans Et me voici soudain en train de refaire le monde cernent bien ce feu sacré : « En littérature, il y a [le] rêve […] de se déplacer vers un autre soi, une autre langue, une autre identité, bref, d'être porté ailleurs, d'être emporté, et cela par et dans la langue elle-même. »

Je suis très émue de recevoir cette reconnaissance pour avoir poursuivi mon rêve d'un devenir autre, portée par cette langue française qui me donne des ailes. Je vous en remercie du fond du cœur.