Transcription de l'allocution de Marguerite Andersen

Monsieur le Président du Conseil supérieur de la langue française,

Mesdames et Messieurs,

Il doit y avoir parmi vous quelques personnes se demandant pour quelle raison le prix littéraire Émile-Ollivier est décerné, en 2014, à une écrivaine d’origine allemande. La réponse est simple : ma mère, une Berlinoise, parlait allemand. Mais elle aimait aussi la langue française et résolut, à l’époque du régime hitlérien, que sa fille cadette apprendrait le français pour pouvoir aller vivre dans un pays francophone. C’est ainsi que, vers l’âge de quatre ans, je me suis retrouvée dans le salon d’une dame belge, qui vivait près de chez nous, à Berlin, et qui donnait des leçons de français aux jeunes filles de bonne famille. J’y apprenais un peu de vocabulaire en grignotant des pastilles de chocolat parsemées de granules de sucre blanc et rose dont mademoiselle Gralier semblait avoir un stock illimité. Comment ne pas apprécier une langue sous ces conditions?

Aujourd’hui, j’aime dire que le français est ma langue maternelle. Je suis allée vivre en français d’abord en Tunisie, puis au Québec et, plus tard, en Ontario. Voici le récit de mon arrivée au Canada avec un de mes deux fils, telle que je la raconte dans La mauvaise mère :

GANDER, MAI 1958

Je ne sais plus pourquoi notre avion a fait escale à Gander.
Ce dont je me souviens, c’est que Martin faisait le tour de la salle d’attente, examinait les bouteilles de coca-cola que les gens avaient laissées à moitié vides sur les tables et les finissait joyeusement. Je n’intervenais pas. C’est en souriant que je voyais mon fils se régaler d’une boisson que je n’avais pas l’habitude de lui acheter. Et apparemment je n’avais pas peur des microbes.
— Ça doit être un pays riche, le Canada, me dit-il.
Pays riche parce qu’on ne finit pas la boisson achetée?
Selon moi on finissait toujours ce qu’on avait dans son assiette ou dans son verre.
Pays riche, au coca-cola en abondance?
Arrivée positive, en tout cas, une première impression favorable
1.

Je vous remercie de m’avoir si bien accueillie, ici, aujourd’hui et jadis, en votre terre si belle.


1. Marguerite ANDERSEN, La mauvaise mère, Sudbury, Ontario, Prise de parole, 2013, p. 114.