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L'ÉTAT DE LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC - Tome I

L'ÉTAT DE LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC

BILAN ET PROSPECTIVE


Tome I







PREMIÈRE PARTIE

LA SITUATION DÉMOLINGUISTIQUE





III
L'ÉVOLUTION ET LES CARACTÉRISTIQUES LINGUISTIQUES
DES ÉCHANGES MIGRATOIRES INTERPROVINCIAUX
ET INTERNATIONAUX DU QUÉBEC DEPUIS 1971



Mireille BAILLARGEON

Démographe

Direction de la recherche

Ministère des Communautés culturelles et de
l'Immigration





INTRODUCTION

Le Québec est perdant dans ses échanges migratoires avec l'extérieur depuis le milieu des années 60 par suite d'un déficit permanent et important au niveau des migrations interprovinciales. Par contre, il a bénéficié, selon les estimations révisées dernièrement par Statistique Canada, d'un apport de population dans ses échanges avec l'étranger tout au long de la période à l'exception d'une seule année. L'immigration internationale, malgré une tendance à la baisse du volume de ses entrées, est demeurée toujours plus élevée que l'émigration internationale. Les gains, dans les échanges migratoires avec l'étranger, ont eu tendance d'ailleurs à augmenter au cours des dernières années, le volume des sorties internationales ayant diminué beaucoup plus que celui des entrées. La conjoncture économique mondiale n'incite pas à la mobilité, d'autant plus que la plupart des pays d'immigration se sont mis à pratiquer une politique de sélection de plus en plus restrictive.

Tous ces mouvements de personnes influent sur l'évolution, la répartition et la composition de la population québécoise et modifient entre autres la croissance des groupes linguistiques.

Ce texte se propose, en présentant les principales caractéristiques des migrants de langues française, anglaise et autre qui sont venus s'installer au Québec depuis le début des années 70, ou en sont partis, d'offrir un outil pour mieux comprendre l'évolution de la situation linguistique au cours de la dernière décennie.

1. LA MIGRATION INTERPROVINCIALE : ÉVOLUTION PASSÉE ET PERSPECTIVES D'AVENIR

Les recensements constituent la principale source permettant de connaitre actuellement les caractéristiques démographiques et ethnolinguistiques des migrants interprovinciaux des années 1971-1981.

C'est par la question sur le lieu de résidence cinq ans plus tôt que les recensements canadiens permettent de mesurer la migration quinquennale survenue entre les provinces au cours des derniers lustres. Cette mesure sous-estime les flux annuels de ces périodes puisqu'elle ne tient compte ni des déplacements effectués par des personnes décédées au cours de la période, phénomène toutefois marginal étant donné la structure par âge des migrants, ni des enfants de moins de cinq ans ayant pu être concernés par une migration, ni surtout des déplacements multiples ayant pu survenir entre le recensement et la date fixée par la question. Or, nous savons que ces migrations sont nombreuses. Nous pouvons d'ailleurs, en comparant les estimations annuelles des flux (tableau III.1) aux migrations subsistantes dans les recensements (tableau III.2), mesurer l'écart entre ces deux phénomènes. Ce rapport va du simple au double pour les entrées et légèrement moins (de 2 à 1,4) pour les sorties. L'écart semble toutefois aller en s'atténuant pour les départs, ce qui pourrait signifier qu'ils sont plus permanents ou de plus longue durée.

Le fait de ne pas tenir compte de tous les déplacements temporaires constitue un avantage pour les fins de cette étude puisque cela permet de faire abstraction de migrations qui ne modifient pas à moyen et long terme le volume et la composition des groupes linguistiques.


Tableau III.1 Estimations annuelles des composantes de la migration internationale et interprovinciale, Québec, années censitaires 1966-1967 à 1982-1983



Tableau III.2 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la langue maternelle, 1966-1971, 1971-1976 et 1976-1981


1.1.

ÉVOLUTION ET CARACTÉRISTIQUES ETHNOLINGUISTIQUES DES MIGRATIONS INTERPROVINCIALES QUINQUENNALES, SELON LA LANGUE MATERNELLE; 1971-1976 ET 1976-1981

a) Évolution générale

Le Québec a connu, au cours des années 1976-1981, un solde migratoire interprovincial de -142 000. Ce déficit marque un accroissement important des pertes migratoires par rapport au lustre précédent puisqu'il avait été de l'ordre de -62 000. Cette augmentation résulte d'une diminution de 27 % des entrées et d'un accroissement de 39 % des départs (tableau III.2).

Le Québec n'est pas la seule province canadienne à avoir connu une détérioration de son solde au cours de la dernière décennie. L'Alberta et la Colombie-Britannique sont, en fait, les deux seules provinces à avoir bénéficié d'un apport de population au cours de la seconde moitié des années 70 grâce aux migrations interprovinciales. Toutes les autres ont non seulement subi une émigration nette, mais elles ont également détérioré leur solde entre les périodes 1971-1976 et 1976-1981, à l'exception de la Saskatchewan. Mentionnons en particulier le cas de l'Ontario dont la perte nette est passée de -52 000 à -78 000 malgré un accroissement de 24 % des entrées, du Manitoba dont le solde a varié de -26 000 à -44 000 et du Nouveau-Brunswick dont la balance migratoire est passée de +9 200 à -8 500 (tableau III. 3) . L'évolution de la situation économique canadienne et de son marché du travail explique cet accroissement de la mobilité et cette perte d'attraction de la majorité des provinces de l'est et du centre canadien au profit des provinces de l'ouest, alors en plein essor.


Tableau III.3 Migrations interprovinciales des provinces et territoires du Canada, 1971-1976 et 1976-1981


Les trois principaux groupes linguistiques du Québec (français, anglais, autre pris globalement) ont été perdants dans leurs échanges migratoires avec le reste du Canada tout au long des années 70, comme ils l'avaient été d'ailleurs durant 1966-1971. Ils ont tous, de plus, accru leurs pertes entre 1971-1976 et 1976-1981. C'est cependant la population de langue maternelle anglaise qui a enregistré entre ces deux périodes l'essentiel des pertes avec un déficit deux fois plus élevé, soit de 106 000 personnes au lieu de 52 000. Viennent ensuite, mais dans une bien moindre mesure, la population de langue française avec une perte de 18 000 personnes au lieu de 4 000 et enfin le tiers groupe, avec un déficit de 17 000 au lieu de 6 000. Si l'on reporte ces pertes aux volumes respectifs des groupes linguistiques concernés, le déficit est donc plus lourd pour les minorités linguistiques que pour la majorité de langue française. En effet, les taux d'émigration nette sont de 0,4 % pour la population de langue française, 14,2 % pour celle de langue anglaise et 4,4 % pour le tiers groupe (tableau III.4).

Pour comprendre ce qui a provoqué cet accroissement du déficit migratoire, il est nécessaire d'examiner l'évolution des entrées et des sorties interprovinciales dont il résulte.

La baisse survenue dans le nombre des entrées interprovinciales entre 1971-1976 et 1976-1981 a touché les trois groupes linguistiques. Ce sont néanmoins les migrants de langue maternelle anglaise qui, en venant de moins en moins au Québec, ont été responsables de l'essentiel de cette évolution. Leur importance relative ne représente plus que 41 % des arrivées de 1976-1981 alors qu'ils formaient la moitié des entrées de la période précédente et 55 % de celles des années 1966-1971. Pour la première fois, les migrants de langue maternelle française se sont trouvés majoritaires parmi les entrées interprovinciales, bien qu'ils soient, eux aussi, venus en moins grand nombre. Le tiers groupe quant à lui n'a représenté, tout au long de la décennie, qu'une fraction marginale des entrants interprovinciaux (moins de 7 %).


Tableau III.4 Taux d'entrées et de sorties interprovinciales selon la langue maternelle, Québec,
1966-1971, 1971-1976 et 1976-1981 (en %)


Si l'on reporte ces arrivées aux populations sujettes à effectuer ces migrations, soit les populations des autres provinces canadiennes, on constate ainsi que les francophones hors Québec ont eu une propension à venir vivre au Québec de 13 à 17 fois supérieure à celle des autres Canadiens au cours des années 1971-1976 et 1976-1981. Il faut toutefois noter que cette propension demeure relativement faible puisqu'elle se situe autour de 3 % à 4 %1.

L'accroissement des départs a touché également tous les groupes linguistiques au point que la structure linguistique est demeurée la même d'une période à l'autre, avec toutefois un peu moins de migrants de langue française et un peu plus de tierce langue. Les migrants de langue anglaise se sont maintenus aux deux tiers du mouvement. En termes de volume cependant, les sorties de 1976-1981 correspondent à des valeurs bien différentes d'un groupe à l'autre. En effet, reportés aux effectifs des populations soumises au risque de partir, ces mouvements représentent 17 % de la population de langue anglaise, 5 % de langue autre et 1 % de langue française. C'est donc dire que la propension à quitter le Québec vers une autre province est 17 fois plus forte pour les anglophones que pour les francophones et cinq fois plus élevée pour les allophones. Ces écarts de propension ont augmenté quelque peu après 1976, mais ils étaient déjà de 13 à 15 fois supérieurs pour les anglophones et de quatre à trois fois plus élevés pour les allophones durant les années 1966-1971 et 1971-1976.

Cette évolution de la composition linguistique des migrations entre le Québec et les autres provinces canadiennes souligne une fois de plus2 l'importance du facteur linguistique dans la compréhension de ces mouvements. Ce facteur favorise la venue de francophones vers le Québec et le départ des anglophones vers les provinces anglaises. I1 freine par contre la mobilité des autres.

L'existence de ce double régime migratoire au Canada s'est accentuée au cours de la dernière décennie, accroissant d'autant le déficit migratoire des Anglo-Québécois.

b) Province d'origine ou de destination

La plupart des migrants interprovinciaux venus s'installer au Québec au cours des années 1971-1976 et 1976-1981 provenaient de l'Ontario (68 % et 64 %) ou du Nouveau-Brunswick (8 % et 10 %), les deux provinces voisines.

La provenance étant à peu près la même pour tous les groupes linguistiques à la différence près que la Colombie-Britannique constituait le lieu d'origine second après l'Ontario des migrants de langue maternelle autre que française et le Nouveau-Brunswick celui des francophones (tableau III.5).

Les départs se sont faits principalement vers l'Ontario (63 % en 1971-1976 et 61 % 1976-1981) et ceci se vérifie avec plus ou moins d'intensité pour tous les groupes. Par contre, l'Alberta est passée globalement au second rang (15 %) comme province de destination au cours des années 1976-1981, supplantant la Colombie-Britannique pour les non-francophones et le Nouveau-Brunswick pour les francophones. C'est d'ailleurs l'Alberta qui a absorbé la majorité de l'accroissement des départs des migrants de langue maternelle française au cours de ces années : 17 % des francophones qui ont quitté le Québec s'y sont dirigés. On est loin cependant, avec 8 380 départs, de l'exode des francophones vers l'Alberta dont parlaient certains journaux au cours des dernières années (tableau III.6).


Tableau III.5 Entrées interprovinciales au Québec, selon la province d'origine et la langue maternelle, 1971-1976, 1976-1981



Tableau III.6 Sorties interprovinciales du Québec, selon la province de destination et la langue maternelle, 1971-1976, 1976-1981


c) Région d'origine ou de destination au Québec

On ne connaît pas actuellement les caractéristiques linguistiques des migrants interprovinciaux par région d'origine ou de destination au Québec. I1 semble néanmoins intéressant d'étudier dans quelle mesure les différentes régions du Québec sont concernées par les échanges migratoires interprovinciaux, quelles que soient les caractéristiques linguistiques des migrants.

Les régions métropolitaines de Montréal, Hull, Québec ainsi que le reste de la province pris globalement, ont subi des pertes dans leurs échanges migratoires avec le reste du Canada au cours des années 1976-1981 alors que, durant le lustre précédent, la région de Hull s'était distinguée avec un solde positif (tableau III.7).

Si les entrées interprovinciales ont diminué entre ces deux périodes dans l'ensemble du Québec, la région de Hull a reçu par contre plus de personnes en provenance du reste du Canada au cours des années 1976-1981 que durant la première moitié de la décennie 70. Quant aux sorties interprovinciales, elles ont augmenté dans les trois régions métropolitaines de Montréal, Québec et Hull et ont diminué dans le reste de la province.

Deux régions sont particulièrement concernées par la migration interprovinciale, l'une, Montréal, en termes de volume des migrations qui en proviennent ou s'y dirigent et l'autre, Hull, en termes d'effet du phénomène sur la population. La région de Montréal a reçu en effet la moitié des entrées interprovinciales venues au Québec au cours des périodes 1971-1976 et 1976-1981 et a fourni de 60 % à 68 % des départs vers les autres provinces canadiennes. Quant à la région métropolitaine de Hull, elle a reçu, au cours des années 1976-1981, 13 % des migrants interprovinciaux venus s'installer au Québec, soit un volume de prés de 8 000 personnes, ce qui, par rapport à la population de l'agglomération, représente 5 % de la population recensée en 1981. La position géographique de Hull et les interventions du gouvernement fédéral concernant l'aménagement de la région de la « capitale nationale » expliquent l'importance des mouvements dans cette région. Notons d'ailleurs que près du quart de la population de Hull était née dans une autre province en 1981 alors que cette proportion était inférieure à 5 % dans les autres régions du Québec (tableau III.8).


Tableau III.7 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et destination (entrées) du Québec, selon la région de départ ou d'arrivée, 1971-1976 et 1976-1981


d) Âge des migrants

Les recensements fournissent l'âge des migrants à la date du recensement et non au moment de leur migration. Le décalage entre les deux âges est en moyenne de deux ans et demi. Il ne modifie pas toutefois, sauf pour la vieillir un peu, la structure par âge générale des migrants.

En observant leur distribution par âge, on s'aperçoit que cette variable joue un rôle important, quels que soient d'ailleurs le type de migration (entrées et sorties) et les caractéristiques ethnoculturelles des migrants. La propension à migrer est forte et à son maximum chez les jeunes adultes des groupes d'âge 20-24 ans ou 25-29 ans et diminue ensuite régulièrement jusqu'aux âges avancés. Il y a parfois une légère remontée chez les personnes en âge de prendre la retraite : à cet âge de la vie, certains s'en retournent chez eux, d'autres vont rejoindre des proches déjà partis ailleurs, d'autres encore recherchent un milieu plus conforme à leur goût.

Les taux de sortie interprovinciaux suivent ce modèle, quels que soient le groupe linguistique et la période de migration concernée (graphique 1). L'intensité avec laquelle les trois groupes linguistiques ont vécu ce phénomène est cependant fort différente d'une population à l'autre. À âge égal, la propension à quitter le Québec a toujours été plus faible tout au long de la décennie 70 parmi la population de langue maternelle française que parmi celle de langue anglaise. Le tiers groupe a occupé une position intermédiaire qui s'est rapprochée au cours des années 1976-1981 de celle de la population de langue maternelle anglaise, particulièrement parmi les groupes d'âges de 50 ans et plus. Cette différence d'intensité est telle, entre les groupes linguistiques, que les taux de départ les plus élevés chez les francophones, soit ceux des jeunes de 20-24 ans, ont été très inférieurs à ceux les plus bas des populations de langues maternelles anglaise et autre. La propension à quitter demeure par conséquent élevée parmi les minorités culturelles du Québec, quel que soit leur âge. C'est d'ailleurs ce qui explique une structure par âge plus vieille des départs chez les anglophones et allophones par rapport à celle des francophones. L'importance des migrants âgés de 45 ans et plus représentait en effet respectivement 21 %, 31 % et 13 % d'entre eux au cours de la période 1976-1981 et 18 %, 28 % et 13 % au cours des années 1971-1976 (tableau III.10).


Tableau III.8 Répartition de la population des régions métropolitaines de recensement, selon le lieu de naissance, Québec 1981a


Graphique 1 Taux de sortie interprovinciale par groupe d'âge et langue maternelle, Québec, 1971-1976 et 1976-1981


Les taux d'entrée interprovinciale mesurent l'effet de ce phénomène sur la population d'accueil. I1 est donc normal que ces taux soient eux aussi les plus élevés aux âges où la propension à migrer est la plus forte, soit parmi les jeunes adultes. L'effet des entrées interprovinciales est ainsi, quel que soit le groupe linguistique, à son maximum dans les populations âgées de 25 à 29 ans (graphique 2). Notons de plus qu'à tous les âges, l'effet de ce phénomène est légèrement plus élevé sur les groupes linguistiques minoritaires que sur la population de langue française, compte tenu des populations en présence.


Graphique 2 Taux d'entrée interprovinciale par groupe d'âge et langue maternelle, Québec, 1976-1981


Tableau III.9 Taux de sorties interprovinciales, selon la langue maternelle par groupe d'âge en fin de période de migration, 1971-1976 et 1976-1981, taux par 1 000


Tableau III.10 Structure par âge (en %) des migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la langue maternelle par groupe d'âge en fin de période, 1971-1976 et 1976-1981


Tableau III.11 Taux d'entrées interprovinciales, selon la langue maternelle par groupe d'âge en fin de période de migration, 1976-1981


e) Scolarité des migrants de 15 ans et plus

Nous ne disposons pas de données complètes sur le niveau de scolarité par langue maternelle des migrants venus ou partis du Québec vers une autre province canadienne au cours de la dernière décennie, mais seulement pour les entrants de la période 1971-1976 et des sortants du lustre suivant. Nous connaissons néanmoins la formation scolaire de l'ensemble des personnes de 15 ans et plus ayant quitté le Québec durant les années 1971-1976 (tableaux III.12 et III.13).

Ces données fragmentaires permettent de constater que la distribution relative de la scolarité des migrants interprovinciaux est assez semblable d'une période à l'autre de la décennie et quel que soit le type de la migration (entrées ou sorties). C'est ainsi que les migrants ayant une formation universitaire avec ou sans diplôme représentaient autour du tiers non seulement des arrivées du Québec durant la période 1971-1976, mais également des départs survenus au cours des années 1971-1976 et 1976-1981. L'importance des migrants de formation universitaire avec diplôme, tout en augmentant en nombre parmi les départs, a cependant diminué, entre ces deux périodes, de 24 % à 19 %. Ce sont surtout les migrants de formation postsecondaire non universitaire et, dans une moindre mesure, ceux de niveaux primaire et secondaire qui ont augmenté en nombre au cours de 1976-1981 parmi les sorties du Québec vers une autre province.

Malgré ces changements, les migrants interprovinciaux ont eux, en général tout au long des années, une scolarité élevée, si on les compare à la population du Québec et du reste du Canada. En effet, parmi la population âgée de 15 ans et plus recensée sur ces deux territoires en 1981, il n'y avait que 13 % et 17 % de personnes ayant une formation universitaire au lieu du tiers comme nous l'avons vu pour les migrants, alors que 67 % et 63 % avaient par contre déclaré avoir une scolarité de niveau primaire ou secondaire uniquement, comparativement à 23 % par exemple, des sortants de la période 1976-1981. Le fait que les migrants venus ou partis du Québec jouissaient d'une scolarité plus élevée que les non-migrants et cela, quelle que soit la langue maternelle, bien que cela soit moins accentué pour les francophones, n'est pas spécifique aux migrations entre le Québec et le reste du Canada, ni d'ailleurs aux migrations canadiennes. En effet, une étude récente confirme qu'il en était ainsi pour les migrants ayant effectué un déplacement interprovincial ou international entre le 1er juin 1976 et le mois d'août 1982, tant vers le Québec que vers les autres provinces canadiennes3.


Tableau III.12 Migrations interprovincialesa en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon le niveau de scolarité en 1976 et la langue maternelleb, 1971-1976


Tableau III.13 Répartition de la population du Québec et des migrants ayant quitté le Québec pour une autre province canadienne entre 1976-1981, de 15 ans et plus en 1981, selon le plus haut niveau de scolaritéa


Ce phénomène n'est pas non plus une caractéristique propre aux déplacements interprovinciaux de la dernière décennie. Plusieurs études ont en effet montré, à partir des migrations antérieures, que la propension à migrer s'accroissait avec la scolarité. Il n'est donc pas surprenant que les migrants instruits soient relativement nombreux dans les échanges migratoires interprovinciaux.

Notons d'ailleurs que, si l'on reporte les départs de la période 1976-1981 aux volumes respectifs des groupes linguistiques concernés, on constate que la propension à quitter le Québec augmente avec la scolarité pour les trois groupes étudiés. À niveau de scolarité égal, la propension est cependant nettement plus faible pour la population de langue maternelle française que parmi celle de langue anglaise et autre. Cette différence d'intensité est telle que les taux de départs des francophones de formation universitaire sont inférieurs à ceux les plus bas des minorités linguistiques, soit ceux de formation primaire ou secondaire. Ces résultats rejoignent entre autres les observations faites à partir des migrations survenues au cours des années canadiennes4.

f) Langue parlée à la maison, 1976-1981

En 1976, seule la langue maternelle des personnes recensées était demandée. On ne peut donc étudier l'évolution de la composition linguistique des migrations inter provinciales selon la langue parlée au cours de la dernière décennie. La langue parlée ayant été demandée en 1981, on peut néanmoins étudier cet aspect pour la période 1976-1981.

La composition linguistique des migrants venus s'installer au Québec entre 1976-1981 varie peu selon que l'on retient le critère de la langue maternelle ou de la langue parlée à la maison, avec néanmoins une importance un peu plus grande pour les personnes de langue anglaise (tableau III.14). Cette différence est peu importante et ne modifie pas l'observation faite selon laquelle ce sont surtout des francophones qui sont venus durant cette période. Rappelons que, lors des années 1966-1971, tel n'était pas le cas puisque 62 % des entrées interprovinciales avaient été effectuées par des personnes de langue d'usage anglaise. D'ailleurs, en comparant les années 1966-1971 et 1976-1981, on observe que, s'il est venu moins de migrants en provenance du reste du Canada au cours de la dernière période, les anglophones en sont la cause, car les francophones sont venus, quant à eux, plus nombreux.

Par contre, la répartition linguistique des départs selon la langue parlée des migrants est fort différente de celle selon la langue maternelle. L'importance des anglophones y est plus grande (76 % au lieu de 65 %) alors que celle des francophones et celle des allophones le sont moins. Cela provient du fait qu'une bonne partie (36 %) des migrants de langue maternelle autre qu'anglaise qui ont quitté le Québec entre 1976-1981 étaient en fait des anglophones ou le sont devenus bien rapidement : plus du quart (27 %) parmi les départs de langue maternelle française et plus de la moitié (54 %) parmi ceux de langue maternelle autre. Le recensement de 1971 avait déjà montré que les gens adoptent plus un comportement migratoire conforme à leur identité culturelle du moment plutôt qu'à leur identité d'origine5. L'anglicisation accroît donc pour les francophones et allophones d'origine leur propension à quitter le Québec, le frein que constitue le coût linguistique et culturel d'un déplacement vers le Canada anglais ne jouant plus dans leur cas.


Tableau III.14 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, par langue maternelle et langue parlée, 1976-1981


Cette identité linguistique des sortants a pour conséquence d'accroitre le déficit migratoire pour la population anglophone du Québec et diminue d'autant celui des autres groupes linguistiques. Durant les années 1976-1981, la population dont la langue parlée à la maison est l'anglais a perdu 125 000 personnes tandis que la population francophone perdait 8 600 personnes et le tiers groupe 8 100.

g) Connaissance du français et de l'anglais, 1976-1981

Durant la période 1976-1981, le Québec a surtout perdu dans ses échanges migratoires avec le reste du Canada des personnes ne connaissant que l'anglais (54 %) ou des bilingues, au sens canadien du terme (44 %) et très peu d'unilingues français (1 %) (tableau III.15).

Les trois quarts des migrants venus s'installer au Québec connaissaient le français, soit parce qu'ils étaient de langue maternelle française, soit parce qu'ils étaient bilingues. Un quart seulement ne connaissait que l'anglais.

L'essentiel des départs ayant eu lieu entre 1976 et 1981 est le fait de personnes bilingues (50 %) ou unilingues anglaises (45 %). Très peu ne connaissaient que le français (4 %). La grande majorité (61 %) des migrants de langue maternelle anglaise et la majorité de ceux de tierce langue (54 %) qui sont partis au cours de cette période ne connaissaient que l'anglais. Au cours des années 1966-1971, il en était déjà ainsi. La connaissance de l'anglais semble une caractéristique fondamentale dans la prise de décision de partir et son ignorance un frein à la mobilité vers le reste du Canada. D'ailleurs, la propension à partir est 91 fois plus élevée pour un unilingue anglais que pour un unilingue français.


Tableau III.15 Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, par langue maternelle, par la connaissance du français et de l'anglais, 1976-1981


h) Lieu de naissance, 1976-1981

En croisant le lieu de naissance et le lieu de résidence cinq ans auparavant, nous pouvons saisir un peu l'importance des migrations de retour ou multiples.

Ainsi, parmi les entrées interprovinciales survenues entre 1976 et 1981, il y avait 45 % de migrants nés au Québec qui sont donc revenus au point de départ après un séjour plus ou moins long dans une autre province canadienne, 43 % nés dans une province autre du Canada et 12 % nés à l'étranger (tableau III.16). Cette distribution ne se répartit pas également entre les groupes linguistiques puisque le pourcentage des retours vers le Québec varie de 64 % parmi les migrants de langue maternelle française à 26 % parmi ceux de langue anglaise et 14 % pour les autres. 11 est intéressant, faute de pouvoir comparer cette répartition aux migrations de la période 1971-1976, de noter cependant que, s'il est entré moins de personnes au cours de la période 1976-1981 que durant les années 1966-1971, par contre l'importance numérique et relative des Québécois de naissance dans ces mouvements a augmenté. Ce sont donc surtout auprès des Canadiens des autres provinces que l'attrait du Québec a diminué et particulièrement auprès des Canadiens anglais.

Parmi les départs du Québec survenus entre 1976 et 1981, il y avait 53 % de personnes nées au Québec (18 % de langue maternelle française, 33 % anglaise et 2 % d'autres langues), 27 % nées ailleurs au Canada (5 % de langue française, 21 % anglaise et 1 % d'autres langues) et 20 % enfin nées à l'étranger (2 de langue française, 10 % anglaise et 8 %, autre). On ne connaît pas malheureusement la période d'arrivée de ces migrants nés à l'étranger. On connaît par contre leur pays de naissance. Près du quart étaient originaires du Royaume-Uni, 22 % d'autres pays du Commonwealth et 7 % des États-Unis. La majorité provenait donc de pays anglophones6. Cette répartition montre bien également l'importance des retours et des migrations multiples dans les départs interprovinciaux.


Tableau III.16 Répartition (en %) des migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec, selon la langue maternelle et le lieu de naissance des migrants, 1976-1981


La répartition selon le lieu de naissance varie beaucoup d'un groupe linguistique à l'autre. Alors que près des trois quarts des sorties de langue maternelle française ont été effectuées par des Québécois de naissance, les départs de langue maternelle anglaise n'étaient qu'à 51 % faits par des anglophones nés au Québec. Le reste des sorties de langue anglaise se partageait entre les personnes originaires du reste du Canada (35 %) et d'autres pays (16 %).

Notons enfin que, s'il y a comparativement plus de sorties entre 1976 et 1981 qu'entre 1966 et 1971, et que tous les groupes, quels que soient leur Lieu de naissance et leur groupe linguistique, ont vu leurs sorties augmenter, ce sont surtout les Anglo-Quéhécois et les immigrés de langue maternelle non française qui expliquent l'essentiel de cet accroissement.






RÉFÉRENCES




1 Ce taux était de 5 % au cours des années 1976-1981 pour ceux, non plus de langue maternelle, mais plutôt de langue d'usage à la maison. [retour au texte]

2 Voir en particulier à ce sujet :

Louis DUCHESNE, « Les migrations interprovinciales québécoises 1961-1981 », document de travail, Comité interministériel sur la population et l'immigration, janvier 1982 (à paraître).

Madeleine GAGNÉ et Pierre BÉLAND, « Migration interprovinciale au Québec. Problématique et mesures », document de travail, Comité interministériel sur la population et l'immigration, septembre 1982 (à paraître).

Réjean LACHAPELLE et Jacques HENRIPIN, « La situation démolinguistique au Canada évolution passée et prospective », Montréal, Institut de recherches politiques, 1980, pp. 211-238. [retour au texte]

3 Statistique Canada, « En mouvement résultats d'une enquête spéciale sur la migration », « La population active », cat. 71-001, mai 1983, pp. 95-96. [retour au texte]

4 Réjean LACHAPELLE et Jacques HENRIPIN, op. cit., pp. 214-216. [retour au texte]

5 Réjean LACHAPELLE et Jacques HENRIPIN, op. cit., p. 222. [retour au texte]

6 Pierre PARENT et Ronald RABY, « Profil de migrants interprovinciaux au Québec 1976-1981 », communication présentée au 51e congrès de l'ACFAS à Trois-Rivières, le 27 mai 1983, 29 p. [retour au texte]










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