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L'avenir démolinguistique du Québec et de ses régions

L'avenir
démolinguistique
du Québec et
de ses régions

par

Marc Termote
avec la collaboration de
Jacques Ledent





Chapitre 3

L'évolution de la migration

Lorsqu'une population connaît un régime de faible fécondité et, corrélativement, une croissance naturelle faible, comme cela est le cas de la population québécoise, on peut s'attendre à ce que la migration prenne une place importante dans l'évolution de l'effectif de cette population. Le rôle de la composante migratoire sera d'autant plus considérable, toutes choses égales par ailleurs, que la superficie de l'unité spatiale sur laquelle réside cette population sera réduite.

Malgré l'importance du phénomène migratoire, le démographe se trouve singulièrement démuni d'information lorsqu'il désire connaître l'évolution récente du phénomène. Lorsqu'il s'agit de l'accroissement naturel, il dispose en effet, grâce au registre de la population, de données annuelles sur le nombre de naissances et de décès, données le plus souvent ventilées selon plusieurs variables significatives comme l'âge, le sexe et, en ce qui nous concerne, la langue d'usage.

Au Québec comme au Canada, il n'y a pas d'enregistrement obligatoire du lieu de résidence. La seule manière d'obtenir une information fiable sur le mouvement migratoire des groupes linguistiques, défini ici comme étant l'ensemble des changements de résidence qui touchent l'effectif de la population résidant sur un territoire donné, consiste à poser, au moment du recensement, une question sur le lieu de résidence antérieur et à coupler l'information ainsi obtenue avec les réponses aux questions linguistiques posées au même recensement. L'essentiel des données migratoires que nous utiliserons sont donc des données censitaires.

Comme un recensement de la population n'est effectué que tous les cinq ans (et encore sommes-nous à cet égard privilégiés au Canada, car, dans la plupart des pays, les recensements sont décennaux) et comme la question sur le lieu de résidence antérieur porte sur le lieu où résidait la personne recensée cinq ans avant le recensement, les données disponibles portent nécessairement sur des périodes assez anciennes. En ce qui nous concerne, la dernière information disponible renvoie à la période 1981-1986. Ni l'évolution annuelle au cours de cette période, ni le comportement migratoire récent (depuis 1986) des divers groupes linguistiques ne sont donc connus, à l'exception de l'immigration internationale due aux entrées d'immigrants « admis », pour laquelle nous disposons annuellement de certaines données de nature linguistique.

Cette carence de données sur l'évolution annuelle et l'évolution récente du mouvement migratoire n'est heureusement pas totale. Statistique Canada effectue en effet des estimations annuelles des mouvements migratoires à l'intérieur du Canada. Ces estimations ne sont cependant pas réalisées selon le groupe linguistique. Le manque de données récentes sur la mobilité territoriale des groupes linguistiques est d'autant plus regrettable qu'il s'agit là d'un phénomène particulièrement instable. Alors que les modifications dans le comportement de fécondité et de mortalité se font généralement de façon lente et progressive, le comportement migratoire est beaucoup plus sensible aux variations conjoncturelles de nature socio-économique et politique.

Notre analyse de l'évolution « récente » du comportement migratoire des groupes linguistiques se fera en trois étapes. Après avoir acquis une perspective d'ensemble du phénomène, c'est-à-dire après avoir examiné l'importance respective de chacun des types de migration (migration interrégionale, migration interprovinciale et migration internationale), nous analyserons de façon plus approfondie le rôle des migrations internes et des migrations internationales au plan régional, et, dans une dernière étape, nous tenterons de mesurer l'impact démographique de la migration. Auparavant, une brève analyse critique des données utilisées semble appropriée.

3.1 Problèmes de données

Nous ne reviendrons pas ici sur les multiples problèmes « techniques » que pose l'utilisation des recensements canadiens pour l'étude du phénomène migratoire : sous-dénombrement (les migrants, surtout internationaux, ont un taux de sous-dénombrement plus élevé, et ce taux varie d'un recensement à l'autre), échantillonnage (la question sur le lieu de résidence « cinq ans auparavant » n'a été posée qu'à un échantillon, soit 20 % de la population en 1981 et 1986), non-réponse (on ne répond pas à la question sur le lieu de résidence antérieur), réponse incomplète (on n'indique que la province de résidence antérieure, non la municipalité), erreur dans le traitement des données (ainsi, en 1986, des erreurs de codage ont influencé les chiffres aux plans municipal et régional), absence de migrations multiples (on estime que, sur une période censitaire de cinq ans, chaque migrant effectue en moyenne deux migrations) et, donc, de migrations de retour (un migrant qui retourne à son point de départ devient un non-migrant), impossibilité de dénombrer les migrants décédés, etc.

Un bref examen des erreurs ou imprécisions dans la réponse relative au lieu de résidence antérieur s'impose cependant. En effet, il semble que ce type d'erreur ait été assez élevé lors du recensement de 1986 (Norland, 1989). On s'est rendu compte en effet que certaines petites municipalités ne comportant que quelques centaines d'habitants avaient un solde migratoire (négatif) de plusieurs milliers d'unités ! Dans certains cas, il semble qu'il s'agisse plus d'une erreur de codage que d'une erreur dans la réponse elle-même; plusieurs de ces municipalités dont le solde migratoire est manifestement irréaliste ont un toponyme semblable à celui d'une municipalité plus importante.

Comme nos régions sont relativement importantes, ce genre d'erreurs ne devrait pas trop influencer les données utilisées. C'est pourquoi, contrairement au Bureau de la statistique du Québec (1990), dont les perspectives démographiques ont été effectuées avec un système régional composé de 18 entités spatiales, nous n'avons pas ajusté les données pour tenir compte de ce type d'erreur. D'ailleurs, si nous avions décidé d'effectuer un tel ajustement, nous aurions sans doute introduit autant d'erreurs que nous en aurions corrigées, dans la mesure où la correction aurait dû être effectuée sur des flux origine-destination selon l'âge et le groupe linguistique.

Outre ces divers problèmes d'ordre plutôt « technique », il nous faut tenir compte de certaines propriétés fondamentales des données censitaires, car elles peuvent avoir des effets sur notre analyse.

Tout d'abord, par définition, nous ne pouvons connaître ni l'émigration internationale, ni la migration interne (à l'intérieur du Canada) effectuée par les émigrants internationaux avant leur départ. Seules des estimations indirectes de l'émigration internationale des groupes linguistiques sont possibles. Théoriquement, on devrait pouvoir estimer l'émigration internationale par une méthode résiduelle. En effet, en retranchant de la variation de la population entre deux recensements la somme de l'accroissement naturel, de l'accroissement migratoire interne et de l'immigration internationale, et après avoir fait les ajustements nécessaires pour tenir compte du solde des transferts linguistiques effectués au cours de la période et des taux variables de sous-dénombrement, on devrait théoriquement obtenir une estimation de l'émigration internationale d'un groupe linguistique donné. L'expérience (Termote et Gauvreau, 1988, p. 12-35) montre que cette approche est très discutable. Ce résidu contient en effet toutes les erreurs que comportent les données relatives aux autres composantes.

Une autre manière indirecte de procéder est d'utiliser des sources secondaires. Ainsi, Statistique Canada utilise le fichier des allocations familiales et celui de l'impôt pour estimer annuellement l'émigration internationale. Ces estimations sont basées sur un certain nombre d'hypothèses qui rendent les résultats sujets à caution, mais on peut raisonnablement supposer qu'au moins l'évolution générale du mouvement est convenablement saisie. Quant au niveau de l'émigration internationale estimée de cette manière, même s'il n'est pas très fiable, il est tellement bas (environ 4 000 unités au cours des dernières années pour l'ensemble du Québec) que l'impact d'une erreur sur l'évolution démographique est sans aucun doute très marginal.

Le recensement ne peut donc nous fournir des renseignements de nature linguistique que sur les migrants internes de la période quinquennale précédant le moment du recensement (plus précisément sur ceux dont le lieu de résidence au moment du recensement est différent de celui « cinq ans auparavant »), ainsi que sur les immigrants internationaux qui survivent au Canada au moment du recensement. Nous ne connaissons pas les migrations de la période.

Cette distinction entre migrants et migrations est importante au plan de l'analyse du comportement migratoire. Si l'objectif de notre étude était d'« expliquer » le comportement migratoire des divers groupes linguistiques, le fait de ne pas connaître le nombre de migrations, mais seulement le nombre de migrants, nous ferait perdre une dimension importante du comportement migratoire, à savoir la fréquence. C'est comme si l'on analysait le comportement de fécondité au cours d'une période quinquennale en ne considérant que le nombre de femmes ayant enfanté, et non le nombre de naissances.

Mais notre entreprise consiste à « prévoir » l'effectif de la population de chaque groupe linguistique à divers horizons temporels, échelonnés de cinq en cinq ans. Dans ce cas, ce qui importe, c'est de connaître le nombre d'individus résidant dans chaque unité spatiale au terme de chaque période de cinq ans, et non le nombre de migrations effectuées par ces individus au cours de ces périodes. Étant donné notre objectif, le fait de disposer de données sur les migrants et non sur les migrations représente donc un avantage considérable.

Puisqu'il nous faut coupler la variable « lieu de résidence antérieur » à la variable linguistique, toutes les caractéristiques, donc toutes les limites des données censitaires relatives à cette dernière variable, doivent être prises en considération. En particulier, le fait que la langue d'usage n'ait été demandée qu'aux recensements de 1971, 1981 et 1986 (si l'on oublie celui de 1911) limite singulièrement le nombre d'observations temporelles possibles. Nous ne disposons en fait que de deux observations (1976-1981 et 1981-1986), car le recensement de 1971 n'a pas été dépouillé selon la langue d'usage à partir des spécifications requises pour nos perspectives.

Sans doute aurions-nous pu utiliser les données disponibles par langue maternelle, ce qui nous aurait procuré deux observations temporelles supplémentaires (1966-1971 et 1971-1976), et supposer que les résultats obtenus selon la langue maternelle sont valables pour la langue d'usage. Une telle approche eût été très discutable, car, comme nous avons pu le constater précédemment (Termote et Gauvreau, 1988, p. 193-198) et comme le constataient également Lachapelle et Henripin (1980, p. 222), les résultats sont très différents selon que l'on définit les groupes linguistiques à partir de la langue maternelle ou de la langue d'usage. En outre, en matière de « propension à migrer », c'est-à-dire de comportement, la langue d'usage constitue une variable bien plus significative que la langue maternelle1.






1 Malgré cela; Lachapelle et Henripin (1980) ne considèrent (brièvement) la langue d'usage que pour les seuls mouvements migratoires interprovinciaux. Leur analyse régionale, comme d'ailleurs l'essentiel de leur analyse du comportement migratoire, est faite à partir de la langue maternelle. [retour au texte]






Le recensement de 1986 pose un problème particulier en ce qui concerne les données migratoires selon le groupe linguistique, à cause des déclarations de langues d'usage multiples faites par les migrants. Ces déclarations ont dû être réparties entre les trois groupes linguistiques. Pour ce faire, nous avons utilisé les mêmes règles que celles adoptées par Statistique Canada en 1981 pour l'ensemble de la population. Or, il est évident qu'il n'existe aucune raison de croire que ces règles sont valables pour chaque flux migratoire selon l'origine-destination et l'âge. En l'absence d'information, c'est cependant cette procédure de répartition que nous avons dû utiliser. L'impact d'une erreur de répartition est cependant en toute probabilité très faible, à cause du nombre limité de cas; pour la grande majorité des flux selon l'âge, l'erreur due à la répartition des déclarations de langues d'usage multiples n'est sans doute pas supérieure à celle découlant de l'arrondissement aléatoire effectué par Statistique Canada sur toutes les données.

Une limitation importante des données migratoires obtenues à partir d'un recensement concerne les caractéristiques personnelles des migrants : toutes ces caractéristiques sont celles des migrants au moment du recensement, et non au moment de la migration.

Ainsi, la langue d'usage du migrant est celle déclarée au moment du recensement. Le migrant peut avoir changé de langue d'usage à la suite de sa migration, tout comme sa migration peut avoir été, au moins partiellement, déterminée par sa langue d'usage : ces interrelations entre migration et langue d'usage sont particulièrement délicates à analyser avec le type de données dont nous disposons.

Il en va de même en ce qui concerne la relation avec des variables socio-économiques telles que le revenu, le chômage, le niveau de scolarité. Si l'on observe que les migrants ont un niveau de scolarité et un revenu plus élevés que les non-migrants, et un niveau de chômage plus bas, est-ce parce que les personnes plus scolarisées, à haut revenu et à faible probabilité de chômage, migrent plus facilement, ou est-ce parce que la migration a permis une augmentation du niveau de scolarité et de revenu, et une baisse du risque de chômage ? À nouveau, une analyse « explicative » de la migration risque d'être viciée si les seules données migratoires disponibles sont des données censitaires.

Les seules caractéristiques personnelles des migrants qui ne sont pas touchées par ce type de problèmes sont, bien sûr, celles qui sont invariables, comme le sexe et le lieu de naissance, ou qui varient d'une façon constante dans le temps, comme l'âge. En ce qui concerne cette dernière caractéristique, il y aura donc lieu de ne pas négliger le fait que l'âge du migrant est l'âge au moment du recensement et non au moment de la migration.

Ayant à l'esprit ces diverses propriétés et limitations des données censitaires sur les mouvements migratoires des groupes linguistiques, nous pouvons maintenant esquisser, dans la prochaine section, une vue d'ensemble de l'importance et de l'évolution du phénomène migratoire selon le groupe linguistique et la région.

3.2 Vue d'ensemble

Si la migration est restée longtemps le « parent pauvre » de l'analyse démographique, ce n'est pas seulement en raison d'un manque de données fiables, mais également à cause de la complexité du phénomène. La migration implique en effet la prise en considération simultanée de l'espace (et donc un système multirégional d'origines et de destinations) et du temps. En outre, tout comme pour la fécondité et la mortalité, l'âge est une variable cruciale.

Le nombre de dimensions à considérer est donc important. Dans notre cas, nous avons dix unités spatiales (huit régions du Québec, le reste du Canada et le reste du monde), soit 90 flux origine-destination, trois groupes linguistiques et 18 groupes d'âge quinquennaux (de 0-4 ans à 85 ans et plus), et cela, pour deux périodes censitaires (1976-1981 et 1981-1986). Et encore n'avons-nous pas introduit la distinction selon le sexe, ce qui se justifie non seulement par le souci d'éviter les petits nombres, mais également par l'absence maintes fois observée de différences significatives dans le comportement migratoire des femmes et des hommes.

Avant d'analyser de façon approfondie le comportement migratoire des divers groupes linguistiques, une vision d'ensemble s'impose donc. Dans une première étape, nous examinerons l'importance quantitative, c'est-à-dire l'effectif, des divers types de migration (migration interrégionale, interprovinciale et internationale) en utilisant les données censitaires, donc avec deux observations temporelles (deux périodes quinquennales). Dans une seconde étape, nous verrons l'évolution annuelle de la migration interne et internationale. Comme nous l'avons souligné précédemment dans notre analyse critique des données disponibles, cette dernière analyse n'est pas possible selon le groupe linguistique. La connaissance de l'évolution récente deviendra cependant indispensable lorsqu'il s'agira de définir les hypothèses d'évolution future de la migration.

Comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises, nous avons choisi d'analyser l'évolution démolinguistique récente et d'effectuer nos prévisions sur la base de la langue d'usage plutôt que de la langue maternelle. Avant d'aborder l'analyse des mouvements migratoires ventilés selon la langue d'usage, il nous semble opportun de comparer, du moins pour l'ensemble du Québec, la pertinence de ce choix. Comme le montre le tableau 3.1, il n'est pas en effet indifférent de prendre la langue d'usage plutôt que la langue maternelle lorsqu'on analyse les mouvements migratoires.

Quelle que soit la période envisagée (dans ce cas-ci, nous disposons également de l'information relative au solde migratoire pour la période 1966-1971; voir Lachapelle et Henripin, 1980, p. 202, note 12), le solde des échanges migratoires entre le Québec et le reste du Canada est négatif pour chacun des trois groupes linguistiques. Mais il est réduit de moitié, voire du tiers, et devient négligeable lorsqu'on définit le groupe français à partir de la langue d'usage plutôt que de la langue maternelle, alors que le déficit migratoire interprovincial augmente de façon significative (de 40 % en 1981-1986) lorsqu'on passe du groupe de langue maternelle anglaise au groupe de langue d'usage anglaise.

Ce sont surtout les flux d'émigration vers le reste du Canada bien plus que les flux d'immigration qui sont touchés par la définition linguistique. Comme la langue d'usage en dehors du Québec est essentiellement l'anglais, il est normal qu'il y ait plus d'émigrants de langue d'usage anglaise et moins d'émigrants de langue d'usage française et « autre ».

Une implication importante de cette constatation est qu'une part significative de l'émigration du Québec vers le reste du Canada est le fait de personnes ayant effectué un transfert linguistique vers l'anglais. En 1981-1986, tout comme en 1976-1981, environ 15 % des émigrants anglophones (qui représentent les deux tiers, voire, comme en 1976-1981, les trois quarts de l'émigration vers le reste du Canada) n'avaient pas l'anglais comme langue maternelle. Un transfert linguistique vers l'anglais augmente la propension à quitter le Québec.

La conclusion nous semble évidente : puisque, tout comme d'ailleurs pour la fécondité et la mortalité, le comportement migratoire est déterminé bien plus par la langue d'usage que par la langue maternelle, et puisqu'il y a des différences significatives selon que l'on prend l'une ou l'autre définition linguistique, il est de loin préférable de mener notre analyse du comportement migratoire des groupes linguistiques en définissant ceux-ci selon la langue d'usage. Ayant ainsi justifié empiriquement notre choix, nous pouvons dresser un tableau d'ensemble des mouvements migratoires des groupes francophones, anglophones et allophones.






Tableau 3.1 MIGRANTS (DE CINQ ANS ET PLUS) ENTRE LE QUÉBEC ET LE RESTE DU CANADA, LANGUE MATERNELLE (LM) ET LANGUE D'USAGE (LU), 1966-1971, 1976-1981 ET 1981-1986 (EN MILLIERS)





Le tableau 3.2 présente, pour chacun des trois groupes linguistiques et chacune des deux périodes pour lesquelles les données sont disponibles (1976-1981 et 1981-1986), le nombre d'émigrants, d'immigrants et de « migrants nets » (c'est-à-dire la différence entre le nombre d'immigrants et le nombre d'émigrants), pour chaque région et chaque type de migration.

Les chiffres de ce tableau portent sur les migrants de tous âges, et non ceux âgés de cinq ans et plus. En compilant les résultats relatifs à la question sur le lieu de résidence « cinq ans auparavant », on n'obtient évidemment que les migrants âgés de cinq ans et plus (au moment du recensement). Mais, en comparant les données censitaires sur le lieu de résidence des 0-4 ans et le lieu de naissance de ces enfants, on obtient également les flux de migration pour ce groupe d'âge. En règle générale, notre analyse des mouvements migratoires a été conduite pour l'ensemble de la population, y compris donc celle âgée de moins de cinq ans.

Il résulte des résultats du tableau 3.2 que, pour chaque groupe linguistique, l'impact de la migration sur l'effectif (en termes absolus) d'une région est dû essentiellement à un type particulier de migration. Ainsi, dans chaque région du Québec, le solde migratoire total du groupe francophone est dominé par la migration interrégionale à l'intérieur du Québec, sauf pour Montréal-Îles où la migration internationale rend compte d'une partie importante du solde total, du moins en 1981-1986. De même, pour le groupe anglophone, le solde total de chaque région est dominé par la migration interprovinciale, et pour le groupe allophone, le solde total est dominé par la migration internationale. En d'autres termes, l'espace migratoire des francophones du Québec est limité à l'espace québécois, tandis que l'espace migratoire des anglophones du Québec est d'abord l'espace canadien en dehors du Québec, et que tout naturellement l'espace migratoire des allophones (qui sont pour la plupart des immigrés) est l'espace international.

Il y a très peu d'échanges migratoires entre le groupe francophone du Québec et celui du reste du Canada, et ces échanges sont remarquablement équilibrés (la plupart des soldes interprovinciaux sont nuls ou proches de zéro), sauf dans le cas de l'Outaouais qui bénéficie du processus de suburbanisation d'Ottawa. Le groupe francophone du Québec équilibre également ses échanges avec le reste du monde, sauf dans le cas de Montréal-Îles qui en retire un léger gain. Cet équilibre qu'assure le groupe francophone de chaque région dans ses échanges migratoires avec le reste du Canada et le reste du monde est apparemment très stable, du moins sur la base des deux observations quinquennales dont nous disposons.






Tableau 3.2 NOMBRE DE MIGRANTS (EN MILLIERS) SELON LA LANGUE D'USAGE, LA RÉGION ET LE TYPE DE MIGRATION, 1976-1981 (a) ET 1981-l986 (b)





Tableau 3.2 (suite) NOMBRE DE MIGRANTS (EN MILLIERS) SELON LA LANGUE D'USAGE, LA RÉGION ET LE TYPE DE MIGRATION, 1976-1981 (a) ET 1981-1986 (b)





Par contre, les échanges que le groupe francophone de chaque région entretient avec les autres régions du Québec sont loin d'être en équilibre, et peuvent varier fortement d'une période à l'autre. Ainsi, la région de Montréal-Îles est passée d'un déficit important en 1976-1981 à un léger gain en 1981-1986, pendant que les régions de l'intérieur, de la Gaspésie et du Nord connaissaient une détérioration importante de leur solde migratoire interrégional. Deux phénomènes ont été à l'œuvre à cet égard, soit la fin du processus de « contre-urbanisation » et le ralentissement dans le processus d'« étalement » urbain, les deux phénomènes étant bien sûr partiellement liés.

Les années 1970 ont été, au Québec comme dans la quasi-totalité des pays industriellement les plus avancés, caractérisées sur le plan migratoire par un important processus de désurbanisation, voire de « contre-urbanisation », qui n'a pas bénéficié seulement aux régions contiguës aux grands centres urbains, mais également aux régions plus éloignées. Pour la première fois dans l'histoire et de façon simultanée dans tous ces pays, la tendance séculaire à une urbanisation croissante semblait s'être renversée. Parallèlement, autour des grands centres métropolitains se poursuivait un fort processus de suburbanisation commencé deux décennies plus tôt. Les chiffres de 1976-1981 reflètent ces deux phénomènes.

Au cours de la première moitié des années 1980, on a cependant assisté à un nouveau renversement, cette fois au profit des régions urbaines et métropolitaines, et, en même temps, la suburbanisation autour des grands centres s'est considérablement ralentie. Le Québec n'a pas échappé à ces deux évolutions, comme en témoigne l'évolution des flux d'émigration à partir de Montréal-Îles (forte baisse) et des régions de l'intérieur, de la Gaspésie et du Nord (forte hausse). Il en est résulté que la grande région « ensemble de Montréal », après avoir connu un certain équilibre de ses échanges avec le reste du Québec en 1976-1981 (seul l'étalement urbain, au détriment de Montréal-Îles, se manifestait alors), a pu bénéficier d'un gain significatif dans ses échanges interrégionaux au cours de la période suivante : en 1981 1986, l'étalement urbain autour de Montréal-Îles était pratiquement arrêté (cette région réalisait même un léger gain), mais la grande région montréalaise retrouvait une grande partie de sa force d'attraction sur le reste du Québec.

L'image qui vient d'être esquissée s'appliquait à la population francophone, mais elle vaut également pour les deux autres groupes. Les mouvements migratoires interrégionaux (à l'intérieur du Québec) des groupes anglophones et allophones sont cependant tellement faibles que leur solde en chiffres absolus est toujours proche de zéro (rappelons à cet égard que les chiffres du tableau 3.2 portent sur des périodes quinquennales).

L'effectif du groupe anglophone n'est pas plus influencé par la migration internationale, du moins de façon directe (il y a en effet un impact indirect, par le biais des transferts linguistiques effectués par les immigrants allophones). Par contre, la migration interprovinciale joue un rôle important dans la dynamique démographique de ce groupe.

C'est dans chacune des régions que le groupe anglophone connaît un déficit dans ses échanges migratoires avec le reste du Canada (l'Outaouais est cependant parvenu à équilibrer ses échanges en 1981-1986, grâce sans doute à la poursuite du processus de suburbanisation autour d'Ottawa). Mais l'essentiel des pertes par migration interprovinciale du groupe anglophone est évidemment concentré dans la région de Montréal.

Ces pertes ont connu une forte baisse entre 1976-1981 et 1981-1986, ce qui n'est guère pour surprendre après ce que d'aucuns ont appelé l'« hémorragie » des années 1977-1978 liée à l'accession au pouvoir du Parti québécois et à l'adoption de la Charte de la langue française. Le déficit migratoire du groupe anglophone du Québec, et donc de la région de Montréal, a été réduit de plus de moitié, tout en restant appréciable. Il est significatif que cette baisse du déficit est due presque uniquement à la baisse de l'émigration, l'immigration en provenance du reste du Canada n'ayant que marginalement augmenté. En d'autres termes, les anglophones du Québec sont moins portés à quitter le Québec (ou sont moins attirés par le reste du Canada), mais ceux du reste du Canada ne sont pas plus attirés par le Québec.

La période 1981-1986 peut sans doute être considérée comme une période normale sur le plan des migrations anglophones avec le reste du Canada. En effet, les chiffres du tableau 3.1, qui présentait le solde migratoire interprovincial pour trois périodes quinquennales, révèlent pour 1981-1986 un déficit du même ordre de grandeur que celui observé en 1966-1971. Mais, même en 1981-1986, donc au cours d'une période « calme » sur le plan des migrations avec le reste du Canada, l'émigration des anglophones reste importante : sur cinq ans, 90 000 anglophones ont quitté le Québec, soit plus d'un sur dix.

Les allophones du Québec connaissent également un déficit dans leurs échanges migratoires avec le reste du Canada, mais avec des chiffres beaucoup plus faibles. Cette perte, qui est concentrée dans sa quasi-totalité à Montréal-Îles, est due essentiellement à l'émigration, et non pas à l'immigration : très peu d'allophones du reste du Canada viennent s'établir au Québec.

Des trois types de migration, c'est, bien sûr, l'immigration internationale qui joue le rôle le plus important dans l'évolution de l'effectif allophone. Le gain net de la période 1981-1986 (gain légèrement supérieur à celui de la période précédente) représente plus de 12 % de l'effectif de ce groupe. La quasi-totalité de ce gain est concentrée dans la région de Montréal où réside également la grande majorité de la population allophone.

On peut donc résumer ce premier tour d'horizon en concluant que la migration interrégionale à l'intérieur du Québec est la seule à être importante pour le groupe francophone de chaque région; que la migration interprovinciale est la seule qui soit importante pour le groupe anglophone, et encore, uniquement pour celui de la région métropolitaine de Montréal; et que la migration internationale est la seule qui soit importante pour le groupe allophone, et ici encore, seulement pour celui de cette même région métropolitaine de Montréal. L'implication au plan prévisionnel de cette conclusion est qu'une erreur de prévision pour un type de migration exerce un effet essentiellement sur l'effectif d'un seul groupe et, donc, sur la part de chaque groupe dans la population totale. Il importera de s'en souvenir lorsqu'il s'agira d'interpréter les résultats de nos prévisions.

Après cette première vue d'ensemble, qui a consisté à examiner le rôle respectif de chacun des types de migration pour chacun des groupes linguistiques, nous ferons un second tour d'horizon, cette fois en considérant successivement chacun des types de migration et en introduisant, lorsque cela sera possible, une perspective temporelle plus raffinée que la simple comparaison de deux périodes quinquennales.

Comme on vient de le voir, en matière de migration interne (interrégionale et interprovinciale), les seules données temporelles qui soient ventilées selon la langue d'usage portent sur les périodes censitaires 1976-1981 et 1981-1986. Nous avons constaté que, du moins pour la migration entre le Québec et le reste du Canada, la période 1976-1981 était apparemment exceptionnelle (à moins de supposer que, dans l'avenir, se reproduiront régulièrement des événements politiques ayant un effet de « répulsion » aussi prononcé sur les non-francophones que celui observé en 1977-1978). Il semble donc sage, du point de vue analytique et prévisionnel, de ne pas trop nous attarder à la situation migratoire de cette période.

Pour évaluer l'importance de la migration interne du point de vue de la dynamique démographique de chaque groupe linguistique, on peut calculer des taux d'accroissement migratoire interne. Nous supposerons donc que la situation migratoire observée « en moyenne » en 1981-1986 était encore valable au milieu des années 1980, de telle sorte que nous puissions calculer un taux annuel d'accroissement migratoire interne en rapportant le solde migratoire annuel moyen de 1981-1986 à l'effectif recensé en 1986. Les résultats de ce calcul sont présentés dans le tableau 3.3.

Si, comme nous l'avons vu, le groupe francophone du Québec parvient à équilibrer ses échanges migratoires avec le reste du Canada, au plan régional, cependant,lorsqu'on considère simultanément la migration interprovinciale et interrégionale, l'image est quelque peu différente. Le groupe francophone de certaines régions parvient effectivement à maintenir l'équilibre dans l'ensemble de ses échanges migratoires internes. Tel est le cas de Montréal-Îles, des Cantons de l'Est et de la région de l'intérieur, tandis que dans certaines autres régions, ce groupe connaît un déficit non négligeable, aussi bien en matière d'effectif absolu que de taux. Ainsi, en Gaspésie et dans la région du Nord, le groupe francophone subit une perte annuelle nette de 1 % de sa population par suite de ses échanges migratoires avec les autres régions du Québec et du Canada. Par ailleurs, le groupe francophone résidant dans la grande région montréalaise en dehors des îles de Montréal et Jésus connaît un taux annuel de croissance migratoire appréciable, aux alentours de 1 %.

Les deux tiers du déficit migratoire interne du groupe anglophone sont assumés par Montréal-Îles (où ce groupe voit son effectif baisser annuellement de plus de 1 % par suite de la migration interne), mais, dans certaines régions où les anglophones sont relativement peu nombreux, la perte annuelle est encore plus conséquente : dans les régions de l'intérieur, de la Gaspésie et du Nord, l'effectif de ce groupe baisse chaque année de 4 % à 5 % à cause des échanges migratoires avec le reste du Québec et du Canada.






Tableau 3.3 ACCROISSEMENT MIGRATOIRE INTERNE SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE ET LA RÉGION, MOYENNE ANNUELLE 1981-1986 ET TAUX ANNUEL D'ACCROISSEMENT EN 1986 (EN POURCENTAGE)





Quant au groupe allophone, il ne subit qu'un léger déficit à Montréal-Îles comme pour l'ensemble du Québec, mais, en matière d'effectif absolu et de taux, la perte nette est très appréciable dans la région de l'intérieur, où l'effectif de ce groupe diminue chaque année de 5 % par suite des échanges migratoires internes.

Dans l'ensemble, il ressort clairement du tableau 3.3 qu'à Montréal-Îles comme dans l'ensemble du Québec, le déficit migratoire interne total est essentiellement un déficit anglophone : 90 % du déficit interprovincial du Québec est assumé par le groupe anglophone, tandis qu'à Montréal-Îles, le déficit est dû uniquement à ce groupe (si l'on excepte le léger déficit allophone). Le gain net réalisé dans la grande région montréalaise en dehors de Montréal-Îles ne bénéficie qu'au groupe francophone, tandis que, dans l'Outaouais, chacun des trois groupes linguistiques profite des échanges migratoires internes. En dehors de cette dernière région et de la grande région de Montréal, tous les groupes sont déficitaires (sauf un gain minime pour les francophones des Cantons de l'Est).

Jusqu'à présent, nous n'avons considéré les mouvements migratoires internes que pour deux périodes censitaires, en nous concentrant sur la dernière pour laquelle les données selon la langue d'usage sont disponibles, soit 1981-1986. Si nous voulons maximiser nos chances de définir des hypothèses d'évolution future de ces migrations qui soient réalistes, il importe cependant de ne pas s'arrêter à une ou deux observations dans le temps. Plus particulièrement, une mise à jour s'impose, qui nous permettra de situer en même temps la situation migratoire de 1976-1981 et 1981-1986 dans une perspective de long terme. Les données migratoires selon la langue d'usage du recensement de 1991 n'étant pas encore disponibles, cette mise à jour ne pourra se faire que pour l'ensemble de la population, tous groupes linguistiques et tous âges confondus.

Lorsqu'il s'agit de la migration interprovinciale, nous disposons d'une estimation (effectuée par Statistique Canada) du nombre annuel d'entrées et de sorties (et non de migrants, comme dans le cas des données censitaires) pour les 30 dernières années (BSQ, 1991, p. 226). Puisqu'il s'agit d'évolution de longue période, nous ne pouvons cependant pas comparer des chiffres absolus. Nous avons donc calculé des taux annuels (années censitaires, du 16, juin au 31 mai) d'émigration, d'immigration et de migration nette, pour la période 1961-1990. Ces taux sont présentés dans le tableau 3.4. Le graphique I permet une visualisation de l'évolution annuelle de ces taux au cours de la période.

Le taux d'émigration peut être interprété comme une mesure de la propension de la population à quitter la province. Pour l'ensemble de la population québécoise, cette propension est très faible : si l'on excepte les années de tension politique exceptionnelle que représentent 1969-1971 et 1977-1978, le taux annuel d'émigration du Québec vers le reste du Canada est toujours inférieur à 1 %. Alors que pendant les années 1960 la tendance de la propension à émigrer était à la hausse, depuis le début des années 1970 la tendance de longue période est manifestement à la baisse. De 1977 à 1986, le taux d'émigration a presque continuellement baissé; une légère remontée du taux peut être observée au cours des cinq dernières années.






Tableau 3.4 ÉVOLUTION ANNUELLE DU TAUX (POUR MILLE) DE MIGRATION INTERPROVINCIALE, QUÉBEC, 1961-1990





Graphique I ÉVOLUTION ANNUELLE DES TAUX D'ÉMIGRATION, D'IMMIGRATION ET DE MIGRATION NETTE INTERPROVINCIALE, QUÉBEC 1961-1990 (TAUX POUR MILLE)





Le taux d'immigration ne peut évidemment pas être vu comme une mesure du comportement de la population; il reflète plutôt la capacité d'attraction migratoire du Québec. Le graphique 1 montre clairement que cette force d'attraction présente une tendance de longue période à la baisse, quoiqu'une légère remontée du taux d'immigration se soit manifestée depuis le début des années 1980;il faut cependant noter que le niveau de ce taux est très faible (aux alentours de 4 pour mille depuis 15 ans).

D'une façon générale, les taux d'émigration et d'immigration interprovinciale du Québec sont très bas. La propension des Québécois à l'émigration interprovinciale est d'ailleurs la plus faible de toutes les provinces (Termote, 1987). Du point de vue des échanges migratoires, la population du Québec semble vraiment « déconnectée » du reste du Canada, à l'exception de la population anglophone.

Ces échanges migratoires interprovinciaux entraînent un déficit quasi permanent pour le Québec, mais, depuis 1977, en parallèle avec la baisse de la propension à émigrer, ce déficit s'est régulièrement résorbé, à tel point que, depuis 1983, avec une perte annuelle nette d'environ un pour mille en moyenne, le Québec a retrouvé le niveau de quasi-équilibre du début des années 1960, niveau qu'il n'avait plus connu depuis lors.

Au vu du graphique 1, il apparaît donc nettement que la situation migratoire de la période 1976-1981 était exceptionnelle, beaucoup plus par le niveau d'émigration (et donc de migration nette) que par celui d'immigration. Si, après la « crise » des années 1976-1978, l'émigration a vite retrouvé son niveau antérieur (et a même pendant plusieurs années connu une baisse), par contre, l'immigration ne s'est apparemment jamais remise du choc, et elle est restée au bas niveau qu'elle avait connu pendant la crise.

Mais la situation actuelle de quasi-équilibre apparaît exceptionnelle également, du moins eu égard à l'évolution des migrations interprovinciales au cours des trois dernières décennies. La période censitaire 1981-1986 apparaît donc comme une période « moyenne » entre la situation très défavorable de la période 1976-1981 et celle plutôt favorable des dernières années. Le taux annuel moyen de migration nette de la période 1981-1986 (-2,5 pour mille) est d'ailleurs très proche du taux correspondant observé pour l'ensemble des trois dernières décennies (-2,7 pour mille).

Statistique Canada estime également l'évolution annuelle de la migration interprovinciale par division de recensement. Nous avons pu obtenir, pour la période 1985-1990, l'estimation relative à l'île de Montréal qui, comme nous l'avons vu précédemment, à cause de la migration anglophone (et, à titre secondaire, allophone) assume l'essentiel du déficit migratoire interprovincial du Québec.

L'immigration sur l'île de Montréal en provenance du reste du Canada est restée très stable entre 1985 et 1990; elle se situe annuellement autour de 9 000 unités, soit le tiers de l'immigration interprovinciale de l'ensemble du Québec (comme nous l'avons souligné, la région de l'Outaouais reçoit une partie importante des immigrants venant du reste du Canada, à cause du processus de suburbanisation d'Ottawa). Pendant la même période 1985-1990, l'émigration à partir de l'île de Montréal vers le reste du Canada a régulièrement augmenté, passant de 12 000 unités en début de période à 18 000 en fin de période; cette émigration montréalaise représente plus de 40 % de l'émigration interprovinciale de l'ensemble du Québec.

Au total, la situation migratoire interprovinciale de l'île de Montréal s'est dégradée, le solde des échanges entre cette dernière région et le « Canada hors Québec » étant passé de -3 000 unités en début de période à -9 000 en fin de période. L'île de Montréal a absorbé quasiment la totalité du déficit migratoire interprovincial de l'ensemble du Québec, ce qu'on pouvait également observer sur la base des données censitaires de 1981-1986. L'évolution annuelle de la situation migratoire interprovinciale de l'île de Montréal est donc très semblable à celle de l'ensemble du Québec et, dans les deux cas, on tend à se rapprocher en fin de période de la situation observée au cours de la période censitaire 1981-1986. Cette double évolution donne donc crédit à l'hypothèse selon laquelle la situation de 1981-1986 est plus « normale » que celle de l'ensemble de la période 1986-1990.

Nous disposons du même type d'information en ce qui concerne l'évolution annuelle des mouvements migratoires entre l'île de Montréal et chacune des divisions de recensement du Québec, toujours pour la période 1985-1990. Les chiffres du tableau 3.5 (qui, rappelons-le, sont des estimations) tendent à montrer que, si au cours des cinq dernières années le nombre d'immigrants dans les îles de Montréal et Jésus en provenance du reste du Québec est resté stable, le nombre d'émigrants, en revanche, a augmenté de façon significative : de 1985-1986 à 1989-1990, l'émigration aurait crû d'environ 50 %.






Tableau 3.5 ÉVOLUTION DES FLUX MIGRATOIRES (EN MILLIERS) ENTRE MONTRÉAL-ÎLES ET LE RESTE DU QUÉBEC, 1985-1990





Le solde migratoire intraprovincial de Montréal-Îles pour la période 1986-1990 (les quatre années postcensitaires pour lesquelles nous disposons de l'information) impliquerait un déficit net de 99 000 personnes. Or, les données censitaires de 1976 avaient révélé un déficit de 74 000 personnes pour la période 1971-1976, celles de 1981, un déficit de 60 000 pour la période 1976-1981, et celles de 1986, un gain net de 16 000 (réduit à 3 000 après les ajustements du BSQ pour réponses erronées et erreurs de codage) pour la période 1981-1986.

Lorsqu'on compare ces chiffres, il faut tenir compte de ce que les chiffres censitaires portent sur cinq ans et sur la population âgée de cinq ans et plus, alors que les estimations de 1986-1990 portent sur quatre ans et sur la population de tous âges. En outre, ces estimations portent sur le nombre de migrations et non sur le nombre de migrants, dont on sait que, sur cinq ans, ils font en moyenne deux migrations. Et, enfin, il ne faut pas oublier que, précisément, il s'agit d'estimations obtenues à partir du fichier de l'impôt et de celui des allocations familiales. Si l'on se base sur l'expérience de 1981-1986, il semble bien que ces estimations aient tendance à surestimer l'ampleur de l'étalement : pour cette période, les estimations impliquaient un déficit de 51 000 personnes pour la seule île de Montréal, alors que les données censitaires révélaient plutôt un gain net de 5 000, devenu un déficit de 7 000 après les ajustements effectués par le BSQ.

Tous ces éléments nous amènent à conclure que le déficit annuel moyen des mouvements migratoires entre Montréal-Îles et le reste du Québec de la période 1986-1990 est sans doute du même ordre de grandeur que celui des années 1970, voire inférieur à ce dernier, et que la période censitaire 1981-1986 représente donc une situation migratoire exceptionnelle du point de vue des relations migratoires entre Montréal-Îles et le reste du Québec. L'arrêt de l'« étalement urbain » au cours de la première moitié des années 1980 pourrait être interprété comme une pause, voire un reflux après une décennie de « contre-urbanisation » qui, dans le cas du Québec, avait été particulièrement prononcée (Termote et Mongeau, 1983; Termote, 1984). Il ne faut pas négliger, en outre, l'impact qu'ont eu la crise économique du début des années 1980 et les taux hypothécaires très élevés de l'époque sur la construction résidentielle.

L'étalement urbain représente un phénomène dont l'intensité est déterminée par des facteurs conjoncturels. Il serait donc téméraire de se baser sur les estimations relatives à la période 1985-1990 pour en dégager des tendances de longue période. D'ailleurs, les données relatives aux mises en chantier dans les municipalités de la banlieue montréalaise tendraient à conclure que, depuis le début des années 1990, on assisterait à un nouveau ralentissement dans le processus d'étalement urbain.

Il faut en outre tenir compte du fait que, par définition, ce processus est relativement local : il concerne essentiellement les relations entre MontréalÎles et le reste de la région métropolitaine de Montréal, comme en témoignent les données du tableau 3.6 qui porte sur les échanges migratoires de la période 1986-1990 entre l'île de Montréal, d'une part, l'île Jésus (Laval), le reste de la région métropolitaine (élargie) de Montréal et le reste du Québec, d'autre part.

Au cours des quatre années de la période considérée, il y a eu plus de 300 000 émigrations à partir de l'île de Montréal vers une autre région du Québec, soit une émigration pour six habitants. Les trois quarts de ces émigrations intraprovinciales avaient comme destination soit l'île Jésus, soit le reste de la région métropolitaine de Montréal. Il en est résulté que le déficit migratoire (estimé) de l'île de Montréal pour cette période a été dû essentiellement aux échanges avec ces deux dernières entités spatiales : seulement 8 % du déficit a été le résultat des échanges avec le reste du Québec. Le déficit des échanges avec cette dernière macrorégion est d'ailleurs très faible, à tel point que, étant donné la nature des estimations, il serait sans doute préférable de parler dans ce cas d'équilibre migratoire.






Tableau 3.6 ÉVOLUTION DES FLUX MIGRATOIRES (EN MILLIERS) ENTRE L'ÎLE DE MONTRÉAL ET DIVERSES RÉGIONS DU QUÉBEC, 1986-1990





Comme nos données ventilées selon le groupe linguistique ont été préparées selon un découpage qui réunit les îles de Montréal et Jésus, nous échappons partiellement aux problèmes liés aux fluctuations conjoncturelles de l'étalement urbain. Et si, plutôt que de considérer séparément Montréal-Îles et le reste de la région métropolitaine, nous regroupons ces deux entités spatiales, nous éliminons l'essentiel du problème. Il appartiendra de ne pas négliger cette conclusion au moment de préparer nos hypothèses d'évolution future de la migration.

Après avoir tenté d'esquisser un tableau d'ensemble de l'évolution des migrations internes, en distinguant les migrations interprovinciales des migrations intraprovinciales, il nous reste à examiner l'évolution de la migration internationale. Pour cette dernière composante, nous disposons d'ailleurs de certaines données sur la dimension linguistique du phénomène, ce qui n'était pas le cas de la migration interne. Comme il n'existe aucune information directe sur l'émigration internationale, très faible en tout état de cause, nous nous limiterons ici à l'immigration, sans revenir sur les estimations de l'émigration internationale dont il a été question précédemment (tableau 3.2).

Il importe cependant de définir au préalable ce que nous entendons par immigration internationale. Dans la littérature démographique, on a souvent tendance à confondre les entrées internationales avec les immigrations internationales. Ainsi, par analogie avec les migrations internes, on aura tendance à considérer que toute personne dont le lieu de résidence antérieur était situé à l'étranger est un immigrant international. C'est d'ailleurs à une telle définition basée sur un critère purement géographique que souscrit le Dictionnaire démographique multilingue (UIESP, 1981, p. 106).

Cette confusion néglige le fait que, pour la plupart des pays, dont le Canada, l'entrée et l'installation sur le territoire sont soumises à une autorisation de l'autorité publique, de telle sorte que seules les personnes autorisées à établir leur résidence et qui, dans le cas du Canada, obtiennent le droit de résidence permanente sont alors considérées comme ayant effectué une immigration internationale et être des immigrants internationaux (une fois établis, ils deviendront des immigrés).

Mais, outre ces entrées d'immigrants internationaux, il y a les entrées des personnes qui n'ont pas besoin d'être « admises » pour pouvoir s'établir sur le territoire national. En ce qui concerne le Canada, il s'agit de toutes celles qui détiennent la « citoyenneté » canadienne, qu'elles soient nées au Canada ou à l'étranger, et de celles qui, ayant été admises comme « immigrant » au cours d'une période antérieure, rentrent au pays après en être sorties après leur immigration2.






2 Il est à noter qu'à partir du recensement de 1991, il faudra également tenir compte des immigrants « temporaires », c'est-à-dire des personnes qui sont titulaires d'un permis de séjour pour étudiant, d'un permis de travail ou d'un permis ministériel, ou qui ont revendiqué le statut de réfugié politique. Ces personnes ne sont pas des immigrants internationaux tels que définis antérieurement, mais elles ont été recensées en 1991. [retour au texte]






Par ailleurs, si, pour une période donnée, toutes les entrées internationales ne sont pas des immigrations internationales, cela ne signifie pas que toutes les immigrations internationales constituent des entrées. En effet, un certain nombre de personnes n'obtiendront leur « admission » à s'établir qu'après leur entrée, de telle sorte qu'elles deviennent « immigrantes » sans entrer, c'est-à-dire sans augmenter l'effectif de la population (si, du moins, elles étaient déjà recensées avant d'être admises). De plus, si, parmi les immigrants « admis » au cours d'une période, il faut distinguer entre ceux qui étaient entrés avant la période et ceux entrés au cours de la période, il faut encore distinguer parmi les derniers entre ceux entrés pendant la période et qui survivent dans la région ou le pays en fin de période et ceux qui ne sont entrés que pour en ressortir (soit par émigration, soit par décès) avant la fin de la période.

On voit que les situations possibles sont nombreuses, et nombreuses également les possibilités de confusion. Afin d'avoir une idée de l'importance que ces diverses situations peuvent revêtir, nous présentons, dans le tableau 3.7, les chiffres d'entrées et d'immigrations internationales pour la période 1981-1986, tant pour le Québec que pour le Canada, en accordant à l'intérieur du Québec une attention particulière à la région de Montréal à cause de la concentration de l'immigration internationale enregistrée dans cette région.

Les chiffres de ce tableau permettent de dégager quelques éléments importants (Termote, 1992a). On observe d'abord que, pour l'ensemble du Québec comme pour l'ensemble du Canada, près du tiers des entrées « survivantes » sont le fait de personnes qui n'ont pas effectué d'immigration internationale. En ce qui concerne plus particulièrement le Québec, sur les quelque 72 000 personnes qui, au recensement de 1986, ont déclaré résider à l'étranger en 1981 (les entrées survivantes de la colonne 1 a), 45 000 ont déclaré avoir immigré en 1982-1986 (colonne 3), ce qui, si l'on tient compte des sept mois postcensitaires de 1981, implique un chiffre égal à 70 % de 72 000 (45 000 multiplié par 60/53, soit 51 000).

Ces personnes entrées pendant la période sans être immigrantes sont soit nées au Canada (près de 15 000, la différence entre les colonnes la et 2), soit nées à l'étranger, mais détenant la citoyenneté canadienne (les non-immigrants de la colonne 5), ou ayant immigré auparavant (près de 7 000, la différence entre le chiffre de la colonne 2 et le chiffre de 51 000 obtenu ci-dessus à partir des 45 000 de la colonne 3).

Il existe de fortes différences régionales dans la répartition des entrées internationales : si, pour l'ensemble du Québec,70 % sont des entrées d'immigrants, ce pourcentage s'élève à près de 80 % pour les îles de Montréal et Jésus, mais à seulement 57 % pour le reste de la région métropolitaine et même à 42 % pour le reste du Québec. Dans cette dernière région, la moitié des entrées internationales sont le fait de personnes nées au Canada, alors qu'à Montréal et Laval, cette part atteint à peine 10 % (la moyenne québécoise et canadienne se situe à près de 20 %).

Un pourcentage non négligeable d'« immigrants » de 1982-1986 sont entrés avant et résidaient déjà sur le territoire canadien en 1981. Ce pourcentage s'élève à 15 % dans le cas du Québec (sans guère de différences régionales), et à 11 % dans celui du reste du Canada (chiffres de la colonne 4 divisés par la somme des chiffres correspondants des colonnes 3 et 4).

Les entrées de 1981-1986 (« survivantes » en 1986) discutées jusqu'à maintenant concernent des personnes qui avaient déjà un lieu de résidence en 1981 et qui, donc, étaient âgées d'au moins 5 ans en 1986. Pour pouvoir comparer les entrées avec l'effectif total des immigrants admis au cours de la même période, il faut ajouter aux chiffres de la colonne 1 a le nombre d'entrées d'enfants âgés de 0 à 4 ans (en 1986). Ce nombre est obtenu en comparant le lieu de naissance et le lieu de résidence (en 1986) de ces enfants : les enfants de 04 ans résidant en 1986 au Canada, mais nés à l'étranger sont nécessairement « entrés » entre 1981 et 1986. La colonne 1b comprend ces entrées d'enfants âgés de 0-4 ans, et permet, par comparaison avec la colonne la, de voir que, comme on pouvait s'y attendre, c'est à Montréal-Îles que le pourcentage de 0-4 ans dans les entrées totales est le plus bas (4,9 % comparativement à 6,5 % dans le reste de la région métropolitaine de Montréal, et 9,2 % dans le reste du Québec).






Tableau 3.7 ENTRÉES ET IMMIGRATIONS INTERNATIONALES, 1981-1986, SELON LE LIEU DE RÉSIDENCE EN 1986





En comparant les entrées totales (tous âges) en 1981-1986 de la colonne 1b avec le nombre total (tous âges) d'immigrants admis en 1981-1986 de la colonne 6, on observe de très fortes disparités selon les régions. Si, pour le « reste du Canada » (le Canada moins le Québec), les deux chiffres sont remarquablement proches, dans le cas du Québec, l'écart n'est pas négligeable (87 000 immigrants admis pour 77 000 entrées survivantes) et devient considérable au plan régional : à Montréal-Îles, 74 000 immigrants admis pour 56 000 entrées survivantes; dans le reste de la région métropolitaine de Montréal, 5 000 immigrants pour 7 000 entrées survivantes; et, dans le reste du Québec, 8 000 immigrants pour 14 000 entrées survivantes. L'écart non seulement est important, mais il change de signe selon les régions.

Une telle constatation est importante en ce qui nous concerne, car elle implique que se baser sur un effectif d'immigrants admis pour effectuer des prévisions, surtout au plan régional, risque d'introduire des erreurs et des biais considérables. Ce qu'il faut prévoir, ce sont, en fait, les « entrées survivantes », car ce sont elles qui représentent le véritable ajout au stock de population. Évidemment, comme les immigrants admis constituent la majorité des entrées internationales, l'évolution future de l'immigration internationale (au sens strict) aura un impact déterminant sur l'évolution du total des entrées, et à ce titre, elle mérite une attention toute particulière.

La forte variabilité temporelle de l'immigration internationale est une caractéristique bien connue, qui se vérifie également dans le cas du Québec. Comme le montre le tableau 3.8, au cours de la période 1964-1991, le nombre d'immigrants admis annuellement a varié du simple au triple. Cette période a connu deux sommets, soit 1967 et 1990-1991. En 1967 tout comme en 1990, la région métropolitaine de Montréal était la destination déclarée de 37 000 immigrants internationaux, et en 1991, un nouveau record était établi, avec plus de 48 000 immigrants dans cette région; un tel chiffre représente plus du quadruple de celui enregistré 13 ans plus tôt en 1978 (à peine 11 000) et près de quatre fois celui de 1984-1985.

Pour l'ensemble de la période 1964-1991, la moyenne annuelle du nombre d'immigrants admis au Québec s'élève à près de 27 000, dont 23 000 pour la région de Montréal. Ce chiffre correspond à peu près à la moyenne annuelle des dix dernières années (1982-1991). L'effectif de 51 000 immigrants (dont 48 000 à Montréal) enregistré en 1991 est donc très exceptionnel et, du moins sur la base de l'expérience passée, pourra sans doute difficilement être répété de façon continue dans l'avenir. Sur les 28 dernières années, seulement quatre ont connu un flux supérieur à 30 000 immigrants à destination de Montréal, alors que l'on compte 13 années où le nombre d'immigrants dans cette région s'élevait à moins de 20 000 (durant la décennie 1977-1986, le nombre d'immigrants à Montréal a été continuellement inférieur à 20 000).

Pour pouvoir apprécier l'importance de l'immigration dans un territoire, il faut, bien sûr, tenir compte de l'effectif de la population d'accueil, c'est-à-dire calculer des « taux d'immigration » où le nombre d'immigrants est divisé par le chiffre de la population. Au cours de la période 1964-1991, le taux annuel d'immigration internationale de la région métropolitaine de Montréal a varié entre 0,4 % (en 1978) et 1,6 % (en 1991). Pendant la même période, le taux pour l'ensemble du Québec variait entre 0,2 % et 0,8 %, le taux actuel (en 1991) s'élevant à 0,75 %.

De tels taux peuvent sembler faibles. En réalité, ils sont parmi les plus élevés au monde. Si l'on appliquait le taux actuel du Québec à des pays comme la France, l'Italie ou le Royaume-Uni, chacun de ces pays devrait recevoir chaque année plus de 400 000 immigrants; ils en reçoivent moins de 100 000. Appliqué aux États-Unis, ce taux impliquerait une entrée annuelle de près de 2 000 000 immigrants.

On peut également apprécier le niveau de ces taux d'immigration internationale en les comparant aux taux de natalité et d'accroissement naturel. Le taux de 1,6 % enregistré à Montréal en 1991 y est supérieur au taux dé natalité (1,3 %) : il y avait en 1991 dans cette région plus d'immigrants internationaux que de naissances. Et ce taux est près de trois fois supérieur à l'accroissement naturel. Si l'on considère l'île de Montréal, les rapports sont évidemment encore plus impressionnants.

Il semble bien qu'il y ait une tendance à une concentration croissante de l'immigration internationale au profit de la région métropolitaine de Montréal. En effet, depuis 1981, le pourcentage de cette dernière région dans le total des immigrants admis au Québec a fluctué entre 89 % et 94 %, alors que ce pourcentage était toujours voisin de 80 % antérieurement (il avait même baissé à 75 % en 1971 et 1972).






Tableau 3.8 ÉVOLUTION ANNUELLE (1964-1991) DU NOMBRE D'IMMIGRANTS ADMIS AU QUÉBEC ET AYANT LA RÉGION MÉTROPOLITAINE DE MONTRÉAL COMME DESTINATION





Cette observation implique que l'afflux migratoire international est devenu très faible, sinon négligeable, en dehors de Montréal. Le « Québec moins Montréal » avait reçu environ 8 000 à 9 000 immigrants en 1966-1967, mais de ce sommet, on est tombé à une moyenne annuelle de 2 000 pour la dernière décennie.

Les données du tableau 3.8 portent sur la région de destination déclarée par les immigrants au moment des formalités d'immigration. Les données censitaires permettent de vérifier quel est le pourcentage d'immigrants « survivants » qui résident effectivement dans la région de Montréal au moment du recensement. Parmi les 85 000 immigrants entrés en 1976-1981 et résidant au Québec au recensement de 1981, 70 000, soit 83 %, résidaient dans la région métropolitaine de Montréal; parmi les 72 000 immigrants entrés en 1981-1986 et résidant au Québec en 1986, 63 000, soit 88 %, demeuraient dans la région de Montréal. Ces pourcentages sont très proches de ceux obtenus à partir des flux d'immigration du tableau 3.8 : pour les flux de 1976-1980 et 1981-1985 (années civiles), on obtient respectivement 82 % et 90 %. Que l'on considère les flux d'immigration ou les immigrants survivants d'une cohorte donnée, la concentration croissante de l'immigration récente (celle des années 1980) au profit de la région de Montréal se trouve donc confirmée.

La dimension régionale est donc cruciale dans l'analyse des mouvements migratoires. Dans la section suivante, nous développerons quelque peu cette dimension, en la combinant à la dimension linguistique. Cette analyse régionale des mouvements migratoires sera surtout consacrée à la migration interne (interprovinciale et intraprovinciale), puisque, comme nous venons de le voir, dans le cas de la migration internationale, la dimension régionale se réduit essentiellement à une seule région, à savoir Montréal.

3.3 Analyse régionale

Il existe plusieurs indicateurs du comportement migratoire d'une population. La façon traditionnelle est de calculer un taux brut d'émigration, par lequel le nombre total d'émigrants est rapporté au nombre de personnes soumises au risque de migrer. Selon les résultats de ce calcul, présentés dans le tableau 3.9, il est clair qu'il existe des différences marquées dans le comportement migratoire des divers groupes linguistiques des diverses régions.

Comme les données absolues analysées dans la section précédente le montraient déjà, la propension des anglophones à quitter le Québec pour s'installer dans le reste du Canada est particulièrement élevée. Étant donné le caractère exceptionnel de la situation migratoire de 1976-1981, nous limiterons l'essentiel de cette analyse régionale à la dernière période connue (pour une discussion de la situation antérieure, voir Termote et Gauvreau, 1988, p. 183-244).

Même au cours d'une période « calme » sur le plan migratoire comme celle de 1981-1986, la propension des anglophones à émigrer vers le reste du Canada est 15 fois plus élevée que celle des francophones (et le quadruple de celle des allophones). En 1976-1981, le taux d'émigration interprovinciale des anglophones était 25 fois plus élevé que celui des francophones. En moyenne, chaque année de la période 1981-1986, plus de 2 % des anglophones québécois ont quitté le Québec pour le reste du Canada. Par contre, les deux autres groupes linguistiques du Québec ont peu tendance à émigrer vers le reste du Canada. Dans cette dernière région, la propension à émigrer vers le Québec est quasiment nulle parmi les anglophones et les allophones, mais elle est conséquente parmi la population francophone, dont 1 % de l'effectif émigre chaque année vers le Québec.

À cause de cette forte propension à l'émigration interprovinciale de la part des anglophones québécois, il n'est pas surprenant qu'au plan régional, c'est-à-dire lorsqu'on considère à la fois l'émigration interprovinciale et l'émigration intraprovinciale, ce groupe manifeste également la plus forte propension à la migration, si l'on fait abstraction des taux d'émigration très élevés des allophones dans certaines régions, taux à négliger à cause des petits effectifs de la population soumise au risque. Sous cette dernière réserve, on constate que le taux annuel brut d'émigration interne a varié de 0,8 % pour les allophones de Montréal-Îles à plus de 7 % pour les anglophones de l'intérieur et du Nord. Dans ces dernières régions, on peut donc vraiment parler d'un exode anglophone.

Ces taux bruts ne tiennent pas compte de la structure par âge de la population soumise au risque. Or, l'âge constitue une variable importante de la décision migratoire. Pour pouvoir comparer la propension migratoire de diverses populations, il faut donc éliminer l'impact des différences dans la structure par âge de la population, ce qui se fait en calculant, par analogie avec l'indice synthétique de fécondité, un indice synthétique d'émigration (obtenu en sommant les taux d'émigration de chaque groupe d'âge et en multipliant le tout par cinq, le nombre d'années du groupe d'âge).

Cet indice synthétique d'émigration (présenté également dans le tableau 3.9) confirme que ce sont bien les anglophones qui manifestent la plus forte intensité migratoire, suivis des allophones et des francophones. Si l'on excepte à nouveau les régions à faible effectif allophone, les seules régions où l'indice des allophones est le plus faible des trois sont la région Nord (ce qui est vraisemblablement lié au fait que, dans cette région, la quasi-totalité de la population allophone est amérindienne ou inuit) et la région de Montréal-Îles. Dans cette dernière région, la population allophone est essentiellement une population immigrée et celle-ci, de toute apparence, est peu portée à quitter les zones où elle est concentrée, sauf pour émigrer vers une autre province.

Outre l'impact des différences dans la structure par âge, on peut également tenir compte des différences dans les conditions de mortalité. En calculant ce qu'il est convenu d'appeler le taux net de migraproduction, on peut éliminer l'impact de la mortalité. Ce taux est obtenu en sommant les taux d'émigration de chaque groupe quinquennal d'âge, chacun de ces taux étant pondéré par la durée de séjour moyenne dans le groupe d'âge (et non par cinq comme dans le cas de l'indice synthétique). Comme le montre le résultat de nos calculs (tableau 3.9), les taux nets sont évidemment plus bas que les indices synthétiques, mais l'image dégagée précédemment à partir de ces derniers n'est pas modifiée, ce qui n'est guère surprenant dans la mesure où la mortalité est réduite aux âges où les taux de migration sont élevés.

Pour résumer en un seul indicateur la structure par âge des flux d'émigration, nous avons calculé l'âge moyen des migrants. Comme nous l'avons souligné lors de l'analyse critique des données, il s'agit de l'âge au moment du recensement. Si l'on suppose que le migrant moyen a migré à mi-période, il faut retrancher deux ans et demi aux âges moyens présentés dans le tableau 3.9 si l'on veut estimer l'âge moyen au moment de la migration.

Comme on peut le remarquer, il y a de profondes différences dans ces âges moyens. Ainsi, un francophone qui quitte le Québec pour s'établir dans le reste du Canada a en moyenne sept ans de moins qu'un allophone et près de cinq ans de moins qu'un anglophone; par ailleurs, quel que soit le groupe linguistique, un émigrant du reste du Canada qui immigre au Québec est en moyenne nettement plus jeune, surtout lorsqu'il s'agit d'un anglophone. Au plan régional, les émigrants les plus jeunes sont ceux du groupe francophone qui quittent les régions autres que les trois régions de l'ensemble de Montréal, alors que les émigrants les plus âgés sont en moyenne ceux qui émigrent de Montréal-Îles, quel que soit le groupe linguistique. Cette dernière observation pourrait être reliée au processus de suburbanisation qui implique plutôt des adultes d'âge moyen s'installant en banlieue, mais, dans ce cas, il faudrait également tenir compte de ce que cette suburbanisation est aussi le fait de nombreux ménages avec enfants. Une analyse plus détaillée des flux migratoires selon l'origine et la destination nous fournira peut-être quelques indications à cet égard.






Tableau 3.9 INDICATEURS DE MIGRATION INTERNE, SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE ET LA RÉGION, 1981-1986





Lorsqu'on élimine l'impact des différences dans la structure par âge de la population soumise au risque de migrer, c'est-à-dire lorsqu'on calcule des âges moyens « standardisés », les différences d'âge sont encore plus impressionnantes; ainsi, l'âge moyen des émigrants vers le reste du Canada varie alors de 34 ans pour les francophones à 44 ans pour les allophones.

Le taux brut d'immigration peut être interprété comme une mesure de l'impact qu'exerce l'ensemble des autres régions sur la croissance démographique d'une région déterminée. On voit, sur la base des taux d'immigration présentés dans le tableau 3.9, que le groupe francophone, tout comme d'ailleurs le groupe allophone du Québec, ne voit sa croissance que très marginalement touchée par l'immigration en provenance du reste du Canada, alors que le groupe anglophone du Québec accueille en moyenne chaque année près de 1 % de compatriotes en provenance du reste du Canada. Les régions dont la croissance du groupe francophone est le plus influencée par l'immigration interne sont celles du reste de la région métropolitaine de Montréal et de la périphérie de l'ensemble de Montréal; le groupe francophone de l'Outaouais bénéficie également d'un taux d'immigration interne relativement élevé.

Nous avons déjà souligné le fait que les émigrants du Québec vers le reste du Canada sont en moyenne plus âgés que les immigrants en provenance de cette dernière région (la même observation était valable pour les migrations de la période censitaire précédente). Cela ne se vérifie pas nécessairement au plan régional, c'est-à-dire lorsqu'on considère simultanément les migrants interprovinciaux et intraprovinciaux. S'il est vrai que les émigrants de l'Outaouais et de Montréal-Îles sont généralement plus âgés que les immigrants de ces régions, par contre, il n'y a guère de différences entre l'âge moyen des deux flux lorsqu'il s'agit des autres régions et, dans certains cas (par exemple, celui des francophones des Cantons de l'Est, de l'intérieur et de la Gaspésie), les émigrants sont même en moyenne légèrement plus jeunes.

Le résultat net de ces mouvements migratoires internes sur la croissance de l'effectif est exprimé par le taux de migration nette. Comme on pouvait s'y attendre en regard des flux d'immigration et d'émigration, le groupe anglophone du Québec enregistre une perte nette parfois très importante dans la plupart des régions. Même si ce groupe bénéficie d'un taux positif non négligeable dans la région de l'Outaouais et ne connaît qu'une perte légère dans les deux régions montréalaises de première et deuxième ceintures autour de Montréal-Îles, dans toutes les autres régions, l'effectif anglophone baisse rapidement par suite des échanges migratoires internes.

Le groupe allophone connaît également des taux négatifs de migration nette dans la plupart des régions, mais là où se concentre l'effectif de ce groupe (à Montréal-Îles), le taux de décroissance par migration interne est négligeable (0,1 % par an). Quant au groupe francophone, il bénéficie d'un taux de migration nette assez élevé (aux alentours de 1 % par an) dans la grande région montréalaise en dehors de Montréal-Îles et dans l'Outaouais, et connaît un quasi-équilibre de ses échanges internes à Montréal-Îles et dans les Cantons de l'Est; ailleurs, le taux de migration nette des francophones est négatif, parfois de façon impressionnante (en Gaspésie et dans la région Nord).

Les groupes linguistiques manifestent des comportements migratoires différents non seulement en termes de propension globale à émigrer, mais également pour ce qui est du choix de la destination. Pour pouvoir analyser quelque peu en détail les destinations préférées des migrants de chaque groupe dans chaque région, nous avons calculé des taux de migration origine-destination pour chacun des groupes linguistiques. Il s'agit de taux bruts, dans la mesure où l'ensemble du flux migratoire est rapporté à l'ensemble de la population, tous âges confondus. Les tableaux 3.10 et 3.11 présentent le résultat de ces calculs pour les périodes 1976-1981 et 1981-1986; dans le tableau 3.10, l'ensemble de Montréal, constitué de Montréal-Îles, du reste de la région métropolitaine et de la périphérie « extramétropolitaine », est considéré comme une seule région, tandis que le tableau 3.11 permet d'étudier de façon particulière les taux de migration (de 1981-1986 seulement) entre ces trois régions.

Sauf pour des cas exceptionnels (qui concernent le plus souvent des petits groupes d'effectif), le taux de migration a baissé entre 1976-1981 et 1981-1986 pour chaque flux origine-destination et chaque groupe linguistique. Il y a cependant un certain nombre de flux particuliers dont le taux a augmenté de façon significative, pour chacun des groupes linguistiques. Il s'agit de ceux provenant de l'intérieur, de la Gaspésie et du Nord et ayant la région de Montréal comme destination. Cette dernière région a donc connu au cours de la période 1981-1986, non seulement un ralentissement de l'étalement urbain, comme nous l'avons déjà remarqué, mais également un accroissement de son pouvoir d'attraction migratoire sur certaines régions.






Tableau 3.10 TAUX ANNUELS BRUTS (POUR MILLE) DE MIGRATION ENTRE RÉGIONS, SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE, 1976-1981(a) ET 1981-1986(b)





Tableau 3.11 TAUX ANNUELS BRUTS (POUR MILLE) DE MIGRATION SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE, SOUS-RÉGIONS DE L'ENSEMBLE DE MONTRÉAL, 1981-1986





La seule région qui connaît une propension relativement élevée à l'émigration interprovinciale parmi les francophones est celle de l'Outaouais. Même parmi ceux de la région montréalaise, la propension à émigrer vers le reste du Canada est négligeable. En d'autres termes, les francophones du Québec ne migrent quasiment qu'à l'intérieur du Québec. Et encore ne le font-ils que très peu, sauf ceux de l'intérieur, de la Gaspésie et du Nord, à cause de l'attraction que Montréal continue à exercer sur ces régions. Dans les autres régions, la propension des francophones à l'émigration vers une autre région du Québec est moindre que celle des francophones du reste du Canada à s'établir au Québec.

Les anglophones de l'Outaouais et de Montréal-Îles n'émigrent pratiquement que pour aller dans le reste du Canada. Les rares anglophones du Québec qui migrent à l'intérieur du Québec choisissent la région métropolitaine de Montréal comme destination, qui semble donc agir en quelque sorte de relais vers le reste du Canada pour les anglophones québécois de l'extérieur de la région métropolitaine.

Quant aux allophones, leur comportement migratoire est, à bien des égards, semblable à celui des anglophones. Sans doute leur mobilité spatiale est-elle nettement plus faible, mais leurs destinations sont les mêmes : la quasi-totalité des allophones qui quittent l'ensemble de Montréal choisissent de s'établir dans le reste du Canada, et les rares allophones des autres régions qui n'émigrent pas vers une autre province se dirigent vers la région métropolitaine de Montréal.

Si l'on examine plus en détail les mouvements migratoires relatifs à la région montréalaise (tableau 3.11), on observe que plus du tiers des francophones qui quittent l'une des trois régions constituant l'« ensemble de Montréal » s'établissent dans le reste du Québec plutôt que dans une autre région de l'ensemble de Montréal, alors que seule une fraction minime des émigrants anglophones et allophones de ces trois régions font ce choix. On remarquera également que le taux d'émigration des francophones de Montréal-Îles vers le reste de la région métropolitaine est très proche du taux d'émigration des francophones dans le sens inverse, alors que, parmi les anglophones et les allophones, la force d'attraction de Montréal-Îles sur le reste de la région métropolitaine est très supérieure à celle qu'exerce cette dernière région sur Montréal-Îles.

L'âge représente une dimension cruciale du comportement migratoire, non seulement en tant que facteur déterminant de l'intensité migratoire, mais également en tant que facteur dans le choix de la destination. C'est pourquoi une brève analyse de l'âge moyen de chaque flux origine-destination pour chaque groupe linguistique semble appropriée. Le tableau 3.12 présente l'âge moyen observé pour chacun de ces flux en 1976-1981 et 1981-1986, tandis que le tableau 3.13 fournit la même information pour les flux relatifs aux trois régions de l'« ensemble de Montréal ».






Tableau 3.12 ÂGE MOYEN DES MIGRANTS INTERNES, SELON L'ORIGINE-DESTINATION ET LE GROUPE LINGUISTIQUE, 1976-1981 (a) ET 1981-1986 (b)





Pour la quasi-totalité des flux, l'âge moyen des migrants a augmenté entre 1976-1981 et 1981-1986. Une certaine partie de cette augmentation est évidemment due au vieillissement généralisé de la population, mais, dans nombre de cas, la hausse de l'âge moyen est tellement considérable que d'autres facteurs sont sans doute en jeu (par exemple, le contexte socio-économique défavorable qui diminue la propension des jeunes à émigrer pour des raisons d'emploi).

On remarquera une fois de plus l'âge moyen nettement plus jeune des flux d'immigration en provenance du reste du Canada, comparativement à celui des flux d'émigration vers cette région. Cela vaut d'une façon générale pour toutes les régions et tous les groupes, sauf pour les anglophones de MontréalÎles pour lesquels l'âge moyen est le même dans les deux sens. L'âge moyen des immigrants interprovinciaux francophones et anglophones dans l'Outaouais est particulièrement faible. Il s'agit sans doute ici beaucoup plus d'un processus de suburbanisation (qui concerne surtout les jeunes ménages avec enfants) que d'une migration interprovinciale de longue distance.

Le flux d'émigration à partir de l'ensemble de Montréal vers une autre région du Québec présente également une structure par âge plus avancée (du moins en termes d'âge moyen) que les flux d'immigration dans cette région, quel que soit le groupe linguistique. Par contre, cela n'est pas le cas des flux à l'intérieur de l'ensemble de Montréal : l'émigration de Montréal-Îles vers le reste de la région métropolitaine est nettement plus jeune que l'immigration à Montréal-Îles en provenance de cette région. L'étalement urbain est essentiellement le fait de jeunes ménages avec enfants, tandis que le mouvement en sens inverse est sans doute, pour une partie, un « retour en ville » de la part de ménages dont les enfants ont quitté le foyer familial.

Dans le cadre de cette analyse régionale de la migration interne, il nous semble utile d'accorder une attention particulière à la migration interne des immigrants internationaux. Pour essayer d'éviter certains des problèmes qui pourraient résulter d'une trop forte concentration (plus de 90 % actuellement) de ces immigrants (dont l'afflux sera sans doute important au cours des prochaines décennies) sur l'île de Montréal, on pourrait en effet songer à une plus grande « régionalisation » de ces flux d'immigration. Le comportement migratoire passé de cette population, du moins celle d'immigration récente, pourra nous éclairer à cet égard. Afin d'éviter le problème des petits nombres, nous ne distinguerons pas les flux de migration interne des immigrants internationaux selon la langue d'usage de ces immigrants. Nous savons cependant que la grande majorité de ces migrants sont allophones, ce qui n'est guère surprenant puisqu'il s'agit d'immigrants récents qui, souvent, n'ont pas encore eu le temps de réaliser un transfert.






Tableau 3.13 ÂGE MOYEN DES MIGRANTS ENTRE RÉGIONS, SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE, SOUS-RÉGIONS DE L'ENSEMBLE DE MONTRÉAL, 1981-1986





Grâce à une compilation spéciale du recensement de 1981, nous connaissons le nombre d'immigrants internationaux admis au Canada en 1971-1975 et 1966-1970 (années civiles) qui ont changé de résidence entre 1976 et 1981, selon la région d'origine et la région de destination. Cela nous permet d'étudier le comportement migratoire (entre 1976 et 1981) des immigrants qui, en moyenne, ont une durée de séjour d'environ cinq ans et dix ans respectivement. Il n'est guère utile de remonter à des périodes d'immigration plus ancienne, car comme le montrent les résultats, plus la durée de séjour s'allonge, plus la propension à migrer entre régions diminue (et, donc, moins il y a de migrants); en outre, plus la durée de séjour s'allonge, plus (dans le domaine migratoire comme dans d'autres) le comportement de la population immigrée se rapproche de celui de la population née au Canada.

Le tableau 3.14 présente les flux de migration interne entre 1976 et 1981 des personnes nées à l'étranger et ayant immigré au Canada en 1971-1975 (partie A du tableau) et en 1966-1970 (partie B); les soldes migratoires sont également produits. Il ressort de ce tableau qu'entre 1976 et 1981, les personnes immigrées en 1971-1975 (aussi bien que celles immigrées en 1966-1970) et qui résidaient sur le territoire des îles de Montréal et Jésus en 1976 ont connu une forte émigration vers le reste du Canada en même temps qu'une nette tendance à préférer le reste de la région métropolitaine de Montréal : le solde interprovincial de Montréal-Îles est proche de -6 000 pour une cohorte (en 1981) de 69 000 personnes, tandis que le solde entre Montréal-Îles et le reste de la région métropolitaine s'élève à -2 000. Au total, pour chacune des deux cohortes (celle de 1966-1970 et celle de 1971-1975), il y a cependant équilibre des échanges migratoires entre la région métropolitaine et le reste du Québec.

La situation s'est considérablement modifiée au cours de la période censitaire suivante, comme le montrent les données du tableau 3.15 qui présente le même type d'information que le tableau 3.14 mais, cette fois, pour les flux migratoires effectués entre 1981 et 1986 par les immigrants entrés au Canada en 1971-1975 et 1976-1981. Pour le recensement de 1986, la compilation a cependant été réalisée sur une base quelque peu plus désagrégée qui nous permettait de connaître les flux pour les îles de Montréal et Jésus séparément.

Au cours de la période 1981-1986, l'attraction qu'exercent les îles de Montréal et Jésus sur l'ensemble des immigrants internationaux s'est considérablement renforcée : le solde migratoire de ces deux territoires avec le reste du Québec est devenu positif (+1 100 pour les immigrants les plus récents, comparativement à -1 900 pour les immigrants les plus récents en 1981), et le déficit migratoire avec le reste du Canada a diminué de moitié.






Tableau 3.14 MIGRATIONS INTERNES ENTRE 1976 ET 1981 DES PERSONNES NÉES À L'ÉTRANGER ET AYANT IMMIGRÉ AU CANADA EN 1971-1975 ET 1966-1970





Tableau 3.15 MIGRATIONS INTERNES ENTRE 1981 ET 1986 DES PERSONNES NÉES À L'ÉTRANGER ET AYANT IMMIGRÉ AU CANADA EN 1976-1981 ET 1971-1975





Si l'on considère les échanges migratoires entre la région métropolitaine de Montréal et le reste du Québec, on observe un gain net de 2 000 personnes au profit de la région métropolitaine parmi la cohorte de 80 000 immigrants entrés en 1976-1981 et qui résidaient au Québec en 1981. Ce déficit de 2 000 personnes au détriment du reste du Québec dans ses échanges migratoires avec la région métropolitaine de Montréal est le résultat d'un flux de 2 600 sorties du reste du Québec vers la région métropolitaine, soit 20 % du nombre total d'immigrants de 1976-1981 qui résidaient en 1981 dans le reste du Québec, et de seulement 600 entrées en provenance de la région métropolitaine de Montréal.

Ces chiffres illustrent bien la très faible attraction qu'exerçait en 1981-1986 le reste du Québec sur les immigrants internationaux récemment établis dans la région de Montréal, en même temps que la très forte attraction de cette dernière sur les immigrants internationaux établis dans le reste du Québec. Le même phénomène se manifeste pour les immigrants dont la durée de séjour est plus longue (ceux admis en 1971-1975), avec cependant des flux (et des soldes) moins importants : lorsque la durée de séjour augmente, le nombre de migrants diminue.

Ces immigrants internationaux admis en 1971-1975 ont été dénombrés à deux recensements successifs (ceux de 1981 et 1986), et nous pouvons donc analyser « longitudinalement » l'évolution du comportement migratoire de cette cohorte. Après une durée moyenne de séjour de cinq ans, ces immigrants n'ont manifesté (entre 1976 et 1981) qu'une très faible attraction nette pour la région métropolitaine, qui réalisait alors un gain d'à peine 330 unités sur un effectif total de 87 000 immigrants établis au Québec en 1976, dont 9 000 en dehors de la région métropolitaine de Montréal. Après une durée moyenne de séjour de dix ans, ces mêmes immigrants ont manifesté (entre 1981 et 1986) une préférence nettement plus forte pour la région métropolitaine de Montréal, puisque celle-ci réalisait alors un gain de 1 000 unités, alors que l'effectif total de la cohorte s'était réduit de 87 000 à 73 000, dont 8 000 en dehors de la région métropolitaine.

En passant des chiffres absolus des tableaux précédents à des taux de migration, nous pouvons mieux saisir le comportement migratoire interne de la population immigrée. De tels taux ne peuvent cependant être calculés pour les cohortes considérées ici, car il faudrait connaître le nombre d'émigrants internationaux et de décès au sein de ces cohortes. En calculant des proportions d'émigrants internes à partir des données des tableaux 3.14 et 3.15, c'est-à-dire en estimant des probabilités de migration conditionnelles (à la survie au Canada), nous obtenons cependant une bonne approximation du comportement migratoire interne des immigrants internationaux. Le tableau 3.16 présente le résultat de ces calculs pour les recensements de 1981 et 1986.






Tableau 3.16 PROPORTION (EN POURCENTAGE) D'ÉMIGRANTS INTERNES EN 1976-l981 ET EN 1981-l986, PARMI LES PERSONNES AYANT IMMIGRÉ AU CANADA EN 1966-1975 ET 1971-l981 RESPECTIVEMENT





La diagonale des quatre matrices de la partie gauche du tableau 3.16 exprime les probabilités (conditionnelles) d'être dans la même région au début et à la fin de la période considérée. Les chiffres de ces diagonales montrent clairement que les îles de Montréal et Jésus et, dans une moindre mesure, le reste de la région métropolitaine de Montréal, parviennent beaucoup mieux que le reste du Québec à « retenir » leurs immigrants internationaux. Pour la période migratoire la plus récente (1981-1986), qui est aussi la période la plus « normale » dans la mesure où l'émigration vers le reste du Canada a retrouvé son rythme de croisière, la perte est de 8 % à 14 % selon qu'il s'agit de l'île de Montréal ou de l'île Jésus, et des immigrants de 1971-1975 ou de 1976-1981, alors qu'elle s'élève à 25 %, voire 28 %, pour le reste du Québec, ce qui représente un pourcentage impressionnant si l'on considère qu'il s'agit d'immigrants qui ont en moyenne une durée de séjour de 5 à 10 ans.

Les immigrants internationaux établis sur l'île de Montréal ont sans doute une moindre propension à émigrer, mais lorsqu'ils le font, ils préfèrent à deux contre un s'établir dans le reste du Canada plutôt qu'ailleurs au Québec, contrairement aux immigrants établis dans les autres régions qui, surtout en 1981-1986, préféraient rester au Québec (en s'installant dans la région de Montréal).

Si l'on examine en détail les flux origine-destination, on remarque qu'en 1981-1986, seulement 1 % des immigrants établis en 1981 sur l'île de Montréal avait choisi d'émigrer vers le reste du Québec, alors que dans le sens contraire, 12 % à 16 % des immigrants établis en 1981 dans le reste du Québec ont quitté cette dernière région pour s'installer sur l'île de Montréal (qui reçoit d'ailleurs la très grande majorité de ceux qui optent pour la région métropolitaine). En 1976-1981, le même phénomène se manifestait également, tout en étant de moindre ampleur : au lieu d'un rapport de 1 à 16 (pour les immigrants plus récents) ou de 1 à 12 (pour les immigrants plus anciens), on observe un rapport de 1 à 9 et de 1 à 5 respectivement. Sur la base des résultats du tableau 3.16, il faudrait donc conclure que, non seulement la capacité d'attirer les immigrants « en région » est quasiment nulle par rapport à la forcé d'attraction de Montréal, mais que, en outre, le déséquilibre entre les deux forces d'attraction s'est accru.

Il semble donc que les immigrants internationaux qui s'installent à Montréal éprouvent moins de difficultés d'« intégration territoriale », si l'on accepte comme critère de ce type d'intégration le fait de ne pas migrer. Par contre, si les immigrants en région sont peut-être moins portés à y demeurer, ceux qui restent sont sans doute (comme nous le verrons dans le chapitre suivant consacré à la mobilité linguistique) plus intégrés culturellement, du moins dans la mesure où le fait de choisir le français comme langue d'usage constitue un critère d'intégration culturelle.

Cette conclusion relative à la moindre propension des immigrants installés à Montréal à émigrer vers une autre région se dégage également des résultats d'une enquête récente auprès de la population immigrée du Québec : « 96 % des répondants de la région de Montréal sont demeurés dans cette région depuis leur arrivée au Québec comparativement à 79 % pour le reste du Québec » (Zins Beauchesne et associés, 1991, p. 28).

Un immigrant international dispose cependant d'un autre type de réponse que la seule migration interne : il peut tout simplement rentrer chez lui ou choisir de s'installer dans un pays tiers. Pour obtenir une vue plus complète de la force d'attraction d'une région, il faudrait donc ajouter à la migration interne l'émigration internationale des immigrants internationaux.

L'information n'est pas disponible pour ce dernier phénomène, mais nous pouvons obtenir une estimation de l'impact net de la migration interne et de l'émigration internationale en calculant des « taux de présence », c'est-à-dire le pourcentage des immigrants présents à un moment donné dans une région parmi tous ceux qui sont entrés dans cette région au cours d'une période donnée. Sans doute un tel taux est-il influencé par la mortalité au sein de la cohorte, mais comme il s'agit de cohortes récentes et de structure par âge relativement jeune, le biais dû aux décès des immigrants est sans doute négligeable.

Si nous retournons au tableau 3.7, on constate que nous disposons de l'information nécessaire pour estimer un tel taux de présence des immigrants. Le dénominateur du taux est fourni par la colonne 6 du tableau 3.7 qui présente le nombre d'immigrants admis en 1981-1986. Pour calculer le numérateur, c'est-à-dire le nombre d'immigrants présents en 1986 dans la région, nous pouvons utiliser les chiffres de la colonne 3 du tableau 3.7, relatifs au nombre d'immigrants recensés dans la région en 1986 et entrés en 1982-1986; pour tenir compte des immigrants entrés entre juin et décembre 1981, nous multiplions ce nombre par 1,1. Encore ne s'agit-il là que des immigrants « survivants » dans la région âgés de 5 ans et plus. Nous devons donc y ajouter les immigrants survivants âgés de 0 à 4 ans en 1986, dont le nombre est obtenu en retranchant la colonne la de la colonne 1b, ce qui nous fait surestimer le taux de présence puisque ce faisant, nous supposons que toutes les entrées de 1981-1986 sont des entrées d'immigrants. Enfin, il y a des immigrants admis en 1981-1986 qui résidaient déjà au pays en 1981 (colonne 4) : il nous faut en tenir compte (en multipliant par 1,1 les effectifs de la colonne 4 pour pouvoir ajouter les 0-4 ans).

En appliquant, donc, aux chiffres du tableau 3.7 la formule suivante [(col. 3 + col. 4) (1,1) + col. 1b - col. 1a)]/(col. 6), on obtient une estimation du taux de présence en 1986 des immigrants admis entre 1981 et 1986. Il résulte de nos calculs que le taux de présence serait de 68 % pour les îles de Montréal et Jésus, de 89 % pour le reste de la région métropolitaine, et de 93 % pour le reste du Québec. Pour l'ensemble de la région métropolitaine de Montréal, le taux est de 70 %, et pour l'ensemble du Québec, il est de 72 %, comparativement à 76 % pour le reste du Canada.

Les données du tableau 3.7 impliqueraient donc que 28 % des immigrants admis au Québec entre 1981 et 1986 n'y résidaient plus en 1986, soit après une durée moyenne de séjour de 2,5 ans; un tel taux est proche de celui observé lors des recensements antérieurs (sauf pour celui de 1981 qui avait produit un taux de présence plus élevé).

Si l'on compare le taux de présence de Montréal-Îles aux résultats antérieurs relatifs aux cohortes d'immigrants plus anciennes (cinq et dix ans de séjour) et qui ne portaient que sur la seule migration interne (tableau 3.16), on peut en conclure que, à court terme, les immigrants semblent mieux « s'intégrer » (en tout cas, ils émigrent moins) s'ils s'installent en dehors de Montréal, mais à moyen (cinq ans de durée de séjour) et plus long termes (dix ans), Montréal semble mieux « retenir » ses immigrants que le reste du Québec (qui, par seule émigration interne, perd environ un quart des immigrants ayant cinq ou dix ans de séjour, comparativement à seulement 10 % pour Montréal).

Une implication de ces résultats est que, à court terme, il y aurait une très forte émigration internationale de la part des immigrants internationaux qui s'installent à Montréal, mais une faible émigration interne (surtout vers le reste du Québec), alors que, dans le cas des immigrants internationaux qui s'installent en dehors de Montréal, il y aurait à court terme une faible émigration, mais après quelque cinq ans de séjour, une forte propension à émigrer, surtout vers Montréal.

En interprétant ces divers résultats, il ne faut cependant pas oublier que tous ces taux de présence représentent des taux « nets », en ce sens qu'ils sont influencés tant par l'émigration que par l'immigration. Ces taux surestiment donc la présence dans une région donnée parmi ceux admis dans cette même région, puisqu'ils incorporent les immigrants provenant d'une autre région (et admis durant la même période); une telle surestimation touche, bien sûr, plus l'île de Montréal que le reste du Québec.

3.4 L'impact démographique de la migration

Jusqu'à présent, à travers l'analyse des effectifs et des taux de migration, tant interne qu'internationale, nous n'avons considéré la migration que comme l'une des composantes de la croissance démographique de chaque groupe linguistique dans chaque région, sans examiner l'impact de cette migration sur les autres composantes. Or, la migration est bien plus qu'un simple déplacement spatial de la population, c'est aussi un déplacement de l'espérance de vie de chacun des migrants et un déplacement du nombre attendu d'enfants à naître (nombre mesuré par le taux de reproduction) de ces migrants.

L'âge est bien sûr une variable cruciale à cet égard. Si la majorité des migrants étaient âgés, la délocalisation des espérances de vie et des espérances d'enfants à naître serait minime. Mais, comme nous l'avons déjà souligné à de multiples reprises, l'âge est un déterminant important de la décision migratoire, et la majorité des migrants sont relativement jeunes. La migration internationale est d'ailleurs souvent considérée comme un « moyen » de rajeunir une population. Avant de tenter de mesurer l'impact que peut exercer la migration sur l'espérance de vie et le taux de reproduction, plus précisément avant d'analyser leur dimension spatiale, il n'est sans doute pas inutile d'examiner brièvement l'influence que peut avoir la migration sur la structure par âge d'une population.

3.4.1 Migration et structure par âge

Nous avons déjà souligné que l'âge moyen des émigrants du Québec vers le reste du Canada était supérieur à celui des immigrants en provenance de cette dernière région. Au plan régional, donc en considérant l'ensemble des migrations internes (aussi bien interprovinciales qu'intraprovinciales), on trouve le même phénomène lorsqu'il s'agit des régions du Nord, de Montréal-Îles, du reste de la région métropolitaine et de l'Outaouais. Comme le montrait le tableau 3.9, dans ces quatre régions, les immigrants ont un âge moyen inférieur à celui des émigrants, quel que soit le groupe linguistique (sauf pour les migrants allophones de ces deux dernières régions). Par contre, dans les quatre autres régions de notre système régional, on observait l'inverse.

Mais que les immigrants internes soient en moyenne plus jeunes ou plus âgés que les émigrants, les uns et les autres sont toujours plus jeunes que la population au sein de laquelle ils s'installent ou dont ils sortent, quel que soit le groupe linguistique et quelle que soit la région. En comparant les chiffres du tableau 1.5 relatifs à l'âge moyen de la population de chaque groupe linguistique de chaque région aux chiffres correspondants du tableau 3.9 relatifs à l'âge moyen des migrants internes, on constate que dans certains cas les différences sont appréciables.

Par exemple, les immigrants anglophones en provenance du reste du Canada ont en moyenne dix ans de moins que la population anglophone d'accueil (26,5 ans comparativement à 36,6 ans). Les immigrants (interprovinciaux et intraprovinciaux) de Montréal-Îles ont en moyenne entre cinq ans (chez les allophones) et sept ans (chez les anglophones) de moins que la population au sein de laquelle ils s'établissent.

Dans ces conditions, il est clair que, toutes choses égales par ailleurs, la migration interne implique un rajeunissement de la population dans les régions d'immigration nette alors qu'elle accélère le vieillissement démographique dans les régions d'émigration nette. Il ne faut cependant pas surestimer l'impact que peut exercer cette migration sur la structure par âge d'une population. Nous ne pouvons évidemment pas examiner l'impact de chacun des flux origine-destination, mais pour illustrer à quel point l'impact de la migration est marginal, nous examinerons le cas de l'immigration internationale.

Il y a une raison politique pour examiner l'impact de l'immigration inter nationale sur la structure par âge (résumée ici par l'âge moyen). Cette immigration constitue en effet l'une des composantes démographiques les plus susceptibles d'être influencées par des mesures politiques, et on a souvent utilisé l'argument du rajeunissement de la population pour justifier une politique d'immigration élevée. Il y a aussi une raison empirique pour étudier ce cas particulier : comme cette immigration est très concentrée spatialement et représente actuellement un flux annuel beaucoup plus important que n'importe quel flux de migration interne, si nous ne dégageons pas d'impact significatif pour le flux d'immigration internationale dans la région de Montréal-Îles, a fortiori l'impact sera-t-il négligeable pour les autres flux.

Il nous faut tout d'abord distinguer l'âge moyen des entrées internationales survivantes de celui des immigrants internationaux. L'âge moyen des immigrants admis au Québec en 1981-1985 (années civiles) était de 29,5 ans (il était de 28,5 ans pour ceux de 1986-1989), alors que l'âge moyen des entrées (de 1981-1986) survivantes en 1986 était de 30,6 ans (dans le cas des entrées survivantes dans le reste du Canada, l'âge moyen était de 31,4 ans). Le tableau 3.17 présente la structure par âge de ces entrées survivantes, structure qui a permis le calcul de ces moyennes d'âge.

Si l'on suppose que les entrées ont eu lieu en moyenne à mi-période, il faudrait retrancher 2,5 ans à l'âge moyen des entrées survivantes au Québec pour pouvoir comparer avec l'âge moyen des immigrants admis au Québec. On obtient alors 28,1 ans dans le premier cas, et 29,5 ans dans le second : les immigrants admis sont légèrement plus âgés que les entrées survivantes, du moins en ce qui concerne la période 1981-1986.

Comme nous venons de le signaler, l'âge moyen des immigrants admis a légèrement diminué au cours des dernières années. L'une des explications de cela réside dans la modification de la structure du flux d'immigration selon la catégorie d'immigrants. Comme le montre le tableau 3.18, la structure par âge des immigrants internationaux est fonction de la répartition des immigrants selon la catégorie.

Il ressort clairement de ce tableau que les réfugiés ont une structure par âge plus jeune que les autres catégories d'immigrants. Il en résulte qu'une politique d'immigration qui favorise, par exemple, les immigrants de la catégorie de la famille conduit à une structure par âge des flux d'immigration plus vieille qu'une politique plus orientée vers l'accueil des réfugiés. Or, une telle réorientation au profit de l'admission de réfugiés et au détriment des immigrants admis dans la catégorie de la famille caractérise effectivement l'évolution récente de la politique d'immigration internationale, et peut donc contribuer à expliquer la baisse de l'âge moyen des immigrants observée au cours des dernières années.






Tableau 3.17 STRUCTURE, PAR ÂGE (EN POURCENTAGE) DES ENTRÉES INTERNATIONALES DE 1981-l986, SELON LE LIEU DE RÉSIDENCE EN 1986





Tableau 3.18 STRUCTURE PAR ÂGE (EN POURCENTAGE) DES IMMIGRANTS INTERNATIONAUX ADMIS AU QUÉBEC EN 1986-1991, SELON LA CATÉGORIE





Même si cette immigration internationale représente l'essentiel des entrées survivantes, ce sont cependant ces dernières qui doivent retenir notre attention, car ce qu'il nous faudra prévoir, ce n'est pas le nombre annuel d'immigrants admis au Québec et dans chacune de ses régions, mais le nombre d'entrées internationales survivantes dans chaque région au terme de chaque période quinquennale de projection.

Ces entrées survivantes, tout comme les immigrants admis, mais dans une moindre mesure, sont fortement concentrées dans Montréal-Îles. Dans ce dernier cas, l'âge moyen des entrées survivantes (en 1986) est cependant à peine. supérieur à celui des entrées survivantes dans le reste du Québec (30,7 ans et 30,4 ans, en 1986). Comme le laisse voir le tableau 3.17, cette légère différence est due essentiellement au fait qu'il y a relativement plus d'enfants de moins de 15 ans et d'adultes d'âge moyen (35-54 ans) parmi les entrées dans le reste du Québec (respectivement 24 % par rapport à 18 %, et 25 % par rapport à 21 %), et relativement plus de jeunes adultes (15-34 ans) parmi les entrées à Montréal-Îles (50 % et 40 %).

Qu'il y ait plus de jeunes enfants et d'adultes d'âge moyen en dehors de Montréal-Îles n'est guère surprenant, surtout si l'on tient compte du fait qu'il s'agit de toutes les entrées internationales (et pas seulement des entrées d'immigrants admis) et d'entrées « survivantes » qui, donc, reflètent non seulement la structure par âge au moment de la migration, mais également celle résultant de la migration (interne et internationale) ultérieure à l'entrée. Ce dernier facteur contribue sans doute à expliquer pourquoi la moitié des entrées survivantes sur les îles de Montréal et Jésus se trouve dans le groupe des 15 à 34 ans.

Malgré ces différences dans la structure par âge, il n'y a donc guère d'écart entre l'âge moyen des entrées survivantes à Montréal-Îles et celui des entrées survivantes dans le reste du Québec. Il n'existe guère non plus d'écart entre l'âge moyen des entrées des divers groupes linguistiques (les données ventilées selon l'âge et le groupe linguistique ne sont pas présentées ici). Nous limitant aux flux d'entrées à Montréal-Îles (ceci pour éviter le problème des petits nombres), on soulignera seulement que l'âge moyen (en 1986) des entrées francophones (30,8 ans) et allophones (31,0 ans) est très légèrement supérieur à la moyenne (30,7 ans), alors que celui des entrées internationales anglophones (29,7 ans) est légèrement inférieur à la moyenne.

Il peut être intéressant de relever que l'âge moyen des entrées internationales n'est guère différent de l'âge moyen des immigrants internes. Pour les francophones et les allophones de Montréal-Îles, l'âge moyen des immigrants internes (respectivement 29,6 ans et 29,5 ans) est légèrement inférieur à celui des entrées internationales, tandis que pour le groupe anglophone, il est supérieur (32,6 ans).

Même avec un écart de cinq à sept ans entre l'âge moyen de la population et l'âge moyen des entrées internationales, l'impact de ces entrées sur l'âge moyen de la population d'accueil est négligeable. Pour illustrer quantitativement ce dernier point, supposons une population initiale de 2 000 000 (ce qui équivaut pratiquement à celle de Montréal-Îles), dont l'âge moyen est 36,5 ans (soit l'âge moyen en 1986 de la population de Montréal-Îles), et qui accueille chaque année 40 000 immigrants dont l'âge moyen serait de 30 ans. Afin de maximiser l'impact de cette immigration, nous supposerons qu'il n'y aura aucun départ (ni par émigration, ni par décès) parmi ces immigrants. Pour faciliter nos calculs, nous avons également fait l'hypothèse que la population de notre région resterait stable s'il n'y avait pas d'immigration internationale (c'est pratiquement le cas pour Montréal-Îles, dont l'accroissement annuel total en l'absence de migration internationale était de 3 000 unités en 1985-1987).

Selon ce scénario, l'âge moyen de la population après la première année d'immigration serait de 36,4 ans, après cinq années d'immigration, il atteindrait 35,9 ans, et après dix années, 35,4 ans. Il faut ainsi maintenir une immigration très élevée pendant dix années pour obtenir une baisse d'à peine une année. Un tel résultat ne devrait pas surprendre : ce n'est pas en ajoutant un ou deux pour cent de personnes présentant une caractéristique particulière (ici un âge plus jeune) que l'on peut modifier de façon significative la valeur moyenne de cette caractéristique pour l'ensemble d'un groupe, du moins à court et moyen termes.

Une étude récente, à la fois théorique et empirique, concernant l'impact de l'immigration internationale sur la structure par âge de la population des États-Unis et de l'Allemagne, confirme qu'effectivement une politique d'immigration conçue pour rajeunir la population d'accueil ne peut avoir qu'une efficacité marginale. Cette immigration peut même, dans certains cas, entraîner un vieillissement de la population (Schmertmann, 1992, p. 595-612).

Si la migration, qu'elle soit internationale ou interne, n'a donc qu'un impact négligeable sur la structure par âge, elle peut, en revanche, avoir un effet indirect considérable sur les autres composantes de l'évolution démographique.

3.4.2 Migration et espérance de vie

La migration n'est pas seulement un transfert de population, mais aussi un transfert d'années à vivre par cette population, un transfert d'« espérances de vie ». Pour pouvoir analyser l'impact de la migration sur ces espérances de vie, on a recours à la table multirégionale de mortalité.

Tout comme dans la table traditionnelle (non spatiale, c'est-à-dire sans migration), on suppose que, au fur et à mesure qu'un individu traverse les divers âges de la vie, il est soumis aux conditions de mortalité et de migration observées aujourd'hui (en l'occurrence, en 1985-1987 pour la mortalité et en 1981-1986 pour la migration) pour chacun de ces âges. En outre, puisque nous raisonnons dans un système multirégional, il nous faut formuler des hypothèses quant au régime régional de migration et de mortalité à appliquer aux migrants. Nous supposerons qu'un migrant est soumis aux conditions démographiques de la région d'immigration. Sans doute une telle hypothèse est-elle discutable. Il importe cependant de souligner à cet égard que l'objectif n'est pas ici de réaliser des prévisions quant au comportement futur d'une population, ni d'analyser l'influence de la migration sur les probabilités de décès des migrants. Tout comme dans l'approche traditionnelle des tables de mortalité, il s'agit de résumer la situation actuelle, plus précisément de voir les implications futures du comportement présent.

Il n'est évidemment pas possible de présenter ici l'ensemble de la table de mortalité d'un système comprenant neuf régions. Seuls quelques résultats jugés particulièrement significatifs seront discutés. Une première façon de combiner migration et mortalité est de calculer la probabilité de survivre dans la région de naissance. Le tableau 3.19 présente ces probabilités pour trois âges que l'on peut considérer comme délimitant des étapes importantes dans le cycle de vie d'un individu, soit 20 ans (entrée sur le marché du travail), 35 ans (mobilité géographique et professionnelle à mi-carrière) et 65 ans (retraite).

Pour calculer ces probabilités, nous avons supposé que le régime de migration observé entre 1981 et 1986 s'appliquait également en 1985-1987, années pour lesquelles nous avons estimé précédemment les probabilités de décès. L'analyse de l'évolution récente (pour tous les groupes linguistiques confondus) de la migration interne conduite précédemment (section 3.2) permet d'avancer que cette hypothèse n'apparaît pas outrancière, sauf sans doute en ce qui concerne Montréal-Îles (qui a connu depuis le milieu des années 1980 une forte reprise du processus d'étalement urbain).

Le tableau 3.19 permet également de comparer les probabilités de 1985-1987 avec celles qu'implique le régime de migration et de mortalité des années 1976-1981. Selon les conditions de migration et de mortalité de 1976-1981, aucune des régions du Québec ne parvenait à garder la moitié de ses nouveau-nés anglophones jusqu'à ce que ces derniers aient atteint leur vingtième année. Au total, 55 % de ces nouveau-nés anglophones auraient quitté le Québec (la quasi-totalité par migration, quelques-uns par décès) avant d'avoir pu contribuer à la « force de travail » de leur région de naissance si le régime de migration et de mortalité de 1976-1981 s'était maintenu.

Entre 20 et 35 ans, âges où la mobilité spatiale est la plus forte, la grande majorité de ces « survivants » seraient partis à leur tour, de sorte qu'il n'en resterait même pas 20 % à 35 ans. Finalement, seule une infime minorité (6 % dans le cas des nouveau-nés du groupe anglophone de l'ensemble de Montréal) résiderait encore dans sa région de naissance au terme de sa vie active.

De tels chiffres sont impressionnants. On aurait pu croire qu'ils étaient dus au contexte particulier de la période 1976-1981 qui, comme nous l'avons vu, avait connu une émigration très importante des anglophones québécois vers le reste du Canada. Les mêmes probabilités de survivre dans la région de naissance, calculées pour la période 1985-1987, montrent en effet une capacité quelque peu plus élevée de « rétention » des nouveau-nés du groupe anglophone, mais, malgré le contexte migratoire beaucoup plus calme, cette capacité est toujours très basse.

Ainsi, seulement 60 % des nouveau-nés anglophones du Québec seraient encore au Québec à l'âge de 20 ans, un peu plus du tiers à 35 ans et moins de 20 % à 65 ans (les pourcentages sont semblables pour les nouveau-nés anglophones de l'ensemble de Montréal). Les pourcentages sont encore plus bas dans la plupart des autres régions (dans les régions de l'intérieur, de la Gaspésie et du Nord, il n'y aurait pratiquement plus aucun survivant à 65 ans parmi la cohorte des nouveau-nés anglophones). Si l'on considère séparément les trois régions de l'ensemble de Montréal, les probabilités sont évidemment plus basses que pour l'ensemble (à cause de la migration entre ces trois régions). Seule la région de Montréal-Îles peut espérer retenir plus de la moitié de ses nouveau-nés jusqu'à leur vingtième anniversaire; à 35 ans, les deux tiers auront quitté et à 65 ans il n'en restera que 15 %. Au-delà des situations conjoncturelles défavorables, le groupe anglophone du Québec semble donc avoir un comportement structurel tel que seule une petite minorité resterait tout au long de sa vie (du moins jusqu'à 65 ans) dans sa province ou sa région de naissance.






Tableau 3.19 PROBABILITÉS (EN POURCENTAGE) DE SURVIVRE DANS LA RÉGION DE NAISSANCE, SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE ET LA RÉGION, 1976-1981(a) ET 1985-1987(b)





La situation est très différente pour les francophones du Québec. La quasi-totalité des nouveau-nés de ce groupe seront toujours au Québec au moment de commencer leur vie active, et les trois quarts y seront encore lorsque celle-ci s'achèvera. Mais la migration intraprovinciale est cependant suffisamment importante pour faire en sorte que, selon les régions, seulement 60 % à 75 % des nouveau-nés puissent espérer commencer leur vie active (à 20 ans) dans leur région de naissance. Sauf s'ils sont nés dans l'Outaouais ou à l'intérieur, plus de la moitié ne seront plus dans leur région de naissance à 35 ans (à peine un tiers dans le cas de la Gaspésie et du Nord).

En ce qui concerne le groupe allophone, on remarquera surtout que c'est auprès de ce groupe que Montréal-Îles (et d'une façon générale la région « ensemble de Montréal ») montre la capacité de rétention la plus forte : plus de la moitié des nouveau-nés allophones de Montréal-Îles y survivraient jusqu'à 65 ans, soit une rétention beaucoup plus élevée qu'auprès des francophones (et a fortiori des anglophones). En dehors de Montréal, presque aucun nouveau-né allophone ne survivrait jusqu'à cet âge (sauf s'il est né dans le Nord). Il faut cependant souligner que, si Montréal garde plus facilement les membres du groupe allophone que du groupe francophone, il n'en va pas de même pour l'ensemble du Québec : c'est la très faible propension des allophones de Montréal à émigrer vers une autre région du Québec qui rend compte de la forte capacité de rétention de Montréal pour ce groupe.

Après l'examen des probabilités de survivre dans sa région de naissance, l'étape suivante consiste logiquement à calculer des espérances de vie. La ventilation de l'espérance de vie selon le lieu de résidence est certes l'un des résultats les plus intéressants de la conjonction entre migration et mortalité. Le tableau 3.20 présente, pour chacun des trois groupes linguistiques et pour chacune des deux périodes (1976-1981 et 1985-1987), le nombre d'années qu'un individu né dans une région peut espérer vivre dans chacune des régions de notre système régional, en supposant que, tout au long de sa vie, il est soumis aux conditions de migration et de mortalité observées durant cette période. Dans ce tableau, les trois régions de l'ensemble de Montréal ont été regroupées en une seule. Le tableau 3.21 produit la même information pour chacune des trois régions montréalaises séparément, du moins pour la période 1985-1987.






Tableau 3.20 ESPÉRANCE DE VIE À LA NAISSANCE (EN ANNÉES), SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE ET LA RÉGION DE RÉSIDENCE, PAR RÉGION DE NAISSANCE, 1976-1981 (a) ET 1985-1987 (b)





L'espérance de vie à la naissance a augmenté dans chacune des régions et pour chacun des groupes linguistiques, mais elle a crû plus rapidement parmi les francophones que parmi les anglophones et allophones. Cette réduction des disparités linguistiques dans les conditions de mortalité s'est manifestée dans toutes les régions (nous ne tenons pas compte des groupes dont les petits effectifs ne permettent pas des résultats significatifs). Mais on remarquera, surtout, en comparant avec les espérances de vie « unirégionales » (c'est-à-dire sans migration) du tableau 2.10, que la migration a pour effet d'uniformiser encore plus l'espérance de vie à la naissance.

Cela est significatif surtout dans le cas des francophones, car dans le cas des deux autres groupes, l'effectif est trop restreint dans un trop grand nombre de régions pour permettre une analyse régionale pertinente. Selon le tableau 2.10, l'espérance de vie sans migration variait en 1985-1987 de 73,5 années (dans l'Outaouais) à 74,7 années (en Gaspésie) parmi les francophones, soit un écart somme toute modeste de 1,2 année. Selon le tableau 3.20, l'espérance de vie du même groupe varie de 73,7 années à 74,0 années, soit un écart de 0,3 année, lorsqu'on tient compte de la migration. En 1976-1981, l'écart était respectivement de 1,7 année et 0,4 année.

Cette homogénéisation spatiale de l'espérance de vie n'est guère surprenante : par définition, si, contrairement à la table traditionnelle (non spatiale), on laisse un individu quitter une région de surmortalité ou de sous-mortalité et qu'on lui applique les conditions de mortalité de la région où il immigre, l'espérance de vie augmentera pour l'individu né dans la région de surmortalité et diminuera pour celui né dans la région de sous-mortalité.

Comme les anglophones et les allophones du reste du Canada sont très peu portés à émigrer au Québec, leur espérance de vie « spatialisée » est très peu différente de leur espérance de vie sans migration, alors que les francophones nés dans le reste du Canada perdent une année d'espérance de vie si l'on prend en considération les probabilités d'émigrer au Québec, où les conditions de mortalité sont moins favorables.

La considération simultanée de la migration et de la mortalité implique qu'un certain nombre d'années « à vivre » seront en fait vécues en dehors de la région de naissance et en dehors de la région de résidence actuelle (pas nécessairement de façon successive, à cause des migrations multiples). Le pourcentage du nombre d'années qu'un individu peut s'attendre à vivre en dehors de sa région de naissance est un bon indicateur de la capacité de « rétention » de cette région. Ce pourcentage est présenté dans la dernière colonne des tableaux 3.20 et 3.21, SOUS le vocable « part exportée ».

Ce pourcentage démontre, une fois de plus, à quel point la grande région « ensemble de Montréal » domine le système régional québécois (tel que nous l'avons défini). Quel que soit le groupe linguistique considéré, c'est cette région qui perd le moins d'« années à vivre » : environ 21 % à 22 % de l'espérance totale de vie d'un nouveau-né francophone ou allophone, et 56 % de l'espérance de vie d'un nouveau-né anglophone (71 % en 1976-1981). Un francophone né en dehors de l'ensemble de Montréal passerait de 38 % à 55 % de sa vie dans une autre région.






Tableau 3.21 ESPÉRANCE DE VIE À LA NAISSANCE (EN ANNÉES), SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE ET LA RÉGION DE RÉSIDENCE, POUR LES SOUS-RÉGIONS DE L'ENSEMBLE DE MONTRÉAL, 1985-1987





Bien sûr, si l'ensemble de Montréal est désagrégé en trois régions et comparé à tout le reste du Québec (tableau 3.21), la situation s'avère très différente à cause de la mobilité spatiale entre ces trois régions. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que l'espérance de vie « exportée » par un nouveau-né de Montréal-Îles est inférieure à celle d'un nouveau-né de chacune des deux autres régions de l'ensemble de Montréal, quoique dans le cas des francophones, les différences soient faibles.

Non seulement la région « ensemble de Montréal » peut-elle espérer perdre relativement moins d'« années à vivre » par un nouveau-né, mais encore reçoit-elle l'essentiel des années perdues par les autres régions. Selon les conditions de migration et de mortalité de 1985-1987, un francophone né en dehors de l'ensemble de Montréal peut espérer vivre un peu plus de 18 ans dans cette dernière région (tableau 3.21), dont un peu moins de la moitié à Montréal-Îles; s'il est né dans l'Outaouais, ce sera beaucoup moins (12,5 années), s'il est né en Gaspésie ou dans le Nord, un peu plus (près de 20 ans).

Même un francophone né dans le reste du Canada peut s'attendre à vivre 11 années de sa vie dans la région de Montréal. Par contre, s'il est né au Québec, ce francophone ne passera que peu d'années (environ trois) en dehors du Québec, sauf s'il est né dans l'Outaouais. En revanche, un anglophone né au Québec passerait de 36 à 51 années de sa vie en dehors du Québec, selon qu'il est né dans les Cantons de l'Est ou dans l'Outaouais. Il ne vivrait que de dix ans (s'il est né dans les régions de l'intérieur et du Nord) à 34 ans (s'il est né dans la région « ensemble de Montréal ») dans sa région de naissance au Québec, et quasiment pas dans une région québécoise autre que celle de sa naissance.

Le Québec fait donc clairement partie de l'« espace de vie » des francophones nés au Canada en dehors de la province, puisque ces derniers peuvent s'attendre à vivre près de 40 % de leur vie au Québec. Par contre, un nouveau-né anglophone ou allophone du reste du Canada ne séjournera presque jamais au Québec. Par ailleurs, le reste du Canada ne fait guère plus partie de l'espace de vie des francophones du Québec que ce dernier ne fait partie de l'espace de vie des anglophones et allophones du reste du Canada. Seuls les anglophones et, dans une moindre mesure, les allophones du Québec considèrent que le reste du Canada fait partie de leur espace de vie.

Les conséquences socio-économiques (et politiques) de ces transferts interrégionaux et interprovinciaux d'« années à vivre », caractérisés par la dominance de la région de Montréal au sein du système régional québécois et par l'absence d'intégration du Québec dans l'espace de vie des anglophones et allophones du reste du Canada et de ce dernier dans l'espace de vie des francophones du Québec, ne peuvent évidemment pas être sous-estimées. Il ne faut pas oublier qu'une grande partie de ces transferts d'« années à vivre » concernent les étapes du cycle de vie qui, économiquement et démographiquement, sont les plus « productives ». Certaines régions doivent « entretenir » pendant dix à vingt années des individus qui ne contribueront que fort peu à la force de production et de reproduction de leur région de naissance. Ce n'est pas le lieu ici d'analyser les conséquences socio-économiques de ce phénomène. Nous pouvons cependant, grâce à notre approche multirégionale, en évaluer une incidence démographique, celle qui concerne le renouvellement de la population.

3.4.3 Migration et fécondité

Tout comme l'espérance de vie peut être ventilée selon la région de résidence où seront vécues ces « années à vivre », de même le taux de reproduction peut être décomposé selon la région où résideront les parents au moment de la naissance de leur descendance « attendue » (région que l'on supposera ici être la même que la région de naissance de cette descendance). Rappelons que, dans cette « spatialisation » de l'analyse de la fécondité, il ne s'agit pas d'examiner l'impact de la migration sur le comportement individuel de fécondité, mais plutôt ce que serait le niveau de fécondité si chaque individu, en migrant, adoptait le comportement de fécondité de la région dans laquelle il s'installe.

Le tableau 3.22 présente, pour chacun des groupes linguistiques et pour chacune des régions de naissance des parents, le taux spatial de reproduction nette (c'est-à-dire le taux de reproduction obtenu en tenant compte non seulement des probabilités de migration, mais également des probabilités de décéder avant la fin des âges reproductifs). À des fins de comparaison, les taux sans migration, aussi bien bruts que nets, sont également produits. Ces divers taux sont présentés tant pour la période 1985-1987 que pour celle de 1976-1981. Le tableau 3.23 donne la même information en considérant séparément les trois régions de l'ensemble de Montréal (regroupées en une seule entité dans le tableau 3.22), mais pour 1985-1987 seulement.

Comme dans le cas de l'espérance de vie, la migration a pour effet de réduire les disparités régionales dans le taux de reproduction nette. Alors que, selon les conditions démographiques de 1976-1981, le taux sans migration variait au Québec de 0,78 à 1,01 pour les francophones, ce taux calculé avec migration ne variait plus qu'entre 0,81 et 0,94. La réduction des disparités régionales est cependant minime si l'on considère le comportement de 1985-1987, d'abord à cause de la mobilité spatiale plus faible observée au cours de cette période, mais également à cause du fait que les niveaux de fécondité sont devenus eux-mêmes très bas : le taux net sans migration varie de 0,70 à 0,79 et le taux net avec migration, de 0,70 à 0,78.






Tableau 3.22 TAUX SPATIAL DE REPRODUCTION NETTE, SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE ET LA RÉGION, 1976-1981 (a) ET 1985-1987 (b)





Tableau 3.23 TAUX SPATIAL DE REPRODUCTION NETTE SELON LE GROUPE LINGUISTIQUE ET LA RÉGION, POUR LES SOUS-RÉGIONS DE L'ENSEMBLE DE MONTRÉAL, 1985-1987





La migration a nécessairement pour effet de réduire le taux de reproduction nette des régions où la fécondité est la plus élevée et d'augmenter celui des régions où la fécondité est la plus basse. Par exemple, si l'on considère le groupe qui, en 1985-1987, avait le niveau de fécondité le plus élevé, soit celui des allophones du Nord, on peut observer qu'à partir d'un taux brut (sans mortalité ni migration) de 1,55, on passe successivement à 1,52 lorsqu'on prend en considération la mortalité et 1,38 lorsqu'on tient compte simultanément de la migration et de la mortalité. On remarquera que la baisse due à la migration est plus importante que celle due à la mortalité, et cela même si la propension à migrer des allophones de cette région n'est pas particulièrement élevée.

À l'autre extrémité, nous pouvons prendre l'exemple des anglophones de l'Outaouais qui, en 1985-1987, avaient le niveau de fécondité le plus bas (si l'on excepte les groupes à petit effectif dont les taux ne sont pas significatifs) : sans migration, ce groupe avait un taux brut de 0,55, taux qui baisse à 0,54 si l'on tient compte de la mortalité, mais qui monte à 0,76 si l'on considère la forte propension à émigrer (surtout vers le reste du Canada, où la fécondité est nettement plus élevée) des membres de ce groupe.

À cause précisément des problèmes posés par les groupes à petit effectif, il semble plus pertinent, lorsqu'il s'agit du moins des anglophones et des allophones, de regrouper en une seule région ceux qui habitent en dehors de la macrorégion « ensemble de Montréal ». Si l'on considère les taux du tableau 3.23, on s'aperçoit donc à quel point la migration uniformise le niveau de fécondité entre les régions du Québec. Chez les anglophones, le taux spatial de reproduction nette est pratiquement le même partout (0,77). Chez les allophones, il ne varie guère (entre 0,76 et 0,79) entre les trois régions de l'ensemble de Montréal, mais reste élevé (1,20) en dehors de cette macrorégion, essentiellement à cause de la fécondité des Amérindiens et Inuit qui y constituent la majorité de cette population. Et, enfin, parmi les francophones, le taux spatial net est également pratiquement le même partout (variant de 0,72 à 0,74), sauf à Montréal-Îles où il est légèrement plus bas.

En raison de la migration, le renouvellement d'une population ne se fera pas nécessairement dans la région de naissance de cette population. En fait, l'examen des diagonales principales des matrices origine-destination (lieu de naissance des parents croisé avec le lieu de naissance des enfants à naître de ces parents) du tableau 3.22 montre qu'aucun groupe linguistique dans aucune région (à l'exception des allophones du Nord) ne peut espérer, étant donné son comportement de fécondité, de migration et de mortalité de 1985-1987, renouveler son effectif en faisant appel à la seule population du même groupe linguistique née dans la même région. En effet, chaque élément de chacune de ces diagonales est toujours inférieur à l'unité. La même constatation pouvait déjà être faite à partir du comportement de 1976-1981.

En ce qui a trait plus particulièrement au groupe francophone du Québec, on peut observer qu'entre 20 % (ensemble de Montréal) et 53 % (Gaspésie) de la descendance attendue naîtrait en dehors de la région de naissance des parents. Dans la quasi-totalité des cas, cependant, la région de naissance de cette descendance attendue se situerait au Québec même (à l'exception de l'Outaouais, pour lequel un neuvième de la descendance est attendue en dehors du Québec).

Dans le cas du groupe anglophone du Québec, entre 50 % (Cantons de l'Est) et 80 % (Nord) des enfants à naître verront le jour en dehors du Québec (56 % dans le cas de l'ensemble de Montréal). Le groupe anglophone a donc non seulement un taux de reproduction très bas (inférieur à celui des francophones, sauf à Montréal), mais en outre on peut s'attendre à ce que la plupart des rares enfants des natifs québécois de ce groupe naissent en dehors du Québec. Dans les conditions de fécondité, de migration et de mortalité de 1985-1987, le groupe anglophone ne peut certes compter sur sa seule population née dans une région pour se renouveler dans cette région : le taux « local » de reproduction nette varie de 0,02 à 0,33 (selon le comportement démographique de 1976-1981, le taux local variait de 0,06 à 0,21). De plus, l'apport d'une descendance anglophone venue d'une autre région du Québec est pratiquement nul, vu la très faible propension des anglophones à migrer entre les régions du Québec.

À cet égard, le groupe allophone se trouve dans une bien meilleure situation : une fécondité relativement plus élevée, jointe à une faible émigration, permet à cette population d'atteindre un taux local de 0,60 dans l'ensemble de Montréal (contre 0,33 pour les anglophones). Il est évident cependant que la prise en considération de la mobilité linguistique pourrait faire baisser les taux « locaux » du groupe allophone.

Le groupe anglophone du Québec (pas plus d'ailleurs que le groupe allophone) ne peut compter sur une descendance « importée » du reste du Canada : à peine un pour cent des enfants attendus des anglophones de cette dernière région naîtraient au Québec. Même en pondérant pour l'effectif en cause, il est clair que le « déficit reproductif potentiel » du groupe anglophone du Québec, résultant de l'effet combiné d'une faible fécondité et d'une très forte émigration de ses membres (même en période migratoire calme comme celle des années 1980), ne pourra pas être compensé — il s'en faut de beaucoup — par un apport du groupe anglophone du reste du Canada, du moins sous le régime démographique observé en 1976-1981 comme en 1985-1987.

Les francophones du Québec n'ont pas un comportement de fécondité plus favorable à la croissance démographique que leurs compatriotes anglophones, et pas plus que ces derniers ils ne pourront compter sur une descendance « importée » du reste du Canada. Sans doute les francophones hors du Québec « exportent-ils » au Québec 30 % de leur descendance attendue, mais à nouveau, l'effectif est trop peu nombreux pour réduire de façon significative le déficit québécois des naissances.

Cette analyse de l'effet de la migration sur le niveau de fécondité d'un groupe de population a été limitée à l'impact de la migration interne. Nous avions étudié précédemment (section 2.1) l'impact de l'immigration internationale sur la natalité et la fécondité au Québec et dans la région de Montréal. Cette étude avait montré que cet impact était considérable, à tel point qu'on pouvait raisonnablement avancer l'hypothèse qu'une partie importante de la reprise de la fécondité québécoise au cours de la seconde moitié des années 1980 était due à cette immigration internationale. On se rappellera aussi qu'en 1986, le taux de fécondité des Québécoises nées en dehors du Canada était égal à 2,0 enfants par femme, alors que celui des Québécoises nées au Canada était de 1,4; l'écart était encore plus impressionnant à Montréal-Îles : 2,1 et 1,2.

Dans ces conditions, on peut conclure que, non seulement la conjonction entre migration interne et fécondité renforce l'avantage relatif des allophones (dû à une fécondité relativement élevée couplée à une faible migration) par rapport aux francophones (faible fécondité et faible migration) et, surtout, par rapport aux anglophones (faible fécondité et forte migration), mais que cet avantage se trouve encore renforcé lorsqu'on considère également la migration internationale qui bénéficie essentiellement à la fécondité des allophones.











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