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L'avenir démolinguistique du Québec et de ses régions

L'avenir
démolinguistique
du Québec et
de ses régions

par

Marc Termote
avec la collaboration de
Jacques Ledent





Chapitre 4

L'évolution de la mobilité linguistique

Peu de pays ont accordé autant d'intérêt au comportement linguistique de leur population que le Québec et le Canada. Il est vrai que peu de pays disposent d'autant de données sur la langue maternelle et la langue d'usage de leurs habitants. Nous avons déjà, dans le premier chapitre, discuté de la qualité des données disponibles dans le domaine de la mobilité linguistique. Avant de faire l'analyse de ces données, il nous semble cependant opportun, en matière d'introduction, d'en discuter brièvement le contenu conceptuel1.






1 Pour une analyse conceptuelle approfondie, les travaux de Castonguay et Lachapelle sont incontournables. Une brève introduction aux problèmes conceptuels et statistiques qu'implique l'analyse de la mobilité linguistique se trouve également dans Termote et Gauvreau (1988, p. 117-126). [retour au texte]






4.1 Analyse conceptuelle

Un individu membre d'un groupe linguistique donné peut devenir membre d'un autre groupe linguistique en effectuant ce qu'il est convenu d'appeler un « transfert » linguistique, tout comme un individu membre d'un groupe régional donné peut devenir membre d'un autre groupe régional, en effectuant ce qu'il est convenu d'appeler une « migration ».

Les similitudes entre mobilité spatiale et mobilité linguistique sont nombreuses. Dans l'un et l'autre cas, le passage, la « transition », est possible dans toutes les directions : on peut normalement aller de toute région vers toute autre région du même système spatial, tout comme on peut normalement passer de toute langue à toute autre langue. Cette caractéristique de multidirectionalité des transferts ne se retrouve pas lorsqu'il s'agit du mouvement naturel : une fois que l'on est né, une seule transition est possible (mourir), et une fois que l'on est mort, plus aucune transition n'est possible...

Une seconde similitude entre les deux types de transition (le transfert d'une région à une autre et le transfert d'une langue à une autre) réside dans leur caractère beaucoup plus volontariste et, donc, endogène. Un individu ne décide pas de naître ni (dans la quasi-totalité des cas) de mourir. Bien sûr, il peut plus ou moins (en réalité, de plus en plus) « décider » d'engendrer, mais encore est-ce dans des limites assez étroites.

Par contre, le choix d'une nouvelle région de résidence ou d'une nouvelle langue d'usage dépend en dernier ressort de la personne en cause. L'accroissement naturel apparaît donc un phénomène beaucoup plus « exogène » que la mobilité linguistique et spatiale qui, pour sa part, est beaucoup plus liée au contexte socio-économique, et donc—du moins en théorie—plus facilement influencée par des mesures politiques et les conditions de fonctionnement du système social.

On trouve donc dans l'analyse du comportement linguistique toute la complexité du comportement migratoire. Cette complexité est renforcée par deux autres caractéristiques, soit la multiplicité des situations possibles et la durée du processus de transition. Nous examinerons d'abord la première.

Si, pour un espace donné, il existe plusieurs types de migration à prendre en considération (par exemple, dans le cas du Québec, nous avons analysé les migrations à l'intérieur de l'espace québécois, entre l'espace québécois et le reste de l'espace canadien, et entre l'espace québécois et le reste de l'espace mondial), au moins la définition de chacun de ces types de migration renvoyait-elle à un concept unique relativement précis (le transfert du lieu de résidence d'un point de l'espace à un autre, au cours d'une période de temps déterminée). D'autres concepts de mobilité peuvent évidemment être utilisés, à partir d'autres définitions des points de l'espace (déplacements entre lieu de résidence et lieu de travail, entre lieu de résidence et lieu de consommation, etc.) et d'autres définitions du temps (migrations temporaires, migrations « circulaires », migrations sur la durée de vie, etc.).

Lorsqu'on parle de mobilité linguistique, les catégories sont souvent beaucoup moins précises que dans le cas de la mobilité spatiale. Ainsi, on utilise (presque) toujours le terme « transferts linguistiques », qui se réfère à l'ensemble des transitions possibles, en ne visant en réalité qu'un seul type très particulier de transfert, celui qui consiste à adopter comme langue d'usage une langue autre que sa langue maternelle. La quasi-totalité du discours sur les « transferts linguistiques » se limite à l'examen de la mobilité entre la langue maternelle et la langue d'usage, alors qu'il s'agit là d'un type bien particulier de mobilité linguistique.

L'analogie avec la mobilité spatiale serait la suivante : que dirait-on d'une analyse de la mobilité spatiale qui se limiterait à étudier la différence (la mobilité) entre le lieu de naissance et le lieu actuel de résidence des individus? Tous seraient d'accord pour dire qu'en réduisant ainsi la migration à la seule « migration sur la durée de vie », on aboutit nécessairement à une vue très incomplète, voire biaisée, du comportement migratoire des individus. En effet, on n'accorde dans ce cas qu'une seule migration (au maximum) aux individus pour toute leur durée de vie. Dans le cas de la mobilité linguistique, ceci n'est cependant guère préoccupant, dans la mesure où rares sont sans doute les individus qui changent plusieurs fois de langue d'usage au cours de leur vie.

Cette première limitation n'est donc pas tellement significative en ce qui nous concerne. Il en est une deuxième beaucoup plus sérieuse, celle qui concerne la dimension temporelle. En comparant la langue maternelle et la langue parlée au moment du recensement, on ne peut avoir aucune idée sur le moment où le transfert a eu lieu. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il a eu lieu entre le moment de la naissance et le moment du recensement. Avec cette seule information, il serait évidemment hautement téméraire de s'aventurer à « expliquer » le transfert en question, à chercher les causes et les motifs de ce transfert.

Une conséquence immédiate, mais trop souvent négligée, de ce problème est précisément celle de l'impossibilité de distinguer entre la cause et la conséquence d'un transfert. Un exemple « classique » serait celui de l'immigrant international allophone qui a effectué un transfert d'une langue maternelle « autre » vers le français. Comme on ne connaît pas le moment de ce transfert, il n'est pas possible d'avancer que le migrant a répondu à son nouvel environnement en changeant de langue d'usage (le transfert linguistique étant alors la « conséquence », la suite du transfert spatial), ou s'il a pu effectuer un transfert spatial parce qu'il avait antérieurement effectué un transfert linguistique (ce dernier est alors l'une des « causes » qui a rendu possible le transfert spatial).

Le problème est beaucoup plus complexe qu'il ne peut sembler de cette brève explicitation. Cette dernière ne considère en effet l'interdépendance entre un transfert linguistique et un autre phénomène (en l'occurrence la mobilité spatiale) qu'au plan du comportement individuel. Lorsqu'on passe au comportement de l'ensemble des membres d'un groupe, au plan donc d'une cohorte d'individus, le problème devient encore plus délicat. En effet, s'il est très périlleux de relier les transferts linguistiques de langue maternelle à langue actuelle d'usage à un quelconque ensemble de variables « explicatives », ce n'est pas seulement parce qu'on n'a aucune information sur l'ordonnance temporelle des phénomènes, mais également parce que tout événement démographique qui survient au sein d'une cohorte influence le nombre de transferts.

Si nous avions effectué notre analyse de la migration en termes de « migrations sur la durée de vie », il en aurait résulté une image biaisée de l'évolution du comportement migratoire de la population, parce que le seul fait de sortir de cette population par émigration ou décès influence le nombre de migrants obtenu en comparant le lieu de naissance et le lieu de résidence actuel. Par exemple, si les migrants internes ont une plus forte propension à l'émigration internationale que les non-migrants (ce qui semble bien être le cas), le fait qu'il y ait au cours de l'an prochain des individus qui quitteront le pays parmi la cohorte de ceux qui, aujourd'hui, ont un lieu de résidence différent de leur lieu de naissance, entraînera une baisse de la migration interne, alors que le comportement migratoire interne n'aura en rien changé.

De même, dans le cas de la mobilité linguistique, le fait qu'au sein d'une cohorte d'immigrants internationaux de langue maternelle autre, entrée au Québec l'an dernier, il y ait au cours de l'an prochain une émigration (vers le reste du Canada ou vers le reste du monde) proportionnellement plus forte d'immigrants ayant adopté l'anglais comme langue d'usage (ce qui est très nettement le cas) entraîne automatiquement une augmentation du pourcentage d'immigrants « francisés » au sein de cette cohorte, sans que le comportement linguistique de la cohorte n'ait changé.

Il y a donc des problèmes sérieux d'interprétation des transferts linguistiques (sans parler des problèmes de nature technique, par exemple ceux qui sont liés au mode de répartition des déclarations multiples), à cause de la définition même des transferts linguistiques le plus souvent adoptée. Mais, même si nous parvenions à éliminer les biais dus à cette définition, même si nous pouvions dégager une interprétation significative des données sur les transferts linguistiques « durée de vie » (de langue maternelle à langue d'usage), cela ne serait pas encore suffisant pour répondre à nos exigences.

En effet, ce dont nous avons besoin pour faire des prévisions de population selon la langue d'usage, ce ne sont pas les transferts « durée de vie » de langue maternelle à langue d'usage, mais les transferts de langue d'usage à langue d'usage effectués au cours d'une période donnée (quinquennale en l'occurrence), analogues aux migrations obtenues en comparant le lieu de résidence au moment du recensement au lieu de résidence cinq ans auparavant. Seul ce type de transfert linguistique est significatif en ce qui nous concerne. Pour obtenir des données sur ce type de transfert, il faudrait cependant une question censitaire semblable à celle qui porte sur la mobilité spatiale : par exemple, au recensement de 1991, « quelle langue parliez-vous habituellement à la maison il y a cinq ans, c'est-à-dire le 1er juin 1986 ? ».

Ceci nous ramène à la deuxième caractéristique fondamentale (la première étant la multiplicité des types de transferts possibles) de la mobilité linguistique, à savoir la durée du processus. À cet égard, l'analogie avec la mobilité spatiale s'estompe. Sans doute le processus de décision migratoire peut-il prendre quelque temps, et y a-t-il toujours un certain délai entre l'apparition (ou plutôt la prise de conscience) d'un « stimulus » migratoire et le fait de migrer. Rares sont cependant les cas où le processus de décision migratoire se fait sur une longue durée. La migration est un phénomène relativement « volatile », soumis à des variations conjoncturelles (économiques, politiques).

Tel n'est pas le cas de la mobilité linguistique entendue comme changement de langue d'usage. On ne change pas de langue d'usage du jour au lendemain, ni en quelques années. Sauf pour des situations exceptionnelles, le processus s'effectue de façon très progressive, sans être toujours le résultat d'une décision rationnellement revue et confirmée, et il exige normalement que l'individu soit soumis de façon permanente à des « stimuli » puissants. Et même si l'individu voulait accélérer quelque peu le processus, il devra accepter que l'apprentissage et la maîtrise d'une nouvelle langue d'usage exigent un investissement de temps considérable.

Il existe peu d'études sur la durée du processus. La plupart des travaux concluent à la nécessité de raisonner en fonction de générations. Rares seraient les individus qui, au cours de leur vie, passeraient d'une langue d'usage à une autre sans que le processus n'ait été amorcé au cours d'une ou de plusieurs générations antérieures. Trois générations semblent l'hypothèse le plus souvent retenue. Ainsi, il faudrait trois générations pour que les immigrants allophones aux États-Unis adoptent l'anglais comme langue d'usage habituelle à la maison (voir à cet égard Li, 1983, et le numéro 69 de l'International Journal of the Sociology of Language, 1987, consacré aux transferts linguistiques). Castonguay (1985) a pertinemment distingué les transferts intragénérationnels des transferts intergénérationnels, et a montré comment les données censitaires canadiennes sur les déclarations de langues d'usage multiples et sur l'origine ethnique pouvaient être utilisées pour évaluer l'ampleur de ces divers types de transferts.

Nous avons nous-mêmes, dans notre analyse critique-des données linguistiques du recensement, souligné comment les données sur les déclarations de langues d'usage multiples pouvaient être considérées comme reflétant des situations de transferts linguistiques. De même, les données sur la « connaissance » des langues peuvent être utiles dans la mesure où la connaissance d'une autre langue est normalement une condition nécessaire à un transfert linguistique. Il faut cependant rappeler à cet égard que les limitations de ce type de données sont très sérieuses. Le caractère largement subjectif de la connaissance d'une langue a été maintes fois dénoncé, de même que celui de l'origine ethnique. Il est d'ailleurs tout à fait abusif de parler de « bilingues » lorsqu'il s'agit de personnes qui ont déclaré « connaître » une seconde langue officielle. Le dictionnaire réserve le terme « bilingues » aux seules personnes qui parlent deux langues. En ce sens, seules celles qui ont déclaré lors du recensement avoir deux (ou plusieurs) langues d'usage peuvent vraiment être considérées comme bilingues. Il serait très téméraire d'avancer que toutes les personnes qui ont déclaré « connaître » une autre langue sont prêtes à effectuer un transfert vers cette langue.

Or, ce qui nous importe, c'est précisément d'estimer le nombre de personnes susceptibles d'effectuer à court terme (au cours de la période censitaire de projection, c'est-à-dire au cours des cinq prochaines années) un changement de langue d'usage, et la proportion parmi ces personnes « soumises au risque de changer de langue d'usage » qui feront effectivement un tel transfert.

Comme nous l'avons déjà souligné, nous n'avons pas la moindre information sur le nombre de transferts de ce type qui ont lieu au cours d'une période censitaire donnée. Il en résulte que, dans le cadre de nos scénarios de prévision, nous devrons faire des hypothèses de comportement linguistique dont le fondement sera particulièrement fragile. Nous pouvons cependant obtenir quelques indices à partir des données relatives aux transferts de langue maternelle à langue d'usage, dans la mesure où ces données permettent de se faire une idée sur la force d'attraction de chaque groupe linguistique.

Cette analyse se fera tout d'abord par la simple mise en relation de l'effectif des deux groupes (celui de langue d'usage et celui de langue maternelle), c'est-à-dire par ce qu'il est convenu d'appeler un indice de continuité linguistique. Nous examinerons ensuite le nombre et l'orientation de ces transferts, et, enfin, en utilisant des taux de mobilité, nous essaierons d'obtenir quelques indications sur la propension des individus à effectuer ce type de transfert.

Dans cet examen des transferts de langue maternelle à langue d'usage, l'accent sera mis sur les résultats issus du recensement de 1986. Lorsque cela sera possible, nous ferons également une comparaison avec les données censitaires de 1981. Une telle comparaison est cependant délicate, car, comme nous l'avons souligné, les données de 1986 considèrent séparément les divers types de déclarations de langues maternelles et d'usage multiples, alors que les données de 1981 ne sont, sauf exception, disponibles qu'après imputation de ces déclarations de langues multiples.

Pour pouvoir faire la comparaison, il faudrait répartir à la fois selon la langue maternelle et la langue d'usage les déclarations multiples, et cela, pour chaque groupe d'âge et région. Ceci est éminemment téméraire, car on ne connaît pas la clé de répartition à adopter pour chaque sous-population. Si l'on s'aventurait dans cet exercice, on risquerait très vite de se trouver dans une situation où l'on attribuerait à des différences de comportement des changements dans le nombre de transferts qui seraient en fait dus au mode de répartition des langues multiples. Ces changements sont d'ailleurs relativement peu nombreux d'un recensement à l'autre, comme on pourra le constater (et comme on pouvait théoriquement le supposer, sur la base des considérations antérieures sur la durée nécessaire au processus de transfert). Si l'on tient compte, en outre, du fait que les changements dans le nombre de transferts sont également fonction des événements qui ont eu lieu au sein des cohortes pendant la période (par exemple, l'émigration différentielle des immigrants), on comprendra que toute comparaison entre les chiffres de 1986 et ceux des recensements antérieurs est pour le moins périlleuse.

4.2 L'indice de continuité linguistique

L'indice de continuité linguistique représente une mesure très générale de la mobilité linguistique, qui rend compte de la capacité d'un groupe linguistique d'assurer son renouvellement. Le rapport de l'effectif de la population d'une langue d'usage donnée à celui de la population de langue maternelle correspondante indique, de façon générale, si un groupe linguistique est dominant, c'est-à-dire s'il s'alimente aux autres groupes ou si, au contraire, il perd des membres au profit des autres groupes.

Le tableau 4.1 présente les résultats de ce calcul pour chacune des régions et pour chacun des groupes linguistiques, sur la base des données du recensement de 1986. Puisque ces données distinguent les déclarations de langue unique des déclarations de langues multiples, nous avons maintenu cette distinction; il y a donc sept groupes linguistiques à considérer.

Il ressort de ce tableau que l'effectif de langue d'usage française (langue unique) est, dans toutes les régions du Québec, quasiment égal à l'effectif de langue maternelle française (langue unique) : l'indice (exprimé en pourcentage) est toujours égal à 100 ou à 99. Pour l'ensemble du Québec, l'indice est égal à 99, ce qui implique un très léger déficit net. Le groupe anglais, par contre, réalise un gain net appréciable, de l'ordre de 18 % (22 % à Montréal-Îles), et le groupe « autre », une perte nette de 32 %.

Comme nous l'avons remarqué précédemment (tableau 1.2 du chapitre 1), lors de l'analyse critique des données linguistiques, le pourcentage de déclarations multiples est relativement faible (dans l'ensemble du Québec, ce pourcentage s'élève à 3,4 % du total des déclarations de langue maternelle, et à 4,3 % des déclarations de langue d'usage). On peut donc s'attendre à ce que cette première image ne soit guère touchée par la répartition des déclarations de langues multiples, du moins pour l'ensemble du Québec. Cela sera démontré ultérieurement.

Les gains du groupe anglais paraissent les plus forts dans la région de Montréal, du moins à Montréal-Îles; ils sont les plus faibles dans les Cantons de l'Est et en Gaspésie, ainsi que dans la périphérie de la macrorégion « ensemble de Montréal ». À l'exception de la région Nord, où les autochtones forment une part importante de la population du groupe « autre » et gardent davantage leur langue maternelle, les pertes du groupe « autre » sont les plus importantes à l'extérieur de Montréal-Îles. Cette situation tient sans doute à la présence, dans cette dernière région, de communautés culturelles plus fortes, ce qui favorise le maintien de la langue maternelle, de même qu'à la concentration de personnes arrivées au pays plus récemment.






Tableau 4.1 INDICE DE CONTINUITÉ LINGUISTIQUE (EN POURCENTAGE), 1986





La prise en considération des déclarations multiples permet une observation intéressante. On remarque, en effet, que les groupes de langues maternelles multiples se « renouvellent » tous de façon très conséquente : le gain net est de l'ordre de 20 % pour les groupes « français-anglais » et « français-anglais-autre », et il va jusqu'à près de 75 % pour le groupe « anglais-autre ». Le bilinguisme (le vrai, celui qui consiste à parler deux langues) et le trilinguisme se renouvellent donc beaucoup plus facilement que l'unilinguisme, du moins l'unilinguisme français et « autre ».

Les indices du tableau 4.1 reflètent le résultat net de tous les transferts entre la ou les langues maternelles et la ou les langues d'usage. Ils ne permettent donc pas d'évaluer l'intensité et l'orientation de ces transferts. Pour ce faire, nous aurons recours, dans un premier temps, aux nombres de transferts entre chaque groupe linguistique.

4.3 Nombre et répartition des transferts

Le tableau 4.2 présente, d'après le recensement de 1986 et pour chacune des régions de notre système spatial, le nombre de transferts entre chacun des sept groupes linguistiques considérés (trois groupes de langue unique, quatre de langues multiples); il fournit également les taux de mobilité qui en résultent, taux qui représentent le pourcentage de personnes d'une langue maternelle donnée qui parlent une langue d'usage déterminée. La même information est produite dans le tableau 4.3 à partir des résultats du recensement de 1981, mais pour l'ensemble du Québec seulement (l'information n'est pas disponible pour les diverses régions de notre système spatial). Comme, en 1981, il n'était pas admis de déclarer plus d'une langue maternelle ni plus d'une langue d'usage, le nombre de déclarations multiples est beaucoup plus faible qu'en 1986. La comparaison entre les deux tableaux est donc périlleuse : le tableau 4.3 est produit essentiellement à titre d'information.

Il est évidemment exclu, et il s'agirait d'ailleurs d'un exercice plutôt vain, d'analyser chacun des 490 flux présentés dans le tableau 4.2 (49 flux par région, pour huit régions du Québec, plus l'ensemble du Québec et le reste du Canada).

Ce qui frappe peut-être le plus lorsqu'on considère les chiffres absolus présentés dans ce tableau, c'est le nombre relativement faible de transferts. Par exemple, si l'on examine les chiffres relatifs à l'ensemble du Québec, sur les 5 251 000 personnes de langue maternelle française (langue unique), soit 81 % de la population totale du Québec, à peine 1,5 % a fait un transfert « complet » (vers une autre langue unique) et 1,8 % un transfert partiel (pour se retrouver dans une situation de bilinguisme ou de trilinguisme). Le nombre total des transferts complets s'élève à 80 000 pour le groupe de langue maternelle française unique, et 92 % de ces transferts se sont effectués vers l'anglais.

Ces 80 000 transferts complets sont des transferts sur toute la durée de vie. Tous ces transferts n'ont pas été effectués entre 1981 et 1986, mais à un moment indéterminé entre la naissance des individus et le moment du recensement. En outre, ils portent sur l'ensemble des individus membres de ce groupe de langue maternelle française unique, c'est-à-dire tous âges confondus. L'implication de tout ceci est que, sur une période de cinq ans, par exemple entre 1981 et 1986, sans doute guère plus de quelques milliers de transferts (probablement pas plus de 10 000) ont été effectués par les membres de ce groupe.

Il en va de même pour les membres du groupe de langue maternelle anglaise unique : 41 000 des 575 000 membres de ce groupe ont effectué au cours de leur vie un transfert complet vers une autre langue (88 % de ces transferts se faisant vers le français), ce qui, à nouveau, ne doit pas représenter plus de quelques milliers de transferts au cours d'une période quinquennale.

Les membres du groupe « autre » (langue unique) sont, comme on pouvait s'y attendre, relativement plus nombreux à avoir effectué un transfert complet : sur un total de plus de 400 000 personnes membres de ce groupe, ils sont plus de 100 000 à avoir effectué un transfert complet, 71 % de ces transferts complets ayant été effectués vers l'anglais.






Tableau 4.2 TRANSFERTS LINGUISTIQUES SELON LA RÉGION, 1986





Tableau 4.3 TRANSFERTS LINGUISTIQUES, ENSEMBLE DU QUÉBEC, 1981





Au total, nous avons donc 223 000 transferts complets effectués au sein d'une population totale de 6 454 000 personnes, c'est-à-dire que seulement 3,5 % des habitants du Québec ont effectué au cours de leur vie un transfert linguistique complet (d'une langue unique vers une autre langue unique). En regard de ces 223 000 personnes ayant réalisé un transfert complet, il y a 5 826 000 personnes (plus de 90 % de la population totale) qui n'ont effectué aucun transfert complet (entre langues uniques) et 83 000 autres qui n'ont effectué aucun transfert entre langues multiples (c'est-à-dire qui ont gardé la même combinaison de langues multiples).

Un peu plus de 125 000 personnes sont passées de deux ou trois langues maternelles à une langue d'usage unique; on peut parler ici de transferts intergénérationnels complétés. Ces 125 000 cas représentent 57 % de tous les cas (220 000) de langues maternelles multiples. Ces 125 000 transferts intergénérationnels complétés (de langues maternelles multiples à une langue d'usage unique) sont à comparer aux 185 000 transferts « amorcés » (d'une langue unique vers deux ou plusieurs langues d'usage), dont la moitié sont le fait de personnes de langue maternelle française unique. Pour ces 185 000 cas, il est cependant abusif de parler de « transferts amorcés », car il peut s'agir de situations particulières dans lesquelles les individus parlent effectivement plusieurs langues au foyer sans qu'il n'y ait aucune implication immédiate en termes de transfert. Il faut néanmoins reconnaître que, même si un transfert n'est pas projeté dans ce type de situation, cela n'en rend pas moins les individus (ou éventuellement leurs descendants) soumis au « risque » d'un transfert.

Au total, donc, le groupe des langues maternelles multiples a connu 125 000 sorties vers une langue unique et 185 000 entrées en provenance d'une langue unique, ce qui illustre bien notre propos antérieur selon lequel les groupes de langues multiples se « renouvellent » particulièrement bien.

Si l'on additionne les 223 000 transferts complets (de langue unique à langue unique) et les 125 000 transferts intergénérationnels complétés (de langues maternelles multiples à langue d'usage unique), cela ne représente toujours que 5,4 % de la population totale qui, au cours de sa vie, a complété un transfert qui a été commencé soit par la personne elle-même, soit par ses ascendants. Tout cela montre bien qu'au cours d'une seule période quinquennale, il ne peut guère y avoir, au total, tous groupes linguistiques et tous âges confondus, plus de quelques dizaines de milliers de transferts.

Nous avons déjà souligné à maintes reprises que les données disponibles ne permettent pas d'étudier l'évolution du comportement linguistique des groupes linguistiques, puisqu'il s'agit de données portant sur l'ensemble de la durée de vie des individus; en outre, le problème de la répartition des déclarations de langues multiples rend très discutable toute comparaison entre les recensements.

On peut cependant avancer que, lorsqu'il s'agit de faire des prévisions démolinguistiques, ce qui importe, ce n'est pas tant de prévoir le comportement démolinguistique futur des divers groupes linguistiques que la croissance due aux échanges entre les groupes. En d'autres termes, si la nature des données disponibles (transferts sur la durée de vie) et le problème des déclarations multiples nous empêchent de dégager des conclusions fermes quant à l'évolution récente et future du comportement linguistique des groupes linguistiques, peut-être peut-on obtenir des résultats plus solides si l'on se limite aux soldes des transferts.

Le tableau 4.4 présente le solde des transferts linguistiques pour chacun des « échanges » entre chacune des langues maternelles et chacune des langues d'usage, en distinguant les soldes obtenus à partir de la seule considération des déclarations uniques et ceux obtenus après répartition des déclarations multiples. L'information est produite tant pour 1981 que pour 1986, pour l'ensemble du Québec.






Tableau 4.4 SOLDE DES TRANSFERTS LINGUISTIQUES (EN MILLIERS), ENSEMBLE DU QUÉBEC, 1981 ET 1986





L'examen des chiffres de ce tableau permet de dégager quelques conclusions importantes pour la suite de notre analyse. La première concerne l'impact des règles de répartition. Comme on peut le voir en comparant les deux dernières colonnes du tableau 4.4, que l'on applique aux déclarations multiples de 1986 les règles de répartition de 1981 ou une procédure plus simple qui consiste à répartir moitié-moitié les cas où deux langues ont été déclarées ( 1/4 - 1/4 - 1/2 dans le cas des déclarations français-anglais-autre), le résultat en matière de solde des transferts entre groupes est le même.

La deuxième conclusion porte sur le niveau des soldes. Comme l'exprimait déjà l'indice de continuité, le solde total du groupe français est quasiment nul. Les transferts linguistiques effectués au cours de leur vie par les membres des divers groupes linguistiques ont abouti à une situation où les rares pertes du groupe français ont été compensées par quelques rares gains, de telle sorte qu'en définitive, il y a presque autant de personnes de langue d'usage française que de langue maternelle française.

Il n'en va pas de même pour les deux autres groupes linguistiques. Le groupe anglais aurait, selon les résultats du recensement de 1986, connu un gain net de près de 130 000 unités grâce à ses échanges avec les deux autres groupes, alors que le groupe « autre » aurait perdu près de 120 000 unités, dont 74 % auraient bénéficié au groupe anglais et 26 % au groupe français.

La troisième conclusion porte sur l'évolution du solde entre 1981 et 1986. Puisque le mode de répartition des langues multiples en 1986 ne semble pas influencer le niveau des soldes; il semble légitime de comparer le niveau des soldes aux deux derniers recensements. Les chiffres du tableau 4.4 semblent indiquer que le solde du groupe français se serait légèrement détérioré, alors que celui des deux autres groupes se serait légèrement amélioré. La même conclusion s'obtient à partir des seules déclarations de langue unique, sauf pour le groupe anglais dont le solde largement positif aurait légèrement diminué.

On peut dégager une quatrième conclusion à partir de la répartition des déclarations multiples qui a permis d'obtenir les soldes du tableau 4.4, mais il s'agit d'une conclusion d'ordre secondaire et plutôt fragile. Notre répartition aboutit à une estimation de l'effectif de chaque groupe linguistique défini en termes de langue maternelle pour l'ensemble de la population non institutionnelle du Québec. Or, Statistique Canada (1988) a publié l'effectif de chaque groupe linguistique défini selon la langue maternelle (après répartition des déclarations multiples selon les règles appliquées en 1981) pour l'ensemble de la population du Québec, population institutionnelle comprise. La comparaison entre les deux permet d'estimer le nombre de personnes résidant en « institution » (prisons, hôpitaux et maisons de repos, essentiellement). Selon cette estimation, 71 % des 77 000 personnes en institution seraient de langue maternelle française, 13 %, de langue anglaise, et 16 %, de langue « autre ».

Même si les deux règles de répartition telles qu'elles sont appliquées ici aux transferts totaux (tous âges confondus) de l'ensemble du Québec donnent les mêmes résultats pour ce qui est des soldes, cela ne signifie pas encore que ces soldes ont été correctement estimés. Les chiffres du tableau 4.4 ne peuvent être considérés que comme des ordres de grandeur, desquels il ressort que le solde des transferts du groupe français varie sans doute autour de zéro, alors que celui du groupe anglais est sans doute proche de 120 000 unités (celui du groupe de langue « autre » étant corrélativement proche de -120 000 unités). Vouloir aller au-delà de cette conclusion, en essayant de dégager des tendances de comportements, serait hautement téméraire.

Ces soldes sont le résultat de transferts d'ampleur variable selon les langues maternelle et d'usage considérées. Pour l'ensemble du Québec, le type de transfert le plus fréquent en 1986 est celui du français vers un bilinguisme français-anglais, suivi des transferts du français vers l'anglais (langues uniques) et du groupe de langue maternelle « autre » vers l'anglais (langues uniques). Les transferts du groupe de langues maternelles « français-anglais » vers le français comme langue d'usage unique sont également importants, nettement moins cependant que ceux qui sont effectués en sens contraire.

Si la situation linguistique était comparable sur l'ensemble du territoire québécois, on pourrait s'attendre à ce que, de chaque région, provienne un nombre de transferts proportionnel à son seul poids démographique par rapport à l'ensemble. Tel n'est évidemment pas le cas, et la répartition des transferts selon le type et la région (tableau 4.2) met en évidence leur concentration dans Montréal-Îles. Ceci découle en bonne partie du poids démographique de cette région et de la concentration des groupes anglais et « autre » qu'on peut y observer. Même si elle ne représente que 31 % de la population totale du Québec, la région de Montréal-Îles accapare à elle seule près de 60 % de tous les transferts linguistiques recensés au Québec, et cela, tant en 1986 qu'en 1981.

4.4 Taux de mobilité linguistique

Tant qu'on raisonne en termes de nombres absolus, on ne peut évidemment poursuivre bien loin la comparaison entre groupes linguistiques et entres régions, ni dégager des conclusions sur la force d'attraction relative de chacun des groupes. Pour ce faire, il nous faut tenir compte des populations en cause, c'est-à-dire rapporter le nombre de transferts à l'effectif de la population. Les taux de mobilité ainsi calculés ont également été présentés dans les tableaux 4.2 et 4.3. Ces taux peuvent être interprétés comme la propension des membres d'un groupe à effectuer au cours de leur vie un transfert d'une langue maternelle donnée vers une langue d'usage déterminée. Il s'agit cependant d'une probabilité conditionnelle à la survie au Canada, puisque seules les personnes recensées ont pu faire une déclaration de transfert.

Il ressort clairement du tableau 4.2 (qui reflète la situation de 1986) que, en termes de probabilités, le groupe « autre » connaît les plus fortes propensions à effectuer un transfert linguistique (langues uniques), suivi du groupe anglais, puis du groupe français. Cet ordre vaut dans la plupart des régions, les seules exceptions étant les régions de l'intérieur et, surtout, du Nord (où le groupe anglais a un taux supérieur au groupe « autre »).

Dans l'ensemble du Québec, le groupe français (langue maternelle unique) adopte rarement une autre langue comme langue d'usage; près de 97 % des membres de ce groupe ont gardé le français comme langue d'usage. Les pourcentages correspondants des groupes anglais et « autre » sont 87 % et 60 % respectivement. Les déclarations de langues maternelles multiples (3,4 % du total) reflètent sans doute, dans la majorité des cas, des situations de transfert linguistique en cours : la plupart de ceux qui ont déclaré plusieurs langues maternelles n'ont pas déclaré la même combinaison de langues d'usage.

On remarquera qu'à Montréal, le groupe français effectue plus souvent un transfert vers une autre langue alors que le groupe anglais en effectue moins. Le groupe français connaît les plus hauts taux de mobilité vers l'anglais dans les régions de l'Outaouais et de Montréal-Îles, ce qui rejoint une constatation maintes fois reprise selon laquelle la situation du français dans ces régions apparaît plus fragile qu'ailleurs.

La situation du groupe « autre » confirme à sa façon cet état de choses. En effet, la mobilité linguistique de ce groupe vers le français est la moins forte dans la région de Montréal-Îles : dans cette dernière région, où se concentre la très grande majorité des membres du groupe de langue maternelle « autre » nés à l'étranger, moins de 6 % des membres de ce groupe avaient effectué un transfert complet vers le français (langues uniques). C'est également à Montréal-Îles que les membres du groupe de langue maternelle anglaise sont les moins portés à effectuer un transfert vers le français (à peine 3 %). Le contexte linguistique montréalais paraît agir de façon comparable sur les deux groupes, même si leur situation objective diffère passablement.

Dans cette discussion des taux de mobilité linguistique de langue maternelle à langue d'usage, nous n'avons considéré jusqu'à présent que les langues uniques, sans égard à la mobilité vers les langues multiples, les taux de mobilité entre langues uniques étant cependant calculés en tenant compte des transferts vers ou en provenance des langues multiples. Nous pourrions également faire totalement abstraction des transferts qui concernent, au départ ou à l'arrivée, des langues multiples, et calculer des taux de mobilité entre langues uniques comme s'il n'y avait pas eu ces transferts de nature particulière.

La partie supérieure du tableau 4.5 présente ces taux de mobilité entre langues uniques obtenus après élimination des transferts relatifs à des langues multiples. Dans la seconde partie du même tableau, nous présentons les taux de mobilité entre les trois groupes linguistiques relatifs à l'ensemble des déclarations (langues uniques et langues multiples). Dans ce dernier cas, la répartition des déclarations de langues multiples a été effectuée selon les règles appliquées en 1981, mais pour 1986 nous avons également produit (entre parenthèses) les taux obtenus en appliquant les règles simplifiées (moitié-moitié dans les cas où deux langues ont été déclarées, 1/4 - 1/4 - 1/2 dans les cas où respectivement le français, l'anglais et une langue « autre » ont été déclarés). Les calculs ont pu être réalisés pour 1981 aussi bien que pour 1986, mais l'information nécessaire à ces calculs n'est disponible que pour l'ensemble du Québec.

Les chiffres présentés dans le tableau 4.5 confirment, pour l'essentiel, les conclusions dégagées précédemment. Si l'on élimine les déclarations multiples, c'est-à-dire si l'on ne considère que les seuls transferts complets (de langue unique vers une autre langue unique), on observe une très forte capacité de rétention de sa langue maternelle parmi les membres du groupe français et, dans une moindre mesure, parmi ceux du groupe anglais. Cette capacité de rétention n'a d'ailleurs pratiquement pas changé entre 1981 et 1986. Par contre, la capacité de rétention de la langue maternelle « autre » est beaucoup plus faible, soit à peine 70 % (on notera cependant que, dans le reste du Canada, le pourcentage correspondant est à peine supérieur à 50 %). Cette capacité de rétention (pour les langues uniques) du groupe de langue maternelle « autre » semble cependant avoir augmenté entre 1981 et 1986.

Lorsqu'on prend en considération les déclarations de langues multiples et qu'on les répartit entre les trois groupes linguistiques, la capacité de rétention diminue évidemment pour chaque groupe, puisqu'une partie des déclarations multiples émanant d'un groupe sera attribuée aux autres groupes. La première constatation qui s'impose à partir des résultats de la partie inférieure du tableau 4.5 est que le choix de la règle de répartition des déclarations de langues multiples n'a guère d'impact sur les taux de mobilité, sauf peut-être pour les transferts du groupe « autre » vers l'anglais.






Tableau 4.5 TAUX DE MOBILITÉ LINGUISTIQUE ENTRE LANGUES UNIQUES ET APRÈS RÉPARTITION DES DÉCLARATIONS MULTIPLES, ENSEMBLE DU QUÉBEC, 1981 ET 1986





Si, en matière de langues uniques, on n'observait que peu de changements entre les taux de 1981 et ceux de 1986, par contre, après répartition des déclarations de langues multiples, une tendance vers une plus grande attirance du français se dessine. La prise en considération des langues multiples fait pratiquement doubler le taux de mobilité de l'anglais vers le français et augmente de façon significative le taux du groupe « autre » vers le français. Cela montre bien à quel point les déclarations multiples peuvent influencer les résultats. Avec les deux règles de répartition de ces déclarations de langues multiples utilisées ici, les résultats sont convergents, mais cela ne prouve pas pour autant que les règles sont correctes.

Supposons cependant qu'elles le soient. Dans ce cas, on pourrait effectivement conclure que le pouvoir d'attraction du français sur les membres des deux autres groupes s'est accru entre 1981 et 1986. Mais, en même temps, le pouvoir d'attraction de l'anglais (et, dans une moindre mesure, des langues « autres ») sur les membres du groupe français s'est également accru. Comme dans ce dernier cas, la population en cause est beaucoup plus nombreuse, il est résulté de ce double mouvement une (légère) détérioration du solde total du groupe français, comme en témoignait le tableau 4.4. Une augmentation de la capacité d'attraction d'un groupe sur les autres ne signifie pas nécessairement une amélioration de la situation globale de ce groupe. Il faut également examiner ce qui se passe du côté des « sorties », c'est-à-dire l'attraction des autres groupes sur le groupe en cause, et tenir compte du poids démographique respectif des divers groupes.

Nous avons souligné précédemment que le groupe de langue maternelle « autre » résidant dans la région Nord avait un comportement linguistique très différent de celui établi dans le reste du Québec, et plus particulièrement à Montréal. Nous avions rappelé à cette occasion qu'il s'agissait de deux types de population de langue « autre » très différents, les premiers étant pour la plupart nés au Canada, les seconds étant le plus souvent nés en dehors du Canada. La distinction entre la population née au Canada et celle née à l'extérieur du Canada est importante pour l'analyse du comportement linguistique, et pas seulement pour le groupe de langue maternelle « autre ».

Le tableau 4.6 présente les taux de mobilité linguistique selon la langue maternelle, la région de résidence et le lieu de naissance (au Canada ou en dehors du Canada), d'après les résultats du recensement de 1986. Comme la grande majorité des personnes nées en dehors du Canada résident dans la région de Montréal-Îles, pour éviter les petits effectifs en dehors de cette région, nous nous sommes limités à comparer les taux de Montréal-Îles à ceux de l'ensemble du Québec.

Ce tableau montre à quel point le comportement linguistique de la population née à l'extérieur du Canada est différent de celui de la population née au Canada, aussi bien en matière d'intensité que d'orientation linguistique. La population née en dehors du Canada a une propension à la mobilité linguistique beaucoup plus élevée que celle née au Canada : cette population ne compte que pour 8 % de la population totale du Québec, mais elle assume près du tiers des transferts, et cela, malgré une durée de séjour, et, donc, d'« exposition au risque », plus courte.

Comme le laisse voir le tableau 4.6, un membre du groupe de langue maternelle française né à l'extérieur du Canada et qui s'établit au Québec a plus de chances d'abandonner sa langue maternelle (langue unique) qu'un membre du groupe anglais, surtout s'il s'installe à Montréal. En d'autres termes, un immigrant qui fait partie du groupe majoritaire est plus attiré par l'anglais qu'un immigrant du groupe minoritaire ne l'est par la langue de la majorité.

Un membre du groupe de langue maternelle « autre » (langue unique) né en dehors du Canada et qui s'établit à Montréal (c'est le cas de la vaste majorité) a près de trois fois plus de chances (s'il abandonne sa langue maternelle pour une autre langue unique) de choisir comme langue d'usage l'anglais plutôt que le français. S'il est né au Canada, il a cinq fois plus de chances de choisir l'anglais.






Tableau 4.6 TAUX DE MOBILITÉ LINGUISTIQUE (EN POURCENTAGE), SELON LA LANGUE MATERNELLE, LA RÉGION ET LE LIEU DE NAISSANCE, 1986





Étant donné l'importance de l'immigration internationale pour l'évolution démographique d'un pays à croissance naturelle proche de zéro, et l'impact que cette immigration peut avoir sur l'évolution du pourcentage de francophones au Québec, il semble pertinent d'examiner brièvement l'évolution récente de la mobilité linguistique de ces immigrants, même si, comme nous l'avons souligné à maintes reprises, plusieurs facteurs (déclarations multiples, variation dans le taux de sous-dénombrement, émigration différentielle des immigrants, etc.) rendent fragile toute comparaison d'un recensement à l'autre.

Le tableau 4.7 présente le pourcentage d'immigrants de langue maternelle « autre » qui, en 1981 et 1986, ont déclaré avoir choisi le français ou l'anglais comme langue d'usage (ou, en 1986, plusieurs langues d'usage), en distinguant selon la période d'immigration de ces immigrants. Comme la plupart des transferts linguistiques sont déclarés par des immigrants âgés entre 25 et 44 ans, âges auxquels les transferts deviennent dans la plupart des cas quasi « définitifs » (il y a sans doute très peu de transferts après 45 ans), nous présentons également dans ce tableau les taux de mobilité pour ce groupe d'âge. Quant aux transferts effectués par les membres des autres groupes d'âge, leurs taux de mobilité linguistique sont présentés dans le tableau 4.8, mais seulement pour le recensement de 1986.

Nous ne considérons donc pas ici les transferts réalisés par les membres des groupes de langue maternelle française ou anglaise, à cause de la part réduite de ces groupes dans le flux total d'immigration et de leur très faible mobilité linguistique : en 1986, seulement 2 % des membres du groupe de langue maternelle anglaise avaient le français comme langue d'usage unique, et 5 % des membres du groupe de langue maternelle française avaient l'anglais comme langue d'usage unique.

Il ressort clairement du tableau 4.7 que plus la durée de séjour au Québec augmente, c'est-à-dire plus la période d'immigration est ancienne, d'autant plus grande est la force d'attraction de l'anglais par rapport au français. Après 15 à 20 ans de séjour, le rapport est de 4 à 1 en faveur de l'anglais, alors que pour les immigrants de moins de dix ans de séjour, la force d'attraction du français et de l'anglais est quasiment égale (sous réserve des langues multiples en 1986), voire légèrement en faveur du français.






Tableau 4.7 TAUX DE MOBILITÉ LINGUISTIQUE (EN POURCENTAGE) DES IMMIGRANTS INTERNATIONAUX ÉTABLIS À MONTRÉAL-ÎLES ET DE LANGUE MATERNELLE « AUTRE » (LANGUE UNIQUE), SELON LA PÉRIODE D'IMMIGRATION, 1981 ET 1986





Tableau 4.8 TAUX DE MOBILITÉ LINGUISTIQUE (EN POURCENTAGE) DES IMMIGRANTS INTERNATIONAUX ÉTABLIS À MONTRÉAL-ÎLES ET DE LANGUE MATERNELLE « AUTRE » (LANGUE UNIQUE), SELON LA PÉRIODE D'IMMIGRATION ET DIVERS GROUPES D'ÂGE, 1986





L'interprétation de cette observation est délicate. Faut-il conclure que, lors des premières années après son arrivée, l'immigrant de langue maternelle « autre » se sent à peu près également attiré par le français et l'anglais, mais qu'après une dizaine d'années, il choisit de plus en plus l'anglais ? (ou s'il a choisi le français, qu'il a émigré ?) Ou faut-il conclure que, depuis le début des années 1970, le contexte socio-économique et politique du Québec a considérablement augmenté la force d'attraction relative du français ? Ou encore, la place relativement plus favorable du français parmi les (rares) immigrants récents ayant effectué un transfert linguistique ne pourrait-elle pas être reliée à une structure linguistique des flux d'immigration plus favorable au français ?

À cet égard, il importe de souligner que, lorsqu'on parle de transferts vers le français ou l'anglais parmi les immigrants de langue maternelle « autre », rien ne permet d'affirmer que le transfert a eu lieu après l'immigration. Trop souvent, le discours sur l'« intégration » et la mobilité linguistiques des immigrants est-il entaché de l'hypothèse implicite selon laquelle le transfert s'est effectué après l'arrivée de l'immigrant?

Toute cette problématique se complique en outre lorsqu'on se rappelle que les données dont il est question portent sur les transferts linguistiques des immigrants qui survivent au Québec et qui y sont recensés. Plus particulièrement, le comportement migratoire des immigrants peut, de façon significative, influer sur les conclusions. L'une des conclusions importantes qui se dégageaient de notre analyse de l'immigration internationale (chapitre 3) était que le Québec avait beaucoup de difficulté à garder ses immigrants. Si, comme notre analyse tendait à conclure, environ 30 % des immigrants internationaux admis au Québec entre 1981 et 1986 n'étaient plus au Québec en 1986, soit en moyenne deux ans et demi après leur arrivée, on peut supposer qu'une grande partie de ceux qui manquent sont des immigrants dont la langue d'usage est l'anglais et qui ont émigré vers le reste du Canada (ou les États-Unis), ce qui fait nécessairement augmenter le pourcentage de francophones parmi les immigrants qui restent.

Nous nous trouvons donc devant quatre types d'explications : la première s'articule autour de la durée de séjour, la seconde autour du contexte socioéconomique, la troisième sur la base de la structure linguistique des immigrants à l'arrivée, et la quatrième sur la sélectivité parmi les immigrants ayant quitté le Québec. Sans doute, ces diverses interprétations sont-elles toutes valables simultanément.

Il faut cependant remarquer que si l'on retient l'explication basée sur le contexte récent plus ou moins favorable au français, il faudrait accepter que, depuis le début des années 1980, ce contexte semble à nouveau jouer au détriment du français. En effet, alors que les immigrants de 1976-1981 ayant effectué un transfert linguistique avaient manifesté une légère préférence pour le français par rapport à l'anglais, ceux de 1982-1986 semblent à nouveau préférer l'anglais, du moins ceux âgés de 15 à 44 ans (qui assument la grande majorité des transferts) et sous réserve des déclarations relativement nombreuses de langues d'usage multiples.

Des quatre types d'explications esquissés ci-dessus, celui concernant la structure linguistique des immigrants à leur arrivée semble le plus difficile à étayer. Pour qu'il soit déterminant, il faudrait que le pourcentage de francophones ou de « francophonisables » parmi les immigrants ait augmenté de façon significative entre la première et la seconde moitié des années 1970. Or, tel n'est pas le cas. Parmi les immigrants admis en 1972-1976, 25 % connaissaient seulement le français et 11 %, à la fois le français et l'anglais; parmi ceux de 1977-1981, les pourcentages correspondants sont de 26 % et 10 %, et parmi ceux de 1982-1986, de 27 % et 12 %. Il y donc eu une légère hausse, mais elle se situe au cours de la première moitié des années 1980, alors que l'attrait relativement plus fort du français semble avoir légèrement décru.

Dans le cadre de l'explication fondée sur un contexte socio-économique plus favorable au français, il faut évidemment envisager l'impact des mesures linguistiques, particulièrement celui de la « loi 101 ». Il semble cependant plutôt difficile de déceler dans les chiffres disponibles un impact significatif de ces mesures sur l'évolution récente des transferts. Les effets éventuels de ces mesures, et plus particulièrement de l'obligation qu'ont les enfants d'immigrants d'effectuer leurs études primaires et secondaires en français, ne peuvent se manifester qu'à long terme.

Sans doute peut-on observer (tableau 4.7) que, pour le groupe des 0-14 ans, le taux de mobilité vers le français est supérieur au taux de mobilité vers l'anglais (sous réserve toujours des déclarations de langues d'usage multiples relativement fréquentes pour ce groupe). On peut cependant se demander ce que représente un transfert linguistique effectué par un enfant de 0-14 ans. En outre, le nombre de transferts effectués à ces âges est tellement faible (de l'ordre de quelques dizaines dans la plupart des cas) qu'il devient très discutable de prétendre en dégager des tendances significatives.

La conclusion la plus solide semble bien être qu'aucune conclusion ne peut être dégagée quant à l'évolution récente de la mobilité linguistique. Trop de limitations influencent, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, ce type de données et trop de facteurs peuvent intervenir, dans un sens ou dans l'autre, dans l'interprétation des changements que l'on peut éventuellement déceler.

Ces changements éventuels dans la force d'attraction respective du français et de l'anglais ne peuvent d'ailleurs avoir qu'un impact très marginal sur l'évolution future de l'effectif et du pourcentage de francophones. Il ne faut pas oublier, en effet, que seule une minorité des immigrants allophones changent de langue d'usage. Ces transferts qui se feraient un peu plus ou un peu moins vers le français ne concernent toujours qu'environ un tiers de ces immigrants. Or, en matière prévisionnelle, c'est sur le total des immigrants allophones qu'il faut faire le calcul. Dans ce cas, qu'il y ait 12 % de ces immigrants qui finissent par adopter le français ou qu'il y en ait 14 %, cela n'influence pas de façon significative l'évolution du pourcentage de francophones dans la population totale.

Au total, on peut donc raisonnablement conclure que, sur une période donnée, la mobilité linguistique est sans doute très faible; que les modifications dans le comportement de mobilité linguistique sont probablement très lentes à se manifester; et que, si modifications il y a, elles auront un impact marginal sur l'évolution future du groupe francophone du Québec, du moins à l'horizon d'une ou de deux générations.











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