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L'avenir démolinguistique du Québec et de ses régions

L'avenir
démolinguistique
du Québec et
de ses régions

par

Marc Termote
avec la collaboration de
Jacques Ledent





Deuxième partie

Les perspectives

« Il faut savoir où l'on va, pour savoir où l'on est ».

Alexandre Vialatte






Chapitre 5

Les hypothèses et les scénarios

Sur la base de l'évolution récente du comportement démolinguistique des divers groupes linguistiques régionaux, et en nous fondant sur l'interprétation que nous avons pu en faire eu égard à l'évolution antérieure analysée dans un ouvrage précédent (Termote et Gauvreau, 1988), nous sommes maintenant en mesure de faire des hypothèses quant à l'évolution prévisible de ce comportement à court et à moyen termes. Mais avant de présenter ces hypothèses, il importe d'expliciter les objectifs poursuivis.

5.1 Signification des perspectives

L'exercice prévisionnel que nous avons réalisé comportait en fait deux objectifs. Le premier consistait à « prévoir » l'évolution de l'effectif et de la structure (selon l'âge et la région) de chaque groupe linguistique à court et à moyen termes, c'est-à-dire au cours des quelque 20 à 25 prochaines années, soit l'intervalle entre deux générations.

Prévoir ce que sera le comportement démolinguistique d'une population dans 10 ou 20 ans est particulièrement téméraire, sinon franchement prétentieux. Aucun démographe n'avait prévu à la fin des années 1950 la chute draconienne de la fécondité, ni a fortiori la poursuite de cette baisse pendant plus d'un quart de siècle. Plus près de nous, personne n'avait prévu en 1985 que la fécondité allait connaître une remontée de plus de 20 %, ni que l'immigration internationale allait quadrupler en quelques années.

Il ne s'agit donc pas de prévoir ce que sera le comportement démographique de la population québécoise sur une longue période, et particulièrement le comportement en matière de fécondité et de migration. Cependant, on peut tenter de prévoir ce que sera l'évolution au cours des prochaines années et, à partir de là, envisager plusieurs évolutions plausibles, dont quelques-unes sont peut-être plus probables que d'autres. L'important est de parvenir à dégager une « fourchette » des diverses évolutions plausibles et de choisir parmi elles la plus probable.

Élaborer un éventail d'évolutions futures plausibles et en dégager une « plus plausible que les autres » peuvent se justifier jusqu'à un certain horizon temporel. Une fois, cependant, que l'on se place face à une longue période, qu'on laisse le temps aux structures de comportement de changer fondamentalement, il devient vain de chercher à distinguer le plausible du possible. Nous estimons que cette limite est atteinte après 20 à 25 ans, soit avec la relève des générations.

Plus précisément, si l'on considère que nos projections sont basées sur l'année 1986 (dernière année pour laquelle les données démolinguistiques et régionales sont connues), on peut estimer que, jusqu'à 1996, il est possible de faire des prévisions sensées, et qu'à partir de 2001, le degré de probabilité de réalisation de nos prévisions devient de plus en plus difficile à évaluer. Une fois rendus en 2011 ou 2016, ce ne sont plus des prévisions, mais des simples projections.

Cette dernière observation nous amène au deuxième objectif de notre exercice prévisionnel, à savoir qu'au-delà de la prévision de l'avenir le plus proche, ce qui importe c'est de dégager les tendances de fond de la dynamique démographique. Il est évident que plus on recule l'horizon temporel de la prévision, d'autant plus grande est la probabilité qu'un des nombreux phénomènes déterminant le comportement démolinguistique puisse sensiblement se modifier et ainsi influencer ce comportement. Il n'appartient pas au démographe de prévoir s'il y aura en 2003 une crise économique majeure au Québec qui puisse influer sur le comportement migratoire de sa population, ni de prévoir si en 2007 un bouleversement politique international majeur pourrait se produire, modifiant fondamentalement les mouvements migratoires internationaux qui touchent le Québec.

Par contre, il est important de savoir quelles seraient les conséquences à plus ou moins long terme du comportement actuellement observé et de celui que l'on peut plus ou moins bien prévoir pour le court terme et le moyen terme. En d'autres mots, il est de première importance de savoir ce qu'il arriverait à long terme en l'absence de renversement majeur, actuellement imprévisible, des normes de comportement démolinguistique.

Nous élaborerons donc des hypothèses d'évolution devant nous permettre d'aboutir à des prévisions raisonnables et fondées en ce qui concerne le court terme et le moyen terme, soit dix ans à partir de 1986. Au-delà de 1996, nous ne pouvons plus que proposer des fourchettes dont le degré de réalisme est, par définition, impossible à vérifier, mais qui peuvent garder une valeur de prévision si les comportements entre 1986 et 1996 ont évolué comme prévu et si, après 1996, ces comportements prévus dans un scénario donné se stabilisent.

Nous ne faisons donc plus varier un quelconque comportement démolinguistique après 1996 (sauf éventuellement la mortalité), estimant qu'il n'y a aucune base permettant de justifier le sens et l'intensité d'une telle variation. Nous faisons dans la plupart des scénarios varier le comportement entre 1986-1991 et 1991-1996, mais le comportement prévu pour 1991-1996 est lui-même considéré, en l'absence d'une quelconque information en sens contraire, comme restant stable par la suite. Remarquons à cet égard que le comportement de 1986-1991 est déjà en quelque sorte une prévision, du moins partiellement, puisque les dernières données démolinguistiques nécessaires pour notre exercice prévisionnel remontent pour l'essentiel à 1986.

Dégager les tendances à long terme du comportement actuel et de celui prévisible pour le court terme et le moyen terme en maintenant constant le régime démographique au-delà d'un certain horizon (1996 en l'occurrence) n'est évidemment plus faire une prévision au sens strict. Plus le temps passera, moins il y aura de chances que cette hypothèse de constance se vérifie. Dans le cadre d'un scénario donné, une prévision pour l'an 2001 aura évidemment plus de probabilités de se réaliser qu'une prévision pour l'an 2026 ou 2046 (horizon ultime de nos projections).

L'analogie qui illustre sans doute le mieux la signification de nos perspectives à long terme est celle du tachymètre, c'est-à-dire l'instrument qui mesure la vitesse à laquelle se meut une automobile. Lorsqu'il marque 100 km à l'heure, cela signifie que, s'il n'y a aucune modification dans les facteurs qui déterminent au moment présent la vitesse de l'automobile (poids du pied du conducteur sur l'accélérateur, état de la route, force et orientation des vents, etc.), cette automobile aura franchi 100 km dans une heure. Cela n'est pas une prévision, c'est une manière de mesurer le comportement actuel de cette automobile.

C'est de la même manière que nos prévisions deviennent, au fur et à mesure que l'on recule l'horizon de la projection, de moins en moins une prévision et de plus en plus une façon de saisir « les effets à long terme » du comportement actuel (et de celui prévisible à court et moyen termes). On ne pourra donc pas interpréter de la même façon les résultats de nos prévisions selon qu'il s'agit des résultats pour 1996, 2011 ou 2046.

La valeur de ces résultats ne dépend évidemment pas seulement de l'horizon temporel considéré, mais avant tout des hypothèses d'évolution adoptées pour chaque composante démographique et de la manière de les intégrer dans le processus de projection. Avant de discuter du choix des hypothèses et des scénarios de projection proprement dits, il importe de brièvement décrire le modèle de projection utilisé, soit la manière dont nous faisons passer la population d'un moment dans le temps à un autre.

5.2 Le modèle de projection

Toute prévision, toute perspective, toute projection (quel que soit le nom qu'on lui donne) ne peut produire que ce qu'on lui fournit. Ce qui est produit dépend des facteurs de production (en l'occurrence les hypothèses d'évolution prévue pour chaque composante) et de la technologie utilisée pour combiner ces facteurs de production, c'est-à-dire, ici, le modèle de projection.

Une règle fondamentale en matière de perspectives démographiques est de travailler avec des sous-groupes de population les plus homogènes possible. L'âge est évidemment un critère crucial, car tous les comportements démolinguistiques sont fonction de l'âge. En ce qui nous concerne, la langue d'usage est également, par définition, un critère. À ces deux critères, nous en avons ajouté un troisième, et non le moindre : le critère régional.

Comme nous l'avons vu dans la partie analytique de notre travail, il y a en effet trop de disparités régionales dans le comportement de fécondité et de migration (en particulier) pour que l'on puisse accorder à tout Québécois d'un âge et d'un groupe linguistique déterminés un même comportement « moyen ».

Introduire la dimension régionale dans les perspectives complique bien sûr beaucoup la procédure de projection. Le plus simple est évidemment de faire des prévisions séparées pour chaque entité spatiale considérée, quitte à effectuer après coup les ajustements nécessaires pour assurer la cohérence entre la somme de l'effectif prévu dans chaque région et le chiffre obtenu au plan national. Ceci n'assure cependant pas encore la cohérence en ce qui concerne l'une des composantes majeures de la dynamique démographique régionale, à savoir la migration: par définition, les émigrants d'une région sont les immigrants dans une autre région.

La seule manière d'assurer la pleine cohérence des résultats en matière de projection régionale est de travailler avec des flux migratoires selon l'origine et la destination, c'est-à-dire d'utiliser un modèle dit « multirégional » où l'on considère simultanément toutes les interrelations entre toutes les régions du système régional et entre toutes les composantes de l'évolution démographique. C'est un tel système qu'a utilisé le Bureau de la statistique du Québec (BSQ) dans ses dernières perspectives démographiques (BSQ, 1990), et c'est également ce type d'approche que nous avons adopté.

Selon cette approche multirégionale, la population d'un pays désagrégée selon l'âge et la région peut être exprimée sous la forme d'un vecteur colonne, et tout le problème de la projection est donc de passer du vecteur de la population à un moment t au vecteur qui représente la population (toujours désagrégée selon l'âge et la région) au temps t+n, n étant égal à cinq ans dans notre cas. Pour passer ainsi d'un vecteur à l'autre, il faut une « matrice de croissance » qui, lorsqu'elle est multipliée par le vecteur de la population au moment t, donnera le vecteur de la population au moment t+n.

Cette matrice de croissance exprime, en réalité, tout le comportement démographique de la population nationale. Certaines sous-matrices représentent le comportement de la fécondité, d'autres celui de la migration et de la mortalité. On peut aisément s'imaginer qu'il s'agit là, en ce qui nous concerne, d'une matrice de dimension particulièrement impressionnante : avec 18 groupes d'âge et neuf régions (huit au Québec plus le reste du Canada), nous avons une matrice de 162 colonnes et 162 lignes, soit 26 244 cellules, et cela, pour chacun des trois groupes linguistiques.

Ces matrices de croissance expriment totalement le comportement de la population québécoise et canadienne (par le biais de la région « Canada moins Québec »), mais elles ne considèrent pas encore le « reste du monde ». En d'autres termes, elles ne se référent qu'à la seule migration intraprovinciale et interprovinciale, et non à la migration internationale.

L'immigration internationale (plus précisément et plus correctement les « entrées internationales survivantes ») est introduite sous la forme d'un vecteur colonne, qui exprime la répartition selon le groupe d'âge et la région pour chaque groupe linguistique du nombre d'entrées internationales survivant en fin de période quinquennale. Ce vecteur est appliqué de telle sorte qu'il permet de projeter les naissances (au cours de la période) issues de ces entrées survivantes. Quant à l'émigration internationale, elle est prise en considération sous la forme de taux d'émigration selon le groupe d'âge, la région et le groupe linguistique. Ces taux ont dû être estimés, mais comme ils sont très bas, les erreurs à cet égard ne peuvent guère porter à conséquence. On notera d'ailleurs qu'ils sont encore plus bas que ce qu'impliquent les estimations annuelles de Statistique Canada, puisque, dans notre cas, les émigrations internationales (assez nombreuses) effectuées au cours de la période par les immigrants internationaux de la même période sont déjà considérées par le fait de projeter des entrées survivantes, et non des immigrants admis.

Tel qu'il a été décrit, l'algorithme de projection permet de projeter l'effectif selon le groupe d'âge et la région de chaque groupe linguistique. Il suppose cependant que chacun des trois groupes linguistiques est étanche, c'est-à-dire que chaque effectif n'est pas touché par le gain ou la perte nette résultant des changements de langue d'usage opérés au cours de la période. Plutôt donc que de projeter séparément l'effectif de chaque groupe linguistique, il nous faut encore les relier les uns aux autres par des taux de mobilité linguistique, reflétant la probabilité de passer, au cours d'une période quinquennale, d'une langue d'usage à chacune des deux autres, et ce, pour chaque groupe d'âge et chaque région.

Une telle procédure, même si elle est la plus cohérente, est cependant très risquée, car elle exige d'estimer des taux très désagrégés (par âge, région, langue d'usage en début de période et langue d'usage en fin de période), estimation pour laquelle nous n'avons pratiquement aucune base (les données connues relatives aux transferts linguistiques portent sur les passages de la langue maternelle à la langue d'usage, transferts dont le moment—la période—et donc l'âge ne sont pas connus). Heureusement, tout laisse croire que ces transferts sont rares au cours d'une période quinquennale donnée, et que si transfert il y a, il est le plus souvent le résultat d'un processus qui s'étend sur plusieurs générations. Or, nos prévisions portent sur un quart de siècle (nos projections qui vont au-delà doivent être interprétées plutôt comme une façon d'analyser les implications de long terme du comportement actuel, et certes pas comme des prévisions). En outre, dans le cas du groupe francophone, le solde de ces rares transferts est proche de zéro, même sur longue période.

Toutes ces considérations justifieraient l'hypothèse selon laquelle, du moins pour les premières périodes quinquennales de la projection, nous adoptions des taux de mobilité linguistique nuls. Une telle hypothèse n'influencerait guère l'effectif et, donc, le pourcentage du groupe francophone. Quant aux deux autres groupes, il suffirait alors de faire une hypothèse sur le niveau du solde quinquennal des échanges entre les deux groupes, et d'ajuster en conséquence les résultats obtenus précédemment avec des taux de mobilité nuls.

En introduisant ainsi la mobilité linguistique sous forme de solde et en dehors du processus de projection proprement dit, on renonce cependant à deux propriétés particulièrement fructueuses du modèle de projection « multidimensionnelle » adopté, à savoir la signification en matière de comportement et la cohérence des résultats. C'est pourquoi, outre des scénarios avec taux de mobilité linguistique nuls, nous introduirons également des scénarios incluant la possibilité de changer de langue d'usage au cours de la période de projection. Étant donné le caractère hautement aléatoire de l'estimation que nous devons faire de ce type de mobilité linguistique, de tels scénarios doivent être considérés plus comme des scénarios d'impact et des simulations que comme de véritables scénarios prévisionnels.

5.3 Les scénarios

L'évolution démolinguistique du Québec et de ses régions est le résultat de l'évolution de neuf phénomènes : la fécondité, la mortalité, l'immigration et l'émigration intraprovinciales, l'immigration et l'émigration interprovinciales, l'immigration et l'émigration internationales, et la mobilité linguistique. Avec neuf phénomènes, on arrive très rapidement à un nombre tellement élevé de scénarios que les résultats en deviennent difficiles à interpréter. Il importe donc, du moins dans une première étape, de se concentrer sur les phénomènes qui, dans un avenir prévisible, peuvent avoir le plus d'impact sur l'évolution future des groupes linguistiques au Québec. Cela implique que soit limité le plus possible le nombre d'hypothèses relatives aux phénomènes qui ont un impact réduit sur l'évolution démographique.

Même si la mortalité continuera en toutes probabilités à baisser dans les décennies futures, cela ne fera cependant augmenter que dans une mesure relativement marginale (par rapport à la population totale de départ) l'effectif de la population. En effet, au cours des 15 dernières années, le nombre de décès au Québec a augmenté de quelque 5 000 unités, soit en moyenne une augmentation de 300 à 400 décès chaque année. Les progrès dans la lutte contre la mort feront gagner quelques dizaines, sans doute pas plus d'une centaine de décès. Même en supposant que le régime de mortalité reste constant, on ne sous-estime donc que dans une proportion infinitésimale l'effectif futur de la population. En fait, l'augmentation du nombre de décès est due essentiellement au vieillissement de la population, et cela est évidemment pris en compte dans nos projections.

Ce raisonnement nous a conduits à adopter, du moins dans une première série de scénarios, une seule hypothèse en ce qui concerne l'évolution future de la mortalité, une hypothèse qui est aussi la plus facile, à savoir que les taux de mortalité selon le groupe d'âge, la région et le groupe linguistique observés en 1985-1987 demeureront constants tout au long de la période de projection. Ce faisant, nous sous-estimons sans doute très faiblement l'effectif futur de la population québécoise, mais l'erreur ainsi introduite est négligeable, probablement beaucoup moindre que celle due à l'estimation des taux de mortalité eux-mêmes. En outre, il est évident que l'erreur rattachée à cette hypothèse de mortalité constante ne peut en aucune manière toucher la structure linguistique de l'effectif de population projeté pour chaque région.

En ce qui concerne la migration interne, il faut distinguer la migration interprovinciale et la migration entre les régions du Québec. Nous avons considéré que le comportement migratoire interprovincial observé entre 1981 et 1986 reflétait assez bien une situation « normale » : ce comportement est, en fait, très proche de celui observé entre 1971 et 1976, et, selon l'information disponible, il semble s'être maintenu pour l'essentiel au cours de la période 1986-1991, sauf éventuellement en ce qui concerne le groupe anglophone.

Les résultats migratoires du recensement de 1991 ne sont, pour l'instant, connus qu'en ce qui regarde la langue maternelle, mais ils permettent d'avancer qu'entre 1986 et 1991, le déficit migratoire interprovincial s'est fortement réduit pour le groupe anglophone et s'est légèrement amélioré pour le groupe francophone, tout en restant sans doute stable pour le groupe allophone. Il en résulte qu'en appliquant les taux de migration interprovinciale de 1981-1986, nous introduisons, du moins par rapport à 1986-1991, un biais qui joue au détriment du groupe anglophone et en faveur du groupe francophone.

Il faut cependant remarquer que, si le solde migratoire interprovincial s'est nettement amélioré entre 1984 et 1990, depuis lors, il présente à nouveau une tendance à la baisse, de telle sorte qu'en adoptant le régime de migration interprovinciale de 1981-1986, on se trouve en fait à reproduire également le comportement le plus récent.

C'est effectivement cette hypothèse de constance des taux de migration interprovinciale (par groupe d'âge, région et groupe linguistique) que nous avons utilisée dans nos projections. On notera que, puisque le solde migratoire interprovincial est de toute manière proche de zéro, du moins en l'absence de tensions politiques, le fait que nous surestimions (peut-être) légèrement le déficit migratoire interprovincial en adoptant les taux de 1981-1986 n'a guère d'impact sur l'effectif projeté. Que le solde interprovincial du Québec soit de - 10 000 ou - 15 000 par an ne peut faire varier que très marginalement l'effectif d'une population de près de sept millions d'habitants.

La situation est cependant plus délicate lorsqu'il s'agit des migrations intraprovinciales, essentiellement à cause des relations migratoires entre notre région Montréal-Îles et le reste de la région métropolitaine de Montréal. En ce qui concerne les migrations entre toutes les autres paires originedestination, la situation observée entre 1981 et 1986 semble pouvoir raisonnablement être supposée plus ou moins constante dans l'avenir (en l'absence de données, surtout selon la variable linguistique, nous n'avons d'ailleurs guère le choix à cet égard).

Il n'en va cependant pas de même pour les échanges migratoires entre les îles de Montréal et Jésus, d'une part, et le reste de la région métropolitaine de Montréal, d'autre part. On sait en effet que depuis 1985,l'étalement urbain autour de l'île de Montréal a repris avec force, après un lustre de relatif équilibre dans les échanges entre l'île et sa périphérie immédiate.

Il est particulièrement difficile de prendre en considération l'étalement urbain dans des projections démographiques, à cause du caractère très « volatile », très conjoncturel du phénomène : l'arrêt de l'étalement au cours de la première moitié des années 1980 était dû essentiellement à la crise économique du début de la décennie (et aux taux hypothécaires très élevés utilisés à l'époque pour sortir de la « stagflation »). C'est ce même type de causes conjoncturelles qui explique d'ailleurs le net ralentissement observé depuis deux ans dans le processus d'étalement urbain.

On ne peut demander à un démographe de prévoir le début et la durée des crises économiques pour les prochaines décennies. Pour ne pas nous aventurer dans le conjoncturel alors que notre objectif est plutôt de dégager les tendances démolinguistiques fondamentales, et pour ne pas multiplier le nombre de scénarios, nous nous sommes contentés, du moins dans une première série de scénarios, d'une seule hypothèse de migration intraprovinciale, en supposant que le comportement migratoire observé entre 1981 et 1986 se maintiendra dans l'avenir. Ce faisant, nous risquons évidemment de surestimer l'effectif de la population de la région Montréal-Îles, dans la mesure où nous sous-estimons l'ampleur future de l'étalement urbain autour de l'île de Montréal. Ceci devrait toucher surtout l'effectif de la population francophone, dont la part dans la population totale de Montréal-Îles sera donc surestimée.

Il faut cependant souligner que le fait d'avoir regroupé en une seule entité spatiale les îles de Montréal et Jésus atténue quelque peu le biais dû à la sous-estimation probable de l'étalement urbain, puisqu'une partie de l'étalement urbain (celui qui se fait de l'île de Montréal vers Laval) n'a pas, par définition, à être pris en considération. En outre, comme l'étalement urbain ne se poursuit pas au-delà de la région métropolitaine de Montréal, l'impact de la sous-estimation éventuelle de l'étalement urbain devrait être marginal sur l'effectif et la structure linguistique de la population de la région métropolitaine dans son ensemble et, a fortiori, de celle des autres régions du Québec.

Il n'en reste pas moins qu'en adoptant le comportement migratoire intraprovincial de 1981-1986, nous risquons de reproduire sur une longue période un comportement sans doute exceptionnel, caractérisé par la quasi-absence d'étalement urbain. Entre 1981 et 1986, la perte nette de MontréalÎles dans ses échanges migratoires avec le reste de la région métropolitaine (élargie) de Montréal ne s'élevait en effet qu'à environ 20 000 unités, alors que, selon les estimations de Statistique Canada, en 1985-1990, cette perte serait aux alentours de 100 000 unités. C'est pourquoi, dans une seconde série de scénarios, nous augmenterons de façon significative la propension des habitants de Montréal-Îles à émigrer vers le reste de la région métropolitaine et vers la périphérie de la macrorégion de Montréal.

Pour pouvoir effectuer des projections de la population selon la langue d'usage, il est normalement nécessaire de faire des hypothèses sur les changements de langue d'usage d'une période (quinquennale en l'occurrence) à l'autre. Il n'existe aucune information à cet égard. Les recensements ne comportent aucune question sur la langue utilisée le plus souvent au foyer cinq ans auparavant. Les données censitaires ne permettent de connaître que les seuls transferts d'une langue maternelle donnée vers une langue d'usage différente, sans que l'on puisse déterminer le moment (entre la naissance et le moment du recensement) où les individus ont effectué ce transfert.

On ne dispose donc d'aucune donnée sur le nombre de changements de langues d'usage par période quinquennale, ni sur l'âge des personnes au moment où elles ont opéré ce type de transfert. Tout ce que l'on sait, avec plus ou moins de certitude, c'est que le nombre de changements de langues d'usage effectués au cours d'une période quinquennale est faible. Sauf en cas de force majeure, un individu ne change pas de langue d'usage en quelques années. En fait, le processus s'étend sur plusieurs générations.

Si l'on ne dispose pas d'information sur le nombre de transferts par période quinquennale, ni sur l'âge des personnes au moment du changement de langue d'usage, on peut cependant dégager de l'étude des transferts de langue maternelle à langue d'usage certaines indications nous permettant de fonder nos hypothèses d'évolution.

Ainsi, on peut avancer que le problème des changements de langue d'usage ne pose guère de difficultés lorsqu'il s'agit de prévoir l'effectif et le pourcentage de la population francophone du Québec. En effet, comme nous l'avons souligné, le pourcentage de personnes de langue maternelle française qui, au cours de leur vie, ont abandonné leur langue pour une langue d'usage différente est très faible, et l'indice de continuité linguistique de ce groupe est quasiment égal à 100 % (il y a presque autant de personnes de langue d'usage française que de personnes de langue maternelle française), et cela, quelle que soit la région.

Ces deux observations permettent de justifier l'hypothèse selon laquelle rares sont les francophones du Québec qui, d'une période quinquennale à l'autre, abandonnent le français comme langue d'usage au profit d'une autre langue, et que ces rares abandons sont compensés par les tout aussi rares gains résultant de changements de langue d'usage effectués par des anglophones et des allophones au profit du français.

Une telle hypothèse pourrait cependant être plus discutable lorsqu'il s'agit des immigrants internationaux. Comme nous l'avons souligné, 70 % des personnes entrées en 1981-1986 au Québec en provenance du reste du monde sont non francophones, la grande majorité d'entre elles étant allophones. Nous avons utilisé la répartition linguistique de 1981-1986, soit 30 % de francophones, 10 % d'anglophones et 60 % d'allophones, pour nos projections, car il est peu probable que cette répartition soit, de façon significative, différente dans l'avenir, surtout si les quotas d'immigration continuent à être élevés.

On remarquera qu'en employant cette répartition linguistique des entrées internationales survivantes plutôt que celle des personnes immigrées, nous obtenons un pourcentage plus élevé pour les francophones, qui ne représentaient que quelque 24 % de la population immigrée en 1981-1986 et recensée en 1986, en nette baisse d'ailleurs par rapport à la cohorte entrée en 1976-1980 (30 %). De ce point de vue, il n'est donc pas exclu que nous surestimions légèrement la part des francophones dans les entrées futures.

Un certain nombre d'immigrants non francophones, particulièrement parmi les 60 % d'entrées allophones, adoptera cependant, après une durée de séjour plus ou moins longue, le français comme langue d'usage. Plus précisément, on peut espérer que le fait de se trouver dans le réseau scolaire francophone amènera plusieurs d'entre eux, et surtout leurs descendants, à choisir le français comme langue d'usage. Il ne faut cependant pas surestimer l'impact que peut avoir l'obligation de fréquenter l'école française sur le choix du français comme langue utilisée le plus fréquemment au foyer.

En 1990, 62 000 élèves de langue maternelle autre que française et anglaise (et amérindienne) étaient inscrits dans le réseau préscolaire, primaire et secondaire français (Conseil de la langue française, 1992, p.29). Ce chiffre représente 76 % du total des élèves de langue maternelle autre. Il s'agit évidemment là d'une impressionnante augmentation par rapport aux 39 % de l'année 1980, mais qui n'a cependant rien de surprenant dans la mesure où elle est le résultat d'une obligation légale (la « loi 101 ») qui exerce maintenant ses pleins effets. Remarquons que ces 62 000 élèves couvrent tous les élèves de langue maternelle « autre », pas seulement les immigrés des dernières années.

Il est évident que la scolarisation en français de ces 62 000 élèves peut contribuer à leur « francophonisation ». L'une des questions cruciales à cet égard est celle de savoir si ces élèves vont poursuivre leurs études en français. En pourcentage, la plupart le font : en 1990, 73 % des élèves de langue maternelle « autre » et qui avaient eu le français comme langue d'enseignement au secondaire ont choisi le français comme langue d'enseignement au collégial. Mais ce pourcentage est en baisse (il était de 81 % en 1986), et en chiffres absolus, il ne représente que peu de personnes (1 500 élèves) (Conseil de la langue française, 1992, p. 39).

Il n'est donc pas évident qu'il faille tellement compter sur l'enseignement postsecondaire pour que la majorité des 62 000 élèves actuellement inscrits dans le réseau français précollégial adoptent le français comme langue d'usage. À cet égard, le milieu de travail et l'environnement culturel à la sortie du secondaire seront sans doute bien plus déterminants.

En outre, il importe de replacer quelque peu en perspective l'impact que peut avoir à court et à moyen terme la scolarisation en français de ces 62 000 élèves de langue maternelle « autre ». Ceux-ci ne représentent qu'environ 14 % de la population de langue maternelle « autre » résidant au Québec, et même si, demain, toutes ces personnes choisissaient le français comme langue d'usage, cela ferait sans doute doubler le taux de mobilité linguistique de la population de langue maternelle « autre » vers le français (de 12 % à 25 %), mais ce taux ne serait encore qu'égal au taux de mobilité vers l'anglais, et la moitié (au lieu de 63 % aujourd'hui) des personnes de langue maternelle « autre » garderaient encore toujours leur langue maternelle.

Ceci montre bien que les effets de la scolarisation obligatoire en français pour les enfants d'immigrants ne peut exercer un impact significatif sur les transferts linguistiques vers le français et sur le pourcentage de francophones au Québec qu'à long terme, et encore, cet impact ne pourra-t-il qu'être secondaire et très progressif.

C'est pourquoi nous avons fait l'hypothèse que le pourcentage d'immigrants non francophones qui, au cours de chaque période quinquennale de projection, deviennent francophones (ou anglophones) est suffisamment faible pour justifier que l'algorithme de projection, déjà assez complexe (puisqu'il s'agit d'une projection selon le groupe linguistique, la région et le groupe d'âge), ne soit pas alourdi encore plus par l'introduction d'un taux quinquennal de mobilité linguistique des immigrants (taux qu'il faudrait estimer par âge, langue d'usage et région de résidence de ces immigrants).

Par contre, l'algorithme de projection comprend toujours des taux de mobilité linguistique pour l'ensemble de la population (immigrée et non immigrée). Comme tous nos résultats nous portent à conclure que, sur une période quinquennale, ces taux sont très bas, et comme, de toute manière, nous n'avons guère d'information susceptible de nous guider dans le choix de ces taux (qu'il faut estimer selon l'âge, la région de résidence, la langue d'usage en début et en fin de période), nous avons supposé, du moins dans une première étape, que tous les taux sont nuls, ce qui revient à faire l'hypothèse que, sur une période quinquennale, le solde des changements de langue d'usage est, pour une langue d'usage donnée, égal à zéro.

Comme nous l'avons vu, cela ne devrait guère poser de problème à court et moyen termes, surtout pour le groupe francophone. En revanche, cela pourrait avoir un certain impact sur une longue période. Il est évident, en effet, que parmi les immigrants de langue d'usage « autre » et parmi leurs enfants, un certain nombre vont finir par choisir le français ou l'anglais comme langue d'usage. Cette hypothèse suppose donc que nous sous-estimons l'effectif et le pourcentage de francophones et d'anglophones et, corrélativement, que nous surestimons le pourcentage d'allophones.

Ces divers biais ne devraient pas influer de façon significative sur nos résultats, particulièrement en ce qui concerne l'effectif et le pourcentage de francophones à court et moyen termes. En effet, supposons sur cinq ans un flux (élevé) de 150 000 entrées survivantes (en 1976-1981, le chiffre était de 90 000 et, en 1981-1986, de 78 000). En fonction de l'hypothèse de répartition linguistique de ce flux, nous ajoutons 30 % de ces entrées à l'effectif francophone, soit 45 000. Faisons l'hypothèse que, sur cinq ans, 5 % des 105 000 entrées non francophones choisissent le français comme langue d'usage. Une telle hypothèse est très favorable au français, puisque, comme nous l'avons montré, à peine 10 % des immigrants de langue maternelle « autre » (la grande majorité de nos 105 000) ont choisi le français comme langue d'usage au cours de toute leur vie (et pas après cinq ans), et ceux qui ont fait ce choix peuvent l'avoir fait avant d'avoir immigré.

Avec 5 % de nos 105 000, nous aurions donc sous-estimé de 5 000 unités l'effectif de la population francophone, qui représenterait dans ce cas 82,86 % de la population totale en 1986 et non 82,78 %. L'impact sur le pourcentage de francophones résultant de l'hypothèse d'un solde nul des changements de langue d'usage effectués au cours d'une période quinquennale est donc marginal, même dans le cas d'une immigration élevée. Bien sûr, à long terme, cet impact peut devenir significatif, car il y a un certain cumul de l'erreur au cours du temps, et parce qu'après une ou deux générations, la probabilité qu'un transfert soit effectué devient beaucoup plus grande. L'erreur sera sans doute proportionnellement plus importante pour le groupe allophone que pour le groupe francophone, mais elle reste faible : appliqués à l'effectif de 1986, les 5 000 transferts dont il est question ici impliqueraient un pourcentage d'allophones de 4,80 % au lieu de 4,87 %.

Ces résultats montrent bien que l'impact d'une hypothèse de mobilité linguistique nulle est, sinon négligeable, du moins minime, particulièrement lorsqu'on le compare à celui des hypothèses relatives à la fécondité et à la migration. Une telle conclusion serait cependant beaucoup plus discutable à très long terme (dans notre cas, 60 ans, soit deux générations). Mais, à long terme, toute hypothèse et, donc, toute projection deviennent fortement hasardeuses.

Même si notre première série de scénarios ne fait pas intervenir la mobilité linguistique, nous avons cependant, dans une seconde étape, construit des scénarios comportant des taux hypothétiques de mobilité linguistique sur cinq ans. Sans doute, ces taux sont-ils des estimations particulièrement téméraires, mais leur introduction nous permettra d'isoler clairement l'impact de toute hypothèse de mobilité linguistique adoptée, et de vérifier ainsi la pertinence de l'argumentation précédente quant à l'influence marginale de la mobilité linguistique sur l'évolution prévisible de l'effectif et du pourcentage de francophones.

Si l'on accepte donc, dans une première étape, de ne prendre qu'une seule hypothèse de mortalité (constance des taux observés en 1985-1987), une seule hypothèse de migration interne (constance des taux observés en 1981-1986) et une seule hypothèse de mobilité linguistique (solde des transferts linguistiques égal à zéro), nous pouvons alors développer quelque peu les scénarios en ce qui concerne la fécondité et l'immigration internationale qui, tous deux, du moins pour l'ensemble du Québec et la région de Montréal, exercent l'impact le plus important sur l'évolution future de l'effectif des groupes linguistiques.

Nous avons envisagé trois hypothèses d'évolution de la fécondité, soit :

F1 : la constance des taux estimés pour 1986-1991, qui sont ceux observés en 1985-1987 augmentés de 10 %; nous obtenons ainsi pour 1986-1991 un indice synthétique global, tous groupes linguistiques confondus, égal à 1,62, l'indice moyen estimé pour 1987-1991 (années civiles) étant de 1,60;

F2 : la poursuite de la remontée de la fécondité, c'est-à-dire pour 1986-1991 les taux observés en 1985-1987 augmentés de 10 %, et pour 1991-1996 et après les taux de 1985-1987 augmentés de 20 %, ce qui implique un indice de 1,78;

F3 : un retour de la fécondité au niveau de 1985-1987, soit pour 1986-1991 les taux observés en 1985-1987 augmentés de 10 %, et pour 1991-1996 et après les taux observés en 1985-1987.

À partir des dernières données disponibles, il semblerait que ce soit la première des trois hypothèses de fécondité qui ait le plus de chances de se réaliser, du moins pour 1991-1996. En effet, le Bureau de la statistique du Québec a estimé (sur la base de données provisoires) que l'indice de fécondité (tous groupes linguistiques confondus) de l'année 1991 serait le même que celui de l'année précédente. La plupart des autres pays développés qui avaient manifesté une remontée de l'indice au cours de la seconde moitié des années 1980 ont également connu en 1991 soit une stagnation, soit un déclin (c'est le cas de la majorité d'entre eux) (de Guibert-Lantoine et Monnier, 1992, p. 1028).

Trois hypothèses d'évolution de l'immigration internationale ont également été retenues :

I1: une immigration internationale modérée, telle que le nombre d'entrées internationales survivantes (entrées de nouveaux immigrants « admis » en même temps que de Canadiens et d'immigrants admis antérieurement, mais qui avaient émigré) serait d'environ 115 000 pour l'ensemble de la période 1986-1991; cette estimation est faite en augmentant de 50 % le nombre (77 000) d'entrées survivantes observé pour la période 1981-1986 (la seule pour laquelle nous disposons de la ventilation des entrées à la fois selon la langue d'usage, le groupe d'âge et la région de résidence en fin de période); si le rapport observé en 1981-1986 entre le nombre d'entrées internationales et celui d'immigrants admis se maintient (1,13 immigrant admis pour une entrée internationale survivante, voir tableau 3.7), notre première hypothèse d'immigration internationale impliquerait environ 130 000 immigrants admis sur une période de cinq ans, soit 26 000 immigrants « admis » en moyenne chaque année; cette hypothèse suppose donc une forte baisse de l'immigration internationale par rapport aux chiffres très élevés enregistrés en 1991 et 1992 (puisque la moyenne de 1986-1991 est nettement inférieure aux chiffres de 1991-1992);

I2 : une immigration élevée, telle que le nombre d'entrées internationales survivantes serait d'environ 155 000 personnes à partir de 1991-1996, soit le double du niveau observé en 1981-1986 (pour la période 1986-1991, le nombre d'entrées survivantes est supposé être le même que dans l'hypothèse précédente); un tel niveau amènerait un flux annuel moyen de 35 000 immigrants « admis » pour toute la période postérieure à 1991;

I3 : une immigration relativement faible à partir de 1996-2001, correspondant au niveau observé en 1981-1986, avec le maintien d'ici à 1996 du niveau d'immigration de l'hypothèse I1.

Il est évident que ces trois hypothèses sous-estiment nettement le niveau d'immigration tel qu'il est observé actuellement. Maintenir les niveaux d'immigration des deux dernières années (environ 50 000 immigrants admis chaque année) pendant plusieurs décennies nous semble cependant particulièrement difficile, tant pour des raisons économiques que sociales. Par ailleurs, des raisons d'ordre démographique justifieront sans doute une immigration relativement élevée. C'est pourquoi, des trois hypothèses envisagées ici, la deuxième, qui implique à partir de 1991 quelque 35 000 immigrants admis en moyenne chaque année, nous apparaît la plus probable à moyen et long terme, quoique à court terme, elle sous-estimera sans doute pendant encore quelques années le niveau des entrées internationales.

L'hypothèse d'un retour au faible niveau d'immigration observé en 1981-1986 (I3) doit être considérée pour l'instant, étant donné les déclarations d'intention gouvernementales, comme la moins probable des trois. Dans l'état actuel des choses, cette hypothèse doit plutôt être vue comme une hypothèse de référence, dans le cadre d'une analyse d'impact.

On remarquera que les trois hypothèses d'immigration internationale comportent toutes pour 1986-1991 un nombre d'immigrants admis légèrement inférieur au nombre observé. En effet, au cours de cette période environ 32 000 immigrants ont été admis en moyenne chaque année, alors que nos hypothèses supposent seulement 26 000 immigrants admis annuellement durant cette période. La justification de cet écart réside dans le fait que le nombre d'« admissions » est toujours supérieur au nombre d'entrées réelles, dans la mesure où une part non négligeable des « admissions » concernent des personnes déjà installées au Québec.

D'une façon générale, il faut cependant souligner que nos hypothèses d'immigration internationale, qui sont essentiellement basées sur l'expérience passée, sont plutôt conservatrices. Comme il est difficile de prévoir ce qui est essentiellement une décision politique, il serait sans doute sage d'envisager également une quatrième hypothèse d'immigration internationale, dans laquelle le nombre futur d'immigrants admis chaque année serait encore plus élevé que celui de l'hypothèse forte (I2). Une telle hypothèse d'immigration internationale très élevée sera introduite dans une seconde étape.

Quant à l'émigration internationale, très faible de toute manière, nous avons supposé que les taux selon le groupe linguistique, l'âge et la région que nous avons dû estimer pour 1981-1986 (sur la base de l'estimation du nombre total d'émigrants effectuée annuellement par Statistique Canada) s'appliqueront également dans l'avenir. Rappelons que ces taux produisent un nombre inférieur d'émigrants que ceux estimés par Statistique Canada, parce que les émigrants qui sont des immigrants internationaux de la même période ont déjà été pris en considération par le fait que nous projetons des entrées internationales survivantes (c'est-à-dire résidant encore au Canada en fin de période).

Les trois hypothèses de fécondité, couplées aux trois hypothèses d'immigration internationale, produisent neuf scénarios : il s'agit des scénarios 3 à 11 du tableau 5.1. Nous y avons ajouté, à titre de scénario d'impact, deux autres scénarios. Dans le premier, la fécondité observée en 1985-1987 est supposée constante et l'immigration internationale, nulle; dans le second scénario, on reprend la même hypothèse de fécondité que dans le premier, et on maintient constant le niveau d'immigration internationale (entrées survivantes) observé en 1981-1986. Par ces scénarios, nous tenterons d'examiner ce qu'aurait été l'avenir démographique du Québec si la fécondité n'avait pas connu de remontée depuis 1987 et dans quelle mesure cet avenir est dépendant du niveau de l'immigration internationale.

Les 11 scénarios du tableau 5.1 ne représentent cependant qu'une première étape. Ils ont en effet en commun de négliger tout progrès dans la lutte contre la mort, de supposer que le comportement migratoire interne de 1981-1986 se poursuivra dans l'avenir (et, donc, que l'étalement urbain autour de Montréal sera minime) et d'exclure tout transfert linguistique. Ces diverses limitations se justifiaient dans la mesure où il importait de se concentrer sur les deux composantes démographiques dont l'impact était le plus important, à savoir la fécondité et l'immigration internationale.

Dans une seconde étape, nous avons d'abord progressivement levé les diverses limitations inhérentes aux scénarios précédents, afin de les rendre plus « réalistes ». Le tableau 5.2 présente une description sommaire des hypothèses de cette deuxième série de scénarios. Nous avons commencé (scénario 12) par introduire une hypothèse de mortalité décroissante (au lieu de l'hypothèse antérieure de constance des taux de mortalité) dans le scénario 7 (à fécondité et immigration internationale relativement élevées; ultérieurement, nous considérerons également les deux autres hypothèses de fécondité).

Cette seconde hypothèse de mortalité est caractérisée par une augmentation progressivement ralentie de l'espérance de vie jusqu'en 2026-2031 (avec constance des taux de mortalité par âge après 2031), cette augmentation se faisant plus rapidement dans les régions où l'espérance de vie était relativement basse au départ, de façon à poursuivre la convergence des conditions de mortalité observée au cours des dernières décennies. Au terme de cette évolution (soit en 2026-2031), l'espérance de vie serait, dans la plupart des régions (en excluant les cas où les chiffres ne sont pas significatifs, parce que fondés sur de petits effectifs) aux alentours de 79 ans pour les francophones comme pour les anglophones et de 84 ans pour les allophones (soit un gain d'environ cinq ans pour les francophones, de quatre ans et demi pour les allophones et de deux ans pour les anglophones).






Tableau 5.1 DESCRIPTION SOMMAIRE DES HYPOTHÈSES DE FÉCONDITÉ ET D'IMMIGRATION INTERNATIONALE, 1986-2046. PREMIÈRE SÉRIE DE SCÉNARIOS





Tableau 5.2 DESCRIPTION SOMMAIRE DES SCÉNARIOS DE PROJECTION, 1986-2046. DEUXIÈME SÉRIE DE SCÉNARIOS





Sur la base de ce nouveau scénario de référence, nous avons introduit successivement une nouvelle hypothèse d'immigration internationale (scénario 13 : niveau très élevé d'immigration internationale), une nouvelle hypothèse de migration interne (scénario 14 : étalement urbain important autour de Montréal-Îles), et une nouvelle hypothèse de mobilité linguistique (scénario 15 : taux de mobilité linguistique non nuls). En introduisant séparément chacune de ces nouvelles hypothèses, nous pouvons aisément effectuer une analyse de l'impact respectif de l'immigration internationale, de l'étalement urbain et des transferts linguistiques sur l'évolution de l'effectif et du pourcentage des groupes linguistiques.

La nouvelle hypothèse d'immigration internationale du scénario 13 entend prendre en considération la volonté des autorités gouvernementales actuelles de maintenir un niveau très élevé d'immigration. Selon cette hypothèse, le nombre annuel moyen d'entrées internationales s'élèverait à partir de 1991 à 2,5 fois le nombre observé en 1981-1986, soit près de 194 000 entrées survivantes par période quinquennale, ce qui suppose l'arrivée de quelque 44 000 immigrants « admis » en moyenne chaque année pendant toute la période de projection1.






1 On notera ici que nous ne faisons aucune mise à jour de nos hypothèses pour 1986-1991 à partir des premiers résultats du recensement de 1991; ces résultats concernent en effet la langue maternelle des immigrants internationaux et introduisent pour la première fois les résidents temporaires, ce qui rend très téméraire la comparaison avec nos chiffres par langue d'usage. [retour au texte]






Le scénario 14 permet de tenir compte de l'important étalement urbain observé autour de Montréal-Îles au cours de la seconde moitié des années 1980. Alors que tous nos scénarios de la première étape supposaient constants les taux de migration interne observés en 1981-1986, et donc comportaient un étalement urbain minime autour de Montréal-Îles (une perte nette de 20 000 personnes au profit du reste de la région métropolitaine), notre nouvelle hypothèse de migration interne fait doubler (à partir de 1986-1991 et pour chacune des périodes quinquennales suivantes) les taux d'émigration de Montréal-Îles vers le reste de la région métropolitaine et la périphérie de la grande région montréalaise, et cela, pour tous les groupes d'âge et pour chacun des trois groupes linguistiques. Ce faisant, le déficit migratoire de Montréal-Îles dans ses échanges avec le reste de la région métropolitaine atteindrait près de 100 000 personnes en 1986-1991, ce qui correspond à l'estimation de Statistique Canada pour cette période.

L'hypothèse d'absence de tout transfert linguistique qui caractérisait chacun des scénarios envisagés dans la première étape n'était certes pas réaliste. L'important dans un modèle (qu'il s'agisse d'un modèle prévisionnel ou d'un modèle explicatif) n'est cependant pas le degré de réalisme de ses hypothèses, mais l'effet qu'une hypothèse « irréaliste » peut avoir sur les résultats du modèle. Nous avions précisément justifié notre hypothèse de taux de mobilité linguistique nuls par ce type d'argument (outre celui basé sur le fait que nous n'avons guère d'indications permettant d'estimer des taux quinquennaux de mobilité entre chacune des trois langues d'usage, et cela, selon l'âge et la région).

Dans une seconde étape, nous avons cependant tenté de lever cette hypothèse même si, à cause du caractère très aléatoire de nos estimations des taux de mobilité linguistique, nous sommes conscients du caractère particulièrement périlleux de ce type d'exercice. En fait, même si, pour répondre à un souci de réalisme, nous avons élaboré le scénario 15 intégrant la mobilité linguistique, c'est plus en termes d'analyse d'impact qu'en termes strictement prévisionnels qu'il faudra interpréter les résultats de ce scénario.

Pour maximiser la probabilité de pouvoir dégager un impact significatif de la mobilité linguistique sur l'effectif et le pourcentage de chaque groupe linguistique, nous avons choisi des taux de mobilité sans doute nettement surestimés, et localisé cette mobilité dans une seule région (Montréal-Îles), celle dans laquelle est concentrée la majorité des transferts (comme le montrait le tableau 4.2, près de 60 % des personnes ayant effectué un transfert entre langues uniques se trouvent dans cette région). En outre, nous avons supposé que les transferts se font tous entre 20 et 40 ans, les rares transferts avant 20 ans étant peu significatifs et sans doute pas définitifs et très peu de transferts se faisant après 40 ans; pour simplifier, et en l'absence d'autres indications, nous avons attribué le même taux à chacun des quatre groupes d'âge.

En ce qui concerne le groupe de langue française, nous avons supposé qu'il n'y aurait dorénavant aucun transfert vers le groupe de langue d'usage « autre » et que le taux quinquennal de mobilité vers l'anglais serait de 1 %. Au total, en termes de mobilité « durée de vie » (après quatre périodes quinquennales durant lesquelles les membres d'une cohorte sont soumis aux probabilités de transfert estimées ci-dessus), quelque 4 % des personnes de langue française auraient donc effectué un transfert; le taux correspondant (après répartition des déclarations multiples) étant de 4,6 % en 1986 (voir le tableau 4.2), nous avons donc implicitement supposé un léger accroissement de la force de rétention du français.

Les taux de mobilité « durée de vie » du groupe de langue anglaise vers le français et vers une langue « autre » étaient respectivement de 5,1 % et 2,1 % en 1986. En supposant des taux quinquennaux de 1,5 % et 0,5 % respectivement, nous avons implicitement envisagé une légère détérioration de la position de la langue anglaise, puisque de tels taux signifieraient qu'au total, quelque 8 % des membres du groupe anglais changeraient de langue d'usage, comparativement à un peu plus de 7 % selon le recensement de 1986.

Enfin, en ce qui concerne la mobilité linguistique à prévoir pour les personnes du groupe « autre » de Montréal-Îles, nous avons supposé que, dorénavant, le français et l'anglais auraient la même force d'attraction, avec un taux quinquennal de mobilité vers chacune de ces deux langues s'élevant à 2 %, ce qui entraîne des taux « durée de vie » de 8 % pour chacune d'elles (par rapport à 9 % et 27 % respectivement).

Comme il a déjà été souligné, le problème avec les taux « durée de vie » réside dans le fait que, lorsqu'il s'agit de personnes de langue maternelle « autre » qui sont aussi des immigrants (ce qui est le cas de la majorité des membres de ce groupe résidant à Montréal-Îles), on ne sait pas si le transfert a eu lieu avant l'immigration ou après. En l'absence de toute information à ce sujet, nous avons fait l'hypothèse « moyenne » selon laquelle la moitié de ces transferts auraient été effectués après l'arrivée, ce qui semble plausible étant donné l'âge moyen des immigrants au moment de leur entrée au pays (29 ans) et l'hypothèse généralement admise selon laquelle très peu de transferts ont lieu après 40 ans. Selon cette argumentation, puisque seulement un tiers des immigrants effectuent un transfert « durée de vie », on peut raisonnablement avancer qu'un taux quinquennal total de mobilité linguistique de 4 % (2 % vers chacune des deux langues officielles), soit 16 % en termes de durée de vie au Québec, représente une hypothèse réaliste.

On notera que notre hypothèse selon laquelle les deux langues officielles exerceraient la même force d'attraction sur les immigrants de langue « autre » suppose une nette augmentation de l'attraction exercée par le français (un taux de 8 % en matière de « durée de vie au Québec », alors que le taux de tous les immigrants, quelle que soit leur période d'immigration, est de 6 %; voir le tableau 4.7). En même temps, notre hypothèse implique une réduction draconienne de la force d'attraction de l'anglais (un taux de 8 % pour la « durée de vie au Québec » comparativement à 15 % tel qu'il a été observé en 1986). Il en va de même si l'on compare avec l'ensemble des personnes de langue « autre » (et pas seulement les immigrants), puisqu'on sait (tableau 4.2) que, dans ce cas, environ un tiers seulement des transferts se sont faits vers le français (au lieu des 50 % supposés ici).

Bien sûr, puisque nos hypothèses de mobilité linguistique ont dû être fondées sur des indications très imprécises, tous les taux que nous venons de proposer sont des estimations particulièrement fragiles (et seront donc toujours faciles à contester à partir d'indications tout aussi imprécises). C'est pourquoi l'analyse d'impact est tellement importante ici. Si les résultats de ce scénarios 15 ne sont guère différents de ceux obtenus avec le scénario 12 (qui ne diffère de celui-ci que par son hypothèse de mobilité linguistique nulle), on pourra alors valablement conclure que les erreurs dans l'estimation des taux de mobilité linguistique ne doivent pas trop nous préoccuper et que, d'une manière générale, cette mobilité linguistique n'aura qu'un rôle marginal dans l'évolution démolinguistique future.

Dans les scénarios de la première étape (tableau 5.1), nous avions retenu trois hypothèses de fécondité qui se trouvaient combinées avec des hypothèses irréalistes (aucun progrès dans l'espérance de vie, mobilité linguistique nulle) et d'autres reflétant plus le comportement migratoire passé que le comportement conjoncturel récent, caractérisé par un fort étalement urbain autour de Montréal et une très forte immigration internationale. Dans cette nouvelle série de scénarios, nous avons voulu accorder plus de poids à ce comportement migratoire récent, tout en levant les hypothèses irréalistes antérieures. Les scénarios 16 à 18 réalisent simultanément cette « mise à jour » des hypothèses de migration et cette prise en considération de la mobilité linguistique et de l'évolution de la mortalité. En d'autres termes, ils combinent toutes les hypothèses introduites séparément dans les quatre scénarios 12 à 15 (mortalité déclinante, très forte immigration internationale, fort étalement urbain et mobilité linguistique), hypothèses qui sont couplées tantôt (scénario 16) à celle d'une fécondité moyenne (celle d'aujourd'hui : hypothèse F1), tantôt (scénario 17) à celle d'une fécondité relativement élevée (poursuite de la remontée : F2), tantôt (scénario 18) à celle d'un retour à la basse fécondité (F3).

Si l'on estime qu'un niveau très élevé (quoique inférieur à celui des dernières années) d'immigration internationale de l'ordre de quelque 44 000 immigrants admis chaque année puisse être maintenu à moyen et long termes, le scénario 16, qui combine cette très forte immigration à une fécondité moyenne, devrait alors être considéré comme le plus probable des 18 scénarios retenus. Le chapitre suivant, qui présente les résultats de notre exercice prévisionnel, nous permettra d'analyser les implications de ce scénario, ainsi que sa place à l'intérieur de la « fourchette » des diverses évolutions retenues comme plausibles.











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