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L'assimilation linguistique : mesure et évolution

L'assimilation
linguistique :
mesure et
évolution

1971-1986

Charles Castonguay




Chapitre 5
Du bon usage des recensements

Familiarisons-nous maintenant avec nos outils. Encore là, nous ne sommes pas les premiers à nous y faire la main. Voici donc une synthèse de ce que nous avons observé et de ce que d'autres utilisateurs attentifs ont perçu.

5.1 Les questions de 1971 à 1986

Les observations suivantes visent surtout à faire ressortir les variations les plus significatives dans la formulation des questions sur la langue maternelle, la langue d'usage, la connaissance des langues officielles et l'origine ethnique depuis 1971. Le lecteur intéressé pourra consulter l'annexe B où sont reproduites les parties pertinentes des questionnaires des recensements de 1971 à 1986.

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La question de 1971 sur la langue maternelle est posée de façon plutôt télégraphique. Le titre « LANGUE MATERNELLE » coiffe ces quelques mots : « la PREMIÈRE langue parlée et ENCORE COMPRISE ». Le répondant doit noircir soit le cercle accompagnant une langue explicitement énumérée : anglais, français, allemand ou italien, soit le cercle correspondant à une langue « autre », puis écrire au long de quelle langue il s'agit. La directive « NE REMPLIR QU'UN SEUL CERCLE » précède l'aire de réponse. Le questionnaire de 1976 reprend essentiellement la même formulation.

En 1981, la langue maternelle reçoit une tournure substantiellement différente. Le titre « LANGUE MATERNELLE » disparaît et la définition de 1971 est remplacée par une phrase interrogative : « Quelle est la langue que vous avez apprise en premier lieu dans votre enfance et que vous comprenez encore? »

Le seul changement important de 1986 est la suppression de l'exigence explicite de donner une réponse unique.

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La question sur la langue d'usage a connu relativement moins de changements. La formulation de 1971 : « Actuellement, quelle est la langue que vous parlez LE PLUS SOUVENT à la maison? » est remplacée, en 1981, par « Quelle langue parlez-vous vous-même habituellement à la maison? », question suivie entre parenthèses de la précision suivante : « Si vous en parlez plus d'une, laquelle parlez-vous le plus souvent? ». La version de 1981 est reprise intégralement en 1986. La directive de ne donner qu'une seule réponse ne figure explicitement que sur le formulaire de 19811.




1 La version anglaise de la question varie parallèlement à la version française, aux différences près que « now » (« actuellement ») figure à tous les recensements et que « usually », ou un autre équivalent de « habituellement », n'est pas ajouté à la question principale après 1971 pour compenser en quelque sorte la suppression de « MOST OFTEN ». Ces divergences peuvent étonner. [retour au texte]




La question sur la connaissance des langues officielles : « Connaissez-vous assez bien l'anglais ou le français pour soutenir une conversation? » demeure invariable aux trois recensements qui nous intéressent.

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Par contre, la question sur l'« origine ethnique » a varié considérablement. L'exigence de retracer son ascendance ethnique selon la lignée paternelle est supprimée après 1971. En 1986, l'interrogation est conjuguée au présent aussi bien qu'à l'imparfait. Par conséquent, la question vise en même temps que l'origine ethnique l'appartenance ethnique actuelle. De plus, le nouveau libellé invite des réponses multiples, invitation reprise explicitement dans la directive : « Cochez ou précisez plus d'un s'il y a lieu », ajoutée à l'aire de réponse.

5.2 L'interprétation des réponses

Examinons maintenant les questions de plus près, ainsi que certains traits des réponses recueillies de 1971 jusqu'en 1986, afin de souligner les aspects pertinents de leur utilisation pour la mesure de l'assimilation linguistique.

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Commençons par l'origine ethnique. Au cours de notre survol historique, nous avons vu qu'il est préférable d'interpréter les réponses du point de vue d'une ascendance culturelle pas trop lointaine rattachée à l'histoire familiale plus immédiate et connue, soit celle des parents et des grands-parents, plutôt qu'en fonction du premier ancêtre, fût-il paternel, à avoir mis le pied sur le continent nord-américain. Une détermination précise de l'assimilation cumulative fondée sur ces réponses est impossible du fait que les personnes les plus profondément assimilées ne répondent plus à l'appel en tant que telles.

Toutefois, pour les données les plus récentes, même une interprétation sous le rapport d'ascendance culturelle relativement récente est compromise en raison de la confusion entre origine ethnique, d'une part, et identification ethnique actuelle, d'autre part, dans le libellé même de 1986.

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On doit aussi exercer une grande prudence en utilisant les réponses à la question sur la connaissance des langues officielles, dont le caractère vague et subjectif fait depuis toujours l'unanimité des chercheurs avertis2. En effet, Statistique Canada a récemment testé une formulation un peu plus exigeante de la question : « Quelle(s) langues) cette personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation assez longue sur divers sujets? ». Pour l'essentiel, cette formulation diffère de celle des recensements récents uniquement par l'ajout des mots assez longue sur divers sujets ». Le statisticien en chef a reconnu que ce changement entraînerait « une baisse assez importante de la proportion de bilingues3 ».

Plus précisément, en regard des réponses obtenues au recensement de 1986, les résultats du test montrent que ce raffermissement somme toute assez léger de la question réduirait d'environ le quart le nombre de Canadiens « bilingues ». Vu la force relative de l'anglais et du français au Canada, il n'est pas étonnant que cette réduction touche davantage la connaissance déclarée de celui-ci plutôt que de celui-là : la formulation plus exigeante réduirait d'un tiers le nombre de Canadiens non francophones se déclarant capables de parler français, mais seulement d'un neuvième le nombre de non-anglophones capables de parler anglais. Au Québec, le nombre de francophones bilingues fléchirait d'un sixième, alors qu'à l'extérieur du Québec, le nombre d'anglophones se déclarant bilingues chuterait presque de moitié4.

Ces résultats confirment de façon éclatante le bien-fondé de la mise en garde de Lieberson devant la tentation d'interpréter de manière trop absolue les réponses à cette question. Il vaut mieux, donc, ne pas employer comme couperet les réponses à cette question, pour trancher si oui ou non une personne est capable de parler le français ou l'anglais. Ainsi que l'affirment deux analystes de Statistique Canada : « the data collected through this question are primitive at best5 ».

Ne perdons pas de vue, non plus, que dans la mesure où la question vise une aptitude et non un comportement, il est vraisemblable que les réponses qu'on y fera seront davantage sensibles à l'air du temps, c'est-à-dire au climat sociopolitique qui prévaut à l'heure du recensement. La promotion de la connaissance des langues officielles a été particulièrement forte et soutenue au Canada depuis le recensement de 1971, et il convient d'interpréter les déclarations de bilinguisme en conséquence.

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2 Stanley Lieberson, Language and Ethnic Relations in Canada, op. cit.p. 18; Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, op. cit.p. 17; Paul Lamy, op. cit.p. 46-50; Linda Demers, Évaluation de la qualité des informations ethniques et linguistiques fournies par les recensements canadiens, 1901 à 1976, mémoire de maîtrise, Département de démographie, Université de Montréal, 1979, p. 30. [retour au texte]

3 Voir Ivan P. Fellegi, op. cit.p. 7. [retour au texte]

4 Test du recensement national du 4 novembre 1988. Résultats disponibles sur demande auprès de la Division des études sociales et économiques, Statistique Canada. [retour au texte]

5 John Kralt et Mary Cromie, op. cit.p. 4. [retour au texte]




* * *

En ce qui concerne la langue d'usage, certains analystes de Statistique Canada ont jugé que les mots « LE PLUS SOUVENT » qui figuraient dans la formulation de 1971 portaient peut-être à confusion dans le cas de personnes unilingues qui, de ce fait, ne pouvaient s'envisager comme parlant plus d'une langue6. Voilà pourquoi on aurait remplacé ces mots dès 1981 par l'adverbe « habituellement », moins exclusif, et qu'on les aurait relégués à une sous-question.

Il se peut que, ce faisant, on ait joué à l'apprenti sorcier. À partir de 1981, si le répondant ne prête pas attention à la précision entre parenthèses, il peut plus facilement — « habituellement » étant moins limitatif que « le plus souvent » — déclarer toutes les langues qu'il a l'« habitude » de parler à la maison, éventualité qui se trouve encore favorisée en 1986 par la suppression de la directive de ne donner qu'une seule réponse. Qui plus est, l'addition du « vous-même » à la question à partir de 1981 risque d'amener le répondant à donner une langue habituelle qui lui est en quelque sorte exclusive, en même temps que sa langue d'usage principale au foyer ou quelquefois même au lieu de celle-ci.

Statistique Canada n'a pas expliqué, par contre, pourquoi la contrainte « cochez une seule case » a été ajoutée à l'aire de réponse à la question sur la langue d'usage en 1981, alors qu'elle en était absente en 1971. L'organisme fédéral a réduit à des réponses uniques les réponses multiples de 1971, sans consigner dans un tableau les données avant et après cette opération. Par conséquent, nous ne pouvons savoir de façon directe si les déclarations multiples de langue d'usage étaient en 1971 plus ou moins nombreuses qu'en 1981.

Joy a vite critiqué les données censitaires sur la langue d'usage, du fait qu'elles ne nous renseignent pas sur la langue « principale » du répondant. Mais en même temps, il ne précise pas ce qu'il entend par ce dernier concept : Joy semble avoir à l'esprit tantôt la langue que le répondant préfère parler, tantôt celle qu'il parle habituellement, tous contextes confondus7.




6 Ibid.p. 8. [retour au texte]

7 Richard J. Joy, « Mesure des transferts linguistiques : faiblesses des données du recensement », op. cit.p. 2-3. [retour au texte]




Rappelons que la Commission Laurendeau-Dunton n'a pas été plus transparente là-dessus.

Convenons donc une fois pour toutes qu'on peut envisager plus d'une langue « principale » en fonction, par exemple, de la fréquence de son usage, de la préférence ou de la compétence personnelles, qu'on peut ensuite relativiser chacun de ces aspects distincts à un cadre d'activité : foyer, travail, loisirs, à un type de discours : expression de sentiments, échange professionnel, expression culturelle, prière, etc., et que l'assimilation linguistique peut se produire ou non sur chacun de ces plans8. Convenons de même que le seul type d'assimilation individuelle que les données de recensement permettent d'étudier, et sur lequel nous nous penchons ici, concerne simplement la langue d'usage — selon la fréquence — d'une personne dans sa maison.

Par ailleurs, il faut aussi garder à l'esprit qu'en règle générale, la même personne remplit les questionnaires pour l'ensemble des membres d'un ménage. En conséquence, Linda Demers a signalé l'influence possible des relations interpersonnelles sur les réponses :

[...] la langue d'usage d'un individu peut ne pas être celle dans laquelle il se sent le plus à l'aise, ou celle qu'il préfère ou encore celle qu'il utilise le plus fréquemment, mais uniquement celle avec laquelle il peut communiquer avec son conjoint [...] pour les enfants, la langue d'usage peut ne pas être celle dans laquelle ils étudient ou communiquent avec leurs amis, mais bien celle avec laquelle ils communiquent avec leurs parents9.

Dans l'ensemble, les chercheurs paraissent d'accord avec l'interprétation de Demers10. Calvin Veltman, notamment, a observé que la langue d'usage déclarée pour leurs enfants par les parents est, de façon générale, une sorte de compromis entre la langue parlée par les enfants avec leurs parents et celle qu'ils parlent avec leurs frères et sueurs, pondérée en faveur de la langue de communication avec les parents11.

Les déclarations de langue d'usage au foyer ne sont pas à l'abri non plus de l'influence du contexte sociopolitique au moment du recensement. La montée du nationalisme tchèque à la fin du siècle dernier en a produit un exemple probant : les Juifs de Prague, dont la nette majorité, 74 p. 100, se déclaraient de langue d'usage allemande en 1890, ne l'étaient plus qu'à 45 p. 100 dès le recensement de 190012.




8 Pour une description stimulante de la diversité du discours individuel, voir Henri Gobard, L'aliénation linguistique : analyse tétraglossique, Paris, Flammarion, 1976. [retour au texte]

9 Linda Demers, op. cit.p. 35. [retour au texte]

10 Robert Bourbeau et autres, op. cit.p. 8; Michel Paillé, « L'intégration des allophones à la majorité francophone du Québec : l'apport de l'école », dans Le français en tête, actes du colloque sur l'apprentissage du français au Québec, Québec, Centrale des enseignants du Québec, 1989, p. 59-68 (voir p. 65). [retour au texte]

11 Calvin Veltman, « The Interpretation of the Language Questions in the Canadian Census », Canadian Review of Sociology and Anthropology, vol. 23, no 3, 1986, p. 412-422, tableaux 1 et 2. [retour au texte]

12 Régine Robin, op. cit.p. 37. [retour au texte]




Cela dit, soulignons que la question sur la langue d'usage est la seule qui vise une pratique ou un comportement effectif, contemporain au recensement. En particulier, quant à son rapport avec l'aptitude déclarée à converser dans les deux langues officielles, il y a lieu de tenir compte du point de vue de Shryock, Siegel et autres, selon lequel « la langue d'usage [...] ou la langue habituellement parlée, est probablement la question la plus significative sur l'aptitude en soi à parler diverses langues »13.

* * *

Quant à la question sur la langue maternelle, celle-ci se révèle d'entrée de jeu un point de départ imparfait pour saisir l'assimilation individuelle.

Lieberson et Maheu ont tous deux relevé que la condition qu'expriment les dispositions « et ENCORE COMPRISE » ou « que vous comprenez encore » a pour effet d'encourager le glissement des déclarations de langue maternelle en faveur de la langue d'usage, dans des cas d'assimilation profonde14 : au cours de sa vie, une personne peut perdre sa langue maternelle, selon la définition de Statistique Canada, si elle en perd l'usage passif. Dès 1971, Statistique Canada s'enfonce dans cette voie en précisant, dans le livret d'instructions laissé au répondant, qu'une personne qui ne comprend plus sa première langue apprise doit indiquer sa deuxième langue apprise, à condition toujours de la comprendre encore. La question vise donc un concept plutôt artificiel imposé, selon Statistique Canada, par la Charte canadienne des droits, au lieu de la langue maternelle proprement dite, qui est un caractère essentiellement permanent.

Cette incohérence ne peut qu'exacerber le biais inhérent à toute question rétrospective du genre, qui fait en sorte que l'individu tend à y répondre plutôt en fonction de sa situation actuelle — en l'occurrence, à donner sa langue d'usage comme langue maternelle15. De plus, une personne ayant deux ou plusieurs langues maternelles serait portée à ne déclarer parfois que la mieux en vue d'entre elles16 qui, dans un cas d'assimilation partielle partant d'une langue maternelle mixte pour ne retenir qu'une seule langue d'usage, serait vraisemblablement cette dernière.




13 Henry S. Shryock, Jacob S. Siegel et autres, op. cit.p. 277. [retour au texte]

14 Stanley Lieberson, Language and Ethnic Relations in Canada, op. cit.p. 17; Robert Maheu, Les francophones au Canada, 1941-1991, op. cit.p. 45. [retour au texte]

15 John De Vries, « Problems of Measurement in the Study of Language Minorities », Journal of Multilingual and Multiculrural Development, vol. 8, 1987, p. 23-31 (voir p. 31). [retour au texte]

16 John De Vries, « Some Methodological Aspects of Self-Report Questions on Language and Ethnicity », Journal of Multilingual and Multicultural Development, vol. 6, 1985, p. 347-368 (voir p. 356). [retour au texte]




Dans tous les cas, ce genre d'erreur de réponse, induite tant par la formulation fautive de la question sur la langue maternelle que par les pressions sociales qui encouragent à l'assimilation, fait en sorte qu'un certain nombre de cas d'assimilation complète ou partielle échappent à l'observation. Comme pour l'assimilation cumulative, donc, les données de recensement sous-estimeraient systématiquement l'assimilation individuelle17.

Lachapelle a appelé « dérive vers l'anglais » ce glissement des déclarations de langue maternelle aux recensements18. Par des méthodes indirectes, Frank Vallee et John De Vries ont démontré l'existence d'une telle dérive des tierces langues maternelles vers l'anglais pour l'ensemble du Canada19. Lachapelle et Henripin considèrent que ce type de glissement n'est pas absent au Québec, et une dérive parallèle du français vers l'anglais leur paraît également probable, du moins à l'extérieur du Québec20. Le recoupement de données provenant de l'enquête sociale générale de 1986 permet en effet d'estimer un glissement vers la langue maternelle anglaise chez environ 5 p. 100 de la population francophone des autres provinces, taux qui s'élève à environ 10 p. 100 dans le Canada massivement anglophone à l'extérieur de la Bilingual Belt21.

Au moyen d'entrevues réalisées pendant l'année scolaire 1978-1979 auprès d'un échantillon de cent parents anglophones provenant de dix municipalités situées à l'extérieur de la région montréalaise et comprenant une communauté anglo-québécoise importante, Gary Caldwell a pris directement connaissance d'une dérive du français vers l'anglais au Québec même, plus précisément dans les petites municipalités à forte majorité anglophone. Son appréciation de leur situation est instructive :

[...] certaines catégories de personnes manifestent un état d'insécurité plus grand que d'autres devant les changements politiques qui s'opèrent actuellement. Par exemple, ceux qui, à force de sacrifices de toutes sortes, ont réussi un transfert d'identité du français à l'anglais, se voient maintenant menacés dans leur identité anglaise, récemment et difficilement acquise. Ces personnes [...] sont les plus véhémentes dans leur dénonciation du contexte actuel. C'est dans ce groupe que nous avons trouvé des parents, manifestement de langue maternelle française qui, en plus d'avoir identifié leurs enfants comme étant de langue maternelle anglaise, ont déclaré être eux-mêmes de langue maternelle anglaise22.




17 Ibid.p. 363; Charles Castonguay, « Opportunities for the Study of Language Transfer in the 1971 Census », op. cit.p. 71. [retour au texte]

18 Réjean Lachapelle, Notes sur la fiabilité des réponses à la question sur la langue maternelle : différences nettes et instabilité entre 1976 et 1981, Ottawa, Statistique Canada, Division des études sociales et économiques, 1985, p. 4. [retour au texte]

19 Frank G. Vallee et John De Vries, Data Book for the Conference on Individual, Language and Society, Ottawa, Canada Council, 1977, tableau A 12. [retour au texte]

20 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit.p. 266, 289 et 317. [retour au texte]

21 Réjean Lachapelle et Brian Harrison, op. cit., tableau 3. Aux fins de comparaison, la dérive des déclarations d'une tierce langue maternelle vers l'anglais serait de l'ordre de 5 p. 100 pour l'ensemble du Canada (ibid., tableau 2). Voir également Réjean Lachapelle, « Utilisation des données de recensement... », op. cit.p. 33-36. [retour au texte]

22 Gary Caldwell, Le Québec anglophone hors de la région de Montréal dans les années soixante-dix : évolution sociodémographique, Québec, Conseil de la langue française, collection « Dossiers », no 4, 1979, p. 86 et 88. [retour au texte]




La dérive vers la langue dominante peut donc persister même en présence d'une tentative majeure de valorisation de la langue maternelle véritable. En l'occurrence, l'insistance des francophones anglicisés à se déclarer anglophones s'appuyait sans doute sur la perception que les récentes lois québécoises en faveur du français étaient mal fondées, opinion vraisemblablement dominante alors dans les municipalités en question.

Le glissement conjoncturel des déclarations de « autre » à « anglais » au Québec au recensement de 1976, à une époque où la « loi 22 » faisait de la connaissance de l'anglais la condition d'accès à l'école anglaise, illustre fort bien aussi la sensibilité des déclarations de langue maternelle au climat sociopolitique. Toutefois, il s'agit là d'une dérive vers l'anglais fondée bien davantage sur un objectif ponctuel que sur une anglicisation déjà accomplie, d'où sa résorption rapide suivant le remplacement de la « loi 22 » par la « loi 101 ». De nombreux chercheurs ont mis cette dérive en évidence au moyen de méthodes indirectes appliquées tant aux données de recensement qu'aux données scolaires23.

Demers suggère que l'introduction du mode de collecte des données par auto-énumération a pu amplifier, à partir du recensement de 1971, le phénomène de glissement de langue maternelle déclarée, et souligne l'influence que le contexte sociopolitique peut éventuellement exercer sur les déclarations24. Caldwell abonde dans le même sens :

la pratique de changements dans les déclarations de langue maternelle [...] exercerait une influence considérable au moment d'en faire l'interprétation. En effet, quand [...] la langue maternelle acquiert une coloration politique, on ne peut plus compter sur les données [...] particulièrement s'il s'agit d'auto-recensement25.




23 Ibid.p. 74-77; Robert Bourbeau et Norbert Robitaille, « Bilan démographique des francophones au Québec et dans le reste du Canada », Critère, vol. 27, 1980, p. 175-204; Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit.p. 78; Robert Maheu, « Langue d'enseignement et francisation », Interface, vol. 5, no 5, 1984, p. 13-17 (voir p. l5). [retour au texte]

24 Linda Demers, op. cit.p. 79 et 97. [retour au texte]

25 Gary Caldwell, op. cit.p. 77 (caractères gras dans le texte). [retour au texte]




Par ailleurs, une comparaison de la langue maternelle déclarée par la même personne aux recensements de 1976 et de 1981, effectuée auprès d'un échantillon de 27 000 personnes provenant du fichier de contre-vérification des dossiers du recensement de 1981, conduit Réjean Lachapelle à conclure qu'une faible proportion des déclarations de deux langues maternelles correspondent à des personnes qui ont effectivement utilisé à peu près également dans leur petite enfance les langues qu'elles ont déclarées26. Pour appuyer son évaluation, il met en cause la formulation de 1981, jugeant probable que les Canadiens qui ont appris deux langues en même temps durant leur petite enfance soient nettement plus nombreux que ceux qui en ont utilisé deux à peu près également dans leur famille d'origine.

En revanche, dans une étude de Statistique Canada portant sur la comparabilité des données sur la langue maternelle de 1976 et de 1981, Linda Demers et John Kralt estiment que la modification de la formulation de la question — de « parlée » en 1976 à « apprise » en 1981 — a un effet mineur et que la question demeure inchangée du point de vue conceptuel. Comme facteurs influençant la comparabilité des données, ils avancent plutôt les modifications de méthode dans le processus du recensement (par exemple, changement de méthode de traitement des données) et les changements sociopolitiques extérieurs au recensement27.

Nous nous permettons néanmoins d'insister : la formulation de 1981, en termes de langue apprise, vise littéralement un apprentissage et non une pratique ou un comportement. Cela peut notamment avoir une incidence certaine sur ceux qui vivent des situations plurilingues, sinon qui se trouvent en voie d'effectuer un transfert linguistique. De plus, la proposition secondaire, « que vous comprenez encore », rehausse, par sa suggestion de précarité, l'impression qu'on vise l'apprentissage d'une langue seconde, plus susceptible de se perdre au fil du temps qu'une langue parlée effectivement comme langue d'usage dans la petite enfance. Comme le dit Lachapelle, « il est [...] possible que l'expression « première langue parlée et encore comprise », utilisée en 1976 pour préciser la notion de langue maternelle, n'évoque pas, pour certaines personnes, la même réalité que le libellé de la question posée en 198128 ».

Lieberson suggère, d'ailleurs, l'existence d'un lien entre langue maternelle et langue de scolarisation, lorsqu'il avance que les mariages mixtes ne feront pas de tort à la transmission intergénérationnelle de la langue maternelle française à Montréal, vu que le système scolaire catholique y est massivement francophone29. Notons que la question sur la langue maternelle au recensement de 1961 se trouvait également formulée dans les termes de première langue apprise. Lachapelle évoque la même possibilité en cherchant à expliquer des anomalies qui ressortent de la comparaison des taux bruts d'assimilation intergénérationnelle et individuelle en 1981, anomalies qui ne se retrouvent pas parmi les mêmes taux calculés avec les données de 1971 : « les anomalies [...] découlent peut-être d'une incompréhension de la question sur la langue maternelle, certaines familles ayant déclaré non pas la langue que les enfants ont apprise en premier lieu à la maison, mais celle qu'ils ont d'abord apprise à l'école »30. Suivant ce raisonnement, il n'est pas exclu qu'une partie des déclarations de langue maternelle mixte en 1986 se fondent aussi sur une langue seconde apprise à l'école.




26 Réjean Lachapelle, Notes sur la fiabilité des réponses à la question sur la langue maternelle..., op. cit.p. 16. [retour au texte]

27 Linda Demers et John Kralt, De la comparabilité des données du recensement sur la langue maternelle 1976-1981, Ottawa, Statistique Canada, Division des caractéristiques sociales, du logement et des familles, et Secrétariat d'État du Canada, Direction de l'analyse des tendances sociales, 1984, p. 9-10. [retour au texte]

28 Réjean Lachapelle, Note sur la fiabilité des réponses à la question sur la langue maternelle..., op. cit.p. 6-8. [retour au texte]

29 Stanley Lieberson, « Bilingualism in Montreal... », op. cit.p. 47. [retour au texte]

30 Réjean Lachapelle, « Nouveaux indicateurs de transfert de langue... », op. cit.p. 9. [retour au texte]




Enfin, la présentation de la langue maternelle comme langue apprise — ou même parlée — « en premier lieu » semble également faire problème. Selon Lachapelle :

[...] il y a une incertitude sur la langue maternelle des jeunes enfants, notamment pour ceux dont la mère et le père n'ont pas la même langue maternelle. La première langue qu'ils apprennent et parlent n'est pas nécessairement celle qu'ils utiliseront le plus souvent un an ou deux après, avec leurs parents ainsi qu'avec leurs frères et sueurs. La mobilité linguistique peut intervenir très précocement et rendre fort délicate la détermination de la véritable langue maternelle31.

Il se pourrait, par conséquent, qu'un parent déclare comme langue « apprise en premier lieu »pour son enfant, une langue différente de celle que celui-ci, parvenu à l'âge adulte, retiendra comme ayant été sa langue maternelle.

* * *

Pour résumer, les questions du recensement de 1971 paraissent le mieux décrire les caractéristiques qui nous intéressent. En particulier, la reformulation de la question sur la langue maternelle en 1981, en termes de langue « apprise » — visant donc un apprentissage plutôt qu'un comportement — a vraisemblablement accentué la sous-estimation de l'assimilation individuelle qu'entraîne la dérive des réponses vers l'anglais, et suscité davantage de déclarations douteuses de langue maternelle mixte, sinon de langue maternelle simple. Par ailleurs, l'introduction de l'autorecensement en 1971 a rendu les déclarations de langue maternelle et de langue d'usage plus sensibles au contexte sociopolitique. Enfin, la langue maternelle déclarée pour les enfants peut, dans certains cas, faire problème.




31 Réjean Lachapelle et Gilles Grenier, op. cit.p. 58. [retour au texte]




5.3 L'augmentation des réponses multiples en 1981 et 1986

Nous venons de voir que, selon toute vraisemblance, une dérive vers l'anglais des déclarations de langue maternelle simple de la part des populations allophone et francophone agit sur les données de recensement. Nous verrons maintenant qu'il existe une certaine dérive parallèle vers l'anglais dans la foulée de l'augmentation des réponses multiples à la question sur la langue maternelle entre les recensements récents. En revanche, un mouvement semblable ne ressortira pas de la progression des déclarations multiples de langue d'usage. Examinons d'abord sous cette optique la croissance des multiples de 1971 à 1981.

* * *

Puisque Statistique Canada n'a tenu aucun compte des réponses multiples en 1971, nous ne pouvons conclure de façon directe à une augmentation des multiples en 1981. Mais en ce qui concerne la langue maternelle, nous pouvons au moins considérer les réponses recueillies en 1976. Cet expédient se fonde sur le maintien en 1976 de la même question qu'en 1971.

Or, les déclarations de langue maternelle mixte ont augmenté entre 1976 et 198132. Il paraît donc vraisemblable qu'il en ait été de même entre 1971 et 1981. Une explication qui vient facilement à l'esprit est la reformulation de la question, la tournure de 1981 étant plus ambiguë que celle de 1971 ou de 1976. Notons que la croissance des multiples entre 1976 - ou 1971 - et 1981 se limite essentiellement aux réponses A + F, qui augmentent de façon significative tant au Québec que dans le reste du Canada.

En ce qui concerne plus spécifiquement le Québec, un examen direct d'un échantillon de questionnaires à l'origine d'un transfert linguistique entre l'anglais et le français parmi les données publiées pour 1971 suggère fortement que les réponses A + F aussi bien que a + f étaient sensiblement moins fréquentes en 1971 qu'en 1981. En effet, la simplification des multiples n'a produit que 18 et 19 p. 100 respectivement des transferts du français à l'anglais et de l'anglais au français publiés pour 1971, alors que les proportions correspondantes s'élèvent à 30 et 50 p. 100 en 198133.




32 Linda Demers et John Kralt, op. cit., tableaux 1 et 4 et Réjean Lachapelle, Note sur la fiabilité des réponses à la question sur la langue maternelle..., op. cit., tableau I. [retour au texte]

33 Brian Harrison et Réjean Lachapelle, Measurement of Language Shift : Capabilities and Limitations of the Census, op. cit.p. 9. [retour au texte]




La fréquence des comportements linguistiques aberrants au sein des mariages mixtes, d'après les données simplifiées pour les deux recensements, plaide dans le même sens. Par comportement aberrant, nous entendons une situation où chaque partenaire d'un couple linguistiquement mixte déclare parler habituellement, comme langue d'usage à la maison, la langue maternelle de l'autre — décidément un cas de politesse extrême! Or, d'après les données ajustées, le nombre de ces comportements est beaucoup plus élevé en 1981 parmi toutes les sortes de couples mixtes. En particulier, leur fréquence parmi les couples AF et FA a triplé au Québec et quadruplé au Canada de 1971 à 1981. Le fait que la quasi-totalité de ces cas aberrants résultent de la simplification des réponses multiples permet d'en déduire que celles-ci étaient, au départ, également moins fréquentes en 197134.

L'ensemble de ces observations laisse donc croire que les réponses multiples étaient moins nombreuses en 1971 qu'en 1981, tant en ce qui regarde la langue maternelle que la langue d'usage, malgré l'absence en 1971 d'une directive explicite de ne donner qu'une seule langue d'usage. Cela tient vraisemblablement à la précision supérieure des questions en 1971.

* * *

Évidemment, la suppression des directives de ne donner qu'une seule langue maternelle et une seule langue d'usage conduit à une très forte augmentation des multiples en 1986. Le tableau 5.1 montre que cet accroissement est plus marqué pour la langue d'usage que pour la langue maternelle. On y voit en même temps que les différentes catégories de réponses uniques ne semblent pas alimenter de la même façon la progression des langues maternelles multiples que celle des langues d'usage multiples.

En effet, du côté de la langue maternelle, les déclarations simples de l'anglais croissent à peu près au même rythme que la population totale, alors que stagnent celles du français ou d'une tierce langue. On peut en conclure que les déclarations simples de l'anglais ont peu contribué à la croissance des multiples, mais qu'il y a eu un glissement du français et des tierces langues vers les réponses multiples comptant une langue d'assimilation, le plus souvent l'anglais.

Par contre, on voit que les déclarations de l'anglais, langue d'usage simple, augmentent à un rythme inférieur à celui de la population totale, malgré l'apport de l'anglicisation par assimilation individuelle au cours de la période 1981-1986. Lorsqu'on fait entrer ce dernier facteur en ligne de compte, on peut conclure que les trois catégories de langue d'usage simple semblent avoir contribué de façon à peu près égale à la croissance des langues d'usage multiples, du moins pour l'ensemble du Canada35.




34 Pour plus de détails, voir notre rapport Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, op. cit., chapitres 6 et 7. Ces observations font paraître trop prudent le jugement de Termote et Gauvreau voulant que « dans l'ensemble, les statistiques de 1971 sur la mobilité linguistique pourraient bien être aussi discutables que celles de 1981 » (op. cit.p. 123). [retour au texte]

35 Pour une évaluation plus poussée, voir notre Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, op. cit., chapitre 8. [retour au texte]




Tableau 5.1 PROGRESSION DES RÉPONSES SIMPLES ET MULTIPLES, LANGUE MATERNELLE ET LANGUE D'USAGE, CANADA, 1981-1986 (EN POURCENTAGE)


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Dans le cas de la langue maternelle, il y a une façon plus directe de constater cette dérive différenciée des réponses simples vers les multiples. La contre-vérification des dossiers de personnes énumérées à deux recensements successifs permet d'observer les changements de déclaration effectués parmi un échantillon de répondants. Le fichier de contre-vérification du recensement de 1981 révèle une asymétrie certaine dans les changements de déclaration aux recensements de 1976 et de 1981 entre les réponses A, F et A+F : d'un recensement à l'autre, le va-et-vient entre les réponses F et A + F est beaucoup plus élevé qu'entre A et A + F, tant au Québec que dans le reste du Canada. Plus précisément; le bilan net des changements de déclaration entre F et A + F contribue deux fois plus que celui entre A et A + F à l'augmentation des réponses A + F au Québec entre 1976 et 1981 — et donc, pour autant qu'on puisse le savoir, entre 1971 et 1981 — alors qu'à l'extérieur du Québec, la quasi-totalité de l'augmentation des A+F provient du groupe F36.




36 Réjean Lachapelle, Note sur la fiabilité des réponses à lu question sur la langue maternelle..., op. cit., tableaux 1, 3 à 5 et B1 à B3. [retour au texte]




À cause de cette dérive différentielle, Réjean Lachapelle estime que la répartition moitié-moitié des réponses A + F parmi les catégories A et F provoquerait « un biais systématique à l'encontre du français au Québec, car une très forte proportion des personnes qui y ont répondu « anglais-français » à un recensement ont indiqué, à l'autre recensement, le français comme langue maternelle »37. Il ajoute que, si les méthodes de simplification des réponses multiples peuvent déformer sensiblement la composition de la population selon la langue maternelle, la déformation est probablement encore plus considérable en ce qui concerne l'appréciation des transferts linguistiques.

Soyons plus précis. La répartition égale des réponses A+F entre les catégories simples A et F produirait une sous-estimation systématique du pouvoir d'assimilation de l'anglais en 1981, puisque ce mode de simplification sous-estimerait le nombre de francophones et surestimerait celui des anglophones parmi la population soumise au risque d'effectuer un transfert linguistique.

Le fichier de contre-vérification de 1986 confirme le glissement des réponses simples F et T tant vers les différentes combinaisons de langue maternelle mixte impliquant l'anglais que vers l'anglais, réponse simple. On peut estimer notamment qu'au Québec, l'augmentation des A+F provient de changements touchant environ trois fois plus souvent le groupe F que le groupe A, alors qu'ailleurs au Canada, elle se réalise presque aussi souvent aux dépens du groupe A que du groupe F. En outre, la dérive des réponses simples de F à A, quoique beaucoup plus faible, est plus visible qu'entre 1976 et 1981, et se retrouve tant au Québec que dans les autres provinces. Quant au groupe T, celui-ci contribue environ trois fois plus souvent que le groupe A à l'augmentation des réponses doubles A + T au Canada entre les deux derniers recensements38.

5.4 Conséquences pour la simplification des données

De toute évidence, il faut éviter d'interpréter automatiquement les déclarations multiples de langue maternelle en 1981 — et davantage encore en 1986 — comme provenant à parts égales des groupes linguistiques en cause. Il s'est opéré une dérive différentielle des déclarations de langue maternelle simple, partant des langues dominées vers des réponses multiples incluant une langue dominante, le plus souvent l'anglais. Ce mouvement s'est effectué de manière tout à fait parallèle au glissement vers l'anglais des déclarations simples de langues maternelles dominées, dont nous avons traité à la section 5.2. Il paraît plausible que la formulation de la question depuis 1981 en termes de langue apprise a sensiblement facilité la manifestation de ce phénomène général.




37 Ibid.p. 22. [retour au texte]

38 Johanne Denis, Étude du contenu de la contre-vérification des dossiers, Ottawa, Statistique Canada, Division des méthodes d'enquêtes sociales, 1988, tableaux 5.12 à 5.14. Pour une analyse plus approfondie, voir notre Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, op. cit., chapitre 6. [retour au texte]




En corollaire, une simplification des récentes déclarations multiples de langue maternelle qui les répartirait de façon égale parmi les catégories simples, sous-estimerait sensiblement l'évolution de l'anglicisation depuis 1971. De fait, cette méthode sous-estime l'effectif minoritaire de départ, exposé au risque d'anglicisation, et réduit donc systématiquement son taux d'assimilation.

À plus forte raison, la méthode de simplification utilisée par Statistique Canada pour produire les données ajustées de 1981 déforme encore plus la perception de l'assimilation individuelle au Québec. En effet, cette méthode compte comme anglophones une majorité des personnes qui se sont déclarées de langue maternelle bilingue anglais-français39, résultat diamétralement opposé à ce que nous apprend la contre-vérification des dossiers.

La solution qui s'impose est donc de répartir de façon différentielle les multiples, en fonction des renseignements provenant des fichiers de contre-vérification40.

Malheureusement, cette solution optimale — que nous appellerons la répartition différentielle — se trouve gravement limitée par la taille de l'échantillon qui sert à la contre-vérification. Par conséquent, elle n'atteint une précision raisonnable que lorsqu'il s'agit de très grandes populations, par exemple pour l'ensemble du Canada ou du Québec, tous âges confondus, ou pour de grands groupes d'âge, mais alors seulement sur le plan de l'ensemble du Canada. Puisque l'exposition au risque de transfert linguistique est liée de façon essentielle à l'âge, il s'ensuit qu'on ne pourra établir de façon satisfaisante l'évolution de l'assimilation individuelle jusqu'en 1986 que pour l'ensemble du Canada.

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En revanche, nous avons observé que dans le cas de la langue d'usage, les diverses catégories de réponses simples contribuent de façon plus équilibrée à l'augmentation des réponses multiples. Il paraît donc justifié de répartir celles-ci de façon égale parmi les langues indiquées. Cela tient sans doute en grande partie au fait que, contrairement à la formulation récente de la question sur la langue maternelle, celle sur la langue d'usage vise toujours un comportement et non un apprentissage.




39 Statistique Canada, Langue maternelle, langue parlée à la maison et langue officielle, 1981 : Tableaux spéciaux sur le traitement des données, op. cit. [retour au texte]

40 Charles Castonguay, « Sur la détermination de la composition linguistique de la population au moyen des données des recensements », dans Pierre Bouchard (éd.), Actes du colloque sur les critères de reconnaissance des organismes municipaux et scolaires et des établissements de .santé et de services sociaux, Québec, Office de la langue française, 1992, p. 49-69 et Réjean Lachapelle, « Utilisation des données de recensement... », op. cit. [retour au texte]




5.5 La répartition différentielle des réponses multiples de 1986

La mesure de l'assimilation individuelle repose sur le recoupement des données sur la langue maternelle et la langue d'usage provenant des données-échantillon — qui ne touchent que 20 p. 100 de la population. Par conséquent, en dégageant des fichiers de contre-vérification les pondérations utiles à une répartition différentielle des déclarations multiples de langue maternelle en vue de mesurer l'assimilation individuelle, il est d'emblée impossible d'atteindre un niveau de précision très élevé, du fait que la contre-vérification se fonde sur les données intégrales. Aussi nous en tiendrons-nous en cette matière à des poids relativement simples.

À partir du fichier de contre-vérification de 1986, Réjean Lachapelle estime qu'au Québec, les réponses anglais-français proviennent quatre fois sur cinq de personnes de langue maternelle française41. Par contre, à l'extérieur du Québec, les deux fichiers rattachent moins souvent ce genre de multiple au français, soit environ trois fois sur cinq. Pour l'ensemble du Canada, le poids correspondant tourne autour des deux tiers. Un examen des résultats pour le Nouveau-Brunswick, l'Ontario et le reste du Canada à l'extérieur du Québec confirme que l'intensité du rapport entre les multiples A + F et la population francophone varie régulièrement avec le poids relatif de celle-ci au sein de la population régionale42.

Quant aux autres catégories de multiples, le fichier ne permet pas de dégager une variation régionale significative de la pondération appropriée, faute d'une fréquence suffisamment élevée de multiples impliquant les langues tierces au Québec.

Les pondérations appropriées varient également de manière importante selon l'âge. Dans cette optique, la taille de l'échantillon limite les estimations aux réponses A + F et A + T, pour l'ensemble du Canada seulement. Le va-et-vient entre ces deux types de réponse et les catégories pertinentes de réponse simple paraît à peu près équilibré en ce qui regarde les enfants, mais devient progressivement plus asymétrique parmi les groupes d'âge plus avancé. Il s'en dégage ainsi une tendance générale aussi cohérente que pour la variable régionale, soit une intensification très nette, suivant l'âge, du rapport entre ces réponses multiples et la population minoritaire, francophone ou allophone43.




41 Réjean Lachapelle, « Utilisation des données de recensement... », op. cit.p. 43. Selon le fichier du recensement précédent, la pondération appropriée pour les données similaires de 1981 serait du même ordre. [retour au texte]

42 Compilation spéciale du fichier de contre-vérification du recensement de 1986. [retour au texte]

43 Ibid. [retour au texte]




Tableau 5.2 POIDS UTILES À LA RÉPARTITION DIFFÉRENTIELLE DES DÉCLARATIONS MULTIPLES DE LANGUE MATERNELLE, PAR GRAND GROUPE D'ÂGE, CANADA, 1986


La répartition différentielle des langues maternelles multiples par grand groupe d'âge se fera donc, pour l'ensemble du Canada, au moyen des poids indiqués au tableau 5.2. Les contraintes de la contre-vérification nous empêchent d'affiner davantage les pondérations en fonction de la région ou de l'âge.

5.6 Limites des données de recensement

Malgré l'absence d'information sur la langue maternelle et la langue d'usage telles que déclarées en 1971 et sur l'effet du traitement des données à ce recensement, des observations partielles ont laissé entrevoir que les données publiées forment une base relativement valide pour la mesure de l'assimilation à cette époque. À notre avis, cela résulte davantage de la plus grande précision des questions en 1971 que de la qualité du traitement des réponses. En particulier, on suppose couramment que les déclarations de langue maternelle bilingue anglais-français ont alors été réparties à peu près moitié-moitié entre les deux langues. Par conséquent, dans la mesure où une répartition différentielle aurait été plus appropriée dans ce cas comme aux recensements des années 80, l'assimilation individuelle fondée sur les chiffres publiés sous-estimerait quelque peu l'anglicisation nette de la population francophone en 1971.

Le critère qui nous guide dans cette évaluation demeure la conformité à la réalité. De ce point de vue, les renseignements plus nombreux sur les réponses recueillies en 1981 et 1986 permettent de juger davantage en connaissance de cause la qualité des résultats obtenus suivant les différentes méthodes de traitement possibles. Il paraît clair, notamment, que les données ajustées, publiées par Statistique Canada pour 1981, déforment par trop la réalité et que même une répartition moitié-moitié des réponses multiples n'est pas appropriée, du moins dans le cas de la langue maternelle.

Toutefois, les fichiers de contre-vérification fournissent, somme toute, des précisions très limitées quant à l'interprétation qu'il convient de donner aux nombreuses déclarations multiples de langue maternelle en 1981 et 1986. Et nous sommes encore plus dépourvus en matière de résolution des déclarations multiples de langue d'usage.

Il convient donc de bien garder à l'esprit que nos calculs demeurent au mieux des approximations d'un phénomène qui, par ailleurs, se trouve par sa nature même entouré d'une certaine zone grise. Cela dit, la cohérence des résultats touchant l'assimilation individuelle obtenus depuis bientôt vingt ans ainsi que de ceux qui suivront, inspire tout de même une confiance certaine.

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Relevons enfin que les investigations ci-dessus invitent à encore plus de prudence vis-à-vis de la mesure de l'assimilation intergénérationnelle. En vertu de la taille réduite des populations visées — les couples mères-enfants répartis par petits groupes d'âge des enfants — la contre-vérification ne donne pas dans ce cas d'indication fiable quant à la répartition des réponses multiples, même au plan de l'ensemble du Canada. Tout au plus peut-on supposer, à la lumière du tableau 5.2, que la répartition égale utilisée par Lachapelle dans ses estimations de la transmission récente de la langue maternelle sous-estime le nombre de mères francophones en cause et, par conséquent, surestime la transmission du français aux enfants44.

En plus du caractère douteux des données de recensement sur la langue maternelle des enfants, c'est là une difficulté supplémentaire propre à la méthode intergénérationnelle.




44 Réjean Lachapelle et Gilles Grenier, op. cit.p. 46 à 49 et 116 à 121. Nous avons tenté une critique comparative de la mesure de l'assimilation selon les approches individuelle et intergénérationnelle dans Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, op. cit., chapitre 10 et dans « Mesure de l'assimilation linguistique au moyen des recensements », Recherches sociographiques, vol. 34, no 1, 1993, p. 45-68. [retour au texte]




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