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L'assimilation linguistique : mesure et évolution

L'assimilation
linguistique :
mesure et
évolution

1971-1986

Charles Castonguay




Chapitre 6
Une comparaison 1971-1986
pour l'ensemble du Canada

L'interprétation — et par conséquent la simplification — des nombreuses déclarations multiples de langue maternelle en 1986 fait problème. Nous l'avons vu, dès qu'on aborde des populations plus réduites que celle de l'ensemble du Canada, tous âges confondus, la contre-vérification ne peut plus assurer, à un niveau de précision « raisonnable » selon Statistique Canada — c'est-à-dire avec un cœfficient de variation inférieur à 16,5 p. 100 — des estimations du rapport entre réponses simples et multiples qui soient utiles à la simplification de ces dernières.

Tentons néanmoins de comparer de façon aussi réaliste que possible l'anglicisation individuelle nette des populations francophone et allophone au Canada en 1971 et 1986. L'expérience sera très utile pour nos observations subséquentes touchant le Québec.

Résumons d'abord ce que nous savons des données du premier recensement.

6.1 La qualité des données de 1971

Puisque les questions de 1971 visent mieux la langue maternelle et la langue d'usage que celles de 1986, les réponses multiples au premier recensement sont moins nombreuses et posent moins de problèmes quant à leur simplification. C'est plutôt l'introduction de la méthode d'auto-énumération en 1971 et l'apparition concomitante d'un taux élevé d'absences de réponse qui a fait difficulté à ce recensement.

Cependant, même si les taux de non-réponse étaient beaucoup plus élevés en 1971, il paraît peu probable que le processus d'imputation des réponses manquantes ait majoré de plus de 10 p. 100 les principaux types de transfert linguistique. En outre, l'imputation ne semble pas avoir déformé de façon importante les données de 1971 sur l'assimilation individuelle1.

Quant à la méthode de simplification des multiples employée en 1971, nous pouvons supposer qu'elle revient approximativement à une répartition égale, du moins pour les déclarations de langue maternelle ou d'usage bilingues de type anglais-français2. Cette solution paraît logique, en ce que les questions en cause semblent assez justes. Elle paraît fondée aussi en pratique : nous avons vu que les résultats de 1971 portant sur les comportements linguistiques au sein des mariages mixtes au Québec concordent assez bien avec ceux du fichier des naissances.




1 Charles Castonguay, Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, op. cit., chapitre 7. [retour au texte]

2 Ibid. [retour au texte]




Nous pouvons également estimer que les déclarations de certains types douteux de transfert linguistique étaient relativement moins fréquentes en 1971 qu'aux recensements subséquents. Il en serait ainsi tant en ce qui regarde les transferts suspects du français à l'anglais que ceux dans le sens contraire, c'est-à-dire tant du nombre de francophones anglicisés unilingues français que de celui des anglophones francisés unilingues français3. Le fait que les déclarations de ce genre soient plus nombreuses en 1981 — et encore plus en 1986 — s'explique sans doute en bonne partie par les changements de formulation des questions survenus depuis 1971.

En effet, quant aux déclarations de francophones anglicisés, mais unilingues français, il aurait été plus difficile en 1971 de déclarer parler le plus souvent l'anglais au foyer sans se déclarer en même temps capable de converser dans cette langue, que de déclarer en 1981 ou 1986 parler habituellement l'anglais au foyer sans se déclarer capable de converser en anglais. Tout tourne ici autour de la différence entre le concept de langue principale déterminée par un comportement dominant, et celui d'une langue parlée « habituellement », qui peut être une seconde langue.

De même, la reformulation de la langue maternelle depuis 1981 en termes de langue apprise expliquerait en bonne partie l'augmentation apparente des anglophones francisés et, par surcroît, unilingues français. Ce type de déclaration nous paraît aussi équivoque que le précédent en ce qu'il est difficile de concevoir qu'un Canadien véritablement de langue maternelle anglaise puisse perdre, même au Québec, l'aptitude à converser dans cette langue. Ces déclarations proviendraient le plus souvent de personnes véritablement de langue maternelle française — mais qui auraient appris l'anglais en bas âge, sans toutefois pouvoir le parler encore à l'époque du recensement.

Nous ne pouvons malheureusement pas dégager d'estimation précise pour l'augmentation de ces deux types de réponses douteuses en 1981 ou 1986, faute de renseignements adéquats sur les données avant traitement en 1971.

* * *

Compte tenu de l'ensemble de ces observations, les données sur l'assimilation individuelle en 1971 paraissent relativement satisfaisantes en regard de celles des recensements subséquents. Cela semble particulièrement vrai des transferts qui nous intéressent au premier titre, soit ceux touchant le groupe français. On ne peut que regretter que les réponses non simplifiées de 1971 ne seront sans doute jamais accessibles à qui voudrait acquérir une connaissance mieux nuancée de l'assimilation à cette époque.




3 Ibid. [retour au texte]




6.2 Évolution de l'anglicisation au Canada

Afin de les comparer avec les résultats de 1971, il nous faut maintenant simplifier les données de 1986. Notre parti pris en faveur d'interpréter de la manière la plus réaliste possible les réponses de 1986 nous amène à répartir les déclarations multiples de langue maternelle de façon différenciée, c'est-à-dire en fonction des pondérations qui se dégagent du fichier de contre-vérification, et de simplifier de façon égale les déclarations multiples de langue d'usage. Le taux net d'anglicisation individuelle des populations francophones et allophones au Canada, tous âges confondus, évolue alors comme suit4 :

Anglicisation nette
des francophones

_______________
Anglicisation nette
des allophones

_______________
1971 1986 1971 1986
4,3 % 4,7 % 43,9 % 43,0 %

Le résultat sur ce point donne à croire que l'assimilation des francophones a un peu progressé alors que celle des allophones a légèrement reculé.

Cette comparaison laisse évidemment à désirer, du fait que l'assimilation individuelle et l'âge se trouvent fondamentalement liés. Les paramètres de la contre-vérification nous limitent, sous ce rapport, à seulement trois groupes d'âge, suivant le schéma obtenu au tableau 5.2. Dans cette optique, le tableau 6.1 indique une évolution quelque peu différente, notamment en ce qui concerne l'anglicisation des francophones.

En effet, parmi les francophones âgés de 20 à 44 ans on retrouve, en 1986, un taux net d'anglicisation pratiquement identique à celui du groupe d'âge correspondant en 1971. Toutefois, les résultats pour le même groupe d'âge parmi les allophones confirment chez ceux-ci un léger recul de l'assimilation.

Avant d'en tirer quelque conclusion définitive, il faut tester la comparabilité des données simplifiées. D'après l'hypothèse, largement admise, voulant que l'assimilation joue très peu après l'âge de 35 ans, l'anglicisation nette des adultes de 30 ans et plus en 1971 devrait, en l'absence de phénomènes perturbateurs comme la migration, être à peine inférieure à celle des 45 ans et plus en 1986, soit grosso modo à celle des mêmes personnes quinze ans plus tard.




4 Statistique Canada, Recensement du Canada, 1971 : Langue par groupe d'âge, no de catalogue 92-733, Ottawa, 1974; Statistique Canada, Recensement du Canada, 1986 : Rétention et transfert linguistiques, op. cit.; compilation spéciale du fichier de contre-vérification du recensement de 1986 (voir sous ce dernier chef le tableau 5.2). [retour au texte]




Tableau 6.1
TAUX NET D'ANGLICISATION DES POPULATIONS FRANCOPHONE ET ALLOPHONE, PAR GRAND GROUPE D'ÂGE, CANADA, 1971 ET 1986 (EN POURCENTAGE)


Or, le taux net d'anglicisation de la cohorte des francophones âgés de 30 à 59 ans était de 6,3 p. 100 en 19715, et le tableau 6.1 donne 6,8 p. 100 chez les 45 ans et plus quinze ans après. Notre comparaison des données de 1971 et de 1986 ne serait donc pas trop mauvaise: il n'est pas exclu que l'anglicisation se poursuive quelque peu au-delà de l'âge de 30 ans.

L'anglicisation nette des allophones de la même cohorte d'âge baisse par contre légèrement, passant de 50,7 p. 100 en 1971 chez les 30 à 60 ans, à 48,3 p. 100 en 1986 parmi les 45 ans et plus6. Cela s'expliquerait par l'arrivée, depuis 1971, d'un certain nombre d'immigrants allophones relativement âgés qui s'anglicisent moins que les allophones nés au Canada ou que les immigrés arrivés à un âge plus tendre. Des considérations semblables ne s'imposent pas dans le cas de la population francophone, qui se trouve très peu touchée par l'immigration internationale.

En somme, la comparabilité des données simplifiées semble raisonnablement bonne tant chez les francophones que chez les allophones.

* * *



5 Statistique Canada, Recensement du Canada, 1971, op, cit. Le taux de 6,3 p. 100 parmi les 30 à 59 ans ne ressort pas du tableau 6.1 qui regroupe les âges autrement. L'anglicisation nette des francophones âgés de 20 à 29 ans et de 60 ans et plus en 1971 était d'environ 5 p. 100, ce qui a pour effet de tirer les taux du tableau 6.1 au-dessous de 6 p. 100, chez les 20 à 45 ans comme chez les 45 ans et plus. En 1986, soit quinze ans plus tard, la grande majorité des 60 ans et plus de 1971 étaient décédés. [retour au texte]

6 Mêmes sources qu'à la note 4. [retour au texte]




Il semble donc permis de conclure, sur la foi des résultats touchant les 20 à 44 ans aux deux recensements, que l'anglicisation individuelle des francophones au Canada s'est plutôt stabilisée depuis 1971, après avoir connu une croissance certaine au cours des décennies précédentes7. La légère augmentation apparente de leur anglicisation, tous âges confondus, de 1971 à 1986, ne serait que l'effet de leur vieillissement collectif. Il y a sensiblement moins d'enfants francophones en 1986 qu'en 1971 : puisque les enfants sont relativement peu en position de s'assimiler, la population de 1986 dans son ensemble se trouve simplement plus exposée au risque d'anglicisation que celle de 1971.

Cette observation confirme qu'il est essentiel, pour apprécier de façon valide l'évolution de l'assimilation individuelle, de comparer les taux d'assimilation des jeunes adultes aux recensements en cause. Autrement, un changement dans la structure de la population selon l'âge peut facilement nous induire en erreur.

Quant à la légère baisse de l'anglicisation nette des allophones de 20 à 44 ans depuis 1971, elle pourrait découler simplement de la composition nouvelle de l'immigration. Celle-ci est davantage d'origine asiatique, et la persistance linguistique des minorités de langue maternelle orientale est nettement plus élevée que celle des minorités de langue maternelle européenne.

* * *

Il reste à considérer la baisse notable de l'anglicisation des moins de 20 ans, aussi bien francophones qu'allophones, au tableau 6.1. Il paraît plausible que cela soit moins relié à une baisse réelle de l'anglicisation parmi les enfants qu'à un défaut de comparabilité des données les concernant. On a tôt fait de relever, en effet, que les transferts linguistiques parmi les jeunes enfants semblaient anormalement élevés en 19718.

Cela pourrait être attribuable au traitement des données, notamment à l'imputation des réponses dans le cas de données manquantes. Les cas de non-réponse aux questions sur la langue sont beaucoup plus nombreux en 1971, et atteignent leur fréquence maximale parmi les moins de 5 ans9.

Quoi qu'il en soit, convenons que la comparabilité des données de 1971 et de 1986 sur l'anglicisation des francophones et des allophones de moins de 20 ans fait problème.




7 Revoir à ce titre la section 2.3. [retour au texte]

8 Voir par exemple Richard J. Joy, « Mesure des transferts linguistiques : faiblesse des données du recensement de 1971 », op. cit.p. 5; Association des démographes du Québec, « Recommandations pour le recensement de 1981 », op. cit. p. 40 et 52; Charles Castonguay, « Quelques remarques sur les données du recensement... », op. cit., tableau 11. [retour au texte]

9 Charles Castonguay, Mesure de l'assimilation linguistique : histoire et méthode, op. cit., chapitre 7. [retour au texte]




Notons toutefois que cela met davantage en péril l'appréciation du mouvement de l'assimilation intergénérationnelle, dont la mesure dépend essentiellement des données linguistiques touchant les enfants, que celle de l'évolution de l'assimilation individuelle, dont l'ampleur définitive se mesure auprès des adultes d'âge mûr.

6.3 L'anglicisation des francophones depuis 1971

On pourrait être tenté d'attribuer la stabilité, pour l'ensemble du Canada, du taux d'anglicisation des francophones de 20 à 44 ans depuis 1971 à l'efficacité des politiques linguistiques favorables au français, mises en vigueur par divers gouvernements à la suite des rapports des commissions Laurendeau-Dunton et Gendron. Mais il se peut que cette stabilisation ait autant, sinon davantage à voir avec l'étiolement de la migration francophone du Québec vers les autres provinces canadiennes.

Conséquemment à cette situation nouvelle — qui n'est pas sans rapport avec l'effondrement de la fécondité québécoise —, à mesure que se poursuit l'assimilation de ceux qui sont le plus exposés à l'anglais, la population francophone du Canada se trouve de plus en plus concentrée au Québec où l'anglicisation demeure très nettement plus faible. En vertu de cette polarisation géographique, l'anglicisation des francophones pourrait continuer à progresser au Canada anglais et même augmenter quelque peu au Québec, tout en demeurant relativement stable dans l'ensemble du Canada.

Malheureusement, les limites de la contre-vérification sont trop étroites pour permettre une comparaison valide des données au palier provincial. Déjà, les recoupements fort grossiers qui sous-tendent le tableau 5.2 allument des feux rouges : Statistique Canada avertit en effet que certaines des totalisations en cause sont « à utiliser avec précaution » et même « avec extrême précaution », c'est-à-dire que leur cœfficient de variation se situe entre 16,5 et 25 p. 100, voire 25 et 33,3 p. 10010. Même les résultats que nous en avons tirés — dont ceux qui sont présentés au tableau 6.1 — doivent donc être considérés avec réserve.

* * *

Pour le Québec, cependant, nous disposons de renseignements supplémentaires. Cela nous permettra, moyennant certains expédients méthodologiques assez simples, d'aboutir en l'occurrence à des conclusions relativement fermes.




10 Communication de Christian Thibault à l'auteur. [retour au texte]




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