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L'assimilation linguistique : mesure et évolution

L'assimilation
linguistique :
mesure et
évolution

1971-1986

Charles Castonguay




Chapitre 9
Évolution d'ensemble depuis 1971

Jusqu'ici, nous nous sommes penchés tour à tour sur des aspects distincts de la position du français vis-à-vis de l'assimilation individuelle, soit, d'une part, les échanges directs entre le français et l'anglais et, d'autre part, l'attraction du français relativement à l'anglais parmi la population allophone. Suivant une observation de Jacques Henripin, ces phénomènes n'auraient pas d'influence sensible sur le rapport démographique entre l'anglais et le français au Québec si les échanges étaient à nombre égal entre les deux langues et si les allophones s'assimilaient dans un rapport de quatre francisés pour un anglicisé, soit en fonction du poids relatif des langues en concurrence1.

Or, hormis un renversement éphémère du solde des transferts entre le français et l'anglais parmi les plus jeunes élèves au fichier du MEQ peu après l'adoption de la « loi 101 », nous n'avons vu aucun signe de relâchement de la domination directe de l'anglais sur le français en matière d'assimilation individuelle au Québec. Quant à la domination de l'anglais auprès des allophones, entre 1971 et 1986 l'attrait relatif du français a reculé chez les non-immigrés presque autant qu'il a avancé parmi les immigrés. D'ailleurs, même chez la cohorte arrivée en 1976-1980, la part du français n'a pas atteint le seuil de 80 p. 100, et elle semble avoir reculé légèrement parmi la cohorte la plus récente, arrivée en 1981-1986. Si bien qu'auprès de l'ensemble de la population allophone, la part brute des francisés n'a augmenté que de 0,30 à 0,34 en quinze ans.

Vu la lenteur du progrès du français du côté des allophones et le maintien de son déficit dans ses échanges directs avec l'anglais, on ne saurait s'attendre, sur les quinze ans à l'étude, à une amélioration notable de la position globale du français en matière d'assimilation. Voyons d'abord le résultat de l'ensemble des tendances en ce qui regarde les seules réponses simples.

9.1 Bilan des transferts complets

Nous avons pu présenter au chapitre 8 une estimation des transferts complets effectivement déclarés en 1971 entre le français et l'anglais, mais nous ne savons pas, même approximativement, combien des transferts publiés pour ce premier recensement résultent de la simplification de réponses multiples impliquant une tierce langue. Néanmoins, puisqu'un certain nombre de transferts ainsi créés s'annulent dans les calculs des transferts nets, on peut supposer que les données publiées pour 1971 ne surestiment que légèrement l'anglicisation et la francisation nettes des allophones, de même que le solde des transferts complets pour les groupes anglais et français. C'est dans cette optique qu'il convient d'apprécier le tableau 9.1 qui présente en quelque sorte le noyau dur de l'assimilation au Québec entre 1971 et 1986.




1 Jacques Henripin, L'immigration et le déséquilibre linguistique, Ottawa, ministère de la Main-d'œuvre et de l'Immigration, 1974, p. 28. [retour au texte]




Tableau 9.1 TRANSFERTS COMPLETS NETS ENTRE L'ANGLAIS, LE FRANÇAIS ET LES TIERCES LANGUES ET SOLDE DES TRANSFERTS COMPLETS POUR CHAQUE GROUPE LINGUISTIQUE, QUÉBEC, 1971, 1981 ET 1986 (AU MILLIER PRÈS)


Sur les quinze ans en jeu, on voit que l'évolution la plus accentuée parmi les transferts nets est celle du français vers l'anglais qui, en plus, échappe pour l'essentiel aux considérations ci-dessus. Notons qu'en invitant le répondant à déclarer un transfert complet ou pas de transfert du tout, la consigne de 1981 de ne déclarer qu'une seule langue maternelle et une seule langue d'usage a sans doute aussi produit, au recensement médian, une certaine surestimation des trois types de transferts complets nets.

Quant au solde des transferts complets, la même double consigne aurait par conséquent exagéré les gains nets de l'anglais et les pertes nettes des tierces langues en 1981. Par contre, son effet sur le solde touchant le français n'est pas évident : l'exagération de la francisation nette des allophones a peut-être contrebalancé celle de l'anglicisation nette des francophones, ou peut-être pas.

De toute façon, compte tenu de ce que les données pour 1971 exagèrent probablement un peu les gains de l'anglais et du français aux dépens des tierces langues et, corrélativement, les pertes que cela entraîne pour ces dernières, il semblerait que sur la période 1971-1986 tout entière, l'évolution la plus prononcée du solde des transferts complets serait celle des gains nets de l'anglais et des pertes nettes du français. Étant donné l'importance des populations en jeu, il faut convenir toutefois que même ce mouvement n'est pas très marqué. En plus, la progression des déclarations de transferts suspects entre le français et l'anglais de 1971 à 1981, puis de 1981 à 1986, relevée à plusieurs reprises dans cet ouvrage2, réduit la signification de cette tendance. En revanche, le tiers groupe ne paraît pas plus profondément engagé dans le processus d'assimilation en 1986 que quinze ans auparavant; rappelons que les données de 1986, au tableau 9.1, traduisent sans doute le mieux le noyau dur de l'assimilation au Québec, les transferts complets ayant alors été déclarés le plus librement, en réponse à des questions qui n'insistaient pas sur une réponse unique.

* * *

Signalons que la part du français dans l'assimilation complète du tiers groupe paraît régresser de 1971 à 1986. Plus exactement, le taux net d'attraction relative du français, d'après les transferts complets nets du tableau 9.1, aurait reculé en quinze ans de 0,27 à 0,253. Ainsi, l'amélioration du bilan de l'anglais relativement à celui du français, sur le plan des transferts complets, ne découle pas seulement d'une certaine progression de l'attrait de l'anglais auprès des francophones. On ne saurait donc, en particulier, réduire la signification du bilan plus favorable de l'anglais, en 1986, en mettant uniquement en relief les déclarations superficielles d'anglicisation complète de francophones au dernier recensement4.

9.2 Bilan de l'assimilation complète et partielle

Lorsqu'on fait entrer en ligne de compte l'ensemble des tendances, sans exclure, comme nous l'avons fait le plus souvent au chapitre 8, les nombreuses réponses bilingues anglais-français de 1981 et de 1986, l'assimilation paraît évoluer de façon plus favorable à l'anglais.

* * *



2 Notamment aux sections 3.4, 3.6, 6.1 et 8.1. [retour au texte]

3 Il n'y a aucune contradiction entre ce recul, déjà obtenu sous une autre forme à la section 7.12, et les résultats du reste du chapitre 7, où nous n'avons regardé pour l'essentiel que l'assimilation brute, amplifiée par la prise en compte de la moitié des transferts partiels à l'anglais et au français. De plus, nous y avons traité les déclarations de langue maternelle bilingue de façon à exagérer l'assimilation brute des allophones. Dans leur ensemble, ces dispositions ont probablement favorisé le français. [retour au texte]

4 Comme l'ont suggéré Louise M. Dallaire et Réjean Lachapelle (op. cit., Québec, p. l2). Rappelons qu'on retrouverait assurément un certain nombre de telles déclarations superficielles parmi les données de 1971, et qu'il existe également des déclarations de transfert doute uses dans le sens inverse. Ces considérations paraîtront d'ailleurs plus marginales lorsque nous ajouterons au tableau les résultats de l'assimilation partielle. [retour au texte]




Tableau 9.2 POPULATION SELON LA LANGUE MATERNELLE ET SELON LA LANGUE D'USAGE ET SOLDE DE L'ASSIMILATION INDIVIDUELLE (AU MILLIER PRÈS) APRÈS RÉPARTITION DIFFÉRENTIELLE DES RÉPONSES MULTIPLES, QUÉBEC, 1971, 1981 ET 1986


Aux fins de comparaison avec 1971, il est impossible de faire appel à la contre-vérification afin de simplifier raisonnablement les réponses multiples de 1981 et de 1986 selon l'âge, la région ou encore le type de transfert partiel envisagé. Nous devrons donc nous contenter ici de regarder, au tableau 9.2, le solde des divers mouvements qui se dégagent après une répartition différentielle des multiples pour l'ensemble du Québec.

Comme pour le solde des transferts complets, celui des données simplifiées fait voir depuis 1971 une évolution moins prononcée du résultat net de l'assimilation chez le tiers groupe que parmi les groupes anglais et français. En effet, de 1971 à 1986, le taux net de persistance linguistique du tiers groupe, selon le tableau 9.2, demeure égal à 0,72, alors qu'il se manifeste chez le groupe français une anglicisation nette qui s'approche de 1 p. 100 au dernier recensement. En même temps, la population de langue maternelle anglaise se réduit très sensiblement, de sorte que le taux net de persistance — ou « indice de continuité linguistique » — du groupe anglais au Québec passe de 1,13 à 1,28 en l'espace de quinze ans.

Comme nous l'avons fait à la section 8.2, il faut insister : il s'agit là de mesures bien artificielles. La transformation de transferts partiels — et, encore plus, de certains cas de bilinguisme persistant! — en transferts complets n'a de sens qu'en vue de la comparaison avec 1971. En particulier, l'augmentation presque du simple au double, soit de 99 000 à 175 000 en l'espace de seulement quinze ans dans les gains de l'anglais par voie d'assimilation individuelle au Québec ne paraît aucunement réaliste. Le bilan des transferts complets effectivement déclarés reste celui du tableau 9.1.

Sous ce rapport, en comparant les tableaux 9.1 et 9.2 on constate que la simplification des réponses multiples ne change guère le bilan de l'assimilation donné par les transferts complets en 1971, mais que son effet est appréciable en 1981 et encore plus en 1986. À cela il y a plusieurs raisons : les cas de bilinguisme anglais-français ont supposément été simplifiés de façon égale en 1971, et non différentielle; les transferts « complets » touchant le tiers groupe en 1971 comportent déjà l'effet de la simplification des multiples impliquant une tierce langue et, surtout, les réponses multiples étaient plus nombreuses en 1981 qu'en 1971, et davantage encore en 1986.

* * *

La répartition différentielle que nous avons employée n'est pas la seule façon de simplifier les données plus récentes. En pesant bien les résultats, notamment la rapidité avec laquelle, d'après les données simplifiées, les gains de l'anglais aux dépens du français s'accumulent entre les deux derniers recensements, il semble que la simplification différentielle surestime sensiblement la croissance de l'anglicisation. D'après Réjean Lachapelle, certains résultats de l'Enquête sociale générale de 1986 donnent à penser qu'il serait peut-être plus réaliste de compter comme de langue d'usage française une majorité des déclarations de langue d'usage bilingue anglais-français aux derniers recensements5.

Cependant, cela gâterait un peu la comparaison 1971-1986, car en 1971 on aurait simplifié de telles déclarations — que le questionnaire n'interdisait pas expressément — de façon égale. Du fait que l'enquête en question avait comme but premier de sonder de façon exhaustive la connaissance et l'utilisation des langues officielles canadiennes, et ne comportait pas comme telles les questions de 1981 ou de 1986 sur les langues maternelle et d'usage, il n'est pas clair non plus comment dégager de ses résultats une répartition bien fondée des déclarations bilingues anglais-français. Enfin, même l'assignation au français d'une majorité assez nette — disons 60 ou 70 p. 100 — des déclarations de langue d'usage double anglais-français ne ferait qu'adoucir la progression des pertes nettes du français au profit de l'anglais.




5 Communication personnelle à l'auteur. [retour au texte]




Voici, par exemple, comment évolue le solde de l'assimilation individuelle de 1971 à 1986, si l'on effectue une double répartition différentielle des multiples, en comptant comme français 65 p. 100 des cas de langue d'usage double anglais-français aux deux derniers recensements :

Anglais Français Autre
1971 99 000 4 000 - 103 000
1981 133 000 - 13 000 - 120 000
1986 150 000 - 20 000 - 130 000

En regard du tableau 9.2, l'anglicisation croissante des francophones se trouve ainsi amortie, mais non entièrement éliminée.

On pourrait peut-être y arriver en retranchant, comme le voudrait le même chercheur6, les déclarations superficielles de transfert complet du français à l'anglais en 1981 et 1986. À lui seul, ce geste infléchirait le progrès de l'anglais de la manière suivante :

Anglais Français Autre
1971 99 000 4 000 - 103 000
1981 123 000 - 3 000 - 120 000
1986 149 000 - 19 000 - 130 000

Cependant, à défaut de pouvoir ajuster de façon semblable les données de 1971, pareille comparaison serait aussi foncièrement incohérente.

En conjuguant les interventions de cette nature, on pourrait parvenir à un solde à peu près nul comme bilan de l'assimilation pour le français aux deux derniers recensements. Mais un tel acharnement à réduire le déficit du français sans mettre en cause en même temps, par exemple, la validité de certaines déclarations de transfert simple de l'anglais au français, devient douteux. Et de toute façon, il resterait encore un progrès certain de l'anglicisation nette, même après semblables rajustements, en ce que les gains nets de l'anglais demeureraient toujours en croissance régulière sur les quinze ans à l'étude. Il ne faut jamais perdre de vue, non plus, que nos comparaisons sous-estiment sensiblement le progrès de l'anglicisation, en vertu de la migration interprovinciale différentielle qui a joué de façon considérable au cours de la période en cause.




6 Réjean Lachapelle et Gilles Grenier, op. cit.p. 134. [retour au texte]




* * *

À la lumière des résultats cohérents des deux chapitres précédents, il nous paraît raisonnable d'avancer à tout le moins que globalement, la position du français en matière d'assimilation individuelle ne s'est pas améliorée au Québec depuis 1971 — et que l'anglicisation nette a légèrement forci. Plusieurs chercheurs sont parvenus à un résultat à peu près semblable7, quoique le plus souvent pour la seule période 1981-1986 et au moyen de méthodes moins sûres8.

Cette convergence n'a rien d'étonnant puisque la comparaison des seules déclarations simples de langue maternelle et d'usage indique assez clairement la force de l'anglicisation au Québec en 19869 :

Population selon
la langue maternelle
Population selon
la langue d'usage
Anglais 575 000 676 000
Français 5 252 000 5 223 000
Autre 408 000 276 000

Il s'en dégage d'emblée un gain net très appréciable pour l'anglais et un certain déficit pour le français. Dans la mesure où les déclarations de comportement bilingue ou trilingue de 1986 sont — comme pour les mêmes genres de réponses en 198110 — effectivement reliées au processus d'assimilation, il paraît raisonnable que le bilan linguistique après simplification des réponses multiples ne s'éloigne pas trop, pour l'essentiel, de ce rapport de force initial.

9.3 Conclusion

Lorsqu'on cherche un indicateur de la position du français sur le plan de l'assimilation, au Québec, son attrait relatif auprès des allophones, en regard de celui de l'anglais, vient peut-être le plus facilement à l'esprit.




7 Voir, par exemple, Robert Bourbeau, Le Canada, un profil linguistique, Ottawa, Statistique Canada, 1989, tableau 5; Louise M. Dallaire et Réjean Lachapelle, op. cit., Québec, tableaux 9b et 9c; Richard Joy, Canada's Official Languages, Toronto, University of Toronto Press, 1992, p. 52. [retour au texte]

8 Pour un exemple de bourde méthodologique, voir celle de Louise M. Dallaire et Réjean Lachapelle, op. cit., relevée à la section 3.9. [retour au texte]

9 Données arrondies au millier près. Voir Statistique Canada, Rétention et transfert linguistiques, op. cit., tableau 1. [retour au texte]

10 Charles Castonguay, « Transferts et semi-transferts linguistiques au Québec... », op. cit. [retour au texte]




Cependant, en cette matière, le bilan des échanges directs entre le français et l'anglais — l'anglicisation des francophones vis-à-vis de la francisation des anglophones — paraît également important, vu qu'il semble annuler jusqu'ici les gains du français auprès des allophones11.

Il en était déjà ainsi en 1971. Depuis, la situation ne semble pas avoir évolué globalement de façon plus favorable au français.




11 Calvin Veltman insiste également sur l'importance de l'anglicisation des francophones au Québec dans L'avenir linguistique de la région métropolitaine de Montréal, op. cit. [retour au texte]


Conclusion générale




Lorsqu'on enchaîne nos observations avec celles que Maheu a effectuées pour le compte de la Commission Gendron1, on constate que la position du français dans le domaine de l'assimilation linguistique individuelle semble se détériorer, au Québec, à partir du recensement de 1931, soit depuis environ un demi-siècle. Il y a peut-être lieu d'y voir une tendance lourde — d'autant qu'elle ne serait que la pointe avancée de l'anglicisation qui, déjà d'après les recherches de Lieberson2, sévirait de plus en plus gravement dans les autres provinces. Toutefois, les difficultés de comparaison des données sur l'assimilation relevées tout au long de la présente étude nous empêchent de porter un jugement trop catégorique sur son évolution plus récente.

Par ailleurs, que l'attrait relatif du français auprès de la population allophone dans son ensemble, immigrés et non-immigrés confondus, ait peu progressé au Québec depuis 1971 peut surprendre, décevoir ou même — vu la trop faible fécondité des francophones — inquiéter. La persistance d'une certaine anglicisation des francophones peut nous inspirer des sentiments analogues. Les gestes posés pour affirmer le caractère français du Québec n'ont-ils été que des coups d'épée dans un océan anglo-américain?

Cette grande inertie de l'anglicisation prend cependant racine dans la situation géolinguistique du Québec sur un continent largement anglophone. D'autres facteurs plus spécifiques demeurent aussi à l'œuvre, notamment, à Montréal, l'influence de l'anglicisation passée des allophones, l'importance démographique des anglophones et le pouvoir économique de ces derniers dans la région métropolitaine.

Si l'on est le moindrement réaliste, il faut donc convenir, avec Baillargeon et Benjamin3, que le maintien du laisser-faire en matière de politique linguistique aurait à coup sûr conduit le français à une position plus périlleuse que celle qu'il occupe présentement. Le progrès marqué de l'anglais pendant les années 70 auprès des allophones nés au Québec — qui a pratiquement neutralisé celui du français chez les immigrés — en est une confirmation éloquente.

Il est tout au moins suffisamment clair que les dispositions des « lois 22 et 101 » limitant l'accès à l'école anglaise ont fortement contribué à renverser, en faveur du français, la domination de l'anglais dans l'assimilation des enfants allophones arrivés à l'âge scolaire ou préscolaire. Il paraît aujourd'hui saugrenu que, lors du débat sur la « loi 101 », certains démographes aient mis en question l'importance d'agir sur les droits d'admission à l'école anglaise4.




1 Hubert Charbonneau et Robert Maheu, op, cit. [retour au texte]

2 Stanley Lieberson, Language and Ethnie Relations in Canada, op. cit. [retour au texte]

3 Mireille Baillargeon et Claire Benjamin, Les futurs linguistiques possibles de la région de Montréal en 2001, Québec, ministère de l'Immigration, Direction de la recherche, 1981. [retour au texte]

4 Jacques Henripin et Réjean Lachapelle, « Même avec le libre choix scolaire, le groupe anglophone maintiendrait à peine en l'an 2000 ses positions actuelles », Le Devoir, 16 juillet 1977. [retour au texte]




En revanche, l'effet des dispositions visant la langue de travail ou l'affichage sur les comportements linguistiques au foyer est beaucoup moins évident. De fait, il est possible qu'un recul important du français sur le plan de l'assimilation ait été évité au Québec moins en vertu d'une transformation intrinsèque des comportements linguistiques dans la rue ou au travail, que grâce au départ des anglophones les plus unilingues5 et donc les plus assimilateurs, qui ne pouvaient — ou ne voulaient — se faire au français.

Dès son mémoire à la Commission Laurendeau-Dunton, Richard Joy prévoyait justement une francisation du Québec par défaut, c'est-à-dire au moyen d'une importante diminution de la présence anglophone, par voie de tamisage migratoire6. On ne peut exclure que c'est davantage par la réduction concomitante de la probabilité de contact avec un anglophone que l'anglicisation individuelle s'est trouvée relativement endiguée depuis 1971. À ce propos, nous savons pertinemment que l'« exode » des anglophones remonte au moins jusqu'à la fin de la Révolution tranquille, au milieu des années 607. Il est par conséquent difficile d'y voir un effet spécifique — et, encore moins, voulu — des « lois 22 ou 101 », quoique son ampleur conjoncturelle au cours du lustre 1976-1981 découle sans doute en partie de la réaction exagérée des leaders et des médias anglophones à ces dernières8.

Dans la même optique, nous avons vu que l'augmentation de la part des francotropes dans l'immigration allophone au Québec depuis le début des années 60 — second changement de nature plus proprement démographique — a conduit à une progression parallèle de la francisation des immigrés bien avant les lois linguistiques du milieu des années 70. À la limite, en conjuguant ce facteur au départ des anglophones, on pourrait considérer que les seules dispositions des « lois 22 et 101 » qui ont eu, en soi, un effet patent et durable sur l'assimilation individuelle seraient celles touchant la scolarisation en français des enfants d'immigrants.

* * *

Conclure que, sans loi linguistique, l'anglicisation serait aujourd'hui encore plus forte reste, en somme, peu satisfaisant pour qui se préoccupe de l'avenir du français au Québec. Malgré quelques progrès, la situation demeure bien éloignée des seuils qui, au moins, neutraliseraient l'incidence de l'assimilation sur les positions relatives de l'anglais et du français : au lieu de quatre allophones francisés pour un anglicisé, le recensement de 1986 donne toujours près de trois anglicisés pour un francisé; plutôt que de se rapprocher d'un bilan nul, les échanges entre le français et l'anglais se maintiennent en faveur de l'anglais. Et si le français a vu son pouvoir d'assimilation auprès des immigrés allophones s'accroître de la Révolution tranquille jusqu'au référendum de 1980, le regain de l'anglais auprès de ceux qui sont arrivés depuis rappelle que cette tendance peut être fragile.




5 Mireille Baillargeon, op. cit. [retour au texte]

6 Richard J. Joy, Languages in Conflict..., op. cit. [retour au texte]

7 Réjean Lachapelle et Jacques Henripin, op. cit. [retour au texte]

8 Josée Legault, op. cit. [retour au texte]



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