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L'ÉTAT DE LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC - Tome II

L'ÉTAT DE LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC

BILAN ET PROSPECTIVE


Tome II







X

LA POPULATION ANGLOPHONE DU QUÉBEC

QUELQUES RÉFLEXIONS



Thomas S. SLOAN

Journaliste à la pige

Conseiller en communication



INTRODUCTION

Cette courte étude, qui porte sur quelques aspects de la situation actuelle et future de la population anglophone du Québec, et plus particulièrement sur l'avenir des institutions que cette population s'est données à travers les années, ne peut prétendre constituer ni l'examen définitif du sujet ni un travail de recherche tout à fait nouveau.

Les limites de la présente étude ont été bien circonscrites par le temps et le budget disponibles pour son accomplissement. Il nous a donc fallu nous baser sur les statistiques existantes - qui sont toujours plus ou moins désuètes -, sur les recherches faites par d'autres groupes et d'autres individus, et sur une certaine expérience personnelle dans le domaine.

Le résultat est un effort assez sommaire et assez personnel pour décrire, pour analyser, et surtout pour réfléchir sur un sujet d'une importance plus que considérable, non seulement pour les Québécois de langue anglaise, mais aussi pour le Québec tout entier. En effet, les diverses institutions de langue anglaise, tout comme la population anglophone elle-même, font partie intégrante du Québec d'hier et d'aujourd'hui. La question qui se pose maintenant est de savoir si elles auront, oui ou non, une place dans l'avenir du Québec.

Même si un certain point de vue personnel ne sera pas absent de la présente réflexion, il faut souligner dès le début qu'il ne sera aucunement question ici d'entrer ni dans le domaine de la politique partisane ni dans la question constitutionnelle comme telle. Évidemment, étant donné la nature de la question qui nous occupe, nous ne pourrons pas nous empêcher de commenter certains aspects de la politique de la langue. Mais, en dehors de cela, il n'est pas question de parler politique. Il s'agit simplement de discuter d'un aspect social et constitutionnel de cette société.

En résumé, ce qui nous préoccupe dans ces pages, c'est la situation actuelle et les perspectives d'avenir des institutions traditionnelles des Québécois dont la première langue - la langue maternelle ou la principale langue d'usage social - est l'anglais. Mais il ne s'agit pas uniquement des institutions. D'une façon plus ou moins explicite, quand nous parlons des.institutions, nous référons nécessairement à la place de la population qui les entoure et qui les soutient.

Plus précisément, dans le cas présent, nous traitons de la population anglophone du Québec, de sa présence, de ses droits et de ses responsabilités, ainsi que de sa visibilité dans une société où la langue française est prédominante et le devient de plus en plus dans tous les aspects de la vie politique, sociale et économique quotidienne.

Pour plus de clarté dans notre exposé, nous y distinguerons trois grands volets: premièrement, un regard général sur la réalité d'aujourd'hui, d'après les recherches qui ont déjà été réalisées par différents groupes et individus; deuxièmement, un effort d'interprétation de ces données pour discerner les conséquences possibles en fonction de l'avenir; troisièmement, un certain nombre de suggestions quant aux décisions et aux moyens à prendre si l'on veut vraiment assurer un avenir valable à la communauté anglophone dans le Québec de demain1.

1. LES RÉALITÉS D'AUJOURD'HUI

1.1.GÉNÉRALITÉS

La première question qui s'impose est de savoir de qui et de quoi nous parlons. Ici, les problèmes statistiques commencent tout de suite. En 1976, on comptait environ 800 000 Québécois. de langue maternelle anglaise. De plus, on relevait un nombre indéterminé de Québécois utilisant la langue anglaise à la maison et un autre groupe, assez grand paraît-il, qui employait l'anglais comme langue de communication normale dans la vie quotidienne. Il semble raisonnable de croire que, en tout, près d'un million de personnes au Québec pourraient être qualifiées d'anglophones. Depuis 1976, selon les indices dont nous disposons, environ 11 % des anglophones qui demeuraient ici à cette époque ont quitté la province, tandis qu'un nombre beaucoup plus petit est venu s'y installer.

En somme, en 1983, il ne serait peut-être pas exagéré d'estimer à un peu plus de 900 000, soit environ 15 % de la population totale, le nombre de Québécois de langue anglaise. De ce nombre, entre 80 % et 85 % habitent la région de. Montréal, tandis que les autres sont éparpillés à travers le Québec. Les plus grandes concentrations, exception faite de la région de Montréal, se retrouvent dans l'ouest du Québec, surtout dans le comté de Pontiac où les anglophones forment 50 % de la population, en Estrie, en Gaspésie et sur la Basse-Côte-Nord. À part ces concentrations, on trouve des communautés anglophones dans toutes les régions de la province, y compris aux Îles-de-la-Madeleine, au Saguenay, à Québec, à Trois-Rivières, dans les Laurentides et le Nord-Ouest.

S'il est vrai que l'on retrouve des anglophones un peu partout - en ne comptant pas, bien sûr, ceux d'origine britannique et irlandaise qui se sont assimilés à la population francophone -, il est vrai aussi qu'en termes absolus et relatifs on note une diminution très nette de leur nombre partout, y compris à Montréal. Partout aussi, la population anglophone vieillit avec le départ des jeunes. Cette dernière tendance ne se limite pas aux régions rurales, mais elle y agit plus fortement qu'ailleurs.

Voilà une partie, et une partie essentielle, de la réalité actuelle : il existe au Québec une population de langue anglaise, en nombre décroissant quoique toujours considérable, installée partout, mais surtout dans la région de Montréal et dans deux ou trois autres endroits. Parmi cette population, on compte de nouveaux venus d'un peu partout dans le Canada et dans le monde, et aussi des familles de vieille souche. Ces dernières se trouvent surtout dans les régions rurales, mais elles sont présentes aussi dans les grandes villes comme Québec et Montréal où, au XIXe siècle, les habitants de langue anglaise représentaient respectivement un tiers et plus de la moitié de la population.

S'il est exact que la population anglophone est nombreuse et, dans un sens, solidement enracinée au sol du Québec, il ne faut toutefois pas oublier de mentionner un trait essentiel de cette population, qui fait à la fois sa force et sa faiblesse collective : sa diversité.

Lorsqu'on parle de la réalité anglophone au Québec, le mot « diversité » n'est pas exagéré; su contraire, il faudrait peut-être un mot plus fort pour l'exprimer. En vérité, on doit dire que la population de langue anglaise au Québec n'a jamais formé une vraie communauté au sens de groupe humain qui se reconnaissait comme tel ou qui croyait avoir des Intérêts, des aspirations ou quoi que ce soit d'autre en commun. En ce qui concerne la culture, l'origine ethnique, le statut social, la religion, la façon de vivre, la couleur de la peau et une foule d'autres caractéristiques, les anglophones sont très différents les uns des autres. C'est sans doute pour cette raison qu'ils ne se sont jamais reconnus comme un groupe distinct. Si l'on se définissait, c'était tout simplement comme Canadien de telle ou telle origine qui habitait un certain coin du Québec et qui parlait normalement anglais. Même aujourd'hui, quand, devant la perception d'une menace à leurs droits linguistiques, un certain esprit communautaire se fait jour, la principale caractéristique de la population anglophone reste sa diversité et son pluralisme. Quoi qu'il arrive, à part une émigration massive qui laisserait un tout petit groupe plus ou moins homogène, cette diversité et ce pluralisme resteront entiers.

Une chose est certaine : même si l'on réussit à créer un sens communautaire, les Québécois de langue anglaise ne se considéreront jamais comme une communauté culturelle. En réalité, ils forment plusieurs communautés culturelles au sein d'une « communauté » anglophone beaucoup plus vaste et plus nébuleuse. Cette communauté est simplement linguistique, avec tout ce que cela signifie, rien de plus et rien de moins.

Étant donné cette diversité fondamentale, il n'est pas surprenant que les institutions fréquentées surtout par des anglophones soient elles-mêmes très diversifiées. La gamme est immense. Elle comprend des clubs sociaux et des associations communautaires représentant toutes sortes de particularités ethniques et culturelles, aussi bien que des intérêts particuliers, professionnels et quotidiens. À côté de ces groupes, on trouve des clubs sportifs dévoués au soccer, au cricket et à d'autres divertissements du genre. Durant l'année, se déroulent des festivals, des défilés et d'autres événements qui rassemblent les différentes communautés et les groupes d'intérêts particuliers. Sur le plan religieux, se retrouvent des églises catholiques, des synagogues juives, des temples protestants et même, au sens large du terme « anglophonie », des temples sikhs et hindous qui peuvent être considérés comme en faisant partie.

Outre les différentes associations et les différents groupes à caractère ethnique ou religieux, il existe une vie culturelle assez intense, comprenant des théâtres, des bibliothèques, des associations locales culturelles et historiques qui sont actives dans beaucoup des régions du Québec. Montréal est certainement le centre de la vie culturelle anglophone; mais cette ville est loin d'être le seul point d'activité dans ce domaine.

À l'échelle du Québec tout entier, les organisations actives sont peu nombreuses, mais elles jouent un rôle très important de regroupement des anglophones, surtout dans les régions rurales et dans les petites villes. Les plus importantes sont sans doute les « Home and School Associations », les « Women's Institutes » et le « Quebec Farmers' Association », responsable de l'organisation de plusieurs foires de comté et de championnats de « tir de charrue » (ploughing matches) qui se tiennent chaque année.

Enfin, on ne devrait pas oublier les médias d'information, qui jouent un rôle évidemment primordial pour aider la population anglophone à se connaitre et à s'informer sur la vie qui l'entoure et l'englobe en même temps. Ici encore, le centre d'activité est Montréal, avec ses deux stations de télévision, ses nombreuses stations de radio, son grand quotidien The Gazette, et une demi-douzaine de journaux locaux hebdomadaires. Mais le reste du Québec n'est pas dépourvu, même si l'on met de côté les stations distributrices du réseau anglais de Radio-Canada qui desservent l'ensemble du territoire québécois. Mis à part une station privée de télévision et une de radio dans la ville de Québec, on compte une quinzaine de journaux régionaux, groupés sous l'égide de l'« Association of Quebec Régional English Media », dont la plupart sont des hebdomadaires, mais dont un, The Record de Sherbrooke, est un quotidien. Quelques autres publient des articles dans les deux langues, même si leurs lecteurs sont surtout de langue anglaise.

Ce qui caractérise les institutions décrites jusqu'à maintenant est surtout leur nature de corps volontaires, privés et orientés strictement vers les groupes particuliers qu'elles veulent servir. À l'exception des médias d'information, elles ont très peu de contact avec la collectivité politique québécoise comme telle et avec l'État québécois, représenté par le gouvernement.

Il existe pourtant une autre sorte d'institution, très importante aussi pour la vie individuelle et collective de la minorité linguistique, mais qui, par contre, se trouve intimement liée étroitement à l'État et au gouvernement qui le dirige. Nous entrons ici dans le monde de l'administration et des institutions parapubliques au service du grand public, financées en grande partie par ce même public, à travers le trésor de l'État : il s'agit des institutions qui s'occupent de l'enseignement, de la santé, des services sociaux et de l'administration municipale. De par leur nature même, les institutions parapubliques ont, dans un sens réel, deux maîtres : d'une part, leurs clientèles et, d'autre part, la société tout entière, ce qui signifie en pratique l'État. Elles doivent privilégier les intérêts de ceux et de celles qui utilisent leurs services, mais elles doivent le faire dans le cadre d'une politique générale élaborée par le gouvernement qui, en principe, représente les intérêts plus généraux de la société.

Si chaque institution parapublique sert au moins deux maîtres, la situation se complique lorsqu'on considère la position des institutions qui représentent traditionnellement les intérêts d'un groupe minoritaire dans la société. Dans ce cas, on peut parler de trois maîtres, chacun ayant ses priorités et ses intérêts propres. Et si l'on se préoccupe aujourd'hui de l'avenir des institutions de langue anglaise au Québec, le centre d'attention ne peut être que les institutions dites parapubliques, parce que c'est là que se rencontrent le plus directement, dans le cadre du financement par le trésor public, les intérêts et les priorités d'une communauté linguistique, d'une part, et de l'État, d'autre part. Ces intérêts et ces priorités ne s'opposent pas toujours nécessairement, loin de là; mais quand un conflit éclate, l'enjeu est compliqué et souvent émotif. Les solutions ne sont pas toujours faciles à trouver.

Examinons maintenant la situation actuelle dans ce secteur de la vie institutionnelle traditionnellement anglophone au Québec.

1.2. L'ENSEIGNEMENT

Ce n'est que dans le sens le plus large du terme que l'on peut parler d'un système scolaire anglophone au Québec, au moins au primaire et au secondaire. Jusqu'à tout récemment, les divisions religieuses dans ce secteur étaient presque absolues. D'un côté, il y avait le secteur protestant, presque exclusivement anglophone et doté d'une très grande autonomie dans ses activités; de l'autre, le secteur anglo-catholique jouissant d'une certaine autonomie pour des fins pratiques, mais certainement à un degré moindre que chez les protestants. En règle générale, jusqu'à assez récemment, les deux secteurs ne travaillaient pas beaucoup ensemble.

Par suite d'une baisse dramatique de la population scolaire anglophone, cette situation se modifie et un nouveau climat de coopération est en train de s'installer entre les deux systèmes. Sans essayer de faire des pronostics trop précis, il semble clair que, dans un contexte de décroissance constante, l'évolution continuera et, qu'il n'y aura un jour, à toutes fins pratiques, qu'un véritable système anglophone, avec des écoles individuelles plus ou moins confessionnelles selon le choix des parents.

Le déclin de la population scolaire n'est certes pas limité à la communauté anglophone du Québec. Le phénomène est universel. Néanmoins, le système anglophone a été un peu plus durement touché, non seulement en raison de la loi 101, mais aussi à cause du nombre croissant de parents anglophones qui ont décidé d'envoyer leurs enfants à l'école française. En effet, il est estimé qu'environ un étudiant sur six fait des études en français.

Si l'on prend le nombre d'écoliers inscrits dans les écoles primaires et secondaires, on trouve qu'entre 1973 et 1981 la baisse au secteur anglophone fut de 33 %, comparativement à 25 % chez les francophones. Entre 1978 et 1981, 14 % des écoles anglophones fermèrent leurs portes, en regard de 5 % dans le secteur francophone; la tendance est claire.

Il n'est pas facile actuellement d'apprécier les effets de la Charte de là langue française sur le système scolaire anglophone. Le processus de francisation trouve très vite certaines limites naturelles dans un établissement d'enseignement anglophone. Mais même là, aussi bien qu'au sein des commissions scolaires, la loi comporte des exigences linguistiques en prescrivant une certaine connaissance du français pour chaque personne embauchée par une institution parapublique - ce qui comprend les écoles. Dans le cas des professeurs, l'applicabilité de cette partie de la loi est toujours incertaine; mais chez les administrateurs, elle ne fait aucun doute. Alors, c'est lentement, mais d'une façon assez certaine, que le processus de francisation s'installe dans les écoles de langue anglaise, comme dans les autres secteurs de la vie publique.

Dans certains cas, le processus prend une tournure assez bizarre, allant même jusqu'à la disparition du mot « school » de l'enseigne à l'extérieur de l'école, qui en est pourtant une. C'est un indice d'une certaine confusion qui règne dans l'esprit de quelques administrateurs au sujet de ce qu'ils considèrent comme des ambiguïtés dans la loi et dans les règlements qui la complètent.

Lorsqu'on quitte les deux premiers niveaux d'enseignement, on s'éloigne aussi du domaine où la loi 101 a des effets directs pour entrer dans un autre où ses effets sont mitigés, mais toujours présents.

Au collégial, il existe actuellement quatre cégeps de langue anglaise dont un, le cégep Champlain, compte trois campus à l'extérieur de la région de Montréal : à Lennoxville, à Québec et à Saint-Lambert. En plus, on retrouve deux unités anglophones servi-autonomes affiliées au cégep de l'Outaouais à Hull et à celui de la Gaspésie à Gaspé.

À l'inverse de la situation que l'on connaît ailleurs, le nombre d'étudiants dans les cégeps a augmenté au cours des deux ou trois dernières années. Mais il semble bien que ce phénomène soit temporaire et causé surtout par la situation économique en général et, en particulier, par la difficulté de trouver de l'emploi.

Même s'ils ne sont pas directement touchés par la loi 101, les collèges sont affectés indirectement, et d'une façon un peu paradoxale. On note en effet une croissance, graduelle mais régulière, dans la proportion de leurs étudiants dont la langue maternelle est le français. Actuellement, cette proportion s'établit à près de 20 % et, si la tendance persiste, on peut prévoir une certaine dilution du caractère anglophone.

Le même phénomène se produit aussi dans les trois universités de langue anglaise, McGill, Concordia et Bishop's, au point où certains cours sont même offerts en français. Un autre paradoxe nous frappe : ces cours ne sont pas tellement populaires auprès des étudiants francophones, qui sont venus à l'établissement concerné au moins partiellement pour perfectionner leur anglais, ce qui est aussi le cas dans les cégeps anglophones. Voilà un des effets accidentels des restrictions sur l'entrée à l'école anglaise imposées par la loi 101.

1.3. LA SANTÉ ET LE BIEN-ÊTRE

Ici, nous entrons vraiment au coeur même du débat linguistique au Québec. Si, dans le domaine de l'enseignement, les effets de certaines parties de la loi 101 ont été dilués, surtout en ce qui concerne la francisation, les institutions dans les domaines de la santé et du bien-être ont senti la pleine force de la loi. Cependant, il ne faut pas exagérer. Les hôpitaux eurent gain de cause dans leur demande de ne pas être traités comme de simples entreprises commerciales. Il est vrai aussi que, pour les institutions reconnues à l'article 113 f de la loi comme des organisations dont la clientèle est majoritairement non francophone, on a accordé un statut spécial. En vertu de ce statut, ces institutions ont jusqu'à la fin de 1983 pour se conformer à certains autres articles de la loi qui traitent de l'embauche, des communications extérieures et de la disponibilité de services. Elles gardent aussi indéfiniment le droit d'utiliser une autre langue, en plus du français dans leurs communications internes et avec leur clientèle. Dans cette catégorie, dans le domaine de la santé et du bien-être, se retrouvent 29 hôpitaux, deux centres de services sociaux, trois centres locaux de services communautaires et 30 centres d'accueil, situés surtout dans la région de Montréal.

Néanmoins, malgré ces adoucissements, il est certain que le caractère institutionnel des établissements visés par la loi a déjà changé très substantiellement et que le processus continue.

I1 est toutefois important de souligner que ce processus n'a pas été engendré entièrement par la loi 101. En effet, selon toutes sortes de témoignages, c'est bien avant 1976 que les hôpitaux à caractère anglophone se sont rendu compte de leur devoir de donner les meilleurs services possible à leurs clients francophones dans leur propre langue. Il est possible que la loi 101 ait renforcé ou accéléré l'évolution vers le bilinguisme institutionnel, mais elle ne l'a pas créé.

Cette loi exige beaucoup plus que le simple bilinguisme institutionnel, car cette sorte de bilinguisme n'exclût pas, même à long terme, l'embauche d'individus qui ne sont pas parfaitement bilingues, à la condition, bien sûr, que tous les services soient offerts en français à ceux et celles qui les demandent. La loi 101, elle, vise non seulement l'institution, mais aussi les employés.

La clause clé de la loi à cet égard est sans doute l'article 20, dont le premier paragraphe se lit comme suit : « pour être nommé, muté ou promu à une fonction dans l'administration, il faut avoir de la langue officielle une connaissance appropriée à cette fonction. Pour s'assurer de la compétence voulue, les règlements de la loi prévoient des examens, non seulement pour les permis professionnels, mais aussi pour chaque employé de l'administration parapublique qui veut changer de poste. »

La loi est claire sur le besoin d'une certaine connaissance du français, mais une ambiguïté demeure, dans l'expression « connaissance appropriée ». Dans la mesure où l'Office de la langue française laisse aux institutions elles-mêmes le soin d'imposer leurs propres examens, même sous le contrôle de l'Office, il semble que la souplesse nécessaire est plus ou moins assurée. Certes, dans le cas des professeurs enseignant en anglais dans une école anglophone, une telle souplesse serait présumément de rigueur. Théoriquement au moins, le danger demeure que d'autres interprétations, beaucoup moins souples, restent possibles; cela dépend donc beaucoup du réalisme et de la bonne volonté de ceux dont le rôle est d'administrer la loi et les règlements.

Jusqu'à présent, il semble qu'un esprit de coopération se soit installé, en raison d'une certaine volonté des institutions concernées de se conformer le plus vite possible à la loi. Dans le cas de certains grands établissements comme l'hôpital Royal Victoria et les services sociaux Ville-Marie, on prit très vite des initiatives dans le but de devancer la date limite de la fin de 1983 pour être en conformité avec la loi.

Une des conséquences de cette volonté a été la tendance croissante pour les institutions précédemment « anglophones » d'embaucher de plus en plus de personnes dont la langue maternelle est le français, surtout dans le secteur administratif. À cet égard, il est intéressant de constater que, dans les grands hôpitaux anglophones de Montréal, la grande majorité des directeurs du personnel sont maintenant eux-mêmes de langue maternelle française.

I1 n'est donc pas surprenant d'entendre, de temps en temps, des administrateurs d'hôpitaux nier carrément un « caractère linguistique » à leur propre institution, en dépit d'un nom et d'une histoire assez clairs.

I1 est vrai que, dans un sens, les hôpitaux n'ont pas de langue; ou plutôt, ils ont toutes les langues. Mais ils ont aussi des traditions, un certain style de travail, une ambiance et une histoire. Bref, chaque hôpital a son caractère propre, un caractère qui, au moins en partie, vient d'une tradition et de la langue employée par la majorité de ses clients et de ses employés. En ce sens, les hôpitaux anglophones continuent à survivre aujourd'hui. Nous poserons la question de l'avenir au prochain chapitre.

Si le service au client dans sa langue est important dans le domaine médical, il l'est d'autant plus dans le domaine des services sociaux. Il n'y a aucun doute que la langue et la culture sont des éléments primordiaux dans ce secteur, où la compréhension mutuelle des besoins et des services disponibles s'avère indispensable.

Des 14 centres de services sociaux du Québec, seulement deux ont servi traditionnellement une clientèle majoritairement anglophone. Ce sont le « Ville-Marie Social Services » et le « Jewish Family Social Service Centre »; tous deux situés à Montréal.

Si les distinctions linguistiques survivent aujourd'hui dans ce domaine de la vie, c'est au moins en partie à cause du refus des deux centres concernés de s'incliner devant des pressions constantes, venant du ministère à Québec, pour régionaliser les services sociaux sur une base strictement géographique. Jusqu'à présent, les deux agences minoritaires ont réussi à continuer de servir leurs « clientèles linguistiques » en servant en même temps des clients francophones de leurs régions. Mais les pressions, pour qu'elles deviennent strictement régionales, continuent.

En plus des grandes institutions de santé et de bien-être, on rencontre aussi de plus petits organismes, sous la forme de centres locaux de services communautaires (C.L.S.C.). Bien que, dans le réseau, plusieurs d'entre eux servent un nombre substantiel d'anglophones, on n'en compte que trois, Guy Métro, Côte-des-Neiges et Saint-Louis-du Parc qui sont reconnus à l'article 113 f et qui ont donc le droit d'afficher en anglais ou dans une autre langue minoritaire. Sorte de mélange de centres de soins médicaux et de services sociaux, le C.L.S.C. représente une conception assez nouvelle sur la scène québécoise. La présence anglophone y est actuellement très restreinte et il semble probable que la situation évoluera très peu.

En somme, il reste toujours une présence institutionnelle anglophone dans le domaine de la santé et des services sociaux. Tout comme dans l'enseignement, c'est une présence riche d'une longue histoire, et qui continue à servir une clientèle nombreuse ayant besoin de services dans sa propre langue. Il n'est pas surprenant que cette présence soit surtout sentie dans la région de Montréal, mais il convient de signaler l'existence d'établissements tels l'hôpital régional de Pontiac à Shawville, l'hôpital Jeffery Hale à Québec et l'hôpital général de Sherbrooke, qui servent une grande clientèle de langue anglaise.

1.4. LES MUNICIPALITÉS

Tout comme les institutions parapubliques dans les domaines de l'enseignement, de la santé et du bien-être, les municipalités font partie du corps administratif public du Québec, et sont donc soumises, elles aussi, aux prévisions de la loi sur la langue.

C'est un nombre relativement petit d'organismes municipaux qui comptent une majorité de gens de langue anglaise sous leur juridiction. Au total, 1 700 municipalités au Québec, 98 ont reçu le statut particulier qui leur permet de continuer d'afficher publiquement en anglais. La ville de Westmount est sans doute la plus grande municipalité dans cette catégorie, mais on en trouve plusieurs autres sur l'île de Montréal, en Estrie et dans l'Ouest du Québec.

Par contre, il existe d'autres villes, dont Montréal est évidemment l'exemple le plus frappant, où demeurent des dizaines de milliers d'anglophones qui ne possèdent pas le droit à l'affichage municipal dans leur langue. S'il est vrai que cette question n'a strictement rien à voir avec l'avenir des institutions anglophones au Québec, il vaut peut-être la peine de noter que, même dans une très grande agglomération urbaine de langue anglaise comme Montréal, un anglophone ne peut pas s'attendre à recevoir des renseignements publics dans sa langue.

Quant aux municipalités qui jouissent d'un statut spécial, elles font partie, elles aussi, du processus général de francisation, même si, comme la ville de Shawville dans le comté de Pontiac, la population est de langue anglaise à près de 100 %. La même loi s'applique aux petites municipalités anglophones isolées à l'autre bout du Québec, sur la Basse-Côte-Nord. Dans les deux cas, il n'est pas clair que la francisation complète de l'administration soit possible, ou même souhaitable.

Et même dans les petites villes et les villages complètement anglophones, à part l'affichage municipal lui-même, l'anglais est interdit, sauf dans les plus petites entreprises commerciales (trois employés ou moins). Dans le cas de cette dernière catégorie, il ne semble pas encore certain si, selon la loi et ses règlements, on a le droit d'afficher en anglais à l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur de l'entreprise.

CONCLUSION

Pour résumer, la situation actuelle des institutions plus ou moins de langue anglaise au Québec est à la fois diverse et complexe. La diversité vient du fait que ces institutions existent et fonctionnent sous différents statuts létaux. La complexité vient du climat d'incertitude qui règne à l'intérieur de plusieurs organismes au sujet de ce qu'on attend précisément d'elles à l'heure actuelle et de ce qu'on va attendre d'elles dans l'avenir. Le résultat est, dans bien des cas, une sorte de crise d'identité qui rend plus difficile la vie institutionnelle. À la fin, la complexité et la perplexité se confondent.

Du point de vue de la loi, on peut diviser les institutions concernées en au moins quatre catégories.

Premièrement, on retrouve les institutions privées (culturelles, sportives, religieuses et autres, qui ne reçoivent que peu ou pas de fonds du gouvernement, dont les activités s'adressent à un groupe restreint et qui n'ont aucune responsabilité sociale précise aux yeux de la loi. Ces institutions ne sont pas touchées par la Charte de la langue française et elles peuvent donc garder intact le caractère qu'elles désirent. Néanmoins, dans quelques cas, notamment celui du réseau des Y.M.C.A., la francisation volontaire fait partie de la politique officielle de l'organisme et est déjà bien avancée.

Deuxièmement, apparaît le domaine de l'enseignement collégial et universitaire où, malgré l'importance de l'intervention gouvernementale, à toutes fins pratiques, la loi 101 ne s'applique pas. Chez les étudiants, la seule loi est la liberté de choix, et les établissements reçoivent une proportion toujours grandissante d'étudiants de langue française. Cette « francisation de la base » aura certainement pour effet de changer un peu le caractère de ces institutions.

Un grand degré de bilinguisme est déjà chose faite dans la plupart, sinon dans tous les établissements. Ici comme dans le cas des Y.M.C.A., le processus est informel et volontaire. Presque tout l'enseignement s'effectue en anglais et même si le caractère n'est plus tout à fait le même, un fond d'ambiance anglophone demeure.

Troisièmement, il y a l'enseignement primaire et secondaire, le système scolaire proprement dit. Nous entrons ici dans un monde un peu paradoxal. La loi 101 s'applique et il en résulte des choses étranges. D'un côté, les restrictions sur l'entrée d'enfants font que les écoles de langue anglaise deviennent plus « authentiquement » anglophones que jamais auparavant dans leur histoire. Par ailleurs, à l'article 20 de la loi, l'administration de ce même système, du côté anglais comme du côté français, est soumise, au moins en principe, à un processus rigoureux de francisation. La seule porte de sortie est l'ambiguïté de l'expression « connaissance appropriée » dans l'article cité. On doit présumément penser surtout à la communication extérieure. On a suggéré que cela puisse inclure la communication avec les services d'entretien et de nettoyage des écoles de sorte que, à partir de la fin de 1983, toutes les communications écrites avec des organismes de l'extérieur devront s'effectuer uniquement en français. Il n'est pas clair si cela comprend les communications entre deux écoles anglophones. En dépit du paradoxe remarqué, et en grande partie comme résultat de son premier élément, le caractère anglophone des écoles anglophones semble solidement ancré. Quant aux commissions scolaires qui les gèrent, à cause du processus de francisation administrative et parce que ces commissions s'occupent d'un nombre croissant d'écoles françaises, la réponse est moins certaine.

Quatrièmement, nous retrouvons les autres . les services de santé, les services sociaux et les municipalités. Ici, la loi frappe avec sa pleine rigueur.

S'il est exact que l'article 113 f de la loi confère un statut particulier à certains organismes, c'est surtout à titre temporaire, et ce, jusqu'au début de 1984. Les seuls droits permanents sont ceux d'afficher en deux langues plutôt qu'uniquement en français et d'employer aussi une deuxième langue dans leur dénomination et leurs communications internes.

C'est dans ces domaines d'activité, soit la santé, les services sociaux et les affaires municipales, que les anglophones du Québec se sentent actuellement le plus vulnérables. Cela est vrai dans la région de Montréal, mais encore plus dans les régions plus éloignées de la métropole. On a dû lutter longtemps, par exemple, avec l'appui de plusieurs francophones, pour que l'hôpital de Sherbrooke - toujours en grande partie anglophone - continue à offrir des soins généraux. À Shawville, le caractère très majoritairement anglophone d'un hôpital qui recrute son personnel infirmier surtout en Ontario, fut reconnu de facto par les autorités gouvernementales. Malheureusement, cette manifestation de souplesse gouvernementale fut à son tour neutralisée par l'intransigeance de l'Ordre des infirmières du Québec, avec le résultat que cet hôpital continue à manquer de personnel.

Ces exemples peuvent peut-être aider à expliquer la montée de ce sentiment de vulnérabilité mentionné précédemment. À Montréal, la situation est certainement très différente, mais là aussi un certain malaise commence à se faire sentir. S'il est vrai que le rapport Sorecom au Conseil de la langue française fut élogieux envers les efforts des hôpitaux anglophones dans le domaine de la langue, l'expérience de l'hôpital St. Mary's eut l'effet d'une douche froide pour la communauté anglophone. Les attaques très dures à l'endroit d'une institution reconnue, même par le gouvernement, pour son excellence et son dévouement firent poser des questions très sérieuses quant aux intentions et à la bonne volonté de certaines autorités gouvernementales. La réponse, semble-t-il, n'est pas pour aujourd'hui.

2. LES PERSPECTIVES D'AVENIR

2.1. GÉNÉRALITÉS

Puisque la réalité de la vie des anglophones au Québec à l'époque actuelle n'est pas toujours d'une clarté parfaite, on ne peut pas s'attendre à ce que nous ayons une perception bien claire et sans ambiguïté de ce que l'avenir nous réserve. Tout ce que nous pouvons dire avec la moindre certitude est que, ceteris paribus, les tendances que nous voyons à l'oeuvre aujourd'hui et dans le passé récent devraient pouvoir nous indiquer la direction que nous prenons, sinon le point d'arrivée de notre voyage.

Bien sûr, il faut éviter de faire de ces tendances des fétiches et des absolus. Même si l'on peut légitimement se livrer à certaines projections, il faut toujours reconnaitre leurs limites. Il importe surtout de se rendre compte de ce que, dans certaines circonstances, même les tendances les plus « naturelles » et les plus claires peuvent parfois être freinées, détournées, déformées ou même, dans certains cas, étouffées. Elles peuvent aussi être encouragées et précipitées. Et ces modifications, à leur tour, peuvent procéder de bouleversements naturels, de conflits violents ou, dans le cas d'une société démocratique comme le Québec, de changements dans les buts poursuivis par les hommes et les femmes au pouvoir.

Dans une assez grande mesure, on peut donc toujours revoir les décisions passées dans le but de modifier certaines tendances, mais on ne peut pas le faire indéfiniment. Une fois lancées, certaines décisions, tout comme certaines tendances, ont la vie dure. Il n'est pas toujours possible de défaire ce qu'on a commencé. En prenant les premières décisions, ou au moins dans les premiers jours d'une nouvelle politique, il est important d'avoir une idée assez précise des buts poursuivis et des moyens à prendre pour les atteindre. L'ambiguïté d'une loi ou d'une politique peut être le résultat de l'absence d'une telle précision ou, au contraire, elle peut être voulue. Quoi qu'il en soit, cela est toujours dangereux pour l'ordre social.

Quant à la question qui nous préoccupe ici, ce qui tourmente la communauté de langue anglaise n'est pas uniquement ce que proclame la loi 101, mais aussi ce qu'elle ne proclame pas au sujet, par exemple, du statut de la langue anglaise. On retrouve donc une ambiguité au centre même de la politique de la langue qui rend très difficile toute tentative de comprendre la direction dans laquelle nous allons comme société.

Au-delà de la loi et des règlements qui l'accompagnent, un élément décisif nous attend : il s'agit des intentions réelles à la fois du gouvernement et du courant nationaliste du Québec qui le soutient, mais qui, en même temps, le dépasse largement. Quoi qu'il arrive politiquement, ce mouvement est sur la scène québécoise pour rester et, en dernière analyse, beaucoup dépendra des relations qui s'installeront - enfin - entre ce courant très profond et légitime d'une part, et la minorité anglophone, d'autre part.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces relations n'ont pas encore été établies, même si les tentatives de dialogue qui ont été amorcées pourraient, à un moment donné, porter des fruits qui ne seraient pas trop amers ni pour un côté ni pour l'autre. Pour l'instant, il faut simplement noter les tendances, voir la direction et nager en pleine incertitude quant à ce qui arrivera, enfin et vraiment, dans un avenir qui nous échappe, parce que trop de décisions humaines, sociales et politiques entreront dans son élaboration. Néanmoins, même si elles n'annoncent pas nécessairement l'avenir, les tendances sont réelles et elles peuvent nous servir de guide pour nous permettre de voir au moins où, dans certaines circonstances, nous pourrions être dans un avenir plus ou moins rapproché.

2.2. L'ENSEIGNEMENT

Dès le début, il faut distinguer nettement entre les deux niveaux : le postsecondaire et le reste. Au postsecondaire, en un sens, l'avenir du secteur anglophone est assuré. En effet, même si la population de langue anglaise au Québec disparaissait presque complètement, il resterait toujours une certaine demande pour l'enseignement collégial et universitaire en anglais. Évidemment, dans de telles circonstances, on ne pourrait guère décrire cette survivance comme celle d'une véritable institution anglophone, si l'on veut dire par cela une institution qui serait le reflet d'une réalité sociale. Ce serait plutôt un peu comme l'Université américaine à Beyrouth, une importation culturelle. Mais au moins elle existerait.

Dans la mesure où la communauté anglophone survivra au Québec, il est d'autant plus certain que le réseau postsecondaire anglophone continuera à fleurir, en offrant un lieu fécond de rencontre entre les Québécois des deux langues et d'autres aussi. Quoi qu'il arrive, le caractère du système sera certainement changé par la présence assez massive d'étudiants francophones. Mais, aussi longtemps qu'il est soutenu par une base démographique anglophone adéquate, un authentique système d'éducation de langue anglaise survivra, pour le bénéfice de tout le monde. S'il est un domaine institutionnel où l'on a le droit à un certain optimisme, c'est bien celui-là.

Lorsqu'on se tourne vers les réseaux primaire et secondaire, on doit constater tout de suite que la situation est très différente, et beaucoup plus délicate.

Comme je l'ai déjà noté, à cause des restrictions en vigueur, cette partie du système anglophone est et demeurera fort probablement la plus « authentiquement » anglophone de toutes les institutions qui nous intéressent dans cette étude. Mais c'est précisément cette authenticité qui pourrait bien comporter aussi son décret de mort. Étant donné la mobilité des Anglo-Québécois,-dans la mesure où l'on continue d'insister sur la « clause Québec » dans la loi 101, la tendance est aussi claire que la logique de la situation. À toutes fins pratiques, le système scolaire anglophone à ce niveau disparaitra de la scène à plus ou moins longue échéance; de toute évidence, ce ne sera pas très long.

Effectivement, selon une étude de Diane Vanasse pour l'Institut de recherches politiques intitulée L'évolution de la population scolaire au Québec, même si le nombre de Québécois anglophones reste assez élevé, la population scolaire ne comptera que pour environ 3 % du total d'ici 20 ans. I1 faut noter que, d'après la même étude, et dans les meilleures circonstances, y compris la pleine liberté de choix pour tous, le chiffre pourrait atteindre 20 %. L'existence d'une telle gamme de possibilités est un indice de la précarité de la situation; mais la tendance actuelle est claire et nette. Si le système scolaire de langue anglaise ne reçoit pas le droit de se renforcer à même les enfants anglophones qui arrivent pour vivre au Québec, il n'est pas simplement menacé de mort; il est condamné.

À cet égard, on peut remarquer en passant que, en qui concerne la population anglophone, nous sommes ici devant un cercle vicieux. Dans la mesure où ils n'auront pas le droit d'envoyer leurs enfants à l'école anglaise, les adultes anglophones ne viendront pas s'installer au Québec. Dans la même mesure, étant donné la mobilité individuelle, la population anglophone aura tendance à continuer à chuter jusqu'au point où elle ne sera plus un facteur dans la société québécoise.

2.3. LA SANTÉ ET LE BIEN-ETRE

Si, dans le domaine de l'enseignement, les tendances et donc l'avenir qui en résulterait si elles continuaient indéfiniment sont plus ou moins claires, dans les domaines de la santé et du bien-être, la situation est plus obscure.

Le plus gros point d'interrogation touche les hôpitaux et leur avenir. Dans l'étude menée par la compagnie Sorecom pour le Conseil de la langue française, on établit une distinction qui semble avoir une certaine validité entre, d'une part; les institutions spécialisées ou de très grandes envergures qui, de par leur nature même, sont destinées à servir les besoins de toute une population et, d'autre part, les institutions plus communautaires, dont la clientèle est plus localisée, à la fois d'une façon géographique, culturelle et linguistique. La distinction ne peut pas être absolue, parce que certains hôpitaux, tel l'Hôpital général juif de Montréal, seraient très difficiles à catégoriser; elle n'en reste pas moins utile.

Si l'on prend, par exemple, l'hôpital Montréal Children's, il est clair que, même s'il fut fondé par une partie de la communauté anglophone, son influence dépasse et a toujours dépassé largement une communauté linguistique quelconque. C'est une institution véritable pour toute la population du Québec. Dans quel sens une telle institution peut-elle s'attendre à demeurer, jusqu'à un certain point, anglophone? Il semblerait qu'elle pourra le rester dans la mesure où elle réussit à attirer du personnel anglophone bilingue, et même polyglotte, tout comme elle attire des francophones et des allophones. Elle pourra le demeurer en outre dans la mesure où elle gardera un certain style traditionnel et une présence importante d'anglophones au sein du personnel et de la clientèle. En somme, elle restera anglophone dans la mesure où elle restera institutionnellement bilingue. Même en admettant, comme il se doit, que c'est là la seule solution réaliste dans les circonstances, on doit aussi constater que c'est une façon très précaire de préserver un certain caractère traditionnel. Ce qui est plus grave, c'est que, en regardant la loi 101, on peut facilement conclure que c'est vraiment la seule façon prévue pour qu'un hôpital quelconque puisse être considéré comme un établissement à la fois anglophone et légitime.

En effet, selon la loi, il n'est même pas suffisant pour une institution d'être institutionnellement bilingue. I1 faut, en principe, que chaque individu qui y travaille le soit aussi. Et si, en pratique, le bilinguisme est toléré dans les communications à l'intérieur et avec le public dans les institutions auxquelles a été accordé le statut particulier, leurs communications extérieures avec d'autres organismes au Québec devront s'effectuer uniquement en français. Quant à l'affichage bilingue, même s'il est permis, il est clairement indiqué que le français doit toujours prédominer.

La question se pose presque automatiquement. Dans ces conditions, que deviendront les hôpitaux communautaires, dont la clientèle, et jusqu'à présent le personnel, sont très majoritairement de langue anglaise?

Voici précisément le point où les perspectives d'avenir deviennent plutôt obscures. S'il s'agissait uniquement de l'article 20 de la loi, qui exige « une connaissance appropriée » du français pour toute personne embauchée, il serait assez facile de prétendre qu'une telle exigence ne constitue pas, en soi, une sentence de mort contre les institutions anglophones.

I1 n'est sûrement pas impossible pour ces organismes et leur personnel de langue maternelle anglaise de devenir bilingues tout en préservant leurs traditions, leur caractère et leur capacité de servir leur clientèle régulière.

Tout cela est sans doute vrai. Mais on entre ici dans le monde - obscur lui aussi - des intentions de ceux qui ont formulé la loi et des interprétations qu'on peut lui donner.

Si, par exemple, la loi veut vraiment que, en plus d'être exclusif dans les institutions non désignées, le français soit aussi, et pour toujours, prioritaire dans les institutions minoritaires, il est permis de conclure que les intentions de la loi sont, premièrement, d'affaiblir ces institutions et, finalement de les éliminer complètement. Si le seul moyen d'être une institution anglophone acceptable est d'être bilingue, mais en penchant du côté français, il n'est pas difficile d'entrevoir la fin du chemin. Si le but de la loi, de ses parrains et de ceux qui la font appliquer est tout simplement de rendre la vie institutionnelle de la minorité la plus inconfortable possible, on peut conclure que le but final est la disparition de cette vie.

En essayant d'éviter de faire une sorte de procès d'intentions, on doit conclure simplement que la loi, actuellement, est d'une ambiguïté considérable, dont le mot « appropriée » dans l'article 20 est un exemple assez frappant. En fin de compte, si l'on ne modifie pas la loi pour la rendre plus explicite, tout dépendra des décisions qui seront prises sur ses modalités d'application par ceux qui ont le pouvoir de le faire. Si la loi est appliquée très rigoureusement, très restrictivement et sans sympathie malgré leur résistance, les jours des hôpitaux à caractère et à tradition anglophones sont comptés. Si, au contraire, l'interprétation est plus large et l'application plutôt sympathique, leur avenir est, sinon assuré, au moins beaucoup moins hypothéqué.

Dans le cas des services sociaux, s'il est vrai que les perspectives d'avenir ne sont pas reluisantes, la question à trancher semble au moins assez claire. Ici, il ne s'agit pas surtout de faire une interprétation de la loi; il faut plutôt que le gouvernement et l'administration fassent un choix à la fois social et politique.

D'un côté, si l'on choisit la politique dite de sectorisation - le découpage strictement géographique des services sociaux -, on opte du même coup pour l'homogénéisation de ces services et on nie la légitimité des facteurs culturels et linguistiques dans le domaine. Dans ce cas, l'avenir des deux institutions anglophones en cause est clair : il n'existe pas. Certes, ils continueront à fonctionner, peut-être même sous les mêmes noms, mais leur vocation culturelle et linguistique aura disparu pour toujours.

D'un autre côté, si, tout en gardant un découpage géographique relatif, on permet aussi aux clients où qu'ils demeurent de choisir leur service sur une base de culture ou de langue, la survivance de Ville-Marie et de « Jewish Family Services » semble assurée pour un avenir prévisible. La décision qui sera prise entrainera des conséquences claires. Les intentions, elles aussi, deviendront claires par la suite.

2.4. LES MUNICIPALITÉS ET D'AUTRES INSTITUTIONS

Des municipalités comme telles, il y a peu à dire. Le sort des municipalités qui ont droit à un statut particulier à cause de leur particularité démographique est directement lié à celui de la population de langue anglaise. Si la population anglophone baisse, le caractère des municipalités changera d'autant.

Ce ne serait pas tragique; cela refléterait simplement la situation en général. La loi et le gouvernement agiront directement sur d'autres institutions et les municipalités subiront indirectement les conséquences des décisions qui auront été prises.

I1 est peut-être à propos de suggérer ici que le caractère linguistique d'une ville ou d'un village n'a strictement pas d'importance pour l'avenir de la communauté anglophone du Québec. On peut se sentir aussi à l'aise dans une municipalité à majorité francophone que dans une ville à majorité de langue anglaise. On peut se sentir aussi bien chez soi à Montréal qu'à Westmount. L'importance des villes « anglophones » est surtout légale, à cause du statut particulier qui leur permet certains gestes de courtoisie envers leurs habitants de langue anglaise. Quand cette courtoisie sera permise ailleurs, que telle ou telle ville ait un caractère linguistique ou un autre deviendra, comme cela est souhaitable, sans importance ou sans intérêt. Les Québécois de langue anglaise ne veulent pas nécessairement s'installer dans des ghettos. Ironie du sort, dans la mesure où elle le peut, c'est précisément la loi qui encourage un tel développement.

Quant aux autres institutions (celles qui ont été mentionnées tout au début de ce rapport), collectivement et individuellement, leur sort sera à l'image du sort des communautés et des groupes qui les soutiennent. En général, ni la loi ni le gouvernement ne les touchent directement, au moins en ce qui concerne la langue. C'est en grande partie par l'intermédiaire de ces institutions parapubliques qui, elles, sont directement touchées, que leur sort, aussi bien que celui de la population anglophone en général, considérée comme une collectivité, sera réglé.

En dehors des rangs des astrologues et des autres devins de même acabit, l'avenir n'est jamais certain. I1 n'y a rien de plus facile pour certains soi-disant prophètes que de proclamer pour bientôt la fin du monde. Actuellement, parmi certains éléments de la communauté anglophone, cette sorte de prophétie existe; la fin du monde approche, au moins en ce qui concerne le territoire québécois. Il n'y a rien à faire, sinon trouver le chemin le plus court pour l'autoroute 401...

Il est certainement vrai qu'un monde est mort pour les anglophones du Québec, ce monde dans lequel certains prenaient tout simplement pour acquis leurs droits et leurs privilèges pendant que d'autres croyaient pouvoir ignorer la société francophone qui les entourait et qui luttait pour son propre épanouissement. Ce monde est bien mort, mais aller jusqu'à suggérer que toute la communauté anglophone du Québec est moribonde, c'est faire un grand saut - un saut injustifiable - dans l'inconnu. Il est vrai que, sous certains aspects, cette communauté ne se porte pas très bien. Il n'est pas exagéré non plus de suggérer qu'elle est en danger. Mais ni d'un côté ni de l'autre, les décisions finales qui pourront ou la sauver ou la condamner n'ont pas encore été prises. L'avenir est dangereux, mais il reste néanmoins ouvert.

3. QUELQUES SUGGESTIONS PRATIQUES

La chose la plus facile au monde est de conseiller aux autres de changer leurs attitudes. Les prédicateurs le font au moins une fois par semaine, sans d'ailleurs relever de signes de progrès très remarquables.

Il est pourtant vrai que, de temps en temps, ici et là, des attitudes peuvent évoluer, et pas toujours vers le pire. Même si tout le monde n'évolue pas en même temps, certains chefs de file qui possèdent une certaine influence ou peut-être un certain pouvoir d'action peuvent avoir l'occasion de changer, an moins, en partie, le climat politique ou social d'une époque. Dans certains cas, il s'agit peut-être simplement de faire le premier pas pour que l'exemple entraîne les autres. Dans d'autres cas, il pourrait s'agir de comprendre quand les opinions sont prêtes à changer et prendre l'initiative pour qu'elles évoluent dans la bonne direction.

On peut remarquer certains indices qui montrent que le Québec vit actuellement une période où les opinions sont susceptibles de changement et où une telle initiative pourrait porter des fruits, dans le contexte de la toujours brûlante question linguistique.

Deux choses sont certaines. D'un côté, chez les anglophones du Québec, il s'est produit une évolution très nette vers l'acceptation des aspirations légitimes de la majorité de langue française au Québec. Cette évolution est en partie le résultat des nouvelles lois, mais aussi, dans une assez- grande mesure, elle s'est produite naturellement, voire spontanément, en réponse au réveil social, politique, économique et psychologique de la communauté francophone qui est, lui aussi, un phénomène assez récent. D'un autre côté, comme résultat précisément de ce réveil et des actions qui en découlèrent pour soutenir la langue française, il semble se développer, chez les Québécois francophones, un nouvel espoir et une confiance ravivée à l'égard de leur destinée et de celle de leur langue.

Si l'on conjugue ces deux mouvements d'esprit, on peut conclure sans trop d'exagération que, peut-être pour la première fois dans l'histoire, les communautés francophone et anglophone suivent deux chemins convergents. Dans un tel cas, nous serions en train de vivre actuellement une époque au cours de laquelle une entente nouvelle et véritable échappe à la nécessité pour devenir aussi une possibilité.

Certes, il ne faut pas rêver en couleurs. La situation demeure difficile et les tensions, bien réelles. Mais ces difficultés ne doivent pas servir d'excuse pour ne rien faire. Au contraire, elles devraient nous aider à relever le défi.

La première chose à faire est sûrement de regarder calmement la réalité telle qu'elle se présente aujourd'hui. Puis, il convient de décider de la direction que l'on veut prendre. Enfin, il faut trouver les moyens pour atteindre son but.

Du point de vue linguistique, la réalité d'aujourd'hui est assez claire. Partout au Québec, et surtout dans les régions éloignées de Montréal, la population anglophone vieillit et diminue en nombre. Même à Montréal, selon le démographe Jacques Henripin, il est plus que possible que d'ici 20 ans la proportion d'anglophones soit de moins de 15 %. Il devient donc de plus en plus difficile de parler d'une menace à la langue française provenant de l'intérieur du Québec. S'il existait une menace dans le passé, elle a été nettement contrecarrée, à la fois par la loi et par l'évolution démographique.

La question essentielle qui se pose actuellement à toute la société québécoise est de savoir exactement où l'on veut aller. I1 n'y a vraiment que deux possibilités : d'un côté, on décide d'éliminer le « problème anglais » en chassant les anglophones et, de l'autre, on décide de conserver au Québec un élément de pluralisme linguistique en encourageant la communauté anglophone à s'intégrer pleinement à la société québécoise, tout en préservant son intégrité de communauté linguistique.

Si l'on adopte la première option, il est facile de savoir quoi faire : il s'agira de maintenir la loi 101 comme elle est, de l'interpréter et l'appliquer le plus rigoureusement possible et de prendre certaines autres mesures, telles que la sectorisation strictement géographique des services sociaux. Même si elle fait toujours partie de la société qui prendrait une telle décision, la communauté anglophone ne pourrait rien faire. Elle serait purement et simplement sur la voie de l'extinction comme communauté viable au Québec.

On peut remarquer ici que certaines attitudes qui ont été attribuées à des membres de la Commission de surveillance de la langue française pourraient laisser croire qu'ils ont déjà opté pour la première solution. Le zèle avec lequel la Commission poursuit sa lutte contre le bilinguisme commercial dans le « West Island », même en l'absence de plaintes, constitue sûrement un indice. Un autre découle d'une déclaration faite par un membre de la Commission, citée dans la revue L'Actualité de juillet 1983 : « Après des siècles de maquis, nous passons à l'offensive... La vraie raison des protestations, c'est que les anglophones n'acceptent pas de perdre leurs privilèges de vainqueurs. » De ces propos plutôt belliqueux, on peut conclure qu'il s'agit vraiment d'une guerre et, dans ce cas, on doit aussi conclure que tout compromis est exclu; la dichotomie vainqueur-vaincu est absolue.

Si l'on accepte la deuxième option, la question du « quoi faire » est plus délicate. On retrouve effectivement des responsabilités aussi bien que des droits des deux côtés.

Pour les membres de la communauté anglophone, il s'agira de s'intégrer loyalement et sans réserve à la société plus générale dont elle fait partie. Il faudra accepter pleinement la place prédominante de la langue française dans tous les secteurs de la vie au Québec et, par conséquent, son propre statut de minorité au Québec. En définitive, les Anglo-Québécois devront se faire un devoir de participer pleinement à la vie politique, économique et sociale du Québec, en français aussi bien qu'en anglais, selon les circonstances.

Du côté des Québécois francophones et du gouvernement qu'ils contrôlent, le défi est peut-être un peu plus complexe. Ils ont la responsabilité et le droit de garder intact leur héritage et d'assurer l'avenir de leur langue dans une Amérique du Nord très majoritairement anglophone. Ce faisant, ils devront en même temps fixer volontairement les limites de leur propre pouvoir d'écraser la minorité anglophone qui fait toujours partie intégrante de leur vie sociale.

Pour les fins de cet exposé, je prends pour acquis qu'on a pris la décision cruciale d'aider la population anglophone à se maintenir, non pas simplement comme une collection d'individus, mais aussi et surtout comme une communauté linguistique viable, riche d'une contribu:tion vitale à apporter à la collectivité québécoise. Dans ce cas, la question se pose immédiatement : que doit-on faire, dans les circonstances actuelles, pour permettre à cette communauté de survivre et de s'épanouir à sa façon dans le contexte d'un Québec à prédominance francophone?

Quand on parle de survivance et de viabilité, deux prémisses s'imposent dès le début de la discussion premièrement, sans une vie institutionnelle solide et bien équilibrée, une communauté quelconque est en danger de mort à plus ou moins longue échéance; deuxièmement, une communauté qui est, à toutes fins pratiques, légalement invisible est sans aucun doute condamnée à disparaître. I1 n'est aucunement exagéré de dire, de la façon la plus vigoureuse, que l'invisibilité forcée est à la fois un affront à la dignité d'un groupe et une attaque brutale contre son intégrité collective. Dans une société où la mobilité des individus est une réalité de la vie, cela ne conduit qu'à un résultat possible : les individus partent et la communauté meurt.

La partie de la loi 101 qui exige, avec peu d'exceptions, l'affichage unilingue français est, bien sûr, l'élément crucial dans l'imposition de l'invisibilité linguistique. Mais un autre aspect de la loi ne doit pas être ignoré : c'est que, dans la loi 101, l'existence même de la langue anglaise au Québec est presque totalement tenue sous silence. À part la section sur l'enseignement, où évidemment il ne peut pas être ignoré, l'anglais semble purement et simplement « une langue autre que le français ». I1 n'est pas surprenant de voir se dégager l'impression que l'intention claire et nette était de suggérer, au moins implicitement, que l'anglais n'a pas de place légitime au Québec et, par conséquent, la communauté anglophone non plus.

Si, par contre, le gouvernement du Québec décidait vraiment que, toute abstraction faite des questions constitutionnelles, la survie de la communauté anglophone est une idée qui a un certain mérite, les décisions à prendre ne seraient ni trop nombreuses ni trop onéreuses. Ce qui suit est une petite liste de possibilités, qui n'est pas nécessairement complète, mais qui pourrait indiquer au moins quelques pas que l'on pourrait faire dans la bonne direction.

  1. Une reconnaissance explicite de l'existence et de la légitimité de la langue anglaise au Québec. Il ne s'agit aucunement de remettre en question la primauté légale et réelle du français au Québec. Il s'agit simplement de reconnaitre de façon publique et officielle que la langue anglaise occupe une place spéciale dans l'histoire passée et présente du Québec, et qu'elle est plus qu'« une langue autre que le français ». Une déclaration solennelle et directe en ce sens aurait, pour la communauté anglophone, une valeur symbolique qu'il est difficile d'exagérer. Ce serait une manifestation de sincérité et de bonne volonté de premier ordre qui susciterait, sans aucun doute, une réponse également de bonne volonté de la part de la minorité.

  2. Une nouvelle série de directives à l'Office de la langue française, à la Commission de surveillance et à tous les niveaux de l'administration gouvernementale pour décréter, ou au moins encourager, la souplesse et la sympathie dans l'application de la loi 101. Ce serait un autre pas de grande importance symbolique, qui compléterait la déclaration formelle suggérée précédemment.

  3. Un amendement à la loi pour reconnaitre explicitement que le bilinguisme dans les institutions anglophones est la responsabilité de l'institution, et non pas celle de chaque membre du personnel d'une institution donnée. Dans une très grande mesure, le processus de francisation est à la fois légitime et irrévocable, tout comme c'est le cas avec la bilinguisation individuelle des anglophones. Mais, si l'on accepte le droit de ces institutions de garder un certain caractère traditionnel, il faut aussi leur permettre une certaine autonomie dans le choix de leur personnel.

  4. Un amendement à la loi pour permettre aux enfants anglophones, au moins du reste du Canada, de fréquenter l'école anglaise. Même avec un tel geste, le système scolaire anglophone vivrait une période des plus difficiles. Sans un tel geste, il est certainement condamné à disparaître comme élément vivant de la scène québécoise. Il ne s'agit pas ici d'un retour à la liberté de choix. Cette liberté ne sera réinstallée que le jour où la majorité de langue française décidera qu'elle veut cette liberté pour elle-même, aussi bien que pour la minorité de langue anglaise.

  5. Un amendement à la loi pour étendre le droit à l'affichage bilingue, avec priorité au français. L'intention n'est pas ici un bilinguisme universel par la porte arrière. Le caractère éminemment français du Québec doit être évident partout sur son territoire. Mais cela peut et doit être réalisé sans imposer, à toutes fins pratiques, l'invisibilité à la minorité. Un tel amendement s'adresserait directement et efficacement au sentiment d'injustice flagrante que ressentent tous les anglophones, sans exception, devant cette partie de la loi, qui les touche dans tous les aspects de leur vie quotidienne.

  6. Une reconnaissance ouverte et officielle de la place des services sociaux de langue anglaise et un engagement qu'ils pourront continuer à offrir des services à leurs clients anglophones, où qu'ils demeurent au Québec.

D'autres mesures pourraient sans doute être prises pour assurer la justice linguistique. On pourrait, par exemple, augmenter les fonds disponibles pour l'enseignement du français dans les écoles anglophones, quitte peut-être à abolir les examens de langue dans l'administration publique pour ceux et celles qui ont fait leurs études au Québec. On pourrait aussi assurer la diffusion de renseignements sur les services gouvernementaux - et non plus seulement le service de l'impôt - à la grandeur du Québec. Du point de vue humain, ce serait des mesures importantes. Mais ce qui nous intéresse ici, ce sont surtout les institutions et leur avenir. C'est pourquoi je me suis limité à une demi-douzaine de suggestions qui touchent aux problèmes cruciaux de ces organismes tellement importants dans la vie collective de la minorité linguistique du Québec.

On ne pourra jamais trop insister sur l'importance primordiale des institutions dans la vie d'une communauté linguistique. Avec près d'un million de membres, il pourrait sembler que la communauté anglophone du Québec est en excellente position pour survivre et même continuer de s'épanouir. La vérité est tout autre. Aujourd'hui plus que jamais, cette communauté est déroutée par sa situation présente et elle se montre pour le moins inquiète de son avenir collectif au Québec. Il faut dire qu'un certain déroutement peut parfois être salutaire et que, en partie, la réponse des Anglo-Québécois a été saine et lucide. D'après tous les indices, les meilleurs éléments de cette minorité comprennent mieux qu'auparavant la nécessité absolue de s'intégrer à la société québécoise. Mais intégration ne signifie pas assimilation, et la participation doit être possible sans entrainer la nécessité de se renier.

La question qui se pose aujourd'hui au Québec est simple à formuler, quoique pas nécessairement facile à résoudre l'intégrité linguistique est-elle, en dernière analyse, compatible avec la pleine participation à la société entière? Pour les individus, la réponse est nettement positive. Si la communauté anglophone disparaissait demain, il resterait un certain nombre d'hommes et de femmes de langue maternelle anglaise qui vivraient et travailleraient au Québec, comme cela arrive avec des étrangers dans tous les pays du monde.

Mais ce n'est pas là la question à laquelle nous devrons répondre d'ici peu. Il existe plusieurs communautés au Québec, au sens culturel du terme. Mais on ne compte que deux groupes linguistiques majeurs, dont l'un est en pleine effervescence et l'autre, en pleine inquiétude. Le défi pour tous les deux est le suivant : pourront-ils, dans le contexte d'une société éminemment francophone, vivre et travailler ensemble, tout en gardant chacun son intégrité essentielle. Si la réponse est négative, l'élément de pluralisme qui existe toujours au Québec aura bientôt disparu. Si la réponse est positive, on vivra ensemble l'expérience difficile, mais combien enrichissante de la fraternité.






RÉFÉRENCES




1 Dans la discussion qui suit, les statistiques ne seront pas ignorées, mais l'accent portera surtout sur les tendances historiques et actuelles qui sont perceptibles à l'esprit. Bien sûr, les statistiques sont plus utiles si l'on veut apporter des preuves « mathématiques »; mais elles sont aussi plus éphémères et, à mon avis, somme toute moins convaincantes. [retour au texte]









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